NOTICE HISTORIQUE
JUSTINIEN, BÉLTSAIKE,
LES AUTRES PERSONNAGES DE CET OVVRAefi.
Ije ten[:>s où vécut Bélisaire, forme l'une des plus intéressantes époques de l'histoire : on y voit, sous Justin 1er et Juslinien, se ranimer l'éclat obscurci de la granJeur romaine ; les derniers rayons de sa gloire brillèrent sous le règne de Justinien; ils s'évanouirent sans retour après là mort de Bélisaire.
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M. de Voltaire place Tépoque de la décadence de Tempire au règne de Constantin le Grand; ce qui doit paroître fort simple , puisque ce prince fut le premier empereur chrétien , et de plus canonisé. Mais d'ailleurs rien ne marqua, ni même ne dut annoncer cette décadence:
Constantin mérita le surnom de Grand, non-seulement par son génie guerrier, et par l'éclat de ses victoires, mais par des édits et des ordonnances admirables , dans lesquels on reconnoît l'esprit si pur du christianisme , et cette humanité si tendre de la charité chrétienne. Ce fut cet empereur qui voulut que tous les enfans des pauvres fussent nourris à ses dépens; • qui proscrivit les délations ; qui adoucit les lois pénales; qui défendit les cachots mal sains et les chaînes qui blessaient ; qui permit
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aux infirmes, aux orphelins , aux veuves d'appeler à lui des sentences rendues par les juges , et qui défendit cet appel à ceux qui plaideraient contre ces infortunés sans force et sans appui : ce fut lui qui mit un frein à la licence du divorce, sans le prohiber tout à fait, il le rendit du moins extrêmement difficile :
ce fut lui qui baissa d'un quart l'impôt sur les terres, el qui fit beaucoup d'autres réglemens aussi humains et aussi utiles. Dans les deux , siècles suivans, on vit briller successivement deux orateurs chrétiens qui, sous les rapports du talent et de l'éloquence, eussent honoré les beaux jours dePiome et d'Athènes:
saint Augustin et saint Jean Chrysostôme. Un nombre infini de guerriers fameux , de savans et de gens de lettres , ont illustré les trois siècles écoulés depuis Constantin 2. i5
Jusqu'à Justinien ; mais après ce dernier règne, la décadence de l'empire a été réelle et rapide.
J'ai conservé dans ce roman la vérité historique la plus intéressante, celle des caractères. Je crois avoir peint , tels que lliistoire les représente, Justinien et Bélisaire. Tous les exploits, toutes les victoires de Bélisaire n'ont rien de douteux, et sont marqués dans cet ouvrage; mais sa disgrâce , son supplice et sa fin, ne sont nullement authentiques. Les uns disent qu'après avoir eu les yeux crevés, il fut obligé de mendier son pain dans Constantinople j les autres regardent cette anecdote comme un conte populaire^ d'autres enfin affirment qu'il fut disgracié, mais que, l'année suivante, on le rétablit dans toutes ses dignités , et qu'il mourut en paix à Conslantinople. On montre en-
core dans celte ville une prison sur le bord de la mer, <[ue l'on appelle la Tour de Bé Usa ire. Les gens du pays disent que ce héros infortuné pendoit un petit sac attaché au bout d'une corde, pour demander Taumône aux passans, en leur criant :
Donnez une obole au pauvre Bé-^ lisaire , a qui V envie a fait crever les jeux. On assure qu'il mourut en 585. Le trait de Bélisaire aveugle est consacré surtout par un admirable tableau de Van-Dick, dont tout le monde connoîtles gravures.
Ce tableau représente Bélisaire assise l'enfant qui le guide demande pour lui Faumône dans le casque du héros; un soldat, d'un air profondément consterné , regarde son ancien général réduit à cet excès de misère!... Idée ingénieuse dont M. Marmontel a fait un usage heureux dans son roman , mais qui ap-
paitient entièrementà Van-Dick(rt), Ce beau tableau est à Chiswick, en Angleterre, près de Londres, dans la maison du duc de Devonsbire.
