‹ BélisaireChapitre 2 sur 18 · CHAPITRE YlII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YlII

Ce récit émut profondément Bélisaire; et lorsque le roi des Vandales l'eut terminé , il exprima avec véhémence tous les sentimens dont il étoil pénétré. Ensuite Géiimer parla du départ pour Cartilage, qui fut fixé au surlendemain.

Tandis que les deux héros se disposoient à voyager, d'étranges événemens se passoient à Constantinople,

Jnstinien et Justin n'étoient ])as aussi coupables que Bélisaire avoit lieu de le croire. Dans les derniers temps de la captivité de ce héros , Jaslinien , accablé de travaux et d'annies , tomba jnalade , mais cepcn-

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dant sans danger apparent pour sa vie ; l'ennemi mortel de Bélisaire , Nurses, voulut en vain profiter de Taffaissement d'esprit de l'empereur pour perdre entièrement le grand îiommequ'ilabhorriot; le prince impérial, Justin, qui jusqu'alors avoit secondé Narsès dans ses desseins contre Bélisaire, ne montroil plusla mèmeanimosité ; il avoit même paru frappé^ sur la fin de la procédure , des réponses de Bélisaire. D'ailleurs Tibère , après une longue absence, étoit en route pour revenir, et Justin , malgré l'impétuosité de son caractère , malgré tout le dépit que lui causoientsa passion malheureuse pour Anastasie > et surtout son orgueil blessé , ne pouvoit ni baïr son rival^ ni s'empêcher de craindre son indignation et ses reproches : l'estime de Tibère luiétoit plus nécessaire que la vengeance; il attachoit plus

de prix a son amitié qu'aux intérêts de son amour. Narsès ne lisoit qu'à demi dans Fâme de Justin, il y vo^' oit Mu extrême ressentiment contre Bélisaire, il ne pouvoit y reconnaître la grandeur et la générosité qui n'étoient àsesyeux que de l'hypocrisie; et c'est ainsi que la noirceur et la bassesse de Tâme bornent la pénétration des esprits les plus éclairé* d'ailleurs, et les plus fins. La vertu sans doute est quelquefois crédule y mais en mille occasions , elle donne des lumières qu'on n'a jamais sans elle. INarsès imagina que Justin n'osoit immoler Bélisaire , dansla crainte de se rendre odieux à Tobjet de son amour et au peuple jmais Narsès ne douta pas que, trouver le moyen de perdre Bélisaire , n'en fût un certain de s'acquérir la faveur du prince etde conserver à jamais celle de Jusiinion. Ce prince éloit toujours ma-

laJe, mai^ sans danger, comme on l'a dit. Juslin arrangea une partie de chasse qui devoit durer plusieurs jourS). et le lçnivitOui.ce temps éloigné de Cor)sl4ntiaop!e.Narsès saisit le momentde son absence pour exécuter sansdélai ses noirs desseins. Il fît aUroupev, autour de là prison de Bélisaire, une centaine de gens de la lie du peuple , payés pour crier et tenir les propos les plus séditieux : d'autres gens se joignirent naturellement à ceux-ci, bientôt Tallroupement devint considérable ; alors Narses vola chez l'empereur , et lui peignit celte émeute comme la sédition la pluse/Trayante et ia plus dangereuse. Les courtisans qui entouroient Jasliiiien, tousenvieuxdeBélisaire, secondèrent parfaitement les •vues de Narsès ; ce dernier assura qu'il n'y avoit pas un moment à perdre pour prévenir non-seuiemeut

une révolte sanglante , mais itnè affreuse révolution fil ajouta qu^il répondoit (le tout, si on rauloiisoit à tirer secrètement Bélisaire de sa prison y à le faire embarquer pour l'envoyer en exil dans un pays éloigné.

Quand le peuple saura , poursuivitil, queBélisairen'est plusàConslanlinople^il perdra touteson audace, etjerae charge de le faire rentrer dans le devoir. Narsès se garda bien de parler de l'horrible traitement qu^il réservoit au malheureux Bélisaire . L'empereur épouvanté , ne connoissant ni la cruauté , ni la haine de Narsès , n'ayant même jamais vu en lui qu'une grande modération , consentit sans peine à ce qu'on lui demandait; il signa un ordre qui donnoit à Narsès les pleins pouvoirs d'agir , de commanderdans Constanlinople,etde disposer du sort de Bélisaire, croyant ne signer que son

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exil. Il ajouta même cette phrase:

Quil soit envoyé aussi loin que le danger présent Vexige , inait que , dans tous les cas , on respecte sa vie.

