Bélisaire
Orphelin dès l'enfance , je fus néanmoins élevé avec soin ,• un fametix Ligurien , le savant AraLor, m'enseigna les élémens des sciences (a). Il jeta dans mon esprit les premiers germes d'an pur christia^ nisme; et par conséquent, il m'inspira de l'éloignement pour les erreurs de Tarianisme {b) : on s'en
(a) Cet Arator , qui a beaucoup écrit et voyagé, existait dans ce temps.
{b) Les Goths élaient alors chrétiens ariens.
aperçut ^ on le bannit. J'avois à peinealteiiit mon second lustre : ces salutaires impressions ne s'effacèrent pas entièrement j mais^ forcé de suivre une religion dont on m^avoit fait entrevoir la fausseté, il en résulta duc je ne pris plus pour base de ma conduite les principes religieux.
Cependant, je sentis de bonne heure que l'homme avait besoin, ou d'un frein pour modérer ses ])assions , ou d'un but pour les diriger. Il me sembloit que l'amour de la gloire devoit être le meilleur de tous les guides , puisqu'il portoit à toutes les actions extraordinaires et généreuses , et qu^il rendoit faciles les pi us nobles sacritices. Je ne son geai plus qu^à mériter une éclatante renommée. En a! tendant qu^il me fût possible de faire des actions glorieuses, j^aimois a me singulariser; je navois aucun goût pour les amusemens frivoles de
mon tige ; l'étude , la lecture remplissoient tous mes momens; je me plaisois à me séparer du vulgaire, et tout ce qui n'avoit pas une grande réputation , était vulgaire à mes yeux. Dans mes promenades jecherchois les lieux écartés et solitaires ; là , je me plongeois dans de longues rêveries : je m'égarois dans l'avenir, j'y formois ma destinée^ non pour me placer dans une prospérité constante , car j'envisigeois le malheur avec toute la confiance de l'orgueil j'y voyois les moyens de développer un grand caractère, j'osois d< fier la fortune j et par la force de Timagination, je préparois ainsi mon âme à soutenir , sans en être ébranlée , toutes les vicissitudes du sort. Un nouveau sentiment vint mettre ie comble à cette exaltation.
L'imbécille Ildéric , entièrement livré à ses viles maîtresses et à ses
4 BÉLISAIP.E.
favoris, vivoit renfermé clans une espèce de sérail qu'il s'étoit formé j les peuples n'enlendoient parler de leur souverain que par lesnouveaux édits quij de temps en temps, les cliargeoient de nouveaux impôts.
Quoiqu'il fût jeune encore , il avoit toujours montré un extrême éioignement pour le mariage, parce qu'il étoit décidé à ne rien changer à son genre dévie. Gomme je devois lui succéder, s'il niouroit sans enfans , tous les yeux se tournoient naturellement sur moi,- l'austérité de mes mœurs,, jointe à ma grande jeunesse, inspiroit pour moi une estime universelle qui ne pouvoit qu'ajouter encore au mépris qu'on avoit pour le roi.
Tout à coup la guerre s^alluma entre la Perse et l'Empire : d'après ses traités avec Justinien, Ildéric fut obligé d'envoyer des troupes qui de-
liÉLISAIRE. 5
voient se réunir aux vôtres, et j'en obtins le commandement , quoique je ne tusse alors que dans ma dix- 6e])lième année. J'eus, dans celte campagne, le bonlieur de (îxer sur moi les regards de Bélisaire; c'éloit entrer avec éclat dans la carrière de la gloire, mais la fortune pouvoitellem'y rester fidèle? je devois vous combattre. Vous forçâtes Cabades à faire une paix dont vous dictâtes les conditions; les intérêts de votre allié lldéricne furent point oubliés, ou pour mieux dire, la pob'tique vous fit songer à lui : il m'est permis de croire que, sacbant que j'étois l'héritier du trône , vous aimâtes mieux assurer ia couronne chancelante sur la tête du foible Ildéric, que de laisser passer sa puissance dans mes mains. En faisant sa ])aix avec Cabades, vous exigeâtes de ce monarque la promesse de donner la
main de la princesse, sa fille, au roi des Vandales. Ce dernier n'avoit nulle envie de se marier , mais il n'osa refuser celte alliance ^ et je fus chargé d'aller chercher la princesse Zima pour la conduire à Carthage.
Cet hjmen qui m'ôtoit l'espoir de monter un jour sur le trône , blessa d'autant plus mon orgueil que le peuplemontra de la joie d'une union qui sembloitlui donner la certitude que les favorites, objets de sa haine^ seroien t renvoyées. Mais que de vinsje, en voyant la princesse! l'amour développa toute mon ambition j Zima étoit promise au roi des Vandales , et je jurai de monter sur le trône, sans avoir cependant le projet d'en chasser le roi, mais décidé à le forcer de m'y associer ; car j'étois bien certain qu'en devenant le collègue d'Ildéric, je régnerois seul, et qu'il n'auroit que le vain
BELISAIF.E rj
titre de roi. Ce prince reçut froidement Zima , qui l'ut logée dans un palais séparé. Onlui donna des gardes, des esclaves, une entière liberté, quoiqu'elle n'eut que quinze ans; mais d'ailleurs, on ne s'occupa nullement des préparatifs du mariage, ce qui ranima tout le mécontenlement du peiiple. Suivant Tusage de son pays et du notre, Z ma ne recevait point de visites d'hommes, mais je savois qu'elle alloit tous les matins se promener en char dans les lieux solitaires que j'avois yjarcourus tant de fois. Un matin , j'a])pris qu'elle devoit se rendre le soir même au pied de la montagne de Pasuca , ma promenade favorite ; qu'elle étoit décidée à gravir cette montagne escarpée , malgré l'extrême difficulté des chemins. Je m'y rendis aussitôt, j'y passai une journée délicieuse, j'attendois Zima,
