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d'une voix creuse et lente : explique-toi, citoyen ; si tu n'as voulu que me faire une offense personnelle, je ne suis pas de ceux qu'elles peuvent détourner de leur devoir public ; mais si c'est au pouvoir de la Convention que tu prétends assigner des bornes, dis-le : si c'est à la Convention que s'adressent l'insulte et la menace, encore une fois, dis-le ; il est bon que je le sache, avant d'ajouter une parole.
Le front contracté du général, le frémissement passager qui agita ses lèvres indiquèrent qu'il ne subissait pas sans un effort pénible le joug qu'appesantissait sur sa tête victorieuse la lourde main du conventionnel. Il se leva enfin, et reprit avec un sourire contraint : — J'aimerais assez, je l'avoue, à être comme le charbonnier, maître dans ma maison. Au reste, si un premier mouvement, excusable peut-être, m'a fait oublier le respect que je dois à la Convention et à tous ceux qui sont marqués de son caractère souverain, je le regrette. — Tu semblés avoir fait une longue route, citoyen ; m'apportes -tu des ordres 1
— Non, mais des nouvelles.
— Et de quelle nature ?
— Je dirais qu'elles sont bonnes, si je les jugeais au point de vue étroit de mon orgueil, car elles confirment toutes mes prévisions, elles justifient tous mes avertissements mal écoutés. Tu as de grands talents,
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citoyen général ; mais tu es jeune. Les époques révolutionnaires ne sont pas celles des illusions chevaleresques. Les couronnes civiques ne sont point tressées par la main des femmes. Ton âme est grande, je le répète,, mais elle est trop sensible aux flatteries d'une popularité trompeuse. Celui qui met la main à la besogne révolutionnaire doit se résigner à voir son nom maudit, pourvu que son œuvre soit bonne. Tu n'as pas voulu m'entendre ; tu as voulu traiter où il fallait combattre, guérir où il fallait couper ; je t'ai dit alors que toutes tes paroles de conciliation, toutes tes concessions et toutes tes grâces n'étaient que des semences d'ingratitude et de trahison : aujourd'hui je t'annonce que la moisson est levée.
— C'est-à-dire, je suppose, répondit le jeune général, qui avait paru réprimer avec peine son impatience pendant la tirade du sombre républicain, c'est-à-dire que la pacification est rompue.
— Ouvertement et audacieusement.
— Et est-ce moi qu'on en accuse, citoyen représentant ? Ose-t-on s'en prendre au système de modération et d'humanité que j'ai voulu introduire dans cette malheureuse guerre ? Ai-je été secondé ? ai-je été même obéi ? Est-ce moi qui ai fait assassiner, au mépris de mes traités, les ci-devant comtes de Geslin et de Tristan ? Est-ce moi qui ai fait promener la tcte
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de Boishardy à travers les campagnes, pour leur montrer quels effets devaient suivre mes paroles de paix ? Ces crimes, malgré mes instances, sont encore impunis. Eh bien, les brigands, comme nous disons, ont du sang dans les veines, et ils le prouvent ! — Ainsi nous avons des chouans en armes, disais-tu ?
— Le pays est en feu depuis le bas Maine jusqu'au fond de la Bretagne : Pluvigner est aux mains des brigands. Ils ont surpris et capturé dans les eaux de Vannes une de nos corvettes. Duhesme a été battu devant Plélan, Humbert à Camors. Nos magasins de Pont-de- Buis, dans le Finistère, sont pris ; nos cantonnements dans tout le Morbihan forcés et détruits.
— Est-ce tout ? dit le général, qui affectait d'écouter le récit de tous ces désastres avec autant d'indifférence que le représentant mettait de complaisance à les énumérer.
— Non , ce n'est pas tout : un Bourbon est à la tête des rebelles.
— Que dis-tu ? c'est impossible ! s'écria le jeune chef républicain, perdant tout à coup l'air d'insouciance dont il avait couvert jusque-là sa fierté blessée. Ce serait terrible !... ajouta-t-il d'une voix plus basse.
— Cela est certain. Duhesme et Humbert l'ont vu ; Humbert même lui a parlé pendant le combat. C'est, dit-on, le ci-devant comte d'Artois, un frère de Capet.
— Le cornu, d'Artois î Impossible ! dit encore le généra, dont les gestes animés trahissaient une profonde agitation d'esprit. Il n'y a qu'un instant, quand tu es entré justement, on m'apprenait l'arrivée de son aide de camp, le ci-devant marquis de Rivière, au quartier de Charette ; mais du prince, rien ; il n'avait pas quitté le soi anglais... Et par où ? — comment ? — à quelle minute fatale aurait-il pu mettre le pied en Bretagne ?
— C'est sur cette question précisément, citoyen général, que je désire prendre ton avis. La surveillance active pratiquée sur tous les points de la côte donne à l'apparition du ci-devant prince un tel caractère, qu'on ne peut l'expliquer sans de fâcheuses conjectures. Le mot de trahison a été prononcé.
Le général, sortant de son attitude pensive, se redressa avec vivacité ; et croisant son regard de feu avec l'œil dur et froid du conventionnel, il répéta, d'une voix qui faisait trembler : — Le mot de trahison a été prononcé ? — Contre qui ?
— C'est te méprendre à plaisir sur la portée de mes paroles, citoyen général, personne ne songe à te soupçonner.
— Et pourquoi non ? répliqua le jeune homme avec amertume. N'ai je pas dû m'y attendre du jour où j'ai voulu rendre cette guerre plus digne d'un siècle
et d'une nation civilisés ? Il fallait, continua-t-il en faisant quelques pas précipités à travers la chambre, il fallait combattre, — couper, — détruire ! Est-ce donc uue armée ou une ville que j'ai devant moi ': C'est un peuple. Jetez-le dans l'Océan, si vous le pouvez, et passez la charrue sur la moitié de la France ! Je ne tenterai pas, quant à moi, cette atroce folie. Si c'est là de la trahison, soit. Qu'on me soupçonne, qu'on me dénonce : peu m'importe. Je suis las aussi bien de cette guerre de sauvages où je dois périr ignominieusement un de ces matins, au coin de quelque hallier, comme un chef de bandits. Qu'on m'ôte cette épée, j'y consens- ; je le demande 1 Qu'on m'envoie regagner un à un tous mes grades sur de vrais champs de bataille, où l'on n'achève pas les blessés, où l'on ne mutile pas les morts !
— Tu perds ton calme, citoyen général, et tu en auras besoin cependant pour écouter ce qu'il me reste à t'apprendre. Je t'ai dit qu'aucun soupçon ne s'élevait contre toi : cela est vrai ; mais on te reproche de placer ta confiance avec trop de facilité, de laisser ton amitié s'égarer sur des suspects. Je parle d'un de tes officiers, de celui à qui tu accordes la plus large part dans ton intimité, du ci-devant comte de Pelven.
— Le commandant Pelven, citoyen représentant, a fait à la république plus de sacrifices que toi et moï,
En le laissant depuis deux ans dans l'humble grade qu'il, occupe, on a commis une injustice criante que je ne tarderai pas à réparer.
