RUE AUBER
Droits de reproduction et de traduction réservés
PC iî%4
Ce chevalier que tu vois là-bas av«f des armes dorées, c'est le valeureux Laurcalco, seigneur du Pont-d'Argent; cet autre... est le redoutable Micocolembo, grand-duc de Quirocie.
(Don Quichotte.)
An fond d'une petite baie découpée par l'Océan, sur la côte sud du Finistère, s'abrite le village de F... qui, avant d'être infesté par les artistes, recelait de très- jolies femmes sous de charmants costumes. Malheureusement les artistes sont venus; les femmes de F... ont appris qu'elles avaient beaucoup de couleur et de cachet, qu'elles étaient pittoresques enfin : aussi commencent-elles à porter gauchement leurs vêtements nationaux, et à paraître empruntées sous les coiffes maternelles.
j» UELLA21.
En l'année 1795, c'était un phénomène à noter que le calme heureux dont jouissait ce petit village, paisiblement assis sur sa grève entre l'Océan et la révo • lution. Jusqu'à cette époque, l'insurrection bretonne avait fait peu de recrues dans cette partie extrême de la péninsule. La république y était à la vérité peu goûtée, surtout depuis qu'elle avait changé l'évêché en département. Les pêcheurs de F... en particulier n'avaient pas appris avec indifférence cette niche d'un pouvoir tracassier, comme leur recteur appelait le comité de salut public ; mais ce pouvoir — tracassier effectivement — ayant borné à cet enfantillage ses rapports directs avec les. pêcheurs, ceux-ci n'avaient pas donné suite à leur projet d'aller joindre les gars de Coquereau et de Bois-Hardy : on respectait leurs barques, leurs femmes, leurs maisons; leur vieux recteur même, malgré l'imprudence de son langage, était ou ignoré ou toléré; bref, ces bonnes gens, voyant que la république les oubliait, s'étaient pris de leur côté à oublier la république.
Telles étaient les dispositions à la fois sensées et généreuses des habitants de F... vis-à-vis de la Convention nationale, lorsque, le 12 juin 1795, à l'aube, cette harmonie, fruit d'une mutuelle tolérance, fut troublée inopinément par un bruit de coups de crosse dont retentissaient les portes les plus notables do
BELLAII.
l'endroit. Les habitants, éveillés en sursaut, aperçurent avec confusion, sur la place de l'église ; les uniformes bleus et les plumets rouges des grenadiers de la république. Un détachement d'une cinquantaine d'hommes, précédé par deux officiers à cheval, venait d'envahir le bourg, violant ainsi tous les droits des neutres que le fait semblait avoir acquis à ce petit coin du monde, vierge encore de toutes traces révolutionnaires.
Cependant la panique causée dans le village par cette brutale agression céda peu à peu aux assurances pacifiques des officiers et aux procédés amicaux des soldats. Il ne resta bientôt plus aux habitants d'autre souci que de deviner le but de l'expédition. Malgré la faiblesse du détachement, le rang de l'un des officiers, qui portait les épaulettes de commandant, semblait indiquer que l'objet de cette promenade militaire n'était pas sans importance. Derrière la petite colonne républicaine, plusieurs chevaux de selle étaient menés à la main par un paysan breton, vêtu rigoureusement du vieux costume national, supplément d'une apparence débonnaire sans doute, mais nouveau mystère jeté sur un événement déjà suffisamment inexplicable.
Au moment où les braves pêcheurs de F... se perdaient dans ces incertitudes, ils en furent distraits par un autre spectacle également inusité : une frégate,
anglaise selon toute vraisemblance, venait d'apparaître au sud de leur baie, manœuvrant évidemment de façon à s'approcher de la côte aussi près que la prui lence le permettait à un navire de cette dimension. ( le second événement eut l'avantage de fournir aux indigènes l'explication naturelle du premier: il était clair que la frégate allait jeter sur la côte un corps d'invasion, dont les bleus arrivés le matin avaient mission d'empêcher le débarquement. Or, il suffisait d'une simple comparaison mentale entre les forces du détachement républicain et celles que pouvaient contenir les larges flancs de la frégate pour prévoir l'issue inévitable de la lutte. Cette ingénieuse découverte mit fin aux transes publiques; toutefois elle ne fut pas admise dans le village avec une satisfaction sans mélange : car, pour rendre justice à la population de la côte armoricaine, les couleurs de la vieille Angleterre n'y étaient pas vues de meilleur œil que celles de la république française.
Par une singularité remarquable, l'idée que l'apparition de la frégate avait éveillée dans l'esprit des pêcheurs était précisément celle qui s'accréditait parmi les soldats épars sur la grève. Enfants grossiers, mais pieux, de cette république dont l'héroïsme était le pain quotidien et nécessaire, élevés au bruit de fabuleuses hardiesses, pleins de cet orgueil patriotique
qu'engendrent les grands souvenirs et qui fait naître de grandes actions, ces braves gens ne voyaient pour la plupart rien de choquant dans le combat prodigieusement inégal qu'ils croyaient prochain. Cette question se discutait, au reste, avec chaleur dans un groupe formé de cinq ou six jeunes grenadiers dont l'inexpérience avait cru devoir, en face de cette crise imminente, prendre conseil d'un sergent à moustaches grises. Ce personnage, nommé Bruidoux, au lieu de répondre immédiatement aux interpellations de ses inférieurs, jugea bon d'affermir au préalable sa dignité. Il prit dans son chapeau un petit mouchoir à carreaux, l'étendit avec précaution sur le sable, et s'assit avec une certaine majesté railleuse sur ce modeste tapis. Puisant alors du tabac par petites pincées dans une bourse en cuir dont le nom m'échappe, il se mit à bourrer une pipe en terre à court tuyau avec la circonspection méthodique d'un homme qui connaît le prix des choses. Après avoir passé le pouce sur l'orifice du fourneau, de manière à égaliser la surface du précieux végétal, Bruidoux tira un briquet et le battit avec cérémonie. Lorsque enfin la pipe allumée fut bien assujettie au coin de ses lèvres, le grave sergent s'étendit de tout son long sur le sable, interposa entre sa nuque et la grève humide ses deux maintes jointes, % poussant vers le ciel d'énormes
flocons de fumée : — Maintenant, dit-il, qu'est-ce que tu me faisais l'honneur de m'objecter, Colibri ?
— Ce n'est pas moi, sergent, répondit le jeune homme gauche et joufflu que Bruidoux désignait sous le sobriquet amical de Colibri ; ce sont les camarades qui disent que ce grand diable de vaisseau va débarquer un tas de ci-devant, et que nous sommes ici pour l'en empêcher. Est-ce que vous croyez ça, vous, sergent ?
— A cette question, dit Bruidoux, il est possible que les savants fissent une cinquantaine de réponses. Quant à moi, Colibri, je n'en ferai que deux : primo, je le crois ; secundo, je l'espère.
Sur ces paroles, qui empruntaient à la bouche d'où elles étaient émanées une autorité sibylline, les jeunes grenadiers se regardèrent furtivement en se communiquant l'un à l'autre leurs secrètes impressions par un hochement de tête accompagné d'une moue particulière de la lèvre inférieure.
— Sergent, reprit timidement Colibri, dans le temps que vous faisiez la guerre en Amérique, je dois supposer que vous avez un peu navigué ?
— Naturellement, mon garçon, la route de terre n'étant pas encore inventée quand je passai dans le nouveau monde, et la traversée à la nage offrant alors, comme aujourd'hui d'étonnantes difficultés.
RELLAH. 1
Eh bien, sergent, vous devez savoir combien d'hommes peut porter un vaisseau de la force de celui qui est en vue.
— Sur un navire de cette taille, répliqua flegmatiquement Bruidoux, j'ai vu jusqu'à quinze cents gaillards avec leur fourniment, et il y en avait qui jouaient du violon sans avoir les coudes plus gênés qu'un aveugle sur une place publique.
— Ainsi, dit Colibri aux yeux de qui cette déclaration ouvrait une fâcheuse perspective, ainsi, vous pensez, sergent, que la frégate peut débarquer un millier d'hommes ?
— Sans plus de difficulté que je n'en ai moi-même à cracher. Ensuite, jeune homme ?
— Nous ne sommes que cinquante, fit observer Colibri avec réserve.
— Après ? dit Bruidoux.
— Ils seront vingt contre un, sergent.
— Veux-tu me faire le plaisir de me dire, reprit le vieux soldat, quel est le nom de cette pendeloque bariolée qui est perchée au haut de leur mât, et qui commence a me tirer Fœil désagréablement ?