8 EÉLISAÎRE.
avec la certitude de la voir et de lui parler!.... Elle vintj elle descendit de scL)ichar, qu'elle laissa dans la plaine: conduite par un pâtre qui lui servoit de guide , et suivie seulement de deux esclaves ^ elle parvint au sommet de la montagne. Le jour finissoit, et la lune coramencoil à paroître : la princesse désirant visiler la caverne, son guide alluma des flambeaux; mais quelle fut sa surprise, en y entrant, de la trouver magniOquement illuminée, remplie de fleurs, de fruits et de rafraîchissemens de toute espèce, et d'y voir partout ses chiffres tracés en lettres de feu ! Tout à coup je m'offris à sa vue; je l'entraînai au fond de la ij;rotte, je la fis asseoir sur un siège de mousse, et, me plaçant à ses pieds: Les raomens nous sont cbers, loi dis je; parle/, madame, désirezvous cette union prescrite par la
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politique?.... A ces mots, Ziiiia baissa lesyeux, et deux larmes coulèrent sur ses joues Pourquoi,
repris-je, cet hymen vous affligerait-il?.... Vous le savez, réponditelle avec l'ingënuité la plus louchante. A ces mots, je mis un genou en terre , et , saisissant sa main : Recevez un serment sacré!.... lui disje. — Mais, mon père !.... — Il vous a promise à cet empire, et vous serez l'épouse du roi des Vandales. — Non, jamais.... — Le règne honteux d'Ildéric va finir. — Juste ciel!....
— Sous peu de jours je jouirai du bonheur de couronner ce que j'aime — Géiimer, un usurpateur !.... — Le véritable usurpateur est le roi Taine'anl, qui garde le trône sans l'occuper. — Ah ! je n'ai point d'ambition ! votre coeur, Géiimer, et le seul empire de celte caverne , suffiroientà mes vœux !....
lO BFXISAIRE.
En ])arlant ainsi , elle étoit inspirtfe sans cloute, une parlie de noire lugubre avenir se dôvoiloit à ses yeux!....
11 fallut s'arracher rie celte caverne enc'liantée aiors par l'amour et par l'espérance!.... Avant de me quitter, la priiîcosse s'arrêta sur le sommet de la montagne, et, levant les yeux au ciel, elle frémit en voyant la lune couleur de sang, environnée de nuages noirs. Hélas! dit-elle, quelle clarté funèbre!
Qu'est devenue sa lumière douce et pure! puissent les jours de notre jeunesse ne pas s'obscurcir ainsi !
Ces paroles me frappèrent ; la tristesse deZima^ ou, pour mieux dire, son funeste pressentiment, passa dans mon cœur elle troubia !
Je n'avais jamais envisagé le malheur qu^avec un superbe dédain ;
BELÏSAIRE. I I
un sentiment, plus puissant que tous les intérêts de l'orgueil , me fit connoître que l'on ne peut se flatter de conserver toujours son courage que lorsfju'on est assuré de souffrir seul.
Nous nous séparâmes. I^e soir même, on reçut de la Perse les plus étranges nouvelles. Gabades^ voulant autoriser sa vie voluptueuse , osa faire une loi qui annulloit toutes les saintes lois du mariage (a) ; les grands et le peuple se révoltèrent.
Cabades futdétrôné et enfermé dans une tour (^). Aussitôt c|u'Ildéric fut instruit de ces événemens, il déclara publiquement que son mariage avec la princesse de Ptrse étoit rompu.
Le lendemain matin , il m'envoya
(a) Historique. Cette loi autorisait la communauté des femmes.
{!>) Historique.
chercher, et me chargea de recon- (loiie en Perse, et sans délai, la princesse. Je ne répondis rien; je sortis du palais, sous prétexte de réunir l'escorte qui devoit accompagner la princesse; je fis rassembler, dans une place publique , une légion entière que j'avois commandée à la guerre. L'un de mes lieulenans lut à haute voix les ordres du roi , ce qui excita un murmure général; alors je parus dans la place, escortant, à cheval, le char dans lequel étoit la princesse : sa beauté, sa jeunesse , les malheurs de sa famille attendrirent tous les coeurs... Je pris la parole, et, m'adressant aux soldats et au peuple immense qui remplissoit la place : Cette jeune princesse, dis- je, sur la foi sacrée d'un traité solennel, a quitté sa pairie, florissante alors, pour venir ici adopter la liôtrel L'infortune du roi, son
BÉLISAIRE. l3
père, doit la rendre plus intéressante encore. Celui qui a juré d'être son protecteur, et qui devoit être son époux , veut la renvoyer dans les lieux, où sa iamille est proscrite, dans les lieux où l'attend une éternelle captivité , et peut-être une mort tragique..., A ces mots, les soldats et le peuple s'écrièrent à la fois : Non, non, quelle vive! quelle reste parmi nous! viue la princesse de Perse!.... A ces acclamations, Zima, avec l'action la plus pii thétique, éleva les bras vers le ciel, et fondit en pleurs.... L'enthousiasme pour elle fut au comble ; les soldats, agitant leurs piques, firent, avec transport, le serment de la défendre... Généreux amis, m'écriai- je, elle restera: je serai le chef de ses défenseurs j je vais m'y engager aux pieds des autels, en m'unissant à elle par un lien indissoluble. Sui-
l4 BÉLISÂIRE.
vez-moi tons, et gardez l'entrée du lempief ù je vais lui donner ma foi... On ne me répondit que par des eris eldesapplaudissemens redoublés...