— Hâte-toi donc, si tu ne veux pas être prévenu ; car le Bourbon, s'il n'est pas un ingrat, doit une haute récompense au pur patriote qui est allé le recevoir à son débarquement, et qui lui a fait cortège jusqu'au milieu de l'armée des brigands.
— As-tu des preuves de ce que tu avances, citoyen commissaire ?
— Voici, dit le conventionnel, tirant une lettre des plis de son portefeuille, voici ce que m'écrit un de nos agents d'Angleterre ; tu jugeras toi-même si ces renseignements, rapprochés des faits.que tu connais déjà, constituent des preuves suffisantes. Cette lettre, par malheur, m'est arrivée deux jours après l'événement qu'elle était destinée à parer. Écoute : « La frégate anglaise Loyalty va jeter en Bretagne un Bourbon qu'on dit être le duc d'Enghien, fils de Condé, ou îe comte d'Artois : ce dernier est plus probable. Il voyage sous un déguisement de femme, à la suite de la sœur et de la fille du ci-devant Kergant, qui ont obtenu un permis de séjour par l'entremise du ci-de^ vant Pelven, officier républicain fort avant dans la faveur du général en chef. On compte sur la connivence de Pelven pour protéger le débarquement, qui s'ef-
iectuera un des jours de la prochaine décade sur la côte sud du Finistère; l'Ouest, y compris cette fois la Normandie, n'attend que ce chef tant de fois promis pour se soulever en masse. »
Le général, pendant cette lecture, était demeuré immobile, tous ses traits exprimant la stupeur. — Estce vrai? est-ce clair? ajouta le représentant en lui montrant la lettre. — Le jeune homme la parcourut rapidement; une sorte de gémissement s'échappa de sa poitrine ; il se laissa tomber sur le canapé et resta quelque temps le front dans sa main, absorbé dans de douloureuses pensées.
L'unique témoin de cette angoisse n'était pas d'un caractère qui pût faire espérer quelque sympathie pour une faiblesse humaine, si généreuse qu'en fût la source : on pouvait même soupçonner un secret sentiment de triomphe dans le regard douteux avec lequel il contemplait l'accablement du jeune général républicain.
— Ce qui te surprendra, reprit-il, c'est le degré d'audace où s'aventure ton ci-devant ami. Au lieu de rester sagement près de celui qu'il a si bien servi, on m'assure qu'il revient près de toi pour continuer par l'espionnage ce qu'il a commencé par la trahison.
— Espion ! Pelven ! murmura le général, comme si
l'accouplement de ces deux mots eut présenté à son esprit une énigme indéchiffrable.
— Il faut avant tout, citoyen général, continua le conventionnel, que justice soit faite.
Le général fit attendre quelques instants sa réponse ; puis enfin, relevant la tête, et comme sortant d'une profonde méditation, il dit : — C'est bien, citoyen représentant du peuple, elle le sera.
— Je vais attendre le retour de ce Pelven ; tu me donneras une escorte suffisante pour le conduire à Rennes, où je veux l'interroger devant mes collègues. — Après quoi, il sera jugé révolutionnairement.
— Je te dis, citoyen, que justice sera faite, tu m'entends ?
— Nullement, répondit le représentant avec l'air d'une vive surprise. Dois-je comprendre que tu refuses de livrer ce grand coupable à la vindicte de la nation ?
— Je tiens de la nation tout le pouvoir qu'il faut pour la servir et la venger ! je n'ai besoin d'en emprunter à personne.
Le général parlait avec un accent réfléchi et une décision tranquille qui réussirent à troubler le sangfroid du conventionnel.
— Jeune homme, s'écria-t-il avec violence, j'ai beaucoup souffert de toi, beaucoup plus que mon caractère it mon devoir ne pouvaient le faire attendre ;
voilà qui dépasse toute mesure et toute patience ! Oublies-tu qui je suis ? oublies-tu que si j'ouvre cette fenêtre, si je prononce deux paroles, je te fais arracher tes épaulettes par tes propres soldats ?
— Essaye, dit le général, qui, ayant pris une fois sa résolution, paraissait se complaire dans sa récente et dangereuse indépendance.
— C'est de la démence ! murmura le représentant, tout près de voir, en effet, un acte dénué de toute raison dans ce défi jeté à son terrible pouvoir.
— C'est simplement, reprit le général sur le même ton de calme extraordinaire, c'est simplement une épreuve que je tente. L'un de nous deux, citoyen, est de trop dans la confiance de la nation. Il s'agit de savoir lequel. L'occasion s'en présente, et je la saisis. Puisque cette guerre immense, effrayante, s'allume de nouveau, ce n'est pas moi qui essayerai de l'éteindre, si l'on ne m'ôte du pied d'abord cette chaîne de fer que vous y attachez, si je dois voir encore tous mes mouvements contrôlés par une outrageante inquisition, mes intentions suspectées par le fanatisme, mes plans contrariés par l'ignorance.
— Est-ce ainsi ? reprit le conventionnel. Eh bien donc, malheur à toi, ou sinon, — sinon, malheur h à la république !
— La république ! répondit le jeune homme, dv^it
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un éclair d'enthousiasme illumina le front superbe, elle est ma mère : je lui dois tout, je l'aime avec passion, je l'ai prouvé , et je le prouverais encore, s'il plaît à Dieu : mais cette république n'est pas la vôtre. L'image que j'en porte gravée dans le cœur n'est pas celle que vous avez intronisée face à face avec l'échafaud sur nos places terrifiées. le voudrais, au prix de ma vie, arracher de l'histoire la page de deuil, la page de sang que vous y avez cousue sous ce titre sacré. Les générations futures ne vous pardonneront pas d'avoir rendu néfaste, dans la mémoire du monde, ce grand nom de république, le dernier mot de leurs espérances. Elles vous accuseront d'avoir légué, par vos fureurs, un éternel prétexte aux lâches, une excuse éternelle aux tyrans. — Laisse-moi achever. Aussi bien, tu n'as rien à m'apprendre ; je sais de quels arguments vous avez coutume de soutenir vos effrayants vertiges. Je ne prétends pas discuter avec toi, interroge seulement mes soldats; demande-leur s'ils avaient besoin pour vaincre d'entendre derrière eux les bruits sinistres dont vous emplissiez la patrie. £t quant aux ennemis de l'intérieur, avant que vos cruautés en eussent centuplé le nombre, le contrecoup de nos victoires eût suffi à leur courber la tête. •
L'inhumanité n'est point la force, la haine n'est point la justice, la république n'est pas la terreur ! J'ai con-
fessé ma foi sous la hache de tes amis tout-puissants ; j'ai été l'hôte de leurs cachots. Si je n'en suis sorti que pour subir la férule du dernier d'entre eux, il est temps de m'en rouvrir les portes. — Pars maintenant, va me dénoncer: le comité jugera entre nous; mais, crois-moi, citoyen, pas d'épreuve imprudente de ton pouvoir; tu peux comprendre que ma patience est à bout comme la tienne, et personne, sous mes yeux, ne provoquera impunément mon armée à l'indiscipline. Adieu.
