‹ BellahChapitre 2 sur 10 · BK1.LAI · texte numérisé non relu

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En se retournant, Hervé aperçut le petit aide de camp à ses côtés.

— Que me disiez-vous donc, Kado, reprit-il, de ce vallon de la Groac'h, comme vous l'appelez?

— Je disais, mon maître, qu'il est hanté.

— Hanté! Que signifie, cela, commandant? dit Francis.

— Cela signifie, mon cher lieutenant, que le vieux Guillaume, autrement dit le diable, tient cour plénière dans cette vallée, et que vous allez probablement y voir se trémousser au clair de lune des groac'h, c'està-dire des fées et des korandons, qui sont des petits bouts de citoyens, sorciers de leur métier.

— Bon ! reprit en riant Francis. Nous allons donc rire. Je me fais une véritable fête... Un geste et une exclamation du garde-chasse, qui s'était arrêté tout à coup, firent taire le jeune homme. La petite caravane était alors aux deux tiers environ de la descente, et continuait de suivre lentement le sentier tortueux et escarpé qui dégénérait en un véritable escalier de rochers.Malgré leur confiance dansleursmontures, qui, comme tous les chevaux de nos côtes montagneuses, avaien* la même sûreté d'allure que les mules des sierras espagnoles, les femmes et les soldats euxmêmes, donnant toute leur attention aux difficultés de la route, gardaient un profond silence. L'excla-

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mation du guide et l'entretien qui suivit purent donc être entendus et commentés jusque dans les derniers rangs de la colonne.

Kado s'était arrêté, le bras levé et le cou tendu, dans l'attitude d'un homme qui attend que ses oreilles lui confirment quelque grave événement.

— Qu'y a-t-il? dit Hervé avec précaution.

— Je m'étais trompé, répondit Kado, et j'en remercie le bon Dieu ; car, bien que je n'aie jamais rien vu de semblable de mes yeux... Le guide s'interrompit brusquement, et frissonnant de tous ses membres comme en proie à une puissante terreur : — Non, non! reprit-il, je ne me trompais pas; ce sont elles ! Écoutez, mon maître !

Pelven et tous ceux qui le suivaient prêtèrent l'oreille. Ils entendirent alors distinctement un bruit de coups sourds et réguliers, assez semblable au son que ferait un marteau frappant une enclume de bois. Les coups cessaient par intervalles, puis reprenaient avec la même force. Des bruits pareils semblaient s'élever à la fois de plusieurs points du vallon

— Quel diantre de bruit est-ce là ? dit Francis. On dirait des fel urnes qui battent du linge.

— Oui, répondit le garde-chasse sur un ton grave et triste, elles battent le linge des morts. — En même

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temps, il découvrit sa tête, leva les yeux vers le ciel, et commença une prière à voix basse.

Hervé se trouvait dans un embarras pénible : il sentait la nécessité de couper court à cette scène, qui pouvait être d'un effet contagieux sur l'esprit des femmes, et même sur l'intelligence de quelques-uns de ses soldats ; mais tout moyen violent lui répugnait vis-àvis de l'homme avec lequel il venait de renouer si fortement une ancienne amitié. Au milieu de ses irrésolutions, il se sentit légèrement presser le bras. — Mon frère, murmura la voix caressante d'Andrée, vous allez me gronder; mais je vous dirai que j'ai des frissons terribles... Ce sont des lavandières de nuit, ne le croyez-vous pas ?

— Allons, folle ! répondit Hervé en riant ; puis, se penchant à l'oreille du garde-chasse : — Mon bon Kado, lui dit-il tout bas, marchez, je vous en prie. N'effrayez pas ma sœur. — Kado regarda un moment le jeuae homme avec indécision, et soupira longuement; après quoi il se remit en marche en roulant son chapelet entre ses doigts. Hervé se retourna alors vers les soldats : — Mes enfants, leur cria-t-il gaiement, il paraît qu'il y a en bas des ci-devant lavandières; mais vous savez que la république ne les reconnaît pas : ainsi, en avant !

— Mon commandant, répondit Bruidoux voici

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d'ailleurs Colibri qui va leur donner de l'ouvrage avec ses six douzaines de bas de soie. — Rassuré sur l'état moral de sa troupe par les rires qui saluèrent la plaisanterie du sergent, le commandant Hervé reprit avec plus de tranquillité sa place à côté de Francis.