Au milieu de ces incertitudes et de l'obscurité qui enveloppe l'histoire de Jiélisaire, il étoit permis de supposer qu'un empereur auquel on n'a jamais reproché de cruautés , n'a pas fait subir un supplice si barbare au grand homme qu'il avoit honoré de son amitié pendant trente ans. J'ai donc rejeté ce crime sur Narsès, l'ennemi personnel de Béiisaire. M. Marmontel, qnin'a pas eu celle délicatesse, a plongé Justinien dans un avilissement qui me paroît intolérable: lorsqu'il se fait
(«) Antoine Van-Dick, le célèbre peintre, naquit à Anvers , en i5(J9, et mourvit à Londres, en 164 1.
reconnoîlre à Béiisaire, il lui dit:
u C^cst moi qui ai donné au monde h cet horriijle exemjile d'ingrali- » tude et de cruauté. Laissez-moi » subir à vos pieds l'Iiumiliationque M je mérite; j'oublie un trône que » j'ai souillé, une couronne dont » je suis indigne; c'est la poussière » que vous foulez que je dois mouil- » 1er de mes larmes; c'est là que » mon front doit cacher l'opprobre » dont il est couvert». {Béiisaire de Marmontel , p. 268 , édition in-iu).
Je ne puis m'em pêcher de faire sur ce passage une remarque qui peut fournir le sujet de plus d'une réflexion : c'est que ce profond avilissement (le la majesté royale eût scandalisé et choqué tout le monde, dans le siècle de Louis XIV, et qu'il ne frappa personne dans le dix-huitième siècle!
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J'ai dû. donner à Justinien de grands remords de sa foiblcsse et de son injustice j et pour les lui faire exprimer, je l'ai représenté mourant, parce que les approches de la mort donnent toujours de la dignité au repentir.
On a j Listement reproché à M. Marmontel d'avoir donné à son Bélisaire les opinions et les sentimens d'un encyclopédiste, et en même temps , d'avoir supposé qu'il étoit le plus modeste de tous les hommes : ce goût pour l'obscurité, ce dédain de la gloire et de la renommée, unis à toute la philosophie moderne, n'a paru à tout le monde qu'un portrait de fantaisie, JBeaucoup de traits de l'histoire de Bélisaire (et j'en ai cité un ) prouvent qu'il étoit religieux , et dans ce temps, les deistesn étoieni regardés que comme des impies.
Quant à sa modestie ^ il est impos-
sîble qu\in guerrier chrétien qui fît attacher à son cliar un roi détrôné , fût un homme modeste. Il m'a paru impossible encore qu'un général d'armée , couvert de tant de gloire , après tant d'exploits , après avoir été le sauveur de son pays, ait supporté un supplice affreux sans la moindre émotion , ni le plus léger ressentiment, même dans les premiers momens de cette horrible catastrophe. Si , in lépendamment de toute idée religieuse , im homme étoit capable d'une telle insouciance , ce seroit là de l'impassibilité, et non de la grandeur, 11 n'y a ni victoire ni gloire sans combat. Sentir avec énergie, et se vaincre soi-même^ voilà la vertu , et surtout celle qui peut intéresser j j'ai donc donné à Bélisaire de l'orgueil et du ressentiment , mais une belle âme; car j'ai pensé que tous
les personnages que l'on peint pins grands que nature , ne sont que faux et gigantesques, à moins que la piété la plus exaltée ne les élève au-dessus de la nature humaine.
Aussi l^on ne peut s'empêcher de sourire , lorsque , dans l'ouvrage de M. Marmontel/ Gélimer disant à Bélisaire (le lendemain du jour où on lui a crevé les yeux) qu'il est horrible que Justinien ait signé cet arrêt, Bélisaire répond tranquillement : C'est là ce qui ma élé sensible... car il est difficile de n'être pas aussi tres-sensible physiquement et moralement au supplice même.
J'ai toujours été surprise que M. Marmontel n'ai fait aucune mention, dans son roman, de Justin le Jeune. Ce prince emporté , fougueux, impérieux, naturellement féroce, mais dominé, adouci par
Tamitié , et subjugué parla vertu de Tibère, présente dans Thistoire un caractère qu'an romancier de voit s'empresser de saisir. Justin , associaTibère à l'empire, non ^ comme je l'ai dit , en montant sur le trône> mais de ux ans après. L'impératrice, é])0use de Justin , s\Tppeloit Sophie; je l'ai supposée sœur de Tibère.
L'impératrice, épouse de Tibc re , s'appeloit Anastasie ; on ignore qu'elle étoit sa naissance.