Pendant cette explosion impétueuse d'un orage longtemps amassé et péniblement contenu dans l'àme du jeune général en chef, le visage du conventionnel s'était soudainement couvert d'une teinte de pourpre presque aussitôt remplacée par une pâleur livide. Ses lèvres agitées parurent se refuser à l'expression de la colère qui soulevait sa potrine. Il ne put répondre que par une sourde exclamation à l'adieu menaçant de son rival, et quitta brusquement la chambre, en faisant de la main un geste d'implacable ressentiment.
Mais déjà le temps n'était plus où le signe d'une telle main pouvait imprimer la mort au front de toute gloire et de toute puissance, comme de toute beauté : et, dans la balance du comité de salut public, les talents et les services du vainqueur de Wissembourg devaient avoir plus de poids que le puritanisme farou-
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che et les vertus barbares du survivant de thermidor. Plus d'une fois, même avant cette période de l'époque révolutionnaire, la tente des généraux de la république avait été le théâtre de scènes analogues à celle que nous avons essayé de mettre sous les yeux du lecteur; mais c'était plus fréquemment dans l'intimité de leur état-major que les chefs militaires donnaient un libre cours aux sentiments d'amer découragement qu'engendrait au fond de leur cœur la présence ombrageuse des représentants en mission. L'unité et la dignité du commandement compromises, la science de la guerre ou l'inspiration du champ de bataille discutées et entravées par les froides objections d'hommes étrangers au métier des armes : tels étaient les textes avoués de ces plaintes et de ces discordes souvent fatales, souvent mortelles. Il y fallait joindre la jalousie du pouvoir partagé, l'orgueil toujours exclusif de l'uniforme, et les effets sans nombre des passions mesquines qui trouvent à se loger même dans les âmes héroïques. L'histoire a enregistré quelques-uns des faits d'ignorance et de présomption dont les généraux républicains s'armaient à bon droit contre leurs collègues civils ; mais, pour être just»», elle n'a pas dû oublier que, parmi ces avocats et ces législateurs à cheval, plus d'un releva fièrement notre drapeau sous les balles et ramena des vétérans à l'enne;ni.
Après la réaction thermidorienne, la plupart des représentants en mission aux frontières ou dans l'Ouest, ne se sentant plus soutenus au même degré par l'autorité centrale, avaient assoupli leur rôle aux circonstances, et laissé se détendre entre leurs mains les liens affaiblis de leur souveraineté. Quelques-uns seulement, soit par défaut de sagacité, soit par une résistance calculée au nouveau cours des choses, continuaient obstinément l'anachronisme de leurs allures proconsulaires. Parmi ces derniers figurait au premier rang l'homme que nous avons introduit dans cet épisode : il avait dû à sa réputation de courage et à sa moralité privée d'être respecté par les mesures d'épuration qui suivirent le triomphe du parti modéré ; mais l'aigreur de ses relations avec le jeune général en chef, que gênaient lestraditions impérieuses, les préjugés impitoyables, et parfois même les vertus du sectaire, s'était envenimée de jour en jour jusqu'à la haine. Nous venons de voir dans quelle occasion et par quel éclat décisif le jeune général avait cru pouvoir enfin payer à son redoutable adversaire toute so dette arriérée.
VÎII
Celte gloire était due aux. mânes d'un tel hoir/ D'emporter avec eux la liberté de Rome !
v {Cinna.)
Nous devons nous excuser d'avoir placé dans le coin d'un tableau frivole une des figures les plus brillantes, et la plus pure peut-être, dont nos annales révolutionnaires aient gardé l'empreinte. — Lazare Hochfc, Jors général en chef de l'armée des côtes de Brest, et qui devait bientôt réunir sous son commandement toutes les forces de la république en Bretagne et en Vendée, n'avait pas encore atteint vingt-sept ans. La fleur de la jeunesse s'épanouissait sur la maturité de son génie. Sa haute stature, la beauté singulière de ses traits, sa physionomie ouverte et martiale, la gravité modeste de son maintien, tout en lui était marqué du cachet de la force, de l'intelligence et de la droiture. : il imposait le respect et attirait la coo-
fiance. Aucune gloire et aucune fortune ne paraissaient, déplacées sur ce front que la nature avait fait pour commander et pour séduire. Comme l'ambassadeur romain, le jeune héros de la nouvelle république portait à la fois dans son regard toutes les menaces de la guerre et toutes les clémentes promesses de la paix. Seul, par les rares qualités d'un génie flexible et complet, il fut capable de reconquérir à la nationalité française ces provinces braves et malheureuses qu'en séparaient de sanglants abîmes ; seul peut-être, à ce débordement de passions anarchiques et d'ambitions gigantesques où périt notre première république, il eût opposé avec succès la personnalité puissante et désintéressée d'un Washington. On lui a fait du moins l'honneur d'une rivalité posthume avec celui qui mit trop de gloire à la place de trop de liberté.
Mais la Providence avait marqué d'étroites bornes à cette existence d'élite. L'illustre républicain écrivait à grands traits son nom dans l'histoire, comme si sa main eût été hâtée par un triste pressentiment. Sur ce fier visage et à travers ce sourire, on pouvait lire par instants ce caractère fatal de mélancolie qui prête encore, après des siècles, une grâce touchante au souvenir de <>ermanicus, et qui manquait à César.
C'est une des misères, sinon un des crimes du romancier, que de réduire aux proportions puériles de
son cadre les géants de l'histoire. Il peut, à la vérité, invoquer pour excuse l'espèce d'intérêt particulier avec lequel on voit toujours ces demi-dieux descendre de leui piédestal sur le terrain commun de l'humanité ; mais les gens chagrins n'en ont pas moins le droit de le comparer à un enfant qui prétendrait utiliser dans ses jeux les formidables machines de la guerre et de l'industrie. Quoi qu'il en soit, convaincu que les torts avoués sont à moitié pardonnes, nous reprenons avec une conscience plus légère le fil de notre récit.
Le général, délivré de la présence du conventionnel, demeura quelques minutes à la même place, la tête penchée et l'œil rêveur. Puis, faisant tout à coup le geste d'un homme qui s'abandonne résolument à toutes les conséquences d'une action irréparable et qui passe à un autre ordre d'idées, il se leva et s'approcha d'une fenêtre qui donnait sur la cour. Il ne parut pas y voir ce qu'il cherchait, et commença à travers la chambre une promenade impatiente qu'il interrompait souvent par de courtes stations près de la fenêtre on vis-à-vis d'une pendule placée sur une console. Par intervalles, les pensées dont son esprit était agité s'échappaient comme involontairement de sa bouche distraite. — Quelle déception! murmurait-il. Ce sont les hommes ! Rude leçon, et inattendue... Sa dupe...
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c'est le mot... Son jouet... si longtemps... si franchement ! Et quels malheurs il va causer !... Que de sang! Insulte à moi... Crime public... Tout... Misérable !...
Le bruit d'une main qui heurtait légèrement à la porte interrompit le général. Après qu'il eut dit qu'on pouvait entrer, la porte s'ouvrit, et la personne distinguée et délicate du commandant Hervé de Pelven se présenta aux yeux de Hoche.