Cependant, à mesure qu'on approchait du bas de la lande, les sons bizarres qui s'élevaient de la vallée déserte devenaient de plus en plus distincts, imitant, à s'y méprendre, le retentissement particulier d'un battoir sur du linge mouillé, et quelquefois aussi le bruit plus sec du bois heurtant la pierre.

— Puis-je vous demander, commandant, dit Francis, quelle espèce d'animal est au juste ce qu'on appelle une lavandière, en terme de grimoire ?

— Les lavandières, lieutenant, sont des femmes diaboliques qui, sur le minuit, font une lessive de linceuls. On ajoute qu'elles prient les passants de les aider à tordre leur linge, et qu'en ce cas le seul moyen de salut, c'est de tordre avec soin du même côté que ces dames ; si l'on tord à rebours, on est rompu.

— Ah ! dit Francis, merci de l'avis, commandant. Je voudrais savoir maintenant à quelle cause vous attribuez, dans votre for, la musique ridicule qui afflige nos oreilles,, car voilà le brouillard qui se dissipe; la lune éclaire en plein la vallée, et je n'y vois réellement aucune apparence d'habitation.

— En effet, mais il y a un coin du vallon que nous ne pouvons apercevoir d'ici, à cause de ce rocher que nous tournons. Il suffit d'un petit berger frappant les pierres du chemin avec un bâton pour produire ce bruit.

— Ma foi, je ne crois pas commandant, à moins que vous ne supposiez une douzaine de petits bergers avec une douzaine de gros bâtons.

— Ne pourrait-il pas y avoir quelque cascade par là?

— Jamais cascade n'eut une sonorité de ce genre. Voilà qui est extrêmement bizarre, après tout. Cela sent diablement le soufre par ici, ne trouvez-vous pas, Pelven?

— Nos oreilles nous servent mal la nuit, reprit Hervé répondant à ses propres pensées. Ces coups sont certainement extraordinaires. Croyez-vous aux esprits, Francis?

— Mais je commence, mon commandant. Tenez, c'est absurde, mais je suis ému.

— Chut ! dites-le tout bas au moins, mon garçon. Eh bien, franchement j'allais m'émouvoir aussi quand j'ai découvert le mot de l'énigme. Cette vallée a un écho qui répète le bruit des sabots des chevaux sur le rocher; j'ai vingt fois entendu des échos aussi...

— Sur ma vie ! s'écria Francis, lavandières ou diables, les voilà !

Les deux officiers étaient alors arrivés de l'autre côté du rocher qui leur avait caché jusqu'à ce moment une partie de la vallée. Hervé jeta les yeux sur le point que Francis lui désignait, et aperçut avec stupéfaction, à une distance de quelques centaines de pas, un groupe de femmes vêtues de blanc, les unes agenouillées devant des flaques d'eau, les autres paraissant étendre du linge sur des touffes d'herbes marécageuses. — Quelques cris étouffés et des murmures confus apprirent en même temps à Hervé que les femmes et les soldats venaient de découvrir cet étrange spectacle.

— Ah çà ! Colibri, dit Bruidoux, voici le moment de tirer tes bas de soie de ta malle.

— Hervé, s'écria Andrée, enlaçant dans ses bras le corps de son frère, qu'est-ce que cela, au nom du ciel?

— Ce sont des chouans, ma chère. On m'avait averti que je trouverais ces messieurs ici. Restez là et ne craignez rien.

Cemme il achevait ce pieux mensonge, dont le but était de substituer l'émotion franche d'un danger connu aux hallucinations qui troublaient l'esprit de sa sœur, Hervé crut remarquer que la chanoinesse faisait un brusque mouvement de surprise, et fixait sur lui un regard pénétrant. Ce regard réveilla tous ses soup-

çons oubliés ; il se pencha vers Francis, et lui dit avec vivacité : — Voyez, la chanoinesse ne montre aucune inquiétude ; c'est quelque piège.

— Tant mieux ! reprit le jeune garçon en respirant avec bruit. Chargeons-nous, commandant ?

Les deux jeunes gens, se retournant alors avec curiosité vers la vallée, virent que les lavandières continuaient leurs travaux, sans aucun souci apparent de la présence du détachement républicain. La contenance des soldats devenait inquiète.

— Ceci n'a que trop duré, murmura Hervé. Mes enfants, poursuivit-il à haute voix, nous allons leur faire plier leur linge. Chargez vos armes. — Mesdames, et vous aussi, Kado, demeurez derrière ce rocher, je vous prie. — On entendit le bruit des baguettes de fer dans les canons de fusil. Puis les deux officiers, ayant formé leur troupe en un peloton serré, commencèrent d'avancer sur le sol humide de la vallée.