L'histoire donne à Tibère le caractère le plus vertueux, et j'ai lâché de le lui conserver dans cet ouvage. Il survécut à Justin , et régna seul pendant quatre ans. Il offrit toujours le modèle d'un prince accompli : il fut libéral et bienfaisant avec tous ceux dont les affaires domestiques avoientété dérangées par les malheurs des temps, il acquitta leurs dettes, et les mit en état de vivre
suivant leur condition. Il prit un soin particulier des pauvres, et il abolit la mendicité. Il remit une année entière du tribut ^ et le diminua considérablement pour l'avenir. Il dédommagea les villes frontières de l'Asie des ravages causés par la guerre de Perse. On forma contre ce grand prince une conjuration que sa prudence fit écbouer : il montra, dans celte occasion, la ])lus grande clémence; pour toute punition , il priva les coupables et leurs complices de leurs biens et de leurs dignités.
Ce prince , comme presque tous les empereurs, depuis Tbéodose le Jeune, n'eut point d'enfans mâles(a).
(«) La succession au Irône n'avoit rien de fixe ni de re'glé , il paroil même que les peuples avoient à cet égard une extrême indifférence^ le plus vaillant ou le plus
Il désigna pour son successeur, le général Maurice, son gendre. Il lui
heureux, sans aucun droil^ s'emparoil de la couronne, quand l'empereur n'avoit pas désigné de successeur , ou quand il ne laissoilque des enfans en bas âge, et en général ces changemens continuels ne causoient ni surprise, ni guerres civiles. Ce fut ainsi qu'après Théodose le Jeune, ÎNIarcicn, soldat parvenu, monta sur le trône sans difficulté j l'estime de la vertueuse Pulcliérie, sœur du dernier empereur, l'y p'aça , elle l'épousa , ce qui n'excita ni trouble ni murmures. Ce règne fut appelé le règne de rdge d'or. LéonP'^, ou l'Ancien, d'une naissance obscure, parvint après lui à la suprême puissance , sans contestation, quoiqu'il n'y eût aucun droit, et qu'il n'eût été ni désigné, ni adopté; ensuite Léon H, son petit fils j puis Zenon, ce qui occasiona ime grande guerre avec Léonce , qui lui disputa le trône, quoiqu'il n'y eiil pas plus de droit que Zenon. Après ces princes, Anastase , qui n'avoit ni naissance, ni mérite personnel, fut placé sur le trône eu
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dil avant de mourir ces paroles lou^ chantes : Mon cher Maurice /je ne vous demande point d'autre épitaphe que votre règne, ni d'autre monument que celui que m'élève-
4^1 , sans éprouver d'obstacles, par ies intrigues d'Ariadiie , sa maîtresse, veuve du dernier emp ;reur. Il fut surnommé le Silenciaire , parce qu'il fut tiré du corps df s officiers chargés de f;;ire observer le silence dans le palais. Son impiété !e fit excommunier par le pape Symrnaque. C'est, dit-on, le premier exemj le d'un souverain excommunié par un pape. Après ce prince, Justin I" , soldat de fortune, et très-grand homme, et puis comme on l'a vu, Justinien , fils de sa sœur, Jus lin II, Tibère, etc. Il est singulier qu'aucun de ces princes ( parmi lesquels il y eut de très-gr.Tnds liommes ) n';iil songé à établir , d'une manière solide et solennelle, la succession du trône. Cette négligence fut sans doute une des causes de la décadence et de la chute de cet empire.
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ront vos vertus. Je serai assez grand dans la mémoire des Romains ^ si je leur ai donné un prince qui les gouverne avec sagesse. Illui dit encore :
Modérez votre puissance par la raison,, votre sévérité par la douceur, et votre douceur par une juste fermeté. La nature, en donnant un aiguillon au roi des abeilles, l'a armé pour se faire obéir, et non pour se faire détester. Préférez toujours les représentations d'un sujet zélé , aux flatteries d'un courtisan artificieux. Cet empereur Maurice justifia par de très-grandes qualités, le choix et l'adoption du vertueux Tibère : il fit la guerre avec gloire, et des règlemens très-sages j il rétablit Cliosroës II, roi de Perse, sur son trône, ses sujets l'avoient chassé. Maurice eut autant de piété que de courage : on n a pu lui reprocher avec justice que d'avoir surchargé
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d'impôts l'Italie, mais il fat le père et le bienfaiteur des autres parties de son empire. Il auroit laissé un grand nom , s'il n'ei\t pas eu la fin la plus tragique. Le malheur obscurcit presquetoujours la gloiredes souverains, lorsqu'ils ne finissent pas par en triompher. L'usurpateur Phocas détrôna Maurice, et le fît massacrer avec ses enfans.