Le général s'avança lentement vers celui qu'une heure auparavant il appelait son ami, et se mit à le considérer avec une singulière curiosité, comme s'il cherchait à démêler dans ses traits bien connus quelque signe secret, quelque trace hideuse jusqu'alors inaperçue. Terminant tout à coup son examen par un mouvement d'épaules expressif, il s'assit à demi sur l'angle de la table où son sabre était posé, et, sans cesser d'étudier du regard le visage de Pelven :
— Où est Francis? dit-il.
Cette question ne put faire sortir Hervé du muet étonnement où l'avait plongé l'accueil inexplicable du général en chef.
— Jb vous demande où est Francis, répéta celuici en élevant la voix : qu'en avez-vous fait ?
— Mon général, dit le jeune commandant, Francis est en bas dans la cour. Nous arrivons ensemble.
— Ah ? — Eh bien, dites-moi, monsieur de Pelven,
vous avez réussi selon vos souhaits, n'est-ce pas ?
— Oui, général, répondit sèchement Hervé dont l'orgueil s'alarmait peu à peu de ces procédés et de ce langage, si différents de la familiarité cordiale à laquelle il était habitué.
— C'est fort heureux pour vous comme pour moi, monsieur.
— J'ai le regret de ne pas vous comprendre, général,
— Ah!... Eh! dites-moi, la graine de chouans pousse-t-elle dans le pays ?
— Tout ce que j'ai vu, citoyen général, est menaçant et annonce une levée d'armes prochaine. Nous avons même cru entendre le canon hier et cette nuit.
— Vraiment ! Vous avez fait là, en effet, une dangereuse campagne, et qui ne restera pas sans récompense, s'il y a encore quelque justice dans le monde. Mais il faut d'abord, je suppose, vous féliciter de •votre merveilleux talent dans la spécialité que vous avez eu le bon goût de choisir, monsieur de Pelven : jamais masque d'infamie ne ressembla si bien, je l'avoue, à un visage d'honnête homme.
Une vive rougeur colora subitement les joues et le front du jeune commandant.
— Je n'en suis pas à m'apercevoir, dit-il, que je me
trouve ici sur un banc d'accusé : on me Tavaif prédit; mais je croyais pouvoir attendre du général Hoche que l'explication précéderait l'outrage.
Bien que l'hypocrisie qui se sent dévoilée trouve quelquefois dans l'inspiration du péril des attitudes et des accents d'une déplorable vérité, la contenance de Hervé, la fermeté de sa voix ébranlèrent la conviction du général ; mais, avant qu'il eût pu lui répondre, son attention fut attirée dans la cour par un bruit de chevaux, suivi d'un tumulte de voix. Peu d'instants après, le lieutenant Francis entrait dans la chambre d'un air effaré, tenant à la main un paquet de lettres.
— Pardon, mon général, dit-il, ce sont des dépêches qu'apportent deux dragons des divisions Humbert et Duhesme. Il paraît que le four chauffe par làbas.
Le général, qui avait touché amicalement l'épaule du petit lieutenant, ouvrit les dépêches avec vivacité et en commença une lecture rapide, qu'il interrompit fréquemment par des exclamations réitérées ; puis, jetant tout à coup avec violence les lettres sur le parquet, et s'adressant à Francis d'un ton qui indiquait une fureur difficilement maîtrisée : — Vous allez faire en une minute, mon enfant, lui dit-il, un grand pas dans l'expérience de la vie. Voici M. de Pelven, notre ami commun : regardez-le bien; et souvenez-vous le
reste de vos jours que, sous cette physionomie loyale entre toutes, se cachait Fâme d'un espion et d'un aître.
— On vous a menti, général, dit froidement Hervé, tandis qu'un cri de surprise et d'incrédulité sortait des lèvres du jeune lieutenant.
— Tant que la lumière ne m'a pas crevé les yeux, j'ai douté, reprit Hoche ; mais il y a véritablement une négligence impardonnable, monsieur de Pelven, quand il est connu que nous avons aussi nos espions, à laisser traîner derrière vous des pièces aussi capitales que celle-ci. — En même temps, il mettait sous les yeux des deux officiers un papier froissé et taché de boue, sur lequel était écrite cette ligne : « Sauf-conduit au comte Hervé de Pelven, maréchal de camp dans l'armée catholique et royale. — Signé : Charette. »
Hervé regarda le petit lieutenant et murmura le nom de Bellah.
— Ce sauf-conduit, ajouta le général, a été trouvé par un de nos agents secrets sur la lande de Kergant, où vous avez passé une nuit. Il ne manque pas d'autres preuves, mais celle-ci me suffit. Maintenant, je dois vous demander, monsieur, si vous avez quelque chose à dire pour défendre votre vie, car je vous avertis qu'elle est en danger. Désarmez-vous, s'il vous piaît.
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Hervé détacha les agrafes de son sabre et le remit à Francis, qui le prit d'une main tremblante.
— Général, dit alors le jeune commandant, devant Dieu et sur mon honneur, je ne suis pas coupable. Je succombe sous des apparences auxquelles je ne puis opposer que ma parole. Ce sauf-conduit est authentitique, mais je ne Tai jamais accepté. Je peux encore ajouter que ces hommes qu'on fait mes amis attentaient à ma vie il n'y a pas cinq jours.
— Vous ont-ils blessé? demanda Hoche avec empressement. Pouvez-vous me montrer la trace d'une blessure ?
— Aucune, malheureusement.
— Mais, général, s'écria Francis, j'y étais, je l'ai vu : ils ont assommé le commandant !
— Avec égards, à ce qu'il paraît, dit le général, qui avait repris son calme inquiétant. Assez, Francis. Vous n'êtes pas un enfant, vous, monsieur de Pelven, et vous savez assez quelle peut être la conclusion d'une pareille affaire. Désirez-vous que tout se termine ici entre nous deux, ou dois-jb assembler un conseil ?
— Je ne souhaite aucun autre juge que vous, général.
— Certes, vous n'en pouviez avoir un plus pré venu en votre faveur. Vous m'avez étrangement trompé, Pelven, cruellement, puis-je dire. Après tout, il peut y avoir
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une espèce de grandeur dans ce rôle, mais elle n'est pas de celles que j'aurais ambitionnées. Assurément, monsieur, continua-t-il avec une inflexion de voix plus douce et presque attendrie, j'étais loin de m'imaginer que nos relations d'estime, d'amitié, aboutiraient à un moment semblable : ce n'est pas sans une douleur profonde... Le général, distrait par le bruit des sanglots que le pauvre Francis n'avait plus la force d'étouffer, se tut subitement. Il ouvrit la porte, et appelant un des soldats qui veillaient dans l'antichambre : — Le citoyen Pelven, lui dit-il, est votre prisonnier ; vous m'en répondez. Lieutenant Francis, allez rn'atten-
dre là.
Le jeune lieutenant jeta sur son protecteur un regard suppliant ; un nouveau signe impérieux lui répondit, et l'enfant se réfugia dans la pièce voisine avec une hâte désespérée.
