CHAPITRE VII
tout de la carrière ; mais la gloire y est avec elles 5 et si elle n'y est pas , la vertu la vaut bien : n'ayez pas peur que celle-ci vous manque : dans le sein même de la misère et de l'humiliation , elle vous suivra ; eh , mon ami , si vous saviez combien un sourire de la vertu est plus touchant que toutes les caresses de la fortune !
Vous me pénétrez , dit Justinien attendri et confondu. Que mon fils est heureux de pouvoir de bonne heure recueillir ces hautes leçons ! Ah! pourquoi cette école n'est-elle pas celle des souverains ! Laissons les souverains, dit Bélisaire 5 ils sont plus à plaindre que nous. Us ne sont à plaindre , dit Justinien , que parce qu'ils n'ont point d'amis, ou qu'ils n'en ont pas d'assez éclairés , d'assez courageux pour leur servir de guides. Mon fils est né pour vivre à la cour : peut-être un jour , admis dans les conseils ? ou dans l'intimité du prince , aura-t-il lieu *ie faire usage de vos leçons , pour le bon— leur du monde. Ne dédaignez pas d'agrandir son ame , en l'élevant à la connoissance de l'art sublime de régner. Instruisez - le ^
comme vous voudriez que fût instruit l'ami d'un monarque. Justinien va descendre au tombeau j mais son successeur , plus heureux que lui , aura peut-être pour ami le disciple de Bélisaire. Hélas! dit le vieillard > quenepuis-je encore une fois être, avant de mourir, utile à ma patrie ! Mais ce que l'expérience et la réflexion m'ont fait voir seroit pris pour les songes de la vieillesse. Et en effet, dans la spéculation , tout s'arrange le mieux du monde : les difficultés s'aplanissent ; les circonstances naissent à propos et se combinent à souhait : on fait tout ce qu'on veut des hommes et des chosus 5 soi-même on se suppose exempt de passions et de faiblesses , toujours éclairé > toujours sage , aussi ferme que modéré : douce et trompeuse illusion , qu'une légère épreuve auroit bientôt détruite , si l'on tenoit en main les rênes d'un état. Cette illusion même a son utilité , dit le jeune homme ; car la chimère du mieux possible devient le modèle du bien. Je le souhaite , dit Bélisaire , mais je n'ose l'espérer» Le plus mauvais état des choses