Le barbare Narsès , muni de cet ordre, fit arracher de sa prison Bélisaire, privé pour jamais de la clarté du jour j ensuite on ouvritles portes de la prison, et l'on déclara publiquement au peuple et le supplice et le départ de Bélisaire. Au même instant, parut Narsès à la tête d'une puissante colioi te armée. Le peu pie, intimide , ne montra que de la consternation. Cet acte de cruauté, qui avoit l'air d'un coup hardi, lui en imposa : frapper Timaginalion du peuple de quelque manière que ce puisse être, c'est le subjuguer,- la crainte et la surprise éteignent subitement en lui l'indignation la mieux fondée; il est toujours prêt

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Je respecter ce qu'il redoulô , et (l'admirer ce qui •l'étonné.

L'empereur montra beaucoup de douleur, en apprenant la barbarie exercée sur Bélisaire , et cette douleur fut si vraie ^ qne son mal s'en accrut. Mais rien ne peut exprimer la fureur de Justin , lorsqu'à son retour, il fut instruit de tous ces événemens. Il conjura l'empereur, pour l'intérêt de sa propre gloire, de sévir contre ÎSarsès avec la dernière rigueur. Justinien, qui ne vouloit pas se priver du seul général qui lui restât, se contenta d'exiler Narsès, autant poar le soustraire aux premiers mouvemens de la colère de Justin , que pour le punir.

INarsés partit précipitament pour son château, bien persuadé qu'il seroit rapj)elé promptement, et que la colère de Justin n'étoit qu'un jeu pour persuader au public qu'il n'a-

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voit point eu de part dans tout ce qui s'éloit fait contre le hérossi cher à la nation. Cependant, le prince impérial s'informe du sort de ré§> pouse et de la fille de Bélisaire; il veut aller leur promettre de les venger de Narsés ; mais on lui dit qu'Antonine et Anaslasie, après avoir appris l'affreuse nouvelle, sont parties préciyiitamment de GonstantinopleL.ll vole à leur château, etsa douleur fut inexprimable , de n'y trouver que des domestiques désoles^ qui n'avoient aucune connoissance de la retraite où leurs malheureuses maîtresses étoient allées cacher leur désespoir. Justin , inconsolable , fit tant de recherches, qu'il découvrit à la fin , que les deux infortunées s'é4 oient réfugiées chez la princesse Sophie, sœur de Tibère, et épouse dusageNarbal, instituteur du prince impériale etdeTibére. Aussitôt Jus-

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tin, suivi seulement d'un écuyer , se rendit en toute diligence chez la princesse qu'il avoit refusé d''épouser , et qui avoit eu la fiv^rté de se marier précipitamment, dans la crainte que la politique ne disposât de sa main.

Arrivé à la grille du château de Sophie, récuyer du prince le devance, le nomme ; la grille s'ouvre, et le prince voit un grand mouvement dans la maison. Justin traverse plusieuis appartemensj il ne rencontre que des visages consternés , qui tous expriment la plus morne tristesse, et il remarque, avec une sorte de saisissement , que tous sont velus de deuil!... Interdit, étonné, il n'ose questionner j cependant, il aperçoit et reccnnoît aussitôt un écuyer de Tibère, le seul homme qui n'eût pas un habit noir ; il l'appelle, lui demande où est son mai-

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tre ; récuyer répond qu'il vienttVarriver, et sans rien ajouter^ il s'éloigne du prince : ce dernier iinaginequeTibére est dans ce moment aux pieds d'Anastasie. Cette pensée faitsucciJerla colère à son trouble; il accélère sa marche , et dit d'un ton impérieux à son guide : Conduisez-moi sur-le-champ dans l'appartement d'Anastasie. Le guide ré- •jiond qu'il a reçu Tordre de le supplier d'attendre dans le salon où il se trouve.... Où est JNarbal? répond le prince. Il ne viendra que ce soir , lui répond-on , et on le quitte. Justin , bles8é , irrité , au lieu de rester dans le salon, ouvre brusquement une porte, et traverse avec rapidité deux grandes pièces ; il alioit continuer, quand tout-à-coup paroît une jeune personne inconnue, en longs babils de deuil , et dont la beauté frappante et majestueuse

rend Justin immobile : Arrêtez, seigneur , lui dit-elle, arrêtez, j'ose vous dire que je ne sou/Trirai ])oint que vous alliez plus loin ; respectez le malheur et l'hospilalité. L'infortune, qui dans ce lieu, trouve un refuge, «s' est mise sous ma garde;

je défendrai son dernier asile —

Vous êtes la nlaîtresse de ce château ? — Oui , seigneur, je suis réponse du vertueux Narbal, — La princesse Sophie!.... Ainsi donc, madame, votre haine contre moi vous fait protéger un amour qui m'outrage!.... Mais je veux voir

Anaslasie; je veux lui parler —

Non, seigneur, vous ne la verrez

point — Songez-vous, madame,

à qui vo^lS parlez ? — Je ne songe, seigneur, <[u'à l'amie infortunée dont je suis le seul appui. — Ma vue seroit donc un supplice pour elle ?