— C'est le pavillon anglais, dit Colibri.
— Bon ! Et serais-tu assez aimable pour me rappeler à la mémoire les nom, prénoms et qualités de ce bijouci ? demanda le sergent en montrant de la main un
t RELLAH.
guidon tricolore que le vent agitait au-dessus d'un faisceau de baïonnettes.
— C'est le drapeau de la république.
— Une et indivisible, citoyen Colibri. Or, mon garçon, comme par le temps qui court on est exposé aux plus désagréables rencontres, si jamais tu te trouvais à l'improviste en face d'une armée de Prussiens, d'Anglais ou de fédéralistes quelconques, attache-moi un chiffon comme celui-ci au catogan du général ennemi, et tu le verras subitement tourner les talons avec toute son armée, ni plus ni moins qu'un jeune ci-devant à qui le cuisinier de madame sa mère accroche un torchon dans le dos. Voilà.
— Mais, sergent, reprit Colibri, si nous sommes venus pour nous battre, à quoi serviront les chevaux de selle que ce grand paysan à longs cheveux menait en laisse derrière nous ?
— Ces chevaux, dit le sergent après une minute de réflexion, sont, selon toute apparence, destinés à des prisonniers de marque.
— Voyez ! cria tout à coup Colibri, la frégate r*j marche plus.
Le sergent Bruidoux, quittant sa pose nonchalante, se souleva sur le coude, mit sa main en forme d'abatjour au-dessus de ses yeux, et considéra un moment la frégate avec attention. — Ils sont en panne, reprit-
il, et, si je ne *r.é trompe, ils mettent les embarcations à la mer. Dans une heure d'ici, mes enfants, nous échangerons des tapes. Là-dessus, Bruidoux secoua les cendres de sa pipe, et, s'occupant de la bourrer une seconde fois avec une aussi tendre précaution que la première : — Une chose qu'il te sera agréable de savoir, Colibri, ajouta-t-il, c'est que nous sommes hors de la portée de leurs canons. Si cette côte, au ieu d'être émaillée de récifs une lieue à la ronde, était une de ces côtes, comme j'en ai vu, le long desquelles un vaisseau de haut bord se promène aussi tranquillement qu'une dame dans un salon, la frégate, vois-tu, se serait embossée à notre gauche, tandis que les troupes de débarquement nous auraient abordés par la droite. De la sorte, nous aurions été à la fois fusillés de front et raflés en écharpe, ce qui eût rendu notre situation véritablement critique
Comme le sergent achevait ces mots, la frégate mit une embarcation à la mer. Cette circonstance excita un intérêt nouveau parmi les pêcheurs et les soldats. Des regards railleurs ou perplexes se portaient tantôt vers la mer, tantôt sur le chef des troupes répuolicaine>. qui, posté sur un rocher, examinait à travers une lorgnette les mouvements du navire anglais. Ce personnage, qui ne paraissait pas âgé de plus de vingt-cinq ans, portait le lourd uniforme de comman-
dant de la république avec une élégance peu commune dans les mœurs militaires de cette époque. Le genre de beauté répandue sur sa physionomie, la finesse parfaite de tous les traits physiques où les yeux des ('ouairières cherchent des signes de race, auraient, à vue de pays, assuré au jeune officier un accueil fraternel dans les salons de Vérone. La noblesse de son front et la douceur pensive de ses yeux, contrastant avec la fermeté des lignes de la bouche, lui auraient attiré une attention flatteuse dans toute réunion de femmes, sans acception de parti. A quelques pas derrière lui se tenait un jeune homme de dix-neuf ans à peine, aux cheveux blonds et aux joues rosées, portant un léger ui?iforme d'aide de camp: cet adolescent figurait en qualité de lieutenant dans l'état-major du général Hoche, et depuis quelques jours il partageait avec le jeune chef de bataillon le commandement de la colonne expéditionnaire.
— Commandant Hervé, cria tout à coup le plus jeune des deux officiers, remarquant que le flot envahissait le rocher qui servait d'observatoire à son supérieur, je vous avertis que la marée monte ; vous aurez de l'eau à mi-jambe tout à l'heure.
Le commandant Hervé se retourna avec une mine distraite, regarda vaguement le petit aide de camp de Pair d'un homme qui doute si on Ta appelé ; puis il
BFLLAH. M
revint à sa lorgnette et à ses observations; Le petit aide de camp éclata de rire. — : Je vous dis, commandant, reprit-il en se faisant un porte-voix de ses deux mains, je vous dis que la marée vous gagne, et que vous allez vous noyer; — vous noyer, entendezvous !
Le commandant tressaillit comme un homme qui s'éveille, promena autour de lui des regards étonnés: et, s'apercevant que ses bottes étaient déjà submergées jusqu'à la cheville, il s'élança d'un bond sur la grève en murmurant une imprécation dont le caractère contenu et discret annonçait des habitudes distinguées : car un homme bien élevé diffère d'un cuistre jusque dans les grossièretés où peuvent l'entraîner les surprises de la passion. Puis le jeune homme, ayant fait rentrer l'un dans l'autre les tubes de sa lorgnette, commença sur le sable une promenade rapide , sans autre but apparent que de calmer une grande agitation d'esprit.
Les soldats inquiets ne perdaient pas un seul des mouvements de leur chef.
— Je suis sûr, hasarda Colibri, parlant assez haut pour être entendu de Bruidoux sans s'adresser directement à lui, je suis sûr que le commandant regrette de ne pas avoir amené tout le bataillon. — Bruidoux continuant de fumer avec une placidité orientale, Colibri
1* BELL An.
s'enhardit : — 11 faut, dit-il, que le général ait été trompé sur les forces de l'ennemi ; autrement il serait venu lui-même avec deux ou trois batteries.....
— Pourquoi pas avec toute la division, l'état-major et la musique ? interrompit d'une voix tonnante le sergent Bruidoux. Ne faudrait-il pas que la république elle-même se mît en marche avec tous les sans-culottes de France et de la ci-devant Navarre, pour conserver la fraîcheur du teint du citoyen Colibri? Le général, dis-tu, moineau plumé ? Tu vas t'amuser à épiloguer sur les idées du général, toi, à présent? Assistes-tu à son conseil? As-tu lu seulementle manuel du vrai troupier? J'en doute, et voici pourquoi j'en doute : c'est que tu es tout à fait étranger à la théorie de l'effet moral ; ainsi, Colibri, tu ne peux pas te fourrer dans la tête qu'il y ait une crânerie délicieuse et un effet moral magnifique dans le simple fait d'opposer cinquante grenadiers à un millier de ci-devant... Que nous devions être hachés jusqu'au dernier, c'est ce qui me crève l'œil comme à toi ; mais l'effet moral n'en sera pas moins produit, et les ci-devant sauront le cas qu'on fait d'eux. Et maintenant, Colibri, comme ton courage me paraît entaché de modérantisme, je dois te prévenir que si tu sentais, pendant que les prunes t'arriveront par devant, des coups de crosse te survenir par derrière, il ne faudrait pas t'abandonner à une fri-
vole surprise, vu que je connais personnellement celui qui te la ménage.
Avant que le sergent Bruidoux eût pu constater sur le visage de son subordonné l'effet moral de sa période, une exclamation partie du groupe qui Fentourait attira ses regards vers la mer : il reconnut alors avec étonnement qu'un seul canot s'était détaché de la frégate, et faisait force de rames vers le rivage, tandis que le noble vaisseau courait des bordées à deux lieues de la côte. — Ils nous envoient un parlementaire, reprit le sergent ; c'est ce qu'on peut appeler une conduite prudente, pour ne pas dire plus. Me feras-tu l'amitié de m'apprendre, Colibri, toi qui as des yeux d'aigle empaillé, ce que tu aperçois dans cette nacelle ?
— Sauf le respect que je vous dois, sergent, je crois y apercevoir une demi-douzaine de jupons.
— Alors, dit Bruidoux, ce sont des Écossais. Je ne connais dans toutes les armées du monde civilisé que les Écossais qui portent des jupons.
— Sergent, répliqua Colibri, les Écossais portent-ils aussi des coiffes ?
— Des coiffes? dit Bruidoux; je ne le crois pas. Tu veux dire des turbans ?
— Il y a bien certainement au moins une coiffe, sergent. Ce sont plutôt des Écossaises.
— Tout est possible, reprit le sergent, en se recou-
I 4 BELLAn.
chant avec philosophie ; mais si les femmes se mettent de la partie, bonsoir.