A mesure qu'ils approchaient des nocturnes ouvrières, soit illusion produite par la lumière incertaine de la lune, soit disposition particulière de leur esprit, les soldats voyaient peu à peu les formes et la stature de ces êtres inconnus croître jusqu'à des dimensions véritablement surnaturelles. Us n'en étaient plus séparés que par un intervalle de quarante pas environ, quand tout à coup la troupe fantastique quitta son

travail et forma une ronde bizarre accompagnée d'une sourde incantation, pareille au bourdonnement d'une ruche. Hervé ordonna de faire halte.

— Hé î là-bas ! cria-t-il, qui vive ? — Puis, après un court silence : — Je vous avertis, qui que vous soyez, reprit-il, que je ne veux pas exposer un seul de mes hommes dans cette sotte rencontre. Rendez-vous, ou nous faisons feu. En joue, mes enfants.

— Gare l'eau ! murmura Bruidoux.

Les lavandières cependant continuaient leur ronde et leur mystérieuse mélopée.

— Allons, feu ! dit Hervé.

Dès que la fumée se fut un peu dissipée et que les soldats purent constater Feffet de la décharge, une vive hilarité éclata dans les rangs : on apercevait toutes les actrices du ballet fantastique étendues de leur long et sans mouvement sur la terre, assez semblables à ces nappes de toile blanche qu'on expose à la rosée de la nuit.

— Ça leur apprendra, dit Bruidoux, à danser des danses malhonnêtes au clair de la lune !

Cependant Hervé, se défiant d'un résultat aussi complet fit recharger les armes et ordcnna aux grenadiers de conserver leur ordre de bataille, après quoi le détachement se remit en marche, précédé par les deux jeunes officiers. Ils n'avaient pas fait dix pas

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quand soudain les formes blanches, qui gisaient pêlemêle sur le sol, se relevèrent toutes à la fois et prirent le trot à travers la plaine, en sautant et en cabriolant avec un air de grande vitalité. — A moi, Francis ! cria Hervé , au galop ! et vous , mes enfants , en chasse , à volonté ! — En même temps , il enfonçait rudement ses éperons dans les flancs de son cheval, et s'élançait, côte à côte avec le jeune lieutenant, sur les traces des fugitives. Malheureusement le sol de la vallée était marécageux, et les chevaux s'embourbaient à tout instant dans des fondrières que les fantômes blancs avaient assez d'instinct ou de connaissance des lieux pour éviter. Les grenadiers s'étaient précipités en désordre à la suite de leurs chefs ; et leur course, souvent interrompue, à laquelle se mêlait un concert de cris, d'appels, d'imprécations et d'éclats de rire, ajouta une nouvelle scène de sabbat à toutes celles dont le vallon hanté avait été le théâtre.

La troupe des lavandières, arrivée, moitié courant, moitié dansant, à l'extrémité de la vallée, commençait à gravir le coteau sur le haut duquel s'élevaient les grands débris féodaux. Hervé et Francis redoublèrent d'efforts, et eurent enfin la joie d'entendre sonner sous les pieds de leurs chevaux le terrain plus ferme de la colline. Pelven avait quelques pas d'avance sur

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son ami. — Commandant, cria Francis, attendez-moi ! — Et voyant que Hervé continuait, sans l'écouter, l'escalade de la lande : — Prenez garde, reprit-il, vous allez vous enferrer ! Il y a peut-être une centaine *de chouans là-haut.

— Quand il y en aurait cent mille avec le grand chouan lui-même, répondit Hervé que le dépit mettait hors de lui, par le diable, j'en tuerai un !