Je n'ai présenté de caractère odieux dans ce roman , que celui de l'eunuque Narsès; mais il paroît dans l'histoire qu'il fut en effet Tennemi de Béhsaire ^ et qu'en outre il manqua de fidélité à son prince.
L'impératrice Sophie , qui le haïssoitj dit publiquement : qu'undemiliomme comme lui auroit mieux fait de filer avec des femmes que de porter les armes. Les victoires de JNarsès répondaient assez à cette raillerie j mais on prétend que Nar-
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ses lui fit dire : qu'il lui fileroit un fil quelle auroit de la peine à démêler ^ et qu'il effectua cette menace.
De tous les personnages que m'of-
froit l'histoire du temps de Bélisaire, Gélimer m'a paru le plus original et le plus intéressant. En conservant les traits principaux de son caractère, j'en ai fait un dévot singulier, d'une nouvelle espèce. Il me semble que ce mélange de piété, de r ud esse de moeurs, de finesse d'esprit et de sensibilité, de fierté royale, d'idées romanesques et de principes chrétiens, forme un caractère si neuf et si piquant, qu'il eût mérité d'être le héros du roman dans lequel on le plaçoit, et je sens que l'ouvrage y eût beaucoup gagné. Mais il n'étoit cependant pas possible dans son histoire de supprimer Bélisaire , ou de ne faire de ce grand homme
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qu'un personnage seconrlaire. Jai même évité, à mon grand regret, de trop mettre Gélimer en scène, parce qu'il eût beaucoup plus intéressé que Bélisaire. Voulant présenter l'exemple le plus sublime de la clémence et du pardon des injures, voulant donner à Bélisaire^ pour guide et pour libérateur, celui dont il avoit renversé le trône, exterminé la nation, celui qu'il avoit enchaîné captif à son char, je ne pouvois me dispense^ de faire un saint de ce roi malheureux : ainsi j'espère qu'on voudi a bien me pardonner sa conversion; car même, avec l'ambitieuse intention de plaire à toutle monde, il m'eut été impossible d'attribuer un tel miracle à la seule philosoj)hie; j'aurois trouvé une complète incrédulité parmi les philosophes même.
Pour juger combien la grandeur
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des sentimens religieux surp^asse celle de tous les autres, que l'on suppose Gélimer sans religion ^ se dévouant ainsi à Bélisaire, le fait paroîtra d'une invraisemblance ridicule , et le caractère tout à fait hors de la nature. Mais les incrédules qui nient les miracles physiques, ne peuvent nier les miracles moraux, prodiges plus doux, et non moins surprenans j le dévouement de Gélimer n^est pas plus étonnant que celui de saint Vincent (le Paul , et d'une multitude d'autres saints, qui s^ex posèrent à la mort, et se mirent volontairement dans les fers des barbares pour ra cbeter des captifs inconnus. On a vu mille fois d'autres saints, dans des tem])s de peste , accourir des déserts pour soigner des pestiférés abandonnés de leurs proches , et souvent des païens persécuteurs de
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cbrétiens, et dont ces solitaires .a voient eux mêmes éprouvé les plus ndignes traitemens...
Les poètes, les romanciers, et tous ceux qui font des ouvrages d'imagination , devroient adopter les sentimens religieux, du moins comme la source inépuisable du seul meiveillenx intéressant. Si la croyance religieuse est admise, il n'y a plus en morale de beau idéal, tous ce que l'imagination peut se représenter de plus héroïque, de plus sublime, est possible, a existé, et ne peut être contesté. La vertu n*a plus de bornes, la perfection n'est plus une chimère. Indépendamment de la foij comment peuton, avec une âme élevée, rejeter
de tels moyens !