Pendant cet entretien, le commandant Hervé, assis sur la quille d'une barque renversée, traçait sur le sable, avec le fourreau de son sabre, des figures cabalistiques, tandis que ses yeux distraits semblaient lire des mots invisibles dans le monde confus des souvenirs ou des espérances. Une main, qui touchait doucemen( son épaule, l'arracha soudain à sa rêverie; en même temps une voix claire et presque enfantine disait derrière lui :
— Eh bien, voilà un heureux moment pour vous. Pelven?
— Heureux! Francis, répondit le jeune homme en souriant d'un air pensif, je n'en sais rien. J'ai assez vécu déjà pour savoir qu'on ne peut qualifier un moment d'heureux ou de malheureux que lorsqu'il est écoulé.
— Comment? reprit Francis en interrogeant d'un œil plein d'affection le regard mélancolique de son ami, cette barque ne va-t-elle pas jeter dans vos bras une sœur bien-aimée? N'est-ce pas là le bonheur après lequel vous soupirez depuis deux ans ?
— Et sais-je seulement, dit Pelven, si je vais retrouver en elle la sœur dont je me souviens et que j'espère? Elle a vécu si longtemps au milieu de mes
BELLAH. t$
ennemis! Elle apprend de tout ce qui l'entoure à haïr l'uniforme que je porte.
— Non, non, ce n'est pas cela ! s'écria le jeune aide de camp avec une vivacité qui couvrit son front d'une rougeur subite. Il ne faut que savoir d'elle ce que vous m'en avez dit, Hervé, ce que vous avez bien voulu me montrer de ses lettres, pour qu'un tel soupçon soit impossible, indigne !
— Et puis, reprit Hervé, souriant de l'emportement chevaleresque du jeune homme, ma sœur ne vient pas seule. Elle est accompagnée de plusieurs personnes qui, j'en suis sûr, ne m'aiment pas ; et vous pouvez comprendre, Francis, qu'il m'est pénible de ne voir que de la froideur et de l'hostilité sur des visages autrefois familiers et amis.
— Y aurait-il une indiscrétion extraordinaire, commandant Hervé, à vous demander un dénombrement de l'équipage féminin du canot?
— Dans un temps où la politesse est une perle des plus rares, lieutenant Francis, il m'est impossible de ne pas satisfaire une curiosité qui s'exprime avec une si pointilleuse convenance. Je ne vous dirai rien de mademoiselle Andrée de Pelven, ma sœur, dont je ne vous ai sans doute que trop parlé. — Francis rougit de nouveau. — Mais, continua le commandant, vous avez excusé cette faiblesse dans un trère. Outre cette jeune
personne, le canot que vous voyez à une demi-lieue en mer s'honore de porter madame Éléonore de Kergant, autrefois chanoinesse; elle est sœur du marquis de Kergant, mon tuteur : c'est l'ennemie la plus acharnée que je connaisse à la république française, et l'amie la plus tendre que l'étiquette, le haut savoirvivre et la poudre à la reine aient conservée en ce temps d'abomination. Derrière cette dame, et à une distance respectueuse, vous apercevrez une jeune basse Brette qui promettait d'être une des plus belles créatures dont regard d'homme puisse être charmé. Elle se nomme Alix. C'est la fille du citoyen Kado, ce grand guide breton qui a amené les chevaux, et que vous voyez appuyé contre ce mât. Je vous prie d'observer en passant que cet homme, avec ses cheveux pendants, son large chapeau, ses braies bouffantes et son habit à la Louis XIV, est à sa façon un type d'une grande beauté, qui peut vous, donner une idée de celle qui caractérise sa fille. Alix a été élevée au château : elle y vit dans une condition mixte ; ce n'est pas une demoiselle, et ce n'est pas une femme de chambre. Elle a les mains blanches et sait l'orthographe. Enfin, à une distance plus respectueuse encore, \e suppose, vous remarquerez, ou vous ne remarquerez pas, une fille de chambre anglaise, ou écossaise, ou je ne sais pas quoi, une miss Mac-Gregor, qui compte des chefs de clan parmi
ses ancêtres, et que des malheurs quelconques ont réduite à l'esclavage. Comme la chanoinesse Ta attachée tout récemment à son service, je ne l'ai jamais vue ; toutefois, si vous tenez à son portrait, le voici : c'est une gauche et grande personne rousse, qui prend du tabac en cachette. Êtes-vous content, Francis?
— Pas encore, commandant; car, si je ne me trompe, il y a cinq femmes dans le canot, et vous ne m'en avez nommé que quatre.
— C'est juste, reprit Hervé de Pelven, et il poursuivit avec un embarras qui n'échappa point à son ami : Il y a encore, ou du moins il doit y avoir, car je ne distingue rien d'ici, mademoiselle Bellah de Kergant, fille du marquis et nièce de la chanoinesse. Ce nom de Bellah est de tradition dans la famille depuis les Conan et les Alain.
— Quoi ! est-ce tout? demanda Francis. Pas un mot d'éloge et pas une épigramme. Me voilà contraint de penser que la jeune dame est contrefaite ou parfaite, puisque votre pinceau ne daigne pas ou n'ose pas s'occuper d'elle.
— 11 est toujours délicat de parler de ses ennemis, Cii Hervé, et j'ai le regret de eompter mademoiselle de Kergant parmi les plus ardents adversaires de la cause que je soutiens. Elle est l'amie de ma sœur; je puis dire Qu'elle a eu pour moi-même, pendant de
18 BELLAn.
longues années, les sentiments qu'on a pour un frère ; mais je ne suis plus maintenant pour elle qu'un misérable souillé du sang de son roi, sali de la poussière de toutes ses reliques en ruine... Une minute de silence suivît ces paroles, que le jeune commandant avait prononcées d'une voix émue et vibrante ; puis il reprit : — Vous la verrez, Francis, vous me direz si jamais peintre a fait luire sur un plus divin visage la pureté d'une vierge et l'âme d'une martyre. — Hervé s'interrompit encore, et ce ne fut qu'après avoir détourné la tête pour cacher l'altération de ses traits qu'il ajouta : — C'est une lutte quelquefois bien rude, monsieur Francis, que celle des croyances et des devoirs que fait éclore l'âge d'homme contre les plus doux sentiments de l'enfance.
Le jeune commandant, en achevant ces mots, se leva et fit avec précipitation quelques pas sur la grève, tandis que le petit lieutenant demeurait à la place où il venait de recevoir cette demi-confidence, les yeux humides et le front couvert d'un nuage mélancolique auquel la légèreté habituelle de sa physionomie prêtait un touchant caractère.
Nous profiterons du court intervalle qui sépare encore le canot anglais du rivage, pour compléter, aussi brièvement que possible, une exposition malheureusement indispensable aux plus humbles récits. — Hervé
BELLAII. 19
et sa sœur, orphelins dès leurs premières années, avaient été légués à la tutelle du marquis de Kergant, vieil ami du comte de Pelven, leur père. Le marquis s'était acquitté avec une pieuse délicatesse d'un engagement formé au pied d'un lit d'agonie. Les deux tristes enfants avaient trouvé au foyer du loyal gentilhomme une place fraternelle à côté de Bellah, sa fille unique; ils avaient partagé avec elle les bienfaits d'une éducation pleine d'une sévère sollicitude. — Quand il eut atteint sa seizième année, Hervé fut envoyé dans un collège de Paris, d'où il ne sortit que pour entrer à l'école militaire de Brienne. A la fin de chaque été, le jeune homme venait passer quelques . semaines au château de Kergant ; mais, s'il y rapportait toujours la même vénération reconnaissante pour son tuteur et la même tendresse pour les deux charmantes sœurs qui l'accueillaient les larmes dans les yeux, il avait senti d'année en année des idées nouvelles prendre dans son esprit la place des principes dont son enfance avait été nourrio. Le jour où le marquis apprit l'issue fatale du voyage du roi Louis XVI à Varennes, prévoyant l'effort désespéré par lequel la noblesse bretonne devait signaler son dévofsment à ses religions attaquées, il rappela subitement son pupille. Hervé obéit et revint a Kergant. — Il y vécut quelques mois dans de cruelles angoisses d'esprit, entre
ÎO BELLAH.