— Monsieur Pelven, reprit alors le général, on voulait vous conduire dans les prisons, et de là vous savez où. J'ai cru que, malgré tout, vous aimeriez mieux avoir la tin d'un soldat.
— Merci, général, dit Hervé.
— Vous avez un quart d'heure, monsieur. — Hoche se détourna brusquement en achevant cette phrase, et, fermant la porte derrière lui, il rejoignit Francis dans l'antichambre. Un vieux sous-officier se tenait
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près d'eux, la main respectueusement ouverte à la hauteur du bonnet de police ; le général l'appela : — Tu vas prendre avec toi quinze grenadiers, luidôt-il; conduis-les dans le champ qui est à gauche de la ferme, fais charger les armes et attends l'homme que je t'enverrai. — Puis, entraînant par le bras son jeune aide de camp tout éperdu, il le fit entrer à sa suite dans une chambre qui s'ouvrait sur l'autre face de l'escalier.
On a pu remarquer avec surprise qu'entre le juge et l'accusé il n'y avait eu aucune explication suffisante pour faire connaître à celui-ci la nature et l'étendue du crime qu'on lui imputait : mais, d'une part, le général ne croyait rien avoir à lui apprendre sur ce point; de l'autre, Pelven avait vu dans ce qui lui arrivait la conséquence logique des manœuvres qui avaient eu pour but de l'attacher à la cause royaliste en le rendant suspect à son parti. C'était plus qu'il n'en fallait, au temps où vivait Pelven, pour motiver une condamnation capitale. Ainsi se vérifiaient d'ailleurs et la prédiction que lui avait faite mademoiselle de Kergantsur la lande aux Pierres, et toutes les vagues appréhensions que les souvenirs de sa malheureuse expédition avaient lais* sées dans son esprit.
Cependant Hervé, demeuré seul sous la garde de la sentinelle,cherchait à se rendre maître des révoltes instinctives, du chaos d'idées et de sentiments que sou-
lève dans tout être humain la perspective prochaine et réfléchie de sa dissolution. Ses regards se portèrent malgré lui sur l'aiguille de la pendule : quelque chose comme le souffle de la vision biblique sembla glisser devant sa face et la couvrit d'un nuage blanchâtre. Passant à plusieurs reprises la main sur son front, le jeune homme fit quelques pas rapides dans le salon, après quoi il s'arrêta, et respira longuement avec une sorte de satisfaction, comme se sentant vainqueur dans la lutte suprême qu'il venait de soutenir. Il s'assit alors devant la table, et traça précipitamment quelques lignes destinées à sa sœur. Dix minutes s'écoulèrent, et il était encore plongé dans l'amertume de cette dernière effusion, quand un léger bruit lui fit retourner la tête du côté de la porte. Son regard rencontra celui de Hoche.
— Pardon, monsieur, si je vous trouble, dit le général tenant attentivement ses yeux fixés sur ceux du jeune homme; mais, dans l'étatoù sont les choses, il doit vous être indifférent de me dire, et moi, je désire connaître exactement le nom du Bourbon qui a débarqué sous un déguisement de femme, à la suite de vos parentes, et par vos bons soins.
A cette question détaillée, une telle expression d'inintelligence pétrifia l'œil ordinairement pénétrant de Hervé, un hébétement si sincère se peignit sur ses le-
vres entr'ouvertes,'quele général ne put réprimer un faible sourire
— J'en étais sûr, mon général ! j'aurais parié vingt fois ma tête ! ... A bas les j acobins et les dénonciateurs ! s'écria Francis en s'élançant follement dans la chambre.
— Allez-vous-en, vous, dît Hoche avec une impatience à laquelle son petit aid'j de camp ne jugea pas nécessaire d'obéir. — A ce qu'il me paraît, monsieur Pelven, continua le général, vous ne me croyiez pas si bien instruit !
— Il est innocent comme lt, bon Dieu, général ! reprit Francis avec une exaltation croissante.
— Véritablement, général, balbutia Hervé, je ne sais pas du tout... Je ne comprends rien à ce que vous me dites.
Un nouveau sourire plus franc et plus distinct éclaira les beaux traits du jeune général en chef.
— Vive la république S cria Francis, en sautant au cou de Hervé dans un accès d'affectueux enthousiasme.
— Vous voyez, commandant, dit Hoche, que M. Francis vous a rendu son estime. Vous voudrez bien m'excuser de ne pas me montrer aussi prompt. A mes yeux, vous êtes toujours coupable, au moins d'une excessive imprudence. La vérité est que nous avons, grâce à vous, un Bourbon sur les épaules. Je n'ai pas
besoin de vous énumérer les malheurs qu'une telle complication porte en soi ; mais comment puis-je concevoir que les incidents suspects de votre voyage n'aient pas éveillé plus sérieusement votre défiance?
Un seul point mis en lumière dans une trame dont nous avions été la dupe suffit souvent à nous en faire aussitôt saisir tous les fils. Ce fut ainsi que la mémoire de Hervé rassembla instantanément, de manière à en former un corps de délit complet, toutes les circonstances équivoques de sa campagne, la réserve extrême de l'Écossaise, les scènes du château delaGroac'h, le langage et l'insistance étrange de Bellah sur la lande aux Pierres, et enfin le caractère mystérieux de l'individu qui avait suivi mademoiselle de Kergant dans son excursion nocturne. Ce dernier souvenir pénétra plus profondément que tous les autres dans le cœur ulcéré du jeune homme.
— Mon général, dit-il, j'ai été joué et bafoué indignement. Ma sœur est une enfant qui a cru se prêter à une excellente plaisanterie Quant aux autres... Le commandant Pelven acheva sa pensée par un signe de tête lent et prolongé qui indiquait un an;er ressentiment.
Le général s'était approché d'une fenêtre : il demeura quelques instants les yeux fixes dans le vide et les sourcils contractés, comme en proie à une pénible irréso-
lution ; puis, se retournant soudain : — Je suppose, reprit-il, que je prenne sur moi de vous rendre votre liberté, quel usage en feriez-vous ? car je ne puis songer à vous employer, quant à présent du moins. — Voyons, que feriez- vous ?
— J'irais droit aux chouans, droit au quartier du prince, puisque prince il y a.
— Étes-vous fou?
— Je reprendrais mon nom et mon titre, continua le jeune homme avec chaleur; car j'ai besoin du privilège qu'ils me donnent pour dire au héros de cette comédie jouée à mes dépens : Monsieur ou monseigneur, peu m'importe, voici un gentilhomme comme vous qui vous demande compte du péril où vous avez mis, par un calcul déloyal, non sa vie, mais son honneur.
— Et ses amours ! ajouta le général en riant et en levant le bras par un mouvement charmant de jeunesse. Par ma foi ! Hervé, si c'est une folie, elle me plaît. Je ne suis pas né gentilhomme, bien loin de là, comme vous savez; mais j'ose dire que je le serais devenu dans le temps où il ne fallait pour cela que le goût des aventures et deux grains d'audace dans le cœur. Toutefois ce projet est absolument déraisonnable, et je ne puis rien dire à l'appui, si ce n'est que je fei ais de même à votre place. Quoi qu'il en soit, s'il
vous arrivait malheur, vous laissez ici des compagnons qui courront sus au malandrin pour vous délivrer ou vous venger. N'est-il pas vrai, Francis ?