Dans le Bélisaire de M. Marmonlel on voit aussi Gélimer, et ce personnage qui ne paroît qu\în
moment, a généralement déplu :
non-sen!cment parce qu'il n'est pas assez noble, et qu'il appelle Bélisaire mon camarade, mais parce qu'il reçoit Bélisaire (et de premier mouvement ) à bras ouverts , V arrose de larmes^ etc., ce qui manque absolument de raison, de naturel et de vraisemblancej car ce Gélimer n'est qu\in philosophe misanthrope, cultivant son jardin, et que Bélisaire rencontre fortuitement dans un village; et l'on sait que la clémence n'est pas la vertu caractéristique des philosophes : nonseulement ils ne se piquent point d oublier les injures ^ mais ils n'oublient ni les épigrammes, ni les plus légérescontradictions. Il est surprenant que dans un roman, M. Marmontel n'ait fait aucun usage du luth de Gélimer, ni parlé avec quelques détails de son séjour sur la
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montagne de Pasuca. Voici ce qne dit l'histoire à ce sujet : Phai as , l'un des lieutenans de Bélisaire, sachant que Gélimer , sur sa montagne, soufTroit toutes les horreurs de la famine, lui écrivit pour l'enssager à se livrer à la générosité de Justinien. Gélimer lui répondit qu'il regardoit comme le dernier des maux de devenir l'esclave d'un ennemi qu'il abhorroit, et qui l'avoit détrôné. Cependant il demanda à Pharas, un pain, une éponge , et un luth : le pain, parce qu'il n'en avoit pas vu depuis trois mois; Y éponge, pour essuyer le sang de ses blessures; le luth, pour chanter ses malheurs. J'ai rendu compte, dans mon ouvrage^ de quelques autres traits historiques relatifs à ce prince.
J'invite les jeunes littérateurs et les peintres à relire rhistoire du Bas-
Empire, qui n'est point assez connue : à travers beaucoup d'atrocités, de meurtres, de mutilations, qui rendent cette lecture très -pénible , on trouvera cependant des faits extraordinaires, de beaux caractères^ des scènes touchantes , et des sujets de tragédies^ de poèmes, de romans hisloriquesetdetableauxd'ungrand genre.
Quoi qu'on en puisse dire dans le Journal de VEmpire et dans quelques autres , les romans historiques seront, à mérite égal, toujours préférés aux autres; eux seuls ont fait la réputation des romanciers français les plus célèbres : mademoiselle de Scudéry , la Calprenède , mademoiselle de la Force, madame de la Faj'ette^ mademoiselle de Lussan, madamedeGrufigny, etc. 3 jusqu'ici, tout ce qu'on a pu dire contre ce genre, c'est quil confond des lie-
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lions avec des faits réels. Je répéterai aussi que la vérité historique se trouve bien plus altérée dans les poèmes épiques , et surtout dans les tragédies^ où les règles de l'art dramatique forcent toujours a changer les lieux, à brouiller les temps, etc. J'a j oui erai que dans les romans y de petites notes, et à la fin une notice historique , préviendront toute confusion, et laisseront des idées nettes sur les faits historiques j de sorte que ceux qui ne lisent point l'histoire acquerroient au moins quelqu'instruction en s'amusant.
Personne , en lisant ces ouvrages , ne prend pour des faits historiques les scènes d'amour , les déclarations^ les conversations, les harangues, les réflexions des personnages, etc.; ainsi, il n'est nullement nécessaire de multiplier les not es. C'est dans les livres d'histoire que l'on est souvent
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trompé par les harangues et les discours, que dans ces graves ouvrages on doit croire véritables , et qui sont presque toujours inventés. On pourroitdire sans exagération , que sous le eul rapport de la vérité des faits et des sentimens, l'histoire est souvent beaucoup ])lus trompeuse que les romans historiques. Les romans véritablement repréhcnsibles et dangereux , sont les histoires infidèles («).
Le beau roman de Séthos (de l'abbé Terrasson) est un roman historique : morale^ intérêt, instruc-
(rt) Je n'en conclus assurément pas que la lecture des romans historiques soil pre'férable à celle de l'iiisloirej je pense , au contraire, qu'on ne doit faire dans la jeunesse que des lectures sérieuses, et qu'il faut réserver les romans , même les plus moraux , comme d'agréable délassemens , pour l'âge mûr.
tion, Style sage et pnr> il re'unil tout. C'est le seul bon ouvrage du dernier siècle, auquel les philosophes ayent rendu pleine justice ; et ce fut uniquement par équité et par amitié pour l'auteur, car les principes en sont parfaits. On dit néanmoins que l'auteur étoit philosophe, dans lesens attaché alors à ce mot j si cela est,il faut convenir franchement qu'un philosophe du dix-huitième siècle a fait un excellent livre et parfaitement pur. Dans cet ouvrage , l'auteur voulut placer, dans un cadre romanesque, plusieurs faits historiques très-frappans , et de profondes recherches sur les coutumes, les mœurs des Egyptiens, les initiations, etc. j il a parfaitement atteint son but j l'ouvrage est aussi instructif qu'intéressant et agréable.