les puissants souvenirs de son cœur et les profondes convictions de son intelligence. Puis il prit sa résolution et partit secrètement pour Paris. Peu de temps après, M. de Kergant apprenait par une lettre respectueuse que le fils du comte de Pelven servait comme volontaire dans les troupes de la république. — A partir de ce jour, bien que mademoiselle de Pelven pût remarquer dans la conduite de son tuteur envers elle un redoublement d'égards et de bienveillance, elle n'osa plus prononcer le nom de son frère, aimant mieux le voir oublié qu'outragé. Les autres habitants du château observèrent strictement la même réserve, témoignant tous ainsi une égale réprobation pour le parti qu'avait pris Hervé, bien que ce sentiment empruntât des nuances distinctes, aux idées et au caractère de chacun. Le marquis considérait absolument le fils de son ancien ami comme un renégat et comme un félon, qui, également traître à Dieu et au roi, ne méritait de pardon ni en ce monde ni en l'autre. Madame de Kergant, la chanoinesse, voyait apparaître, dans le champ étroit et fantastique de ses préjugés, l'ancien pupille de son frère sous les formes les plus inouïes; elle le voyait brandissant une pique qui se terminait par une tête saignante; elle le voyait revêtu d'une carmagnole extraordinaire et dansant sans aucune méthode des ça ira inconvenants sous des lan-
BELL AH. ÎJ
ternes humaines; elle le voyait enfin courant le guilledou sous l'étrange costume qu'elle prêtait aux sans-culottes, prenant au pied de la lettre cette dénomination politique.
y Pour la jeune Bellah, il existait au milieu des révolutionnaires un homme né avec les plus nobles qualités, mais égaré jusqu'au crime et frappé d'un vertige sans nom ; elle éprouvait une telle horreur pour cette désertion de tous ses autels domestiques, que jamais la fière enfant n'osa ni ne voulut, dès ce moment, mêler le nom du traître aux plus secrets murmures de ses prières. Peut-être espérait-elle au fond de l'âme que Dieu daignerait lire ce nom proscrit dans ses yeux humides. Aussi bien mademoiselle de Kergant avait une habitude innocente, qu'on retrouvera chez quelques femmes trop chastes pour relever leurs charmes par les plus simples artifices de la coquetterie, mais assez femmes encore pour conserver l'instinct de leur beauté. Jamais ses yeux ne se seraient permis un de ces traits imprévus, une de ces attaques furtives, un de ces éblouissements magiques qui doublent l'éclat des savants regards féminins. Bellah, si nous osons appliquer une figure vulgaire à cette douce image, n'avait qu'un tour dans sa gibecière, qu'un carreau dans son arsenal; mais il était décisif: elle dressait tout doucement vers le ciel sa prunelle étincelante et noyée.
tt HLLLA11.
C'est à propos de quoi sa tante disait qu'elle faisait des coquetteries au bon Dieu. Or, il est possible, disonsnous, que ce jeu mystique de prunelles, quand il intervenait dans les prières de la jeune royaliste, remplaçât éloquemment le nom que ses lèvres dédaignaient de prononcer.
Hervé de Pelven arrivait, le fusil sur l'épaule, à l'armée de la Moselle comme le général Hoche en prenait le commandement en chef. La conduite d'Hervé dans une affaire d'avant-postes lui valut presque immédiatement le grade de lieutenant. Plus tard, à l'attaque des lignes de Wissembourg, comme son bataillon se repliait en désordre devant l'artillerie formidable d'une redoute autrichienne, il s'élança seul sur les fascines, une flamme tricolore à la main, et s'y tint debout pendant une minute sous la fusillade, par un miracle d'audace et de bonheur. Les républicains, ramenés et électrisés par son exemple, le retrouvèrent mourant au milieu des cadavres ennemis. Le général en chef, témoin de ce fait d'armes, voulut que le brave jeune homme conservât le commandement du bataillon qu'il venait de sauver et d'illustrer ; mais Hervé n'était pas encore sorti du lit de douleur où ses blessures l'avaient jeté, quand le général Hoche, livré une première fois par sa fortune, toujours souriante et toujours prête à le trahir, passa de son camp victorieux dans les prisons
du comité de salut public. Hervé perdait plus qu'un protecteur : les égards touchants et les attentions affectueuses que Hoche lui avait témoignés, tenant plus de compte du rapport de leur âge que de la différence du rang, lui donnaient le droit de prévoir et déjà de regretter un ami dans le chef qui lui était enlevé.
Ce fut à cette époque que Pelven apprit, par une lettre datée de Londres, que sa sœur Andrée, mademoiselle Bellah de Kergant et la chanoinesse avaient émigré en Angleterre sur Tordre et par les soins du marquis ; quant au marquis lui-même, la lettre d'Andrée n'en parlait point. Hervé eut la pénible explication de cette réserve en voyant, peu de temps après, le nom de M. de Kergant figurer parmi les noms des chefs royalistes qui firent dans l'Ouest une si redoutable diversion à nos guerres de frontière. A partir de ce jour, le jeune officier reçut à des intervalles rapprochés des lettres de sa sœur : le mystère de cette correspondance, qui ne pouvait s'entretenir que par des voies détournées, altéra la confiance que le patricien converti s'était d'abord attirée dans l'armée républicaine. Malgré les hautes qualités militaires qu'il continua de déployer, le demi-soupçon ^ui pesait sur lui le retint dans le commandement où ses premiers pas l'avaient élevé, commandement qui, à cette époque de rapides fortunes comme de chutes profondes, pou-
S I BELLAH.
vait paraître subalterne à un jeune homme de mérite et de courage.
L'ennui de cette situation douteuse acheva d'assombrir le caractère de Hervé, qui s'était senti envahir dès longtemps par une invincible mélancolie. La fièvre d'enthousiasme qui avait en même temps inspiré et soutenu sa généreuse résolution s'était apaisée, une fois le sacrifice accompli ; car la nature, en permettant aux fibres de l'âme humaine de se tendre jusqu'aux tons aigus de l'enthousiasme, a limité la durée possible de cet effort, qui userait la vie en se prolongeant. Il ne restait à Hervé que le calme soutien d'une conviction élevée et ferme : c'était assez pour qu'il ne se repentît point, trop peu pour qu'il fût heureux. Il est donné à un petit nombre d'âmes de trouver un bonheur qui leur suffise dans la mâle nourriture des idées, de la raison et des faits. La plupart ont besoin d'une sorte de superflu délicat, qui, pour elles, est aussi le nécessaire. Trop faibles peutêtre, il leur faut de temps en temps chercher un refuge et puiser de nouvelles forces dans des distractions d'une nature moins sévère ; douées peut-être aussi d'une organisation plus exquise, elles unissent à leurs aspirations viriles des penchants plus tendres qui veulent également être satisfaits.
Hervé n'avait connu toute la valeur de son sacrifice
qu'après l'avoir consommé. Alors seulement ses sentiments, dégagés du tumulte de ses irrésolutions, lui étaient apparus dans toute leur sincérité. Il s'était aperçu, à la fidélité implacable de sa mémoire, de l'impression plus que fraternelle que les traits de mademoiselle de Kergant lui avaient laissée comme un souvenir vengeur. Quand même Hervé eût assez peu connu le caractère de Bellah pour conserver des doutes sur la façon dont elle devait apprécier sa conduite, les lettres d'Andrée l'auraient suffisamment édifié à ce sujet. Non-seulement mademoiselle de Kergant n'ajoutait jamais aux lettres de son amie un mot de politesse pour l'homme qui avait été si longtemps son frère, mais il était de plus évident qu'Andrée elle-même se trouvait liée sur ce point par d'inflexibles prohibitions. C'est de quoi Hervé pouvait juger par la concision de cet invariable post-scriptum : « Bellah va bien. » Une seule fois Andrée osa étendre les limites de ce cruel bulletin, et, à la suite de la formule habituelle : « Bellah va bien, » Hervé eut l'étonnement de lire ces mots : « Elle est belle comme une sainte. » On ne saurait dire pourquoi ce petit supplément, qui était bien d'une femme, irrita Hervé au point, qu'il commença à prendre pour de la haine le sentiment violent que la pensée v^e mademoiselle de Kergant soulevait dans son cœur.
Cependant le 9 thermidor rendit le général Hoche à son pays. Appelé, peu de temps après, au commandement des côtes de Brest, il recruta ses forces de plusieurs corps détachés de l'armée du Nord. La 60e demi-brigade, dans laquelle servait Pelven, fut la première que Hoche songea à réclamer, et Hervé rentra en armes sur la terre natale. ïl trouva en grande faveur auprès du général le jeune homme que nous connaissons sous le nom de Francis. Suivant les commérages mystérieux de Fétat-major, la mère toute jeune encore de cet enfant s'était rencontrée avec le général républicain dans les prisons, et lui avait recommandé son fils en partant pour le terrible tribunal d'où Ton ne revenait pas. Soit simple piété pour le vœu d'une mère mourante, soit ressouvenir de quelque sentiment plus doux, il est certain que le général avait placé sur cette jeune tête une vive affection.