— Je pars avec lui, moi, dit Francis, pour voir les dames de la cour.
— Vous voudrez bien m'attendre, monsieur. — Pelven, reprenez votie épée;mais je vous conseille de quitter l'uniforme. Il faut aussi vous munir de ce maiheureux sauf-conduit. Autrement il vous serait impossible de pénétrer ch^z ces messieurs, qui sont en force et sur le pied de guerre dans toute la contrée. — Et attendez, poursuivit le général, en écrivant deux lignes à la hâte sur un carré de papier, cachez cela dans la doublure de vos habits, afin d'être également en mesure vis-à-vis de la république.
— Mon général, votre bonté me rend confus.
— Je voudrais vous faire oublier ce mauvais quart d'heure, Pelven. Allez maintenant à la garde de Dieu. J'espère que vous me quittez sans rancune.
Hervé prit de ses deux mains la main que le général lui offrait, et la serra avec émotion. — Adieu, général, dit-il, je vais acheter le droit de vous revoir et de continuer à vous servir.
— Non pas moi, Pelven, jamais moi ; mais la France, mais la république, la république forte, patiente et généreuse.
ta
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— C'est comme je l'entends, dit Hervé. Il s'inclina avec une courtoisie affectueuse, et sortit accompagné de Francis.
Quelques instants plus tard, Pelven et le petit lieutenant galopaient dans la direction de Rennes ; mais, au bout de deux lieues, Hervé dut prendre un chemin de traverse, afin d'éviter la ville, qui pouvait être dangereuse pour lui. Ce fut là que les deux jeunes amis se séparèrent, deux heures environ avant le coucher du soleil, l'un pour retourner près du général en chef, l'autre pour courir les nouveaux hasards où le poussaient, contre tous les conseils delà prudence, les sentiments fougueux de l'homme outragé et de l'amant jaloux
Boîs ton sang, Beaumanoir : ta soif se passer (Ancienne Balhyle.)
Lelen demain, à la même heure avancée du jour, le commandant Pelven, en petite tenue militaire, parcourait ia route de PI élan à Ploërmel, et il essayait, en pressant le pas de son cheval, de gagner cette dernière ville avant que Forage qui menaçait dans le ciel eût éclaté. Une nuée sombre, s'étendant jusqu'à l'horizon, s'abaissait peu à peu vers la cime des grands arbres au feuillage immobile. Par intervalles, la poussière du chemin se mouchetait de larges gouttes d'eau. Aux alentours, dans la campagne, régnait ce silence inquiet, ce calme solennel où la nature tout entière semble se recueillir à l'approche du danger. Soudain un éclair déchira profondément les flancs du nuage; une double détonation éclatante fit trembler le soi; en même temps, un déluge de grêle et de pluie se préci-
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pitait du ciel entrouvert, obscurcissant le jour d'une brume épaisse. Le cheval du voyageur, ébloui par la foudre, aveuglé par la pluie, fit un bond de côté, s'arrêta court, puis repartit tout à coup au galop avec un emportement impétueux que son maître ne put réussir à dompter.
Pelven avait fini par s'abandonner sans résistance, et non sans une sorte de sensation agréable, à cette course furieuse à travers les éléments déchaînés, quand, à un détour de la route, il faillit être renversé par le choc d'une dizaine de cavaliers qui venaient à sa rencontre, et qui passèrent, comme un tourbillon, à ses côtés. Hervé n'eut que le temps de reconnaître des dragons de la république et de leur demander ce qui les pressait si fort; mais la rapidité avec laquelle il continuait d'être entraîné et les bruits formidables de la tempête ne lui permirent pas d'entendre la réponse. Il vit seulement un des soldats se retourner en lui faisant un geste de la main comme pour l'engager à ne pas poursuivre son chemin. A une demi-lieue de là, Pelven aperçut une nouvelle troupe de cavaliers qui accourait sur lui avec la même apparence de hâte et de désordre. Le jeune commandant, qui s'était enfin rendu maître de son cheval, se plaça au travers de la route et fit signe aux fuyards, — car ces gens n'avaient guère la mine de marcher à l'ennemi, — qu'ils eussent
à s'arrêter. Le torrent d'hommes et de chevaux n'essaya pas de lutter contre la faible digue qui lui était opposée; il se divisa humblement en deux courants qui, laissant Hervé maître absolu de sa position, se furent bientôt rejoints derrière lui : — Bandits ! cria le jeune homme indigné. En même temps, il lançait son cheval sur les traces de la colonne ; et, saisissant un dragon par le ceinturon, il lui dit avec une colère que la figure éplorée du captif changea aussitôt en une forte envie de rire : — Où vas-tu si vite, drôle ?
— A Plélan, mon officier, au premier cantonnement républicain.
— Est-ce que vous êtes poursuivis ?
— Je n'en sais rien, mon officier. On disait à Ploërmel que les chouans arrivaient. Je ne le crois pas; mais j'ai suivi les camarades.
— Et d'où diable venez-vous?
— Nous sommes de la division Humbert, qui doit être à Quimper maintenant mais nous avons été coupés de notre brigade dans la déroute...
— Comment ! la déroute, coquin !
— A\\ ! daine, mon officier, çà y est ! Je ne vou s conseille pas d'aller vous promener, pour votre agr<; ment, passé Ploërmel. Il y a là un bout de pays que c'est comme dans le tropique, — qui s'y frotte s'y pique.
— Et qui est-ce qui commande les chouans?
— Ah ! c'est un solide, et qui n'a pas peur de se démancher le poignet. Joli comme un amour avec ça!
— Mais qui est-il, animal ?
— Eh ! c'est le ci-devant prince, leur dieu, leur Idole, quoi! On dit que c'est un officier des nôtres qui l'a aidé à se débarquer. Mon compliment à celui-là !
— Et dis-moi, interrompit Hervé avec une certaine vivacité, où avons-nous été battus ?
— A Pluvigner, et puis plus haut, à Camors, mais sans faire honte au drapeau, mon officier ; il leur venait des recrues de partout. . . Camors, où c'est une enfilade de bois, le général nous avait démontés pour faire le coup de feu ; nous avons tenu douze heures d'arbre en arbre... même que leur prince était là... j'ai eu la chance de le dévisager tout à mon aise... — Eh ! général, a-t-il dit au citoyen Humbert de derrière son arbre, où il mangeait tranquillement un morceau sur le pouce, en attendant qu'on reprît la danse... Eh! général, dit-il... vu qu'on était convenu de cesser le feu pendant une demi-heure pour faire visite à la can« fine...
— - Et finalement, qu'est-ce qu'il lui dit ? demanda Hervé, secouant son manteau, qui ruisselait de pluie.