Au même moment, le jeune commandant atteignit le sommet de la rampe, et, apercevant les lavandières à une portée de pistolet, il poussa un cri de triomphe ; car, sur le sol uni du plateau, la lutte devenait d'une inégalité qui paraissait décisive en laveur des cavaliers. Les fugitives, se sentant serrées de près, firent un détour sur la droite , et coururent de toute la vitesse de leurs jambes du côté des ruines ; mais Francis, prévoyant cette manœuvre, avait, tout en gravissant la colline, gagné du terrain dans la même direction, et Pelven le vit apparaître tout à coup à deux cents pas de lui, galopant de façon à couper la route aux lavandières, qui se trouvaient prises entre les deux officiers. Hervé les vit s'engager derrière un pan de muraille isolé qui sortait des décombres d'une poterne extérieure ; mais à sa vive surprise, bten qu'un large espace vide séparât ce pan de mur du château, il ne les vit point reparaître de l'autre côté, fc rancis éprouva

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le même étonneraient. — Elles sont cachées derrière ca mur ! s'écria-t-il — Peu d'instants après, tous deux, /aisant sauter leurs chevaux par-dessus les débris, vinrent tomber chacun d'un côté de la muraille isolée. Us purent alors en voir les deux faces, et se convaincre que toute trace des lavandières avait disparu. Les deux jeunes gens descendirent aussitôt de cheval, s'agenouillèrent sur le sol, et se mirent à examiner la place, soulevant les décombres et frappant la terre de la poignée de leurs sabres ; mais, soit que la nuit, devenue plus obscure, déjouât leurs recherches, soit qu'ils eussent tort d'attribuer à l'ordre naturel des événements la cause de cette disparition, ils ne découvrirent rien qui pût leur expliquer humainement l'issue désagréable de leur poursuite.

Seigneur, j'ai reçu un soufflet.

(Molière, le Sicilien^

— Voilà, dif Hervé en se relevant, une comédie que je regretterai longtemps de n'avoir pu faire tourner au tragique.

— Mais je compte bien, commandant, qu'aussitôt nos hommes arrivés nous allons effondrer Je terrain jusqu'à la découverte du pot aux roses.

— Ce n'est pas mon avis : outre que nous manquons des instruments nécessaires, je ne me soucie ni de faire tuer mes grenadiers un à un par le soupirail d'une cave, ni de nous exposer à une nouvelle déconvenue, si, comme je le suppose, ces gens-là ont d'au* très issues pour nous échapper. Il faut simplement faire bonne garde cette nuit pour tenir la fantasmagorie dans sa boite jusqu'à demain.

— Soit, commandant ; mais la chanoinesse va rire de toutes ses pattes d'oie.

— A son aise ! nous rirons à notre tour quand le temps en sera venu. Silence! j'entends nos gens.

Les soldats accouraient, en effet, haletants et couverts de boue; ils poussèrent des cris de joie en apercevant leurs officiers, et vinrent se ranger autour d'eux avec curiosité. Hervé leur conta, le prenant sur sa conscience, que les chouans avaient eu le temps de redescendre l'autre flanc de la colline avant qu'il eût atteint le plateau; il indiqua même, sur un point de l'horizon, un bois de sapins où, disait-il, il avait jugé inutile de les poursuivre. Ces explications commençaient à l'embarrasser, quand il fut tiré de peine par l'arrivée des femmes et du guide. Andrée descendit de cheval et se jeta toute tremblante au cou de son frère, qui lui répéta brièvement la fable dont il venait de régaler les grenadiers. Puis, ayant laissé une sentinelle au pied de la muraille, sous prétexte de faire observer le bois de sapins, il prit le bras de la jeune fille et se dirigea vers le château, suivi de toute l'escorte.

— Mon enfant, dit Hervé à sa sœur, saisissant un moment où la chanoinesse ne pouvait l'entendre, sentez-vous encore dans votre cœur un peu d'intérêt pour moi?

— Un peu d'intérêt ! Hervé, mon Dieu ! est-ce d'in-

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térêt qu'il s'agit entre deux orphelins comme nous ? Dites de l'affection, — la plus vive, la plus tendre affection.

— Je vous remercie, ma chère Andrée ; vous effacez une triste idée de mon esprit.

— Quelle idée ?

— L'idée que ma sœur pouvait être complice de quelque entreprise contre mon honneur d'homme et de soldat.

— Votre honneur, Hervé ? c'est un mot sur lequel j'ai peur que nous ne nous entendions pas.

— Je vais donc vous l'expliquer comme je l'entends, moi, reprit sévèrement Hervé. Mon honneur consiste à servir jusqu'à la mort les couleurs que voici ; et je dois vous dire, Andrée, que tout projet qui aurait pour but de me faire manquer à ce devoir tournerait à la confusion, au regret et au deuil de ceux qui l'auraient conçu

— Au nom du ciel ! mon frère, dit Andrée en regardant Hervé de cet air étonné et candide qui, dans l'œil de la plus jeune femme, est souvent une tricherie, quel soupçon avez-vous donc contre moi ?