Un jour d'hiver de Tannée 1794, Hoche, rejoignant son quartier général avec trois bataillons, fut attaqué sur les bords de la Vilaine par les blancs de Stofflet. Du haut d'un tertre où il se tenait pendant le combat, il vit tout à coup son jeune aide de camp enlevé, presque à ses pieds, par cinq ou six partisans. Au même instant, un officier républicain s'élançait, les rênes aux dents, au travers du groupe ennemi qui entraînait le brave enfant ; et, soulevant le prisonnier
par le collet de son habit, il rapportait ce trophée vivant jusqu'au pied de l'émmence, sur laquelle tout l'état-major battit des mains. Par cette prouesse chevaleresque, Hervé avait fortifié d'un sentiment de vive reconnaissance l'intérêt amical que Hoche lui témoignait. Quant à Francis, il avait conçu pour son libérateur une affection passionnée et enthousiaste.
Quelques semaines plus tard fut signée la première pacification de la Vendée et de la Bretagne. Hervé reçut alors une lettre de sa sœur, qui le priait d'obtenir pour elle et pour ses compagnes d'émigration la liberté de rentrer en France : elle demandait, en outre, qu'une escorte de soldats républicains les protégeât jusqu'à Kergant contre les chouans ennemis de la pacification, qui pourraient vouloir se venger sur elles de la part que le marquis avait prise à cet heureux résultat. Malgré le peu de fond qu'il faisait sur cette paix incomplète, Hoche n'imagina pas que la présence de deux ou trois femmes pût accroître les dangers que la Bretagne préparait encore à la république. Le 9 thermidor avait d'ailleurs fait succéder au régime de la terreur un système plus clément. Enfin le marquis de Kergant se trouvait au nombre des chefs royalistes amnistiés. Hoche n'hésita donc pas à faire cette innocente concession à un homme dont il était personnellement le débiteur, et dont le caractère lui inspirait
«ft BELLAn.
une confiance absolue. — Le lecteur connaît maintenant les motifs qui amenaient sur la côte de F... le détachement de grenadiers républicains que nous y abandonnons depuis trop longtemps.
Le canot anglais touchait au rivage ; il entrait, porté par la marée haute, dans une petite anse que formait, au bas de la grève, un groupe de rochers à fleur d'eau. Hervé et Francis s'approchèrent des rochers pour aider au débarquement, tandis que les soldats se rangeaient avec curiosité à quelques pas derrière eux. Seul, le sergent Bruidoux était demeuré loin de là, étendu sur le dos, suivant de l'œil des mouettes dans l'espace, et protestant par sa pose dédaigneuse contre la scène de protocole qui menaçait de donner un démenti à sa science prophétique. Quand le canot fut à quelques pieds des récifs, les rameurs l'arrêtèrent brusquement : en même temps le jeune midshipman qui commandait l'embarcation sautait sur le banc de l'avant, et, saluant avec politesse : — Monsieur l'officier, dit-il, tandis que Hervé portait la main à son chapeau, si vous êtes celui que je suppose, vous ne trouverez point mauvais que je vous demande vos titres avant de remettre entre vos mains le précieux dépôt qui m'est confié.
— Mais, monsieur, interrompit vivement une voix de femme dans le canot, je vous assure que c'est mon frère !
BELLAII. i,V
Hervé fit de la main un signe d'amitié à la jolie fille qui venait de parler; puis, tirant un papier de sa poche, il le piqua au bout de son sabre, et le présenta au midshipman. Celui-ci lut alors à haute voix la commission, qui était conçue en ces termes : « En vertu des pouvoirs qui me sont confiés par la Convention nationale, j'autorise à rentrer et à séjourner librement sur le territoire de la république les citoyennes Éléonore Kergant, fille majeure, ci-devant chanoinesse ; Bellah Kergant et Andrée Pelven, filles mineures, accompagnées des citoyennes Alix Kado et Mac-Grégor, leurs domestiques officieuses. Signé Hoche. » Après avoir achevé cette lecture, pendant laquelle madame Éléonore de Kergant avait cru devoir hausser les épaules à plusieurs reprises, le midshipman remit le papier à la vieille dame, et le canot vint toucher les rochers. Trompant Fempressement de Hervé, la chanoinesse s'élança sur le rivage en faisant un plié Pompadour, puis elle se retourna en toute hâte et offrit tour à tour la main à chacune de ses compagnes d'exil. Soit hasard, soit cruauté préméditée de madame de Kergant, ce fut Andrée qui débarqua la dernière.
— Mon frère ! s'écria-t-elle en sautant dans les bras de Hervé et en essuyant avec ses cheveux blonds les pleurs qui inondaient son visage en feu, vous voilà donc ! vous voilà enfin ! et, mon Dieu ! vous voilà
81) BF.FIAt).
comme je vous ai quitté... N'est-ce pas singulier, Bellah ? Moi, je craignais de le retrouver avec les cheveux tout gris î
— Mais, chère enfant, dit en riant Hervé, songez qu'il y a deux ans seulement que nous ne nous sommes vus.
— Seulement ! reprit la jeune fille ; mais je trouve que c'est bien assez de temps cela, deux ans !
— Beaucoup trop, certainement, mais pas assez, ma chère, pour faire arriver un homme à la décrépitude.
— Enfin, tant mieux : mais je le croyais, moi, dit Andrée en faisant la moue ; puis elle éclata de rire, sauta encore une fois au cou de son frère, et s'appuya sur son bras pour remonter la grève jusqu'au village. — La chanoinesse, de son côté, avait pris avec précipitation le bras de Bellah, comme pour déjouer toute tentative polie dont l'officier républicain eût pu concevoir la téméraire pensée.
A quelques pas de là, le guide breton était assis sur le plat bord d'une barque, tenant dans ses mains la main de sa fille, et lui parlant gravement dans la vieille langue de ses aïeux. La beauté en quelque sorte judaïque d'Alix empruntait un attrait particulier à l'élégance de son costume national. La majesté régulière de son visage, qu'illuminaient de grands yeux noirs,.
BELLAU. 31
s'encadrait à ravir sous une coiffe bretonne, dont les blanches ailes relevées venaient se rattacher sur le haut de la tête. Rien dans la pose ou dans la façon de marcher d'Alix ne témoignait cet embarras qui donne souvent de la gaucherie aux mouvements des femmes de condition inférieure.
Hervé ne put s'empêcher de remarquer avec quelle splendeur la plus humble de ses compagnes d'enfance avait tenu toutes les promesses de sa beauté naissante ; mais cette beauté soutenait mal la comparaison avec celle de Bellah, qui cependant offrait à peu près le même type, adouci par une culture d'intelligence plus délicate : c'était la même dignité, avec moins de parfum sauvage et une distinction de formes plus exquise. Bellah semblait être le second exemplaire d'une œuvre divine, empreint de plus de soin dans les détails que le premier, et gagnant en perfection ce qu'il pouvait avoir perdu en force primitive.
Tandis que le commandant Hervé continuait de gravir le rivage, écoutant avec ravissement la voix de sa jeune sœur, doux écho des années disparues, le petit aide de camp s'éloignait à pas lents, le cœur serré par cette tristesse que nous inspire une fête de famille dont nous n'avons pas le droit de prendre notre part.
MA Ri Ht tS.
Ah ! monsieur, c'est un spectre. .la le reconnais au marcher.
(Molière, Festin de Pierre.)
Sur l'ordre de leur commandant, les soldats eurent bientôt repris les armes et formé leurs rangs. Les femmes montèrent les chevaux préparés pour elles et prirent place au milieu du détachement, qui sortit du village, précédé par le garde-chasse Kado. Afin de prêter le moins possible aux conjectures, Hervé, suivant les prescriptions du général, devait éviter de traverser les lieux habités ; et la petite troupe se trouva bientôt engagée, sur les pas du guide gigantesque, dans des sentiers à peine frayés au milieu de landes marécageuses ou d'arides bruyères. Hervé, quittant avec regret sa sœur, à laquelle la chanoinesse venait d'adresser une question impérative, rapprocha son cheval de celui du jeune aide de camp, qui marchait en tête de la caravane.
BELLAn. 3?
— Eh bien, Francis, lui dit-il, avais-je tort de mal présumer de cette entrevue ?
— Mille fois tort, commandant, à moins que vous ne mettiez en balance dans votre cœur le cant d'une vieille tête à frimas et la tendresse expansive de cet ange qui est votre sœur.