— Eh! général, dit-il, sans compliment, vous avez là les plus braves grenadiers , dragons et autres que
j'aie jamais vus en ligne. — J'en ai autant à vous offrir, monsieur que je ne connais pas, a répondu le citoyen Humbert ; vous avez vous-même des gars soignés, et vous n'en êtes pas le plus dédaigneux.
— C'était bien parler de part et d'autre, dit gri-vement Hervé ; mais où est l'armée des bleus dans ctx moment-ci ?
— Ah ! où elle est ? voilà ! reprit le dragon. Imaginez-vous, mon officier, que tout a disparu : infanterie, cavalerie, les canons qu'ils nous ont pris, les munitions, tout est rentré sous terre. Ni vu ni connu. On n'en a pas de nouvelles. Le pays a l'air tranquille comme Baptiste, d'autant qu'il n'y a plus personne ; mais ça sonne creux sous le pied, comme si on marchait sur un caveau. Est-ce que vous ne revenez pas avec nous, mon officier ?
— Non, dit Hervé. Va, mon ami, va te sécher.
Le dragon, portant une main à son casque, prit de l'autre la rareté que lui offrait Pelven sous la forme d'une pièce d'argent, et repartit au galop.
Une demi-heure après, le jeune commandant descendait de cheval devant le seuil d'une auberge qui présentait sur le bord du chemin,, à une portée de fusil de Ploërmel, sa façade modeste, embellie toutefois par le bouchon traditionnel de gui de pommier. Con- Jfiant sa monture à un petit gars en sabots qui le con-
tempïait avec un air de timidité défiante, Pelven entrai dans la cuisine de l'auberge, où trois paysans, assis dans l'intérieur d'une vaste cheminée, causaient à demi-voix avec l'apparence d'une vive animation. Ils se levèrent aussitôt comme par respect, et cessèrent de parler :puis, se rapprochant de la porte par une série d'évolutions savantes, tandis que Hervé adressait quelques questions indifférentes à l'hôtesse, ils disparurent l'un après l'autre en jetant sur l'uniforme du républicain un regard qui n'avait rien d'amical. L'hôtesse, femme d'une quarantaine d'années, fortement bâtie et haute en couleur, n'avait pas semblé au premier abord voir d'un œil beaucoup plus bienveillant l'honorable pratique que le ciel et l'orage lui envoyaient; mais, frappée de la bonne mine du jeune homme et de la politesse avec laquelle il s'exprimait, elle laissa peu à peu les lignes de son visage circonpect se détendre jusqu'au sourire, et répondit qu'assurément elle ferait son possible pour que le jeune gentilhomme, — elle voulait dire le digne citoyen, — ne regrettât point detre entré chez elle.
Pendant que cette femme Jui préparait à souper, Hervé prit place sur un des bancs qui meublaient le réduit de la cheminée, et, tout en faisant sécher ses bottes et son manteau à la chaleur d'une attisée d'ajonc, il s'informa de ce qui se disait dans le pays; à
'juoi la discrète matrone répondit qu'il ne s'y (lisait rien de bien neuf ni qui valût la peine d'être répété, que chacun savait d'ailleurs ce qu'il avait à dire ou à faire , que trop gratter cuit et trop parler nuit ; que, quant à elle, le bon Dieu aidant, on n'ignorait pas qu'elle avait toujours eu plus de propension à se coudre la bouche qu'à se dépendre la langue. — Se gardant bien de lui contester ce point, contestable pourtant, Hervé répliqua qu'il la priait de voir en lui un simple voyageur qui était loin de prétendre lui arracher ses secrets, qu'il désirait seulement savoir s'il était question de l'arrivée des bandes royalistes à Pioërmel. A en croire l'hôtesse, il n'y avait rien de semblable dans l'air, et les cavaliers républicains, qu'il avait sans doute rencontrés, s'étaient alarmés de leur ombre ; ce que le jeune commandant n'eut pas de peine à se persuader, ayant vu souvent les meilleurs soldats céder à ces paniques inexplicables.
Pendant qu'il soupait, Hervé essaya de renouer l'entretien avec sa prudente hôtesse ; il commença par la complimenter sur son mérite culinaire et sur la propreté du service, après quoi il se jugea en assez bonne posture auprès d'elle pour lui demander des détails plus explicites sur l'état du pays et les chances qu'il pouvait avoir d'y voyager avec sécurité. L'hôtesse lui riposta que Dieu merci, elle n'avait point coutume
d'empoisonner les gens qui mangeaient chez elle; et que si le jeune gentilhomme, — elle voulait dire le citoyen officier, — restait à coucher dans son auberge, il verrait que les draps étaient aussi propres que la nappe et la vaisselle, en quoi elle ne disait que la stricte vérité, comme Hervé eut l'ennui de s'en convaincre un peu plus tard. La bonne femme ajouta que pour ce qui était de l'état du pays au delà de Ploërmel, n'y ayant point mis les pieds depuis une dizaine d'années, elle n'en pouvait rien dire avec certitude, sinon qu'il avaft pu s'y passer bien des choses qu'elle ignorait : que, du reste, le jeune gentilhomme, — elle entendait dire le noble officier, — ne pourrait manquer de savoir pertinemment à quoi s'en tenir, s'il continuait son voyage, ce qu'elle ne lui conseillait pas, bien qu'elle n'eût aucune raison de l'en détourner.
Hervé dut se contenter de ces renseignements, dont nous n'avons donné au lecteur que la substance ; il se leva de table, et, voyant que la nuit était tout à fait tombée, il dit à l'hôtesse qu'il allait faire un tour à la ville et qu'il désirait trouver sa chambre prête à son retour. Une heure après, il rentra, portant sous son bras un assez gros paquet enveloppé de serge ; il paya sa dépense en annonçant qu'il comptait partir le lendemain de bonne heure, et se retira dans sa chambre, dont, l'hôtesse lui détailla minutieusement tous les
agréments, laissant à l'expérience le soin de l'édifier sur le reste
Le lendemain, comme le riant soleil d'une matk née de juin faisait étinceler à l'extrémité des feuilles les diamants liquides qu'avait semés l'orage de la veille, un voyageur solitaire suivait au petit trot de son cheval la route qui s'étend à l'ouest de Ploërmel. C'était un homme au printemps de la vie : un chapeau à larges bords voilait en partie des traits d'une distinction peu commune, qui formaient un contraste peutêtre trop frappant avec la rude étoffe de laine, la chemise de toile grossière et les lourdes guêtres dont se composait le reste de son costume. Sa main était armée, en guise de cravache, d'un bâton de houx à cordon de cuir. En somme, l'extérieur du cavalier, sauf quelques détails dont un observateur particu lièrement méfiant se fût seul préoccupé, était celui d'un maquignon campagnard en tournée.