— Sans doute , elle aigrirait sadou-

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leur — Elle me croil complice

d'un barbare; je dois, je veux la

désabuser A ces mots ,• le prince

fit quelques pas ; mais Sophie se mettant devant la porte, en étendant les bras : Seigneur, dit-elle, je sais que vous braveriez la résistance d'une troupe armée; mais je suis sûre que les foibles bras d'une femme

suffiront pour vous arrêter Le

prince recula, et regardant Sophie avec une extrême émotion : Quoi !

madame, dit-il, attendez-vous quelque générosité de celui qu'on vous a dépeint sous de si noires couleurs? Oui, Seigneur, répondit-eile, car je vous juge d'après les discours et les espérances de mon frère, et non d'après vos actions....

— Cependant, je vous le répète, je ne sortirai point de ce château sans avoir vu Anaslasie.... Eh bien ! vous allez la voir , s'écria Tibère , en en-

Irant dans le salon ; venez, prince'î venez contempler votre ouvrage..'., snivez-raoi. En disant ces paroles , Tibère et sa soeur passent devant le prince qui les suit avec un trouble inexprimable; on traverse rapidement une galerie, au bout de laquelle on ouvre une porte, et Juslin frémit en se trouvant dans une chambre tendue de noir . et en voyant Anastasie ëclievelëe, baignée de larmes , à genoux devant un cercueil entouré de cierges. Barbare ! dit Tibère, voilà le cercueil qui renferme la dépouille mortelle de l'épouse infortunée du grand 3élisaire !.... A ces mots, Justin pâlit et chancelle ; il garde un moment le silence ; ensuite se tournant avec Gmj)Ortement vers Tibère : Peux-tu me croire complice des crimes <ie JN.'.rsès ? s'écria- t-il. -Non , reprit Tibère^ mais vous auriez dû proté-

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ger et défendre un héros opprimé Du moins, interrompit Justin , je juie ici de le venger î.... En prononçant ces paroles, il s'arracha de ce lieu de douleur, et sortit impétueusement, décidé à poursuivre Narsès jusqu'à la dernière extrémité j mais en retournant à Gonstantinople, il apprit que les BulgaVes , si paisibles depuis le traité de paix fait par Bélisaire, venoient de venger ce ^rand homme ^ de prendre les armes, etdefmdresur quelques provinces de l'empire :

Abdaiiz, leur roi, et le prince son fils , étoient à la tête de leurs armées. On reçut bientôt la nouvelle d'un événement qui fiap[;a tous les esprits : le premier exploit des Bulgares , dans ces provinces , fut d'investir le château de Marges , de s'en emparer, et de mettre à mort ce général surpris sans défense. Le 2. 6

vindicatif et barbare Abclabz^ avant de lui trancher la tête de sa propre main, lui adressa ces terribles paroles: Souviens-toi descrnaute'sque tu exerças jadis contre mes soldais prisonniers; souviens-toi du supplice que tu as fait souffrir au grand Bélisaire , et reçois enfin le prix de tous tes crimes!.... Ainsi l'empire se trouva privé d'un graftd capitaine qui -Ait pu le servir utilement dans ce moment critique, et cependant, il ne fut regretté de personne. Il est de certains caractères et de certains vices qui ternissent toute la gloire des plus illustres actions et des plus grands talens.

Justin etTdière se mirent à la tête dda armées; les Bulgares divisèrent leurs forces en plusieurs corps ; et tandis que les princes les repoussoient d'uncôlé , ils avançoient de l'autre. Dans un de ces combats ,

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Justin , au (ïeciin du jour, attaqua le fils d'AhJaliz ; ce même prince que Bélisaire avoit autrefois fait prisonnier, et qu'il renvoya si généreusement à son père. Justin le perça d'un coup de lance : le prince bulgare tomba parmi les inor ts , sur le champ de bataille que les ennemis abandonnèrent; mais alors on chercha vainement son corps.

Les princes, après celte \ictoire, retournèrent à Constantinople.

Aussitôt qu'ils furent partis, les Bulgares se rallièrent, et la guerre lecommença avec des succès divers de part et d'aulr(i. Pour comble de malheur, Piiaras, ancien lieutenant de Bëiisaire, revint de son exil , et fit révolter une province , sous prétexte de venger Bélisaire.

M is laissons ueir; jeunes princes, amis V t rivaux de gl ire et d'amour, défendre, avec plus de courage que

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de bonheur, un em])ire déchiré, touchant à son déclin, et retournons au héros qui, seul, eût pu.

par ses talens , sa réputation , son expérience et ses conseils, remédier à tant de maux , ou, du moins, en prévenir les funestes suites.

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