— Non sans doute ; mais maintenant que vous avez vu de vos yeux mademoiselle de Kergant, Francis, qu'en pensez-vous ?
— Elle est agréable, commandant Hervé.
— Vraiment ! agréable, lieutenant Francis ? Vous êtes modéré dans vos expressions, monsieur. Et Tac* cueil qu'elle m'a fait, avez-vous la bonté 4e le trouver agréable aussi ?
— Ni agréable ni autrement, ma foi, car elle ne vous en a pas fait du tout ; mais votre sœur, Pelven, votre charmante sœur...
— Ma charmante sœur, interrompit Hervé avec un peu d'humeur, n'a pas besoin d'être défendue, n'étant pas attaquée, que je sache.
Francis ne répondit point et regarda Hervé avec une expression de surprise et de chagrin qui calma aussitôt l'emportement du jeune homme. — Pourquoi iiantre aussi, reprit-il en riant, me répondre Andrée quand je vous parle Bellah? Mais là, véritablement,
mon cher Francis, avouez que mademoiselle de Kergant est d'une beauté en quelque sorte effrayante.
— Effrayante est le mot, dit Francis. Je lui avais, il y a un moment, ramassé sa cravache. Elle m'a remercié en fixant ses yeux sur le^ miens avec une telle précision de regard, que j'en ai frémi jusqu'à la plante des pieds. J'ai voulu riposter par une phrase de politesse; mais je n'ai pu émettre qu'une manière de grognement sourd, et je vous confesse que je lui en garde rancune. C'est une beauté extraordinaire sans doute, mais qui étonne plus qu'elle ne touche. Quelle différence, mon cher Pelven, avec...
— Avec la chanoinesse, dit vivement Hervé : assurément la différence est notable; je vous loue de l'avoir remarquée.
Tout en causant, les deux jeunes gens avaient pris un peu d'avance sur le reste de l'escorte, qui gravissait en ce moment la pente escarpée d'une colline ; le paysage était formé par une chaîne de croupes nues, entre lesquelles des ruisseaux couraient à travers des rochers. La ligne des uniformes qui ondulait en suivant les détours des sentiers, l'aspect gracieux de la cavalcade féminine, les voiles flottants, les plumes blanches que le vent agitait sur le léger feutre des amazones, cette vie, ce mouvement et ces couleurs dans ce site sauvage offraient une scène d'un intérêt pittoresque
BELLÂH. S 5
qui n'écLappa point aux deux officiers. — Voyez donc, Pelven, s'écria Francis, ne vous faites-vous pas à vous-même l'effet d'un enchanteur qui emmène captives une nichée de princesses, avec la reine douairière, s'entend ?
— Je me ferais plutôt l'effet d'un enchanté que d'un enchanteur, répliqua Hervé. Je vous dirai de plus,, Francis, que je n'aime pas ce pays perdu ; je n'ai qu'une confiance très-bornée dans notre guide ; c'est, à sa façon, un très-honnête homme, mais royaliste comme le tigre royal lui-même. Je vous prie de le surveiller. Tenez, par exemple, que fait-il là-bas ? je vous le demande.
Le garde-chasse suivait alors la corniche d'une lande coupée à pic sur sa droite, et s'arrêtait de temps en temps pour pousser du pied des fragments de rocher dans l'abîme invisible de la vallée.
— Mais, dit Francis, à ce qu'il me paraît, le citoyen Kado se divertit de la plus innocente façon.
— L'innocence même du divertissement m'est suspecte, reprit Hervé. Un homme d'une physionomie et d'un caractère aussi graves ne se livre point sans raison à des jeux d'enfant. Tenez, il écoute à présent ; il vient de pencher la tête du côté du précipice.
— Bon ! il écoute le bruit de ses pierres qui lico*
8 S MLLAI1.
chent de rocher en rocher. Je vous d/s que ce digne sauvage a le goût des plaisirs simples...
— Silence ! interrompit Hervé, en touchant le bras du jeune lieutenant. N'avez-vous pas entendu?...
— Entendu quoi ?
— On a sifflé, et j'ai vu le guide échanger un coup d'œil avec la chanoinesse.
— J'ai bien entendu, en effet, quelque chose comme un sifflement ou comme le souffle du vent dans les bruyères. Quant à l'œillade entre la chanoinesse et le sauvage, je l'ai perdue et je la regrette ; mais, en vérité, commandant, je ne comprends rien à vos appréhensions. Ne sommes-nous pas suffisamment protégés par la présence de votre sœur ? Pouvez-vous supposer qu'elle ait trempé dans un complot dont son frère serait la première victime ?
— Elle pourrait n'en rien savoir.
— Et puis, j'ai beau considérer la tête poudrée de la chanoinesse, je vois bien qu'elle ressemble à une enseigne de marchan;! de cannes sur laquelle il a neigé, mais je ne saurais croire qu'il y puisse germer une idée sanguinaire.
— La vieille dame est madrée, lieutenant, quelle que puisse être sa tête, et je ne doute pas qu'elle n'ait fort politique en Angleterre. Peut-être, telle que vous la voyez, a-t-elle commercé directement avec Pitt.
BELLAII. 37
— Je plains Pitt, dit Francis.
— Soit; mais, parmi les idées qui auraient pu éctore sous ce crâne de chanoinesse, que diriez-vous de celleci, je suppose? En attirant dans un guet-apens l'escorte du commandant, on ferail peser sur lui un soupçon de complicité qui le compromettrait sans ressource aux yeux de la république, et de la sorte il se trouverait rejeté, bon gré, mal gré, dans la sainte cause royaliste, hein ?
— Hum ! dit Francis, voilà qui est spécieux; mais, pour avoir une pareille pensée, il faudrait qu'ils ne connussent pas le commandant Hervé.
— La passion pourrait les aveugler au peint de me faire cette injure. Au reste, ce sont là de folles idées; je voulais vous rappeler seulement qu'après tout nous sommes en pays ennemi, et qu'il est convenable d'avoir les yeux ouverts.
— Soyez tranquille, commandant, je veillerai sur le guide, sur la reine mère et même sur...
— Ma charmante sœur ? demanda tout bas Hervé.
— Non, monsieur de Pelven, non ; j'aimerais autant soupçonner la statue même de l'innocence ; je voulais parler de cette belle fleur sauvage, de la fille du gardechasse.
Andrée, en se rapprochant de son frère, mit fin à entrelien des deux jeunes gens. On était au milieu
18 BELLAIl.
de la journée : la caravane suivait les courbes d'un sentier des deux côtés duquel s'étendait à perte de vue une plaine d'un aspect désolé : des touffes de grands genêts de la hauteur d'un homme prêtaient seules, par intervalles, une apparence de culture à ce désert breton ; çà et là sortaient du sol dépouillé des arêtes de granit recouvertes de noirs lichens. Cinq ou six chaumières étaient perdues au centre du plateau ; mais ces enseignes de la présence des hommes n'avaient rien de rassurant pour l'œil du voyageur ; elles portaient un caractère misérable et sombre, qui était fait pour ajouter un sentiment d'alarme aux ennuis de la solitude.
La caravane fit une halte d'une demi-heure dans cette triste oasis. Devant la porte de la cabane qui était la plus voisine du chemin, était assis sur un escabeau un jeune homme déguenillé, à l'œil hagard et aux traits flétris : il exposait alternativement chacune de ses mains aux rayons du soleil avec une mine de satisfaction stupide. « C'est mon pauvre gars que le bon Dieu a frappé, » dit une vieille femme qui était sortie de la cabane en voyant Hervé s'approcher d'un air d'intérêt. Hervé mit une pièce d'argent dans la main de la malheureuse mère et s'éloigna de cet affligeant spectacle ; mais, s'étant brusquement retourné quelques minutes après, il fut surpris de voir le pauvre
BELL An. 39
gars engagé dans une conversation animée avec le garde-chasse : il étendait les bras vers le nord, et lui parlait avec une extrême volubilité. S'apercevant que les regards de Hervé étaient fixés sur lui, il retomba soudain dans son attitude hébétée. — Quelle pitié ! n'est-ce pas, monsieur ? dit Kado en passant à coté du jeune commandant. Celui-ci ne répondit rien ; mais, se défiant d'un idiot si intelligent, il veilla à ce qu'il ne pût renouer ses relations avec le guide.