Ce roman a donné l'idée d'Anacharsis y ouvrage savant, estimable
manesque manque d'ima ginallon , etdont une infinité de détails, curieux en eux-mêmes, n'étoient pas laits pour entrer dans un ouvrage auquel on a donné la forme d'un roman; mais c'est toujours un roman historique , et l'un de ceux qui honorent le plus ce genre. On peut regarder aussi Télémaque comme un roman historique, puisqu'il est entièrement fondé sur des fictions consacrées et connues.
Le charmant roman des Lettres pe'rmn'ennes esl historique. Madame de Grafigny, avec un ai t admirable, y a placé la description la mieux faite ella plus exacte des coutumes, des usages , des moeurs des Péruviens; la peinture de la chulede cet empire, etc. : ce sont ces mœurs singulières,les préjugés de l'ignorance, l'éducation reç'.e dans le tenîpledu soleil^ qui donnent tant Je iu.ïvelé, T. 2. 17
tant (le charme à la touchante sensibilile tle Ziiia.Si t( ut ce fonds n'étoit pas hislorique, si c«s nnoeiirs , celte étlncalion, cette fausse religion, celle adoration du so'eil , ces princes fi's du sjleil ^ cetterévolution d'un pui^Si^nt eni[;ire , séparé de tous les auti es , inconnu aux autres parties du monde ; si toutes ces choses eussent été crées par Tauteur, on auiait trouvé celte invention bizarre, dénuée de toute vraisemblance, et l'ouvrage eût perdu k moitié de son prix.
ha Heine de Navarre , de mademoiselle de la Force, est un roman plein d'intérêt et d'imagination. On y retrouve tous les trails historiques lesplus frappansdece tempsj mais si Ton ôloit de cet agréable ouvrage les noms de François 1er, de la reine de Navarre, du connétable de Bourbon , de la duchesse d'Angou-
lême , (le Charles-Quint , etc., etc., en y trouvant toujours du talent, on le liroit avec beaucoup moins de plaisir. Il y a donc un intérêt particulier dans le genre mémej et pourquoi vouloir en priver les lecteurs? Je crois, au contraire, que tout roman d'un genre très-noble ettrès-élevé, a nécessairement besoin d'un fond historique ; la raison en est simple : les héros des scènes vulgaires, ou bourgeoises, ou comiques, peuvent être représentés sous des noms d'invention : on les retrouve partout j mais on ne rencontre pas communément, dans la société, des personnages véritablement héroïques j ceux-là ne paroîtront vrais, et par conséquent n'intéresseront que lorsque leurs noms rappellerontdesidées degrandeur et des actions éclatantes. Ces actions , retracées dans le roman ^
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seront pour le lecteur le gage des actions du même genre inventées par l'auleur. Et quel avantage inestimable de pouvoir, à Taide de l'histoire, donner ainsi de la vraisemblance à des fictions morales et touchantes !...
Voilà pourquoi , dans le beau siècle de Louis XIV, on n'aimoit que ce noble genre de romansj on vouloitcroire pleinement à la vertu qu'on admiroit. Le Bulisaire de M. Marmontel est un roman historique, et ses critiques mêmes ne le lui ont pas reproché.
Comme je l'ai déjà dit, ce n'est que depuis un certain nombre d'années que quelques gens de lettres ont tout-à-coup découvei t que ce genre d'ouvrage est mauvais et pernicieux. L'un d'eux a même dit qu'on ne faisoit des romans historiques que faute d'imagination. C'est
précisément tout le contraire -, il faut infiniment plus d'imagination et plus d'art pour joindre des scènes et des fictions intéressantes à des faits historiques, pour bien dévelopj3er et bien soutenir de grands caractères connus, pour bien peindre les mœurs du temps où Ton se transporte, que pour tout inventer Cette vérité est si frappante, qu'elle n'a pas besoin d'être développée.
Des romans très-brillans «l'imagination sont, la Reine de Navarre t les Anecdotes de la cour de Phi^ lippe-Auguste ^ les Lettres péruvien^ nés j SéthoSj et beaucoup d'autres.
Personne encore n'a dit que le Tasse, les autres poètes épiques et tous les grands auteurs tragiques soient dépourvus d'imagination ^ quoique tous les sujets de leurs ouvrages soient tirés de Thistoire.
La seule littérature française of-
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fre un grand nombre de bons romans historiques ; les Anglais n'en ontpointj les Allemands, imitateurs des Anglais, traduisent les noires et n'en (ontpas. En littérature, ne proscrivons rien ; un genre de plus est une richesse , et pour nous celle des romans historiques en est ua« nationale.
FiN DF. LA. NOTICE IIISTOTIIQUE.
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