A la sortie de Ploërmel, le maquignon avait fait la rencontre de quelques paysannes qui allaient porter du lait à la ville et qui s'étaient retournées après lui avoir rendu son bonjour, pour le considérer avec un air d'étonnement naïf; mais, depuis qu'il avait dépassé une lande plate, célèbre dans les souvenirs héroïques du pays, aucun être vivant ne s'était trouvé sur son chemin : le petit nombre d'habitations qu'il aperce-
va*t étaient closes et muettes, comme si la peste en eut muré les portes. Dans cette solitude étrange, au milieu d'une nature qui montrait partout l'empreinte de la main des hommes, le voyageur éprouvait quelque chose de l'impression triste et solennelle que Ton ressent en parcourant un cimetière. A ce sentiment se mêlait un peu d'alarme ; car de temps à autre le jeune homme se soulevait sur ses étriers pour plonger un regard dans les champs, au-dessus des bouquets d'ajoncs aux fleurs jaunes qui hérissaient le revers des fossés. Cependant, bien qu'une ou deux fois il eût cru voir des formes humaines se glisser entre des buissons éloignés, il avait toujours reconnu que son œil était dupe des illusions de l'habitude.
Sa surprise s'accrut et lui serra le cœur d'une étreinte plus glaciale lorsqu'en entrant dans une petite ville, assise sur les bords d'un j rivière, il la trouva déserte. Les maisons étaient debout et intactes; mais aucune trace de fumée au-dessus des toits, aucun visage aux fenêtres, aucun bruit dans l'intérieur des habitations. Le voyageur n'entendait que le retentissement sonore du fer de son cheval sur le mauvais pavé des rues. Il se demandait où étaient les malades, les vieillards, les enfants, et il songeait en frémissant à la terrible énergie des convictions ou des sentiments ^ui avaient commandé et obtenu un sacrifice si violent
BELLAH. !8i
et si unanime ; ses yeux interrogeaient avec une curiosité douloureuse, à travers les portes béantes, tous ces foyers désolés, ces magasins et ces ateliers silencieux, le berceau de l'enfant vide à côté du siège de l'aïeule et du rouet abandonné, tous les doux symboles de la paix du ménage détruite, toutes les traces du bonheur domestique anéanti. Il lui semblait qu'il était le jouet d'un rêve sinistre, ou qu'il traversait une de ces cités prises toutes vivantes par la mort, et dont, après des siècles, le linceul de cendres vient d'être soulevé.
Le cavalier s'empressa de quitter la ville veuve ; il franchit le pont, dont un des parapets portait une croix de pierre, dernier signe d'espérance qui console toutes les ruines. Il ne mit pied à terre que lorsqu'il eut perdu de vue les tours antiques d'un château dont le charme pittoresque l'eût sans doute arrêté en des temps meilleurs. Débarrassant son cheval de la bride, il le laissa paître en liberté le gazon humide et frais qui tapissait le bord du chemin, sous un bouquet de chênes touffus; puis, s'asseyant près d'une source vive qui courait sur la lisière du petit bois, le jeune maquignon tira de son portemanteau quelques provisions, et commença un repas d'écolier, qu'il interrompit souvent pour prêter l'oreille aux confuses rumeurs de la solitude. Une demi-heure après, il se remit en
U* BELLAH.
selle, et, jetant tour à tour ses regards sur deux chemins qui se croisaient en face du petit bois, il demeura quelques instants comme incertain de la direction qu'il devait prendre. Enfin, il poussa son cheval dans le chemin qui conduisait vers le sud.
Environ deux lieues plus loin, le voyageur aperçut sur sa droite les ruines d'un village incendié : remarquant un nuage épais de fumée qui s'élevait d'un champ voisin, il s'en approcha, malgré la résistance opiniâtre de son cheval ; et, écartant du bout de son bâton les branches d'une haie d'épines chargées de fleurs, il vit, sous un amas de paille à demi coi-sumée, un hideux entassement de cadavres d'hommes et de chevaux. Ce spectacle lui arracha une exclamation d'horreur et de dégoût et il s'éloigna avec hâte de ce lieu funeste.
Cependant les heures s'écoulaient; le soleil était déjà haut dans le ciel et la chaleur devenait accablante. En quittant les odieux vestiges qui attestaient le voisinage de l'homme, le voyageur avait d'abord marché avec plus de précaution, s'arrêtant même par intervalles pour écouter; mais, autour de lui, le silence n'était troublé que par les vagues bruissements des plantas et des insectes sur les landes desséchées, ou quelquefois par les tristes coassements qui s'élevaient
un marécage. S'habituant par degrés à la singularité"
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presque fantastique de cet isolement prolongé au milieu d'une contrée civilisée, il cessa de s'en préoccuper et tomba peu à peu dans une profonde rêverie. Comme il achevait de gravir une côte longue et rapide, un bruit pareil au craquement d'une branche le tira brusquement de sa distraction et attira ses yeux du côté d'un groupe de grands hêtres qui dominait la hauteur et qu'il venait de dépasser. Ne voyant rien de suspect sous ces arbres ni dans la masse de verdure que formaient leurs branches rapprochées, il reprit tranquillement sa marche ; mais , au bout d'une dizaine de pas, un mjuvement à peine réfléchi lui ayant fait de nouveau retourner la tête, il aperçut quelque chose de surprenant : c'était, dans un encadrement de feuillage, le visage d'un homme, un œil fermé et l'autre luisant d'un éclat farouche ; puis, audessous, le canon d'un fusil braqué entre deux bran* ches, avec une précision effrayante. — Eh ! le gars ! cria vivement le cavalier, est-ce qu'on fusille les Vendéens par ici?
— Ah ! ah ! c'est différent, dit l'homme du hêtre, relevant un peu son fusil et rouvrant à demi son œil ; et, s'il vous plaît, quelle heure est-il?
Cette question, toute simple qu'elle était, ne parut pas embarrasser médiocrement l'aventureux maquignon : il croyait comprendre, en effet, qu'on lui Je-
mandait un mot d'ordre qu'il n'avait point; et ce soupçon se changea en une affligeante certitude, quand il vit, après ce moment d'hésitation, l'œil du questionneur se refermer et le fusil reprendre sa position horizontale.
— Tu vas faire un malheur, mon gars, dit-il alors avec cette froide intrépidité que l'extrême péril donne aux âmes généreuses, et un malheur dont tu te repentiras dans cette vie et dans l'autre. Je viens de l'Anjou: comment veux-tu que j'aie votre passe ? Allons ! poursuivit-il d'un ton d'autorité, descends, et je te vais montrer une passe qui vaut bien la tienne. — En achevant ces mots, il tirait d'une poche de sa veste un morceau de papier qu'il agita d'un geste impérieux.
Le mystérieux habitant du hêtre se rendit à cette invitation avec un empressement tempéré par la prudence. Il se dégagea du fourré de verdure où il était tapi, et, montrant au voyageur le costume d'un paysan breton en tenue de guerre, il se laissa glisser en bas de l'arbre; puis, après avoir de nouveau armé son fusil, qu'il avait mis en bandoulière pour opérer s*. descente, il s'approcha du cavalier et prit à distance le papier que celui-ci lui présentait. Il lut avec attention, et non sans quelque difficulté apparente, les deux lignes qui y étaient tracées. L'expression de sauvage
défiance qui n'avait pas cessé d'assombrir ses traits fit place aussitôt à une sorte de joyeuse grimace ; il cligna de l'œil d'un air d'intelligence en rendant le papier au maquignon, ôta son chapeau, et dit en pliant les genoux