J'ordonnai au char de marcher j les soldais et la multitude se précipitèrent sur nos traces. Le char s'arrêta devant une éi^lise qui se trouvoit à l'extrémité de la place:
les troupes se rangèrent en bon ordre autour de l'église , afin d'en défendre i'eiUrée; je pris dans mes bras la princesse éperdue, je l'enlevai du char, et au bruit des clairons , des trompettes , des tambours et des acclamations du peuple, je la portai dans l'église, dont les portes aussitôt se refermèrent sur nous ; les prêtres, prévenus et gagnés par mes ordres, nous altendoient, et, revêtus de leurs babils pontificaux, vinrent au-devant de nous. Toutes les lampes de l'église étaient allu-
EELISAIRE. l'J
mées ; j'entraînai Zima au pied, du grand autel: l'amour alors ranima ses forces; elle se mil à genoux, me tendit sa main tremblante; je vis sa pâleur mortelle se dissiper, et ses joues se colorer d'un vif incarnat...
Sur la fin de la cérémonie, au moment où Zima alloit prononcer le serment solennel , nous entendîmes un tumulte affreux; il étoit facile dedistingtier quenossoldatsétoient attaqués par i\es troupes envoyées par le roi. S'il faut succomber, dit Zima, du moins je mourrai ton épouse ! Et elle prononça d'une voix ferme les paroles sacrées. Mous étions unis-, je me relevai précipitamment, et je courus vers les portes, en disant aux prêtres de garder mon épouse. INon ! non 1 s'écria Zima, je veux te suivre et partager tes péi ils !... Je lacbai vainement de l'éloigner: les porîes s'ouvrirent.
l6 BFLISÂIRE.
nous vîmes les troupes aux mains.
Zima tombe à genoux sur îe seuil des portes ouvertes , les mains jointes et la léte et les yeux élevés vers le ciel ; les ])rêtres , en habits sacerdotaux, formoient derrière elle un demi -cercle.... Je m'élance hors de l'église en criant : Soldats , arrêtez , écoutez-moi... Au même instant les coups furent suspendus, les troupes devinrent immobiles : je les haranguai, je leur peignis sous les plus vives couleurs, la iâcheté barbare d'Ildéric qui, après avoir juré solennellement d^épouser cette jeune princesse, vouloit la renvoyer dans un pays déchiré par des guerres civiles , et l'exposoit ainsi à devenir victime de la fureur des factieux. Peuple et soldats, ajoutai-je^ il faut choisir maintenant entre un monarque sans courage, sans foi, et le prince que sa naissance appelle
au trône, dont vous estimez la conduite et les moeurs, et qui seul, sous ce règne , vous a guidrs dans les sentiers de la gloire. Songez que ce n'est pas Ildéric qui vous gouverne, mais ses viles maîtresses et ses lâches courtisans j enfin, je ne vous demande pas de détrôner ce prince incapable de régner, je vous propose seulement de m'associcr à sa puissance... A ces mots, je fus interrompu par les cris universels des deux troupes qui me proclamèrent roi des Vandales. Aussitôt un groupe de Si Idats se préci])itant vers moi, ils me présentèrent leurs boucliers , sur lesquels je fus élevé. On fit remonter la princesse dans son char^ en criant : P^ive notre som>eraine !
vive la reine des Vandales ! et suivis d'un peuple innombrable ^ au milieu des deux troupes réunies , auxquelles se joignirent d'autres •1. 1
l8 BÉLISAIRE.
soldats qui accouroient de lous les quartiers de la ville, nous fumes ainsi conduits en triomphe au palais:
la garde, presqu' entièrement dispersée, ne fit pas la moindre résistance. Nous entrâmes librement.
On eut de la peine à trouver Hmbécille et lâche Ildéric qui s'étoit caché j je le traitai avec respect, en lui annonçant qu'il garderait son rang et ses honneurs, mais que je parlagerois avec lui les soins du gouvernement. Il parut se soumettre à la nécessité; mais au bout de quelques mois, profilant de la liberté que je lui donnois à dessein , il se sauva ;, ci oyant échapper à ma vigilance, tandis que j'avois, de tout mon pouvoir, favorisé sa fuite.
C'est ainsi que je fus élu, du consentement unanime de toutes les classes de la nation. Ildéric erra long-temps fugitif et caché dans les
provinces ; enfin , ne ])onvant s'y faire un parti , il passa dans les pavs étrangers. Là, quelque temps apréSj et plus d'une année écoulée depuis la révolution, il implora les secours de Justinien. On m'envoya des ambassadeurs j les négociations traînèrent en longueur j et j'étois depuis trois ans sur le trône, quand vous
abordâtes en Afrique Chéri de
mes sujets, j'étois heureux monarque et le plus fortuné des époux et des pères j j'adorois mon é[)OUse et mon fils, mon (ils uniqueâgé dedeux ans 1 O songe fugitif de la vie ! j'ai goùlé quelques instans tes douceurs si trompeuses;... mais quellealFrcuse et longue .igonie devoit succéder à
ces rapides jours de bonbeur!