On ne tarda pas à se remettre en marche, et les heures s'écoulèrent sans qu'aucun incident nouveau vînt confirmer les soupçons de Pelven. Le soleil touchait àson déclin ; Francis, éprouvant le charme particulier à cet instant du jour, se livrait avec une gaieté expansive à la facile poésie de son âge. Il composait à haute voix, chemin faisant, une sorte de ballade en style de chevalerie, où chacun des personnages de l'expédition avait son rôle. Hervé ne pouvait s'empêcher de sourire à l'improvisation épique de son jeune ami et au caractère à la fois héroïque et burlesque qu'elle lui prêtait.
S'arrêtant tout à coup au nom de la fille des Mac Grégor, ainsi qu'il appelait la femme de chambre écossaise : — Savez-vous, dit Francis, qu'elle me paraît la femme de chambre la plus discrète et l'Écossaise la plus voilée qu'on puisse voir ? J'ai le regret de voua
dire, commandant, que je ne lui ai trouvé aucun air de ressemblance avec la caricature roussi que vous m'aviez donnée pour son portrait.
— Je vous ai dit, Francis, que je ne l'avais jamaiâ vue, et j'ajoute que, si elle continue de voyager avec la même chasteté, je ne la verrai jamais.
— J'ai été plus heureux, dit Francis. Une trahison du vent m'a laissé entrevoir un ovale gracieux et une double batterie de perles de la plus belle eau. Quant à la cambrure de la taille et à la finesse des mains, vous pouvez en juger comme moi.
— Il me semble, sire chevalier, dit en riant Hervé, que ceci regarde nos écuyers.
A quelques pas de là, comme pour justifier les paroles de son commandant, le sergent Bruidoux, qui pouvait passer pour l'écuyer principal de l'aventure, charmait les ennuis de la marche en traitant à fond la question effleurée par ses supérieurs. — H y a, disait Bruidoux, qui aimait à pérorer vaille que vaille sur toutes les matières, il y a de^femmes de toutes sortes. Il y en a qui attirent le regard par leur embonpoint, et il y en a qui sont faites comme des sabres de cavalerie. Les unes sont brunes et les autres sont blondes. Il y en a qui ont de la pudeur et d'autres qui n'en ont pas, et je dois te dire, pour ton instruction,
BELLAO.
Colibri, que celles qui en ont le plus sont, la plupart du temps, celles qui en ont le moins.
— Comment cela, sergent ? dit Colibri, que cette révélation était faite pour surprendre.
— Comment ? le voici : tiens, Colibri, je suis curieux de savoir ce que tu penserais, toi, si tu voyais à l 'improviste une femme nue dans un bois.
Cette image hypothétique couvrit d'une teinte écarlate le visage de Colibri. — Dame ! sergent, réponditil en se dandinant avec une sorte de pruderie, je penserais... une femme nue dans un bois, sergent ?
— Oui, dans un bois .'voyons, quelle opinion prendrais-tu d'elle ?
— Sergent, je crois que j'en prendrais une opinion un peu drôle.
— C'est cela, reprit Bruidoux. Eh bien, moi qui te parle, j'ai vu dans les bois du Canada des citoyennes qui étaient aussi peu vêtues que mon nez, et je puis Rassurer, Colibri, que ces créatures étaient mieux défendues par leur simple innocence que par une redoute de cent vingt canons du plus fort calibre. C'est ce qui
Lte prouve, mon garçon, le peu de cas qu'il faut faire des aunes d'étoffe et des momeries, quand il s'agit de passer l'inspection d'un objet. Et, pour en revenir à la citoyenne écossaise en question, je te dirai que toutes ses cachotteries me font tout juste autant d'effet moral
4f BELI.AH.
qu'une prune verte, et que, si je ne devais fidélité à une certaine payse dont le nom respectable est inscrit sur mon bras gauche, j'aurais déjà offert mon cœur et ma main, n'importe laquelle, à ladite citoyenne.
— Ainsi, dit Colibri, vous croyez, sergent, que malgré son voile et tous ses falbalas, elle ne s'offenserait pas d'une proposition qui lui serait faite avec civisme et politesse ?
— Il t'est loisible de t'en assurer, Colibri.
— Mais n'y voyez-vous réellement aucun danger, sergent ?
— Je n'y en vois réellement que deux, reprit Bruidoux : c'est, primo, que la princesse ne te coupe la figure avec sa cravache, et, secundo, que le commandant ne te passe son sabre au travers du corps ; mais que cela ne t'arrête pas, mon garçon. Tel que tu me vois en ce jour, sache que je serais moi-même une pauvre espèce d'individu, si je n'avais commencé, en amour comme en guerre, par être étrillé avec des circonstances dont le détail te ferait frémir. Je ne t'en citerai qu'une : c'était en 85; elle était brune comme le diable ; elle s'appelait Loïsa, et n'avait que le tort d'appartenir à une famille princière...
Dès le début de cet épisode intime, Bruidouxfut subitement interrompu par des exclamations qui partaient coup sur coup de tous les points de la colonne. La nuit
était tout à fait tombée, maïs très-claire : on était arrivé sur le revers d'une lande montueuse, et on commençait à en descendre le versant ; le fond de l'étroite vallée qu'on avait sous les yeux disparaissait à moitié sous les ténèbres, à moitié sous un voile de blanches vapeurs qui s'élevaient des marécages. A une demilieue environ, on apercevait, sortant du sein de la brume, le sommet indécis d'une colline, et, plus haut, se dessinant nettement sur le ciel, la masse noire et déchirée d'une ruine féodale. Sur un pan de mur isolé s'ouvraient, avec une sorte de clairvoyance fantastique, deux fenêtres ogivales emplies des pâles clartés de la lune, dont le disque était invisible. Hervé et Francis avaient fait halte les premiers devant cette apparition. Les femmes, obéissant à un vague sentiment de terreur, avaient serré leurs rangs et s'étaient rapprochées des deux officiers.
— N'est-ce pas là, mademoiselle, dit le commandant Hervé en se tournant vers l'Écossaise, qui avait enfin soulevé son voile, n'est-ce pas là un paysage de votre patrie? — La jeune fille s'inclina sans répondre.
— Mon frère, demanda Andrée, devons-nous véritablement passer la nuit dans cette horreur qui nous regarde là-bas ?
— Vous savez, ma chère, dit Heuvé, que je n'ai trempé en pion dans votre itinéraire : il faudra vous en
44 BELLAD.
lorendre à l'honnête Kado, si votre chambre à coucher voub déplaît.
— Je mourrai de frayeur là dedans, je vous assure, prit Andrée.
— J'espère, dit la chanoinesse sur le mode pointu et solennel qui distinguait son élocution, j'espère que mademoiselle de Pelven sera vite réconciliée avec ce vieux château, quand elle saura qu'il a été construit par ses braves ancêtres, et que c'est le plus ancien patrimoine de sa famille .
— Bon! s'écria Andrée, grand merci ! Il ne manquait plus que cela. Mes braves ancêtres, madame ? Eh bien, la petite-fille de mes braves ancêtres est une poltronne, voilà tout. Mon Dieu ! et moi qui ai tous leurs portraits dans la tête ? Je suis bien sûre de lesvoir défiler toute la nuit à la queue leu leu, depuis Olivier aux grands pieds jusqu'à Geoffroy barbe torte.
— Et quand vous les verriez, ma chère, interrompit une voix dont le timbre singulièrement doux et grave accéléra tout à coup les mouvements du cœur de Hervé, qu'en pourriez-vous redouter? Vous êtes leur descendante loyale ; vous avez conservé l'honneur de leur nom et la fidélité de leurs croyances... Ce n'est pas vous, Andrée, qui devez craindre de voir en face ceux qui ont su vivre et mourir pour leur Dieu et poui leur roi.
Le jeune commandant républicain avait senti le san? lui monter au visage.
— Si je connais l'histoire de ma famille , dit-il d'un accent un peu ému, plus d'un, parmi ceux dont parie mademoiselle de Kergant, est mort en combattant contre le roi pour sa patrie: la patrie d'un Breton, dans ce temps-là, c'était la Bretagne; aujourd'hui c'est la France.
En achevant ces mots, Hervé poussa son cheval dans le sentier raboteux qui descendait en serpentant sur le revers de la colline. Francis, après avoir donné au détachement l'ordre de reprendre la marche, rejoignit son ami. — Vous aviez raison, commandant, dit-il, ce n'est pas une femme ordinaire; sa voix a je ne sais quelle sonorité pénétrante qui surprend l'âme. J'admire que vous ayez pu lui répondre. Moi, j'aurais pris la fuite.
— Elle me hait, murmura Pelven, elle me hait, et, ce qui est pis, elle me méprise.