— Contre vous en particulier, aucun ; mais la scène qui vient de se passer n'a pas été, j'en ai peur, aussi inexplicable pour toutes ces dames que pour vous ; je crains qu'elle ne soit le prélude de jongleries moins

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innocentes, et c'est pourquoi je vous dis. afin que vous le répétiez, que je suis incapable de préférer jamais la vie à l'honneur de mourir avec mes soldats.

En entendant ces paroles qui lui révélaient la nature des appréhensions de Hervé, la jeune fille laissa échapper, comme malgré elle, un profond soupir: — Dieu merci ! s'écria-t-elle avec empressement, j'ai la certitude que vous et les vôtres ne courez pas plus de risques que nous-mêmes dans ce voyage. — Et, approchant ses lèvres de la joue de son frère : — Vous .savez bien d'ailleurs, poursuivit-elle sur un ton de mystère, que nous sommes au moins deux ici qui ne faisons pas bon marché de votre vie, commandant.

Laissant cette goutte d'opium dans l'oreille du jeune homme soupçonneux, mademoiselle de Pelven s'élança, en sautillant de degré en degré comme un oiseau, dans le vestibule du manoir abandonné.

L'édifice vaste et irrégulier que les gens du pays appelaient le château de la Groac'h portait l'empreinte des différents âges qu'il avait traversés depuis sa fondation. La masse principale des ruines, le haut donjon encore debout et les restes d'une enceinte crénelée gardaient l'imposant caractère d'une forteresse du douzième siècle. Des constructions plus basses présentaient, dans la dispositon particulière de leurs assises, les indices d:une époque d'architecture encore plus

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reculée, tandis que le bâtiment à pignons qui formait Faile opposée au donjon semblait remonter à peine aux derniers temps des Valois. Cette partie de Fédifice était encore garnie de ses fenêtres et de ses balcons à feuillages de fer.

Ce fut dans ce pavillon que mademoiselle de Pelven rejoignit Bellah et la chanoinesse. Elles parcoururent, guidées par le garde-chasse, les pièces délabrées qui composaient le premier étage. On fit à la hâte dés préparatifs pour la nuit dans les deux chambres qui paraissaient offrir l'abri le plus sûr ; puis Kado servit aux femmes quelques provisions dont on s'était muni au dernier village qu'on avait traversé. Le repas fut court et silencieux. Andrée et Bellah ne tardèrent pas à se retirer dans la chambre qui leur était destinée. La chanoinesse partagea la sienne avec Alix, et la suivante écossaise prit possession d'un petit oratoire pratiqué dans une tourelle. Des lits de camp avaient été dressés à l'avance par la prévoyance de Kado, à qui avait été confié le soin de régler l'itinéraire de l'expédition.

Quand Bellah et Andrée se trouvèrent seules dans leur grande chambre, qu'éclairait une lampe de nuit, elles s'agenouillèrent d'un mouvement commun et prièrent quelque temps à voix basse. Andrée se leva la prc.uière ; et, s'approchant d'une fenêtre, elle parut

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considérer avec intérêt ce qui se passait dans l'enceinte du vieux château. Les soldats avaient allumé çà et là des feux, dont les lueurs tremblaient par intervalles au travers des ogives ou des cintres mutilés ; chacun s'établissait de son mieux pour la nuit. Sur la pelouse qui s'étendait devant la façade du manoir, le commandant Hervé se promenait seul, occupé sans doute à tourner et retourner dans son cerveau les derniers mots de sa sœur, avec cet enfantillage inquiet qui caractérise les amants. Tout à coup il s'arrêta et leva les yeux vers la fenêtre d'où Andrée l'observait. La jeune fille se rejeta vivement en arrière et se mit à marcher avec agitation dans sa chambre, en chiffonnant un mouchoir entre ses doigts. Bellah venait de quitter sa pieuse attitude, et, remarquant l'animation extraordinaire qui colorait le visage d'Andrée : — Qu'as-tu donc, ma sœur ? dit-elle avec anxiété. Pour toute réponse, Andrée repoussa la main qui essayait de prendre la sienne et continua de marcher rapidement en torturant son petit mouchoir.

— Qu'est cela ? reprit Bellah. Sommes-nous fâchées et à quel sujet ?

— Écoute, dit Andrée en s'arrêtant brusquement devant elle, cela ne peut durer. Je ne dormirai pas cette nuit ni les nuits suivantes, je ne dowairai plus jamais.

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