• Après la perte de la bataille d e Tricameron, je me fis jour à travers votre armée, suivi seulement d'une centaine de braves avec Its-
20 BKLISAIRE.
cjucis j'allai me réfugier sur la montagne de Pasuca... Ici mon histoire semble finie pour vous: vousenconîîoissez tous les désastreux événemens; mais cfui pourroit imaginer tout ce que j'ai ressenti dans cette déplorable situation!... Ce détail;, j'ose le croire, ne sera pas dépourvu d'intérêt pour un coeur tel que le
vôtre
En arrivant sur la montagne avec mes valeureux soldats, je n'éprouvai d'abord que la joie de me trouver dans un lieu inaccessible à l'ennemi. Loin de sentir l'horreur de notre défaite, il nous sembloit qu'en nous échappant^ nous avions triomphé de cette armée victorieuse. Je contemplois avec admiration cette petite troupe, qui venoit de se soustraire si miraculeusement à la honte de la captivité ! Je lui ccmmuniquois mon orgueil et mon enthousiasme ,•
BliLISAIP.K. 21
trois d'en tr'eux plantèrent leurs drapeaux dans les fentes du rocher qui couronne le sommet de la montagne, en disant : Voilà le dais du trône de notre souverain! Je me plaçai sur ce trône rustique; aussitôt tous les soldats formèrent un demicercle devant moi ^ en élevant audessus de ma tète leurs piques entrelacées : ils me jurèrent de me rester fidèles jusqu'au tombeau, et de mourir plutôt sur ce rocher que de se rendre. Ces momens d'exaltation sontimpossiblesàdécrire,maisrâme ainsi élevée au-dessus du malheur, par la seule puissance de l'orgueil et de l'imagination , ne sauroit se * maintenir à cette hauteur surnaturelle : tout ce qui n'a pas pour base la raison suprême, n'est qu'une ivresse passagère; un élan généreux ne prouve point la grandeur de Tàme : ne voit-on pas souvent les ma-
lades armés tout à coup d'une force prodigieuse , par l'efForl d'une convulsion? La religion seule peut affermir nos sentimens et les rendre durables. Ah ! sans doute,, pour soutenir notre foiblesse, et pour fixer notre légèreté, il fant une autorité souveraine, un grand but et de sublimes espérances !
Après ces premiers instans d'enivrement^ je fus accablé, déchiré par la plus mortelle inquiétude! J'ignorois le sort de mon épouse et de mon fils!.... Il falloit cacher à mes compagnons le trouble affreux où me jetoil cette incertitude. Il falloit montrer un courage inébranlable à ceux dont on attendoit tant de sacritices héroïques.
Au déclin du jour, une idée terrible mil le comble à mes lourmens.
A l'exception de la vie de Zima et de notre enfant, j'élois décidé à tout
sacrifier pour lasser^ sur celte montagne , la patience de l'ennemi ; et tout à coup je pensai que, si mon épouse étoit dans les mains de nos ennemis, et qu'on me demandât de me rendre pour racheter sa liberté, ou pour sauver ses jours et peutêtre son honneur, je ne serois pas maître de m'immoler pour elle, mes soldats ne le souffriroient pas!.... Je connus alors toute la vanité des concessions que la force ne soutient pas! Je sentis qu'un chet' élu dans un désert, sans moyens de résister et de se faire obéir, n'étoit qu'un esclave décoré d'un litre aussi vain que dan<(ereux.
Pour me dérober aux regards de mes compagnons, j'allai dans4a grotte chercher le silence et l'obscurité. Quelle fut ma douloureuse émotion en entrant dans cette caverne, où, pour la première fois,
a4 bÉlïsure.
Zima m'a voit avoué sa tendresse !,..
et je m'y retrouvois séparé d'elle, déchu de mon rang, dépouillé de tout!.... La nuit presqu' entière s'écoula dans ces tristes pensées , et chaque instant semhloit aggraver l'horreur de mes réflexions !.... Une heure avant la naissance du jour, j'entendis un grand tumulte , je me lève, j'avance vers l'une des ouvertures de la caverne, j'entrevois une vive clarté j c'étoient cinq ou six soldats qui portoient des branches
allumées de cyprès Je précipite
mes pasj on s'élance à ma rencontre, j'étends les bras, et j'y reçois mon épouse et mon fils!.... O ravissement inexprimable ! dernier i|>jstant d'une félicité suprême ! vous me payâtes tout ce que j'avois souffert, vous me fîtes oublier tout ce que je venoisde perdre; raais^ hé!as !
j'étois destiné à supporter des maux
que nulle consolation humaine n'auroit eu le pouvoir d'adoucir !...
Zima, qui avait bravé tant de dangers pour me rejoindre, se retrouva avec délices dans cette grotte, où tout lui rappeloit le charme de nos premières amours. O Zima ! lui disois-je, dans ce lieu même, je t'avois promis un trône , et je ne puis t'offrir qu'un désert, des périls et d^afFreuses fatigues! Ah ! répondit Zima , que tu serois ingrat , si tu
meplaignois! entre mon époux
et mon enfant , que puis- je désirer?
La sensible et généreuse Zima parloit avec sincérité; dans ces premiers momens , nous ne pouvions sentir l'un et l'autre que le bonheur d'être réunis.
Dès le jour suivant, mon coeur
fut déchiré par les privations de
toute espèce, que je vis endurer à
Zima et à mon enfant. On trouvoit,
sur cette montagne , plusieurs sources d'une eau pure sortant des rochers; d'ailleurs,nousn'avions pour nourriture que des fruits sauvages, dt s racines, des herbes , des oiseaux, et quelques autres animaux tués à coups de fle( hes. Dans les commencemens,nos ge; s s'emprcssoient de nous app^-rter en tributs, les meilleures pièces de leur chasse; bientôt leurs propres besoins les forcèrent à retrancher cette espèce d'hommage. Je me trouvai chargé seuldeia subsistance de mafamille; et même lorsque , dans mes recherches et dans ma chasse, j'avois été plus heureux que les autres, jem'apeicevois que ce bonheur excitoit l'envie et les murmures. Souvent alors je me relranchois de ma propre nourriture^ afin de faire quelquesdonsà mes avides compagnons.
