‹ BélisaireChapitre 4 sur 116 · CHAPITRE ï · texte numérisé non relu

CHAPITRE ï

périls , estimez-vous assez peu ce noble dévouement pour exiger qu'on vous le paye ? Ne croyez-vous pas que c'est l'avilir? Quiconque s'attend à un salaire est esclave : la grandeur du prix n'y fait rien 5 et l'âme qui s'apprécie auraient est aussi vénale que celle qui se donne pour une obole. Ce que je dis de l'intérêt , je le dis de l'ambition 5 car les honneurs, les titres, le crédit, la faveur du prince , tout cela est une solde, et qui l'exige se fait payer. Il faut se donner ou se vendre t il n'y a point de milieu. L'un est un acte de. liberté, l'autre un acte de servitude : c'est £* Vous de choisir celui qui vous convient . Ainsi, bon homme, vous mettez, lui dit-on, les souverains bien à leur aise! Si je parloir aux souverains , reprit l'aveugle , je leur dirois que si votre devoir est d'être généreux , le leurest d'être justes. -—Vous avouez donc qu'il est juste de récompenser les services 3 —Oui 5 mais c'est à celui qui les a reçus d'y penser : tant pis pour lui s'il les oublie. Et puis, qui de nous est sûr en pesant les siens, de tenir la balance égale ? Par exemple, dans votre état , pour que tout le mande se crût

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placé et fut content, il faudroit que chacun commandât, et que personne n'obéît • or, cela n'est guère possible. Croyez-moi , le gouvernement peut quelquefois manquer de lumières et d'équité ; mai^ il est encore plus juste et plus éclairé dans ses choix, que si chacun de vous eh étoit cru sur l'opinion qu'il a de lui-même. Et qui êtes-vous ^ pour nous parler ainsi? lui dit, en haussant le ton , le jeune maître du château. Je. suis Bélisaire , répondit le vieillard.

1 Qu'on s'imagine , au nom de Bélisaire 9 au nom de ce héros tant de fois vainqueur dans les trois parties du monde , quels fu^ rent l'étonnement et la confusion de ces jeunes gens. L'immobilité, le silence exprimèrent d'abord le respect dont ils étoient frappés; et oubliant que Bélisaire étoit aveugle , aucun d^ux n'osoit lever les yeux sur lui. O grand homme ! lui dit enfin Tibère , que la fortune est injuste et cruelle ! quoi! vous à qui l'empire a dû pendant trente ans sa gloire et ses prospérités, c'est vous que l'on ose accuser de révolte et de trahison , vous qu'on à traîné dans les fers , qu'on a

privé de la lumière ! et c'est vous qui venez nous donner des leçons de dévouement et de zélé ! Et qui voulez-vous donc qui vous en donne , ditBélisaire ! Les esclaves de la faveur ? Ali quelle honte ! Ah ! quel excès d'ingratitude, poursuivit Tibère ! L'avenir ne le croirajamais. Il est vrai, ditBélisaire, qu'on m'a un peu surpris : je ne croyois pas être si maltraité. Mais je comptois mourir en servant l'état : et mort ou aveugle, cela revient au même. Quand je me suis dévoué à ma patrie , je n'ai pas excepté mes yeux. Ce qui m'est pl us cher que la lumière et que la vie , ma renommée et sur-tout ma vertu y n'est pas au pouvoir de mes persécuteurs. Ce que j'ai fait peut être effacé de la mémoire de la cour 5 il ne le sera point de la mémoire des hommes ; et quand il le seroit , je m'en souviens , et c'est assez.

Les convives , pénétrés d'admiration , pressèrent le héros de se mettre à table. Non , leur dit-il , à mon âge , la bonne place est le coin du feu. On voulut lui faire accepter le meilleur lit du château ^ il ne voulut que de la paille. J'ai couché plus

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mal quelquefois , dit -il : ayez seulement soin de cet enfant qui me conduit, et qui est plus délicat que moi.

Le lendemain Bélisaire partit, dès. que le jour put éclairer son guide, et avant le réveil de ses hôtes , que la chasse avoit fatigués. Instruits de son départ, ils vouloient le suivre , et lui offrir un char commode , avec tous les secours dont il auroit besoin. Cela est inutile, dit le jeune Tibère; il ne ne nous estime pas assez pour daigner accepter nos dons.

C'étoit sur l'ame de ce jeune homme que l'extrême vertu , dans l'extrême malheur , avoit fait le plus d'impression, Non, dit- il à l'un de ses amis, qui approchoit de l'empereur, non jamais ce tableau , jamais les paroles de ce vieillard ne s'effaceront de mon ame. Enm'humiliant il m'a fait sentir combien il me restoit à faire , si je vouloir jamais être un homme. Ce récit vint à l'oreille de Justinien, qui voulut parier i Tibère.

Tibère, après avoir rendu fidèlement ce qui s'étoit passé ; Il est impossible ajouta-

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