— Qu'elle ne vous aime pas, commandant Hervé, cela se peut, quoique le contraire soit possible aussi ;
mais Eh bien, qu'est-ce qui prend au guide? Le
voilà qui fait des signes de croix à tour de bras.
— Quelquesuperstitionbretonne^itHervé.S'étant alors approché du guide, il crut l'entendre prier à voix basse, et il le vit porter avec ferveur à ses lèvres ,
M BELLAIl.
médailles d'un énorme chapelet. Étonné de cet accès subit de dévotion, le jeune homme posa doucement sa main sur l'épaule du guide, qui tressaillit. — Pardon, mon ami, dit Pelven; mais ce chemin est difficile, et nous avons besoin de tout votre zèle. Le moment est mal choisi pour vous absorber dans vos prières.
* — Ce n'est pas au fils de ceux qui dorment là-bas, répondit gravement le Breton en étendant la main vers le château ruiné, de dire qu'il n'est pas ban de prier quand on descend dans la vallée de la Groac'h.
— Vous savez, Kado, que je n'ai jamais habité cette contrée : j'ignore absolument les mystères de cette vallée, dont j'entends le nom pour la première fois.
— C'est un mauvais temps, mon maître, dit le garde-chasse avec une sorte d'emphase solennelle^ quand l'oiseau s'égare dans le buisson où son père et sa mère ont chanté sur son nid.
— Kado, interrompit Hervé avec sévérité, nous avons été amis autrefois ; ne me le faites pas oublier. Je vous demande si cette vallée présente quelque danger particulier, pour que vous jugiez bon de le conjurer ?
— Ce vallon est hanté, dit Kado en baissant la vois et en approchant le chapelet de sa bouche.
BKLLAn. 4 7
— Que ne preniez- vous une autre route ? N'accusez que vous de vos ridicules frayeurs.
— Je n'éprouve point de frayeur, répondit le Breton... Jai traversé seul, la nuit, bien des vallons hantés, et je n'ai jamais eu peur. Ma conscience est entre eux et moi. Celui dont la conscience est tranquille, les pierres ne dansent pas devant lui. Laissezmoi prier, monsieur Hervé, car je ne prie pas pour moi.
— Et pour quel criminel priez-vous donc, maître Kado?
Cette question était adressée sur un ton de colère et de menace que le guide sembla dédaigner, car il répondit aussitôt sans aucun trouble, bien que sa voix parût adoucie par une nuance de tristesse: — Je priais, mon maître, pour ceux qui ont oublié leurs prières en apprenant à menacer ceux du pays qui les ont bercés tout petits sur leurs genoux.
Cet appel fait à de chers souvenirs par une voix autrefois amie amollit soudain jusqu'à l'attendrissement la fierté du jeune homme. Par un singulier caprice de son âme, il se trouva plus sensible à la réprobation naïve de ce pavsan, dont il connaissait la rude piobité d'intelligence, qu'à l'anathème tombé des lèvres de Bellah. 11 ne put même résister au désir de combattre les préventions au nom desquelles cet homme simple l'avait condamné.
— Vous ave2 raison, mon pauvre Kado, reprit-il, t *est un temps malheureux que celui qui rend ennemis les enfant s de la même terre et de la même maison; mais à qui la faute ? Vous qui avez l'âme droite et qui me connaissez, pouvez-vous croire que j'aie renoncé à toutes mes affections sans être entraîné par quelque devoir nouveau dont Dieu me faisait une loi?
— Il n'y a pas de devoirs nouveaux, dit Kado d'un ton sentencieux : ce qui était juste pour mon père est juste pour moi. La vérité ne change pas.
— Et pourtant, reprit Hervé, je vous ai entendu conter à vous-même que, dans un temps bien éloigné de nous, les gens du pays priaient devant des pierres comme des païens.
— Oui, mon maître.
— Eh bien, c'était la vérité pour eux ; puis, quand la religion de la croix fut connue, les premiers qui renoncèrent aux faux dieux pour suivre la loi nouvelle furent appelés infidèles et traîtres. On leur donna ces noms que vous me donnez, et on leur dit ce que vous me dites : que la vérité ne change pas. Elle avait changé cependant.
— C'est que la loi de l'Évangile était bonne, dit le Breton e: hochant la tête : celle-là n'ordonnait pas aux hommes de dépouiller et de tuer leurs frères.
— Elle leur ordonnait, répliqua Hervé avec force,
BELLAll. 4 9
de se traiter les uns les autres comme des enfauts uu même sang, des créatures de la même argile ; et c'est parce qu'il y a des hommes orgueilleux qui ont oubiié cette loi, qui se sont crus d'une nature supérieure à celle de leurs frères, et qui les ont méprisés et opprimés, c'est pour cela que la cause de la vérité et de la justice est avec ceux qui combattent ces hommes.
— Si je vous entends bien, mon maître, dit le gardechasse qui avait prêté une attention extraordinaire aux paroles du jeune officier, ces hommes sont ceux que nous appelons les seigneurs, les gentilshommes ; mais tous vos pères à vous ont été seigneurs. Vous dites donc que vos pères étaient criminels?
— Mes pères, mon vieil ami, se croyaient justes en agissant comme ils le faisaient. Mais Dieu a éclairé le temps où nous vivons d'une lumière qu'il avait refusée à leur temps. J'aurais été coupable, moi, de rester attaché par mon intérêt aux coutumes de mes pères, quand ma conscience me montrait l'iniquité de ces coutumes. Us ont fait leur devoir, et je fais le mien.
— Ce sont, dit Kado, des idées qui ne m'étaient jamais venues. — Puis il réfléchit un moment avant de reprendre : — Je n'ai jamais étudié, monsieur Hervé, comme vous savez, et j'ai bien de la peine à signer mon nom ; mais j'ai l'habitude de penser souvent à ce
50 BELL Ali.
que j'entends dire, excepté aux choses de la religion, qui n'appartiennent qu'au bon Dieu. Eh bien, mon maître, on dit qce vous voulez qu'il n'y ait plus ni grands ni petits, ni riches ni pauvres, mais que tout le monde soit égal. Là-dessus, j'ai à vous dire que cela ne se peut pas : le bon Dieu a fait des forts et des faibles, des gens qui ont de l'esprit et d'autres qui n'en ont pas, des vaillants et des paresseux ; vous aurez beau détruire des créatures, vous ne referez pas la volonté de Dieu.
— Vous pouvez ajouter, mon vieux Kado, que nous serions de misérables fous, si nous avions de pareilles idées. Loin de penser à changer ce que Dieu a fait, nous tâchons, autant qu'il est possible à des hommes, de régler notre justice sur la sienne. La religion vous dit-elle, Kado, que Dieu damne les enfants dans le ventre de leur mère? Non, n'est-ce pas? 11 jette les hommes sur la terre avec la liberté de s'y conduire bien ou mal, et il attend, pour les juger, qu'ils aient vécu. Eh bien, notre république veut de même qu'aucun homme ne soit condamné au désespoir pour le seul fait de sa naissance, mais que chacun puisse librement exercer les dons qu'il a reçus de Dieu, afin de mériter par ses propres œuvres d'être heureux ou malheureux ; notre république prétend que tous ses enfants aient un dro;c égal à la servir et à l'honorer ea
s'honorant eux-mêmes, car sa première loi est que le travail profite à qui a la peine.
— Ce sont des choses qui paraissent justes, dit le Breton d'un air méditatif. Il y a sûrement du bon et du beau dans tout cela. Ce n'est pas ce qu'on nous avait dit. Je vous remercie d'en avoir causé avec moi. Je vous ai vu tout enfant, monsieur Hervé ; c'est moi qui vous ai fait tirer votre premier coup de fusil; vous étiez un brave brin de gentilhomme. Les hirondelles s'en vont quand la mauvaise saison arrive. Je suis bien content de savoir que vous avez eu une autre raison pour nous quitter. J'aurai le cœur moins gros en pensant à vous maintenant.
Kado fit quelques pas en silence et la tête baissée ; puis il ajouta avec mélancolie.
— Je suis trop vieux. Si j'étais plus jeune, j'aimerais à réfléchir là-dessus, car il y a du bon et du beau; mais à mon âge, voyez-vous, mon maître, si je voulais m'ôter du cœur tant de choses et de gens que j'y garde au fin fond depuis si longtemps, j'aurais beau avoir mieux pour les remplacer, je sens que j'en mourrais. N'en parlons donc plus, je vous prie.
— Donnez-moi votre main, Kado, dit Hervé. Et il serra d'une étreinte cordiale la main tremblante d'émotion que le vieux garde-chasse lui tendit avec une surprise empressée.