Peu à peu leur respect pour mois'af-
BÉLISAIKE. 27
foiblissoit; une certaine familiarité gr(>ssiére s'introdnisoil insensibiement dans leurs manières av(^c moi et dans leur lanfi;age : je le réprimois par une extrême gravité , et en conservant invariablement l'air de la confiance en leur atiacliement, et le ton de l'aut )rité. Dans celte affreuse situation, Zi ma remarquoit tout; el cjurique je lui > acliasse mes justes ciaintes, elle ne prévoyoit que trop notre funeste sort. Toutes ses inquiétudes avoient pour objet son enfant, toutes ses douleurs se rapportoient à iui! cepenJanl, elle ne se permetloit pas une plainte; malgré ses tendres soins, l'enfant souffroil^ sa pâleur et sa maigreur montroientassez i'affoiblissement de ses forces et de sa santé. Zima, les yeux toujours attaches sur lui , a voit une manière de le regarder qui me déchiroit Fâme : quand elle s'aper-
cevoit que je l'examinois, elle faisoit nn effort sur elle-même pour me sourire , et rien ne peut donner l'idée de ce sourire pénible sur cette belle bouche décolorée, et avec un regard pathétique qui exprimoit la plus profonde douleur!.... Oh! qu'ils étoient attendrissans et terribles, les funestessourires de cette infortunée qui n'a jamais voulu me cacher que
ses souffrances! C'étoit un être
céleste exilé sur la terre, qui sou-
rioit au malheur et à la mort!
Un triste événement jeta la consternation parminouSjUn mois après notre arrivée sur la montagne. J'avois reçu quelques blessures , ainsi que la plupart de mes compagnons, et malgré le manque de secours , nous eûmes tous le bonheur d'en guérir; mais ensuite, trois ou quatre soldats qui n'avoient point été blessés, tombèrenl dangereusement
malades, et l'un d'eux mourut. Dans la situation où nous étions, cetle mort nous frappa et nous étonna comme l'événement le plus extraordinaire et le plus imprévu! Il semboiit qu'il nous apprît que l'on pouvoit mourir sur cettemontagne! Les premiers murmures de mes soldats commencèrent dans cette occasion; je feignis de ne les pas entendre , je lâchai de les distraire par les idées de gloire que j'attachai à la mémoire du défuntj j^aidai moi-même à creuser sa fosse, placée sous l'ombrage de deux lauriers. On porta son corps sur un brancard de feuillages; nous étions tous couronnés de cyprès, nous tenions nos lances baissées :
faisant à la fois l'office de pontife et de général j je portois une croix de bois grossièrement faite à la bâte; je cbantois des hymnes et d es pseaumes que répétoieut en choeur tous les
3o BÉLISAIRE.
soldats ; non loin de la fosse ;, tomboit une cascaded'un rocher escarpéj je remplis mon casque de cette eau, mettant un genou en terre :
Dieu des armées, m^écriai-je , daigne bénir celle eau limpide ! En disant ces paroles, je la veisai sur le corps, que je plaçai dans iafosse^ surJaquellefurentdéposésles armes et le bouclier du mort^ ensuite montant sur le rocher pour être mieux entendu, je prononçai son éloge, ce qui termina celle pompe funèbre et sauvage, dont tous mes compagnons furent vivement émus.
Après la visilede votre lieutenant Pharas, et le nouveau refus que je fis de me rendre, le mécontentement de mes soldats s'accrut de la manière la plus menaçante 3 l'un d'eux, mon fidèle Caleb , le seul inébranlable dans son attachement pour moi, me rendoit compte de
BÉLISAIHE. 3l
leurs discours; je le chargeai de leur conseiller , comme de luimême, de m'abandonner et de déserter pendant mon sommeil. Ils répondirent qu'après avoir tant souffert, ils ne vouloient pas finir par n'être que des déserteurs, et que, puisqu'ils ne pouvoient pas être récompensés par moi, ils le seroient par les ennemis, en me livrant à eux. Ils ajoutèrent qu'ils m'obligeroient bien à les suivre , en me menaçant de massacrer mon épouse et mon enfant. Malgré ces affreux discou ns, ils n'osoi ent encore me parler, ils en formoient vainement le dessein; mon apparente sécurité les désarmoit; je leur donnois mes ordres avec la même liberté, dans les divers exercices que je leur faisois faire régulièrement tous les jours, soit à l'arc , soitau javelotj je les reprenois souvent avec sévé-
rite : celle conduite les tint longtemps en respect ; si un seul instant j'avois eu l'air de les craindre , ils se seroient aussilôt ouvertement révoltés. Enfin , Caleb, un matin , vint m'avertir qu'ils avoient pris la résolution de me lier les mains , la nuit suivante, aussitôt que je serois endormi, et de me livrer à l'ennemi.
En effet, quand je les revis, je fus frappé de l'expression sombre et farouche de leur physionomie. Je fis Tappelj et lorsqu'ils furent tous rassemblés, je nommai trois d'entr'eux pour aller en députation à l'ennemi. A ces mots,, il s'éleva d'insolens murrauresj j'imposai silence avec une fierté mêlée de colèrej on !»e tut. Partez, dis-je aux trois députés, allez dire de ma part à Béiisaire, que , s'il consent à vous incorporer tous dans son armée avec l'avancement d'un grade , je me rendrai ce
soir son prisonnier. Je n'avois que ce parti à prendre, car ilsvouloient une récompense; et si j'eusse prétendu me rendre sans conditions pour eux , ils ne l'auroient pas souffert. Ainsi il fallut m'oublier moimême pour les séditieux et les traîtres qui , depuis long temps ^ méditoient ma perte !.... Cette résolution les transporta de joie, plusieurs tombèrent à mes genoux j ces démonstrations de reconnoissance ne m'inspirèrent quedeTindignalion et du mépris.... Je les quittai brusquement pour rentrer dans la caverne en attendant le retour des députes.
J'avoislarage dans l'àme; car j'étois sûr que la flotte ennemie se disposoit à mettre à la voile sous ])eu de jours; encore un peu de courage et de
patience, et nous étions libres!
Je retrouvai Zima dans la partie de la caverne où nous nous tenions^
durant le jour, parce que la lumière y pénétroitpar une large oiiv cri urej j'avois besoin d'ouvrir mon cœur^ mais cette consolation me fut refusée : je savois trop que Zima, loin de partager m.on ressentiment et ma douleur, n'éprouveroit que de la joie en quittant la montagne; car elle ne pensoit qu à son enfant ; elle le tenoit sur ses genoux.... Elle me vit entrer avec plaisir, parce qu'elle étoit toujours inquiète quand j'etois éloigné d'ell«; , au milieu de messoldals, quoiqu'elle ignorât entièrement les terribles avertissemens <|ue j'a\ois reçus de Ca.ebj je lui dis sèchement que la lâche' é et la trahison de mes soldats me forçoient à me rendre. A ces mots, Z;ma serra son enfant contre son sein, et elle Tembrassa. Ce mouvemeni m'irrita.
Malheureux enfant! dis-je, tu n'es plus que le iils d'un esclave! Ah!
reprit Zima, quand il pourra me comprendre, quand il saura ton histoire, il s'enorgueillira toujours d'être le filsde Gelimer'.... Je gardai le silence , je détachai mon carquois sur lequel, avec la pointe d'une ilechejje gravai ces mots : Gélimer n existe plus; il a déposé dans cette caverne, sa défense, sa liberté, sa gloire et son bonheur!.. . Alors je suspendis sur une roche ce triste trophée. Zima lut Tinscription, et ses yeux se remplirent do larmes...
Plus de bonheur! dit-elle, hélas!
dans ce lieu qui reçut nos premiers sermens^ tu dépose donc aussi i'amour!.,.. Je ne voulols pasm'altendrir, je ne répondis rien, et ne Irou- Tanl de consolation qu'à braver la fortune qui me trahissoit, je pris mon luth, et d'une voix ferme, je chantai mes malheurs.
Les députés revinrent accompa-
36 B^:LTSAIRË.
gnés de Pharas , qui me dit que J3élisaire acoeptoit mes conditions.
Alors je rassemblai mes soklats, je leur ordonnai de prendre leurs armes et leurs boucliers, et de me suivre. Pour moi , dis-je , privé pour jamais de la liberté que je vous procure, je n'ai plus besoin
d'armure, je laisse ici la mienne
Je n'emporte que mon lutli et ce javelot que je ne veux remettre qu'entre les mains de Bélisaire. A ces mots, les soldats s'émurent ; plusieurs d'entr'eux versèrent des larmes j et après un moment de silence , tous s'écrièrent : Nous ne voulons point abandonner notre roi, nous resterons sur la montagne Je ne pouvois pins compter sur leur fidélité j cet attendrissement passager n'étoit en eux qu'une foibiesse. Non, répondis-je, j'ai donné ma parole j pour la dernière fois
obéissez-moi , descendez la montagne. En disant ces paroles, je marchai en avant, tenant d'une main mon javelot et de l'antre mon luth , ayant à ma droite Zima, son enfant, et Pharas à ma gauche. Nous passâmes près de la tombe du soldat que j'avois perdu; je m'arrêtai :
Honneur à ta mémoire, m'écriai-je, brave et fidèle guerrier , tu as péri dans le champ d'honneur, dans le lieu où tu a vois juré de mourir plutôt que de le rendre 1 que ta tombe soit à jamais le plus noble monument de cette contrée désolée!... Je poursuivis ma marche.... Avant de quitter cet asile de la liberté, je me retoiunai, je jetai un triste et dernier regard sur ces rochers menaçans, celte caverne chérie, cette terre heureuse inaccessible à l'ennemi !.., et pour retenir mes ])leurs, j'eus besoin de tout mon courage
38 BÉLTSA.IRE.
et fie toute la fierté de mon caractère !
Lorsque je fus dans la prairie, j'éprouvai un nouveau saisissement , une main ennemie et dévastatrice, mille fois plus rapide et plus meurtrière que celle du temps, avoit causé dans ces lieuii , en moins de trois mois, des ravages qu'à peine un siècle auroit pu produire!.... Je ne po'-ivois plus guider ma troupe, je ne reconnoissois plus la route, les sentiers éloient effacés ,• à droite , je chi^rchois un village et un b.iis, je ne voyois qu'une plaine stérile; à gauche étoit un pont qui n'existoit j)]u.s !. ..
Avant d'arriver à vos tentes, je détachai ma ceinture remplie de pièces d'or , que je distribuai à mes soldats ; et je donnai à Caleb les pierreiies de Zima , qu'elle avoit emportées en se sauvant du palais.
BÊLISAmE. 39
Je ne gardai ponr moi que le magnifique diamanl que j'avois arraché de mon sceptre , et caché avec soin sur la monlagne ; mais je ne pus résister à l'orgueilleux plaisir de le donner à l'esclave qui nous apporta des rafraîchisseraens ; je ne crus pas pouvoir trop récompenser celui qui causoil un tel mouvement jde joie à Zima, et qui ve-oil de donner du pain au fiis affamé de tant de rois!,...
Peu de temps après notre arrivée à Conslantinoplc , Justinien me fit offrir le litre de Patrice et des 1 erres considérables, à condition d'abjurer publiquement l'arianisme ; je refusai nettement et sans hésiter (a).
Cependant, au fond de l'âme, j'étois parfaitemenl disposé à renoncer à des erreurs qu'on m'avoit dévoi-
{a) Historique.
4o BÉLISAIRE.
lées dès Fenfance ; mais l'idée de trafiquer de ma conscience , me faisoit horreur. De tous les biens de la terre, l'honneur seul me restoit ; je voulois le conserver pur et sans tache.
On nous relégua dans la Galatie ; mais on nous y donna des terres et tous les moyens d^y vivre avec décence. Ziraa parut charmée de notre établissement. Ah! Gélimer, me disoit-elie , qu'elle agréable solitude ! Ici, en écartant de tristes souvenirs, on pourroit encore être heureux!.... Sans doute nous aurions pu l'être^ mais je touchois à l'époque de ma vie la plus funeste et la plus douloureuse !.... La santé démon fils ne se rélablissoit point, et bientôt je connus qiie son état étoit sans ressource: sa malheureuse mère, dont il étoit l'idole, cherchoit en vain à s'abuser 5 consumée
BÉLISA.1KE. 4 ï
de douleurs, elle dépérissoit avec luij je voyais sa vie s^éteindre par degrés avec celle de son enfant....
Jusqu'alors la seule philosophie m'avoit suffi pour supporter Tadversité avec une constance inébranlable ; j'en avois reçu le prix. Juslinien et Bélisaire admiroient mon courage , et Zima en était témoin. Mais dans le nouveau malheur que j'envisageois en frémissant, toutes les consolations de Porgueil étoient vaines et superflues. Jusqu'à ce moment , je n'avois jamais été l'objet d'une humiliante compassion. Dans les grands revers on échappe à la pilié , en inspirant l'étonnement, en subjuguant Tadmiralion ; mais dans les peines du cœur, si la vanité se faisoit sentir encore, comment pourroit-ellese satisfaire V Qui pourroit applaudir au calme et à l'indifFérence de celui qui vient de perdre 2. 4
ce qu'il aime ? Il est possible sans doute de réunir la force d'âme à la sensibilité; mais quel en sera le juge ? Celui seul qui peut lire dans les cœurs , celui alors qui peut soutenii le courage en lui donnant pour but l'espoir d'obtenir une sublime approbation. Au milieu des plus mortelles inquiétudes, ces idées fer-
mentoient dans ma tête Je me
connoissois assez de droiture dans l'âme pour être certain qu'un témoin éternel, juge incorruptible et suprême de mes actions et de mes sentimens, medédommageroitavec usure des \ains applaudissemens des hommes. De cet instant, je me plaçai sous sa surveillance, je sentis mon âme s'agrandir et ma vertu s'atfermir j j'adorai la véritable source delà perfection et la puissance souveraine qui m^élevoit ainsi au-dessus de moi-même : je fis mieux
qu'oublier le monde , je cessai d'attacher du prix à son souvenir.
J'étudiai les livres saints et les écrits admirables du grand Chrisostôme (a); je fus convaincu , j'entrevis du moins un refuge dans l'avenir et j^éprouvai une puissante consolation en voyant Zima partager sur ce point si important mes sentimens et ma croyance. Cependant, parvenu au dernier période d'une maladie de langueur qui tarissoit en lui toutes les sources de la vie, mon fils touchait à ses derniers momens, et sa mère infortunée étoit prête à le suivre dans la tombe!... Un jour, Zima plus pâle et plus abattue encore que de coutume , étoit assise au chevet du lit
(a) Saint Jean Chrysostôtne vivoit dans le siècle pie'cédent. Il a, dans ses écrits , victorieusement combattu l'arianisme,
44 BELTSAÎRE.
de son enfant plongé dans une espèce de d'assoupissement léthargique. Après avoir long-temps fixé sur lui des yeux égarés : Sommeil affreux! dit-elle, trop fidèle image de la mort , que je l'envie! Pourquoi ne viens-tu pas aussi terminer mes douleurs, ou du moins les suspendre?...0 mon fils,te réveillerastu! entendrai-je encore, avant de mourir, ta douce et languissante voix? mes jeux, mes tristes yeux ne rencontreront-ils j>lus ton regard?.... Ces paroles me glacèrent,je ne l'avais jamais entendue s'exprimer ainsi sur l'état de son fils : je vis qu'elle étoit sûre de ne pas lui survivre, puisqu'elle osoit enfin parler de sa mort. Ah ! Zima ,... m'écriai-je. Il y avoit dans celte exclamation un ton de re})roche qu'elle comprit : elle souleva sa tête appesaDlie, et, répondant à ma pensée :
BÉLISAlFiE. 4^
Pardonne, medit-elIe, pardonne !...
De l'existence de deux objets chéris dépendoit celle de Zima... Je n'aurais pas mieux supporté ta perte que la sienne!... Comme elle disait ces motSj elle entendit son fils gémir sourdement^ elle appuie sa bouche sur sa joue glacée : aussitôt elle pousse un cri terrible^, un cri maternel qui retentit jusqu'au fond de mes entrailles : c'était l'accent déchirant d'une mère au désespoir.
Noire malheureux enfant venoit d'exhaler son dernier soupir! ....
Zima s'évanouit,- je m'élançai vers elle, je la pris dans mes bras et je la portai dans la chambre prochaine. De prompts secours lui rendirent l'usage de ses sensj elle ouvrit lesveux, en prononçant le nom de son fils. La mort élait peinte sur
Son front et dans ses regards Il
est donc vrai, dit-elle H n'est
plus ? Je ne répondis que par
mes larmes Zima joignit les
mains d'un air suppliant, en me disant d'une voix éteinte: Pardonne!...
oh! pardonne! A ces mots, ses
yeux se referment, sa tête défaillante s'incline sur mon sein; mon coeur oppressé semble se déchirer et s'ouvrir pour receuillir son dernier
soupir! Hélas! en expirant elle
dutensentirl'affreusepalpitation!...
Je la serre dans mes bras, je l'appelle en vain^ elle n'existoit
pi
us
Ainsi j e perdis à la fois mon épouse et mon fils ; ainsi furent dénoués au même instant tous les liens qui m'attachoient à la vie!... J'enfermai, dans le même cercueil, tout ce que j'avois aimé sur la terre.
Quoique j'eusse parcouru le cercle entier des douleurs humaines, je crus n^en avoir éprouvé qu'une
Avant de porter Zima dans la tombe , je la contemplai dans son cercueil, où smvantrusage du pays, elle étoit à visage découvert et couronnée de roses. D'une main elle tenoit une croix, et de l'autre elle paroissoit embrasser son fils couché sur son sein... Touchante victime de l'amour maternel ! m'écriai-je^ toi qui n'as vécu que pour souffrir et pour aimer, ô Zima! je vois donc enfin sur ton visage, à travers les ombres de la mort, l'empreinte d'une immuable tranquilité ! tu n'as plus l'expression de la douleur^ tu ne déchireras plus mon cœur par tes pénibles sourires et par tes pénétrans et tristes regards! Je t'aimois assez, je puis m'oublier assez moi-même pour trouver quelque douceur à te contempler maintenant. Tu ne souffres plus'... Tout annonce en toi le repos de l'inno-
48 BELTSAIEr.
cence!... Cet enfant que ta parois presser contre ton cœur, cet enfant que tu n'embrassois qu'en gémissant, tu Tas revu ^ tu l'as retrouvé pour ne plus ie perdre, et, revêtu d'une forme céleste, il a reçu ton âme angélique pour la porter aux »pieds de l'Eternel !... Adieu , douce et tendre Zima! adieu, trop chères illusions de l'amour et de l'amitié!
adieu tout espoir de bonheur dans cette courte vie !... Mon ambition , mes affections, mes voeux, mes tlésirs, sont pour jamais renfermés dans ce cercueil!...
Je passai encore près de six mois dans la Galatie, à méditer^ sur le tombeau de Zima , le ])rojet de ma fuite dans les déserls de laThébaïde.
Caleb, toujours à mes ordres, quand j'avois besoin de lui, vint concerter avec moi ce plan dont je brùiois de hâter l'exécution.
BÉLISATRE. 4*)
Caleb, enrichi par mes dons, ii'avoit point voulu quitter sa patrie.
Dans ce pays entièrement dévasté, et que les conquérans abandonn oient à la nature, faute d'argent, d'hommes et de moyens pour le relever, Galcb s'étojt formé un établissement aUx envirotis de Carthage :
là , il vivoit en paix avec sa famille, cultivant une grande étemlue de terre ; mais durant mon séjour dans la Galaxie, il vint me voir tous les ans. Il étoit avec moi quand je perdis mon épouse et mon enfant. Il fut décidé que je m'échapperois avec lui , qu'il feroit courir le bruit de ma paort, quie.je changerois de nom, et que je me rendrois dans le désert.
On imagineroit qu'en me trouvant enfin dans ces vastes solitudes , j'éprouvai, du moins dans les pretniei s iiislans, une douloureuse surprise, une sorte d'effroi machinal , el quel.
5o BELISÂIRE.
qu'impression de tristesse, mais l'ambition, l'amour et les senlimens de la nature m'a.voient rendu si malheuceux ; j'avois tant souffert, que mon premier mouvement fut de penser avec délices, que j'étois pour jamais sépax'é du monde et des hommes : il me sembloit que mon âme affranchie de toutes les passions humaines, et dégagée de ses liens terrestres, entroit dans un inonde nouveau : cet air si pur que je respirois , portait dans mes veines un heaume rafraîchissant! je sentois le calme renaître dans mon cœur!... En contemplant ces sites ravissans,,ces rochers majestueux, ces sources d'eaux vives, ces arbres prodigieux, qui paroissoient avoir vieilli avec le monde, je me croyois rappelé par la clémence divine dans ces jardins enchantés^ privés de culture depuis la création , et
BÉLTSA.IRE. ji
dont nos premiers pères furent bannis!... Et je m^écriois : Je vais participer au bonheur des esprits célestes! je n'aimerai rien de périssable désormais!...
Le temps n'a point afToibii ces salutaires impressions; j'ai trouvé dans ma grotte le bien le moins envié, mais le plus désirable, la paix de Tâme, et je n'ai rien regretté , parce que , dans mes longues méditations , j'ai eu le loisir de tout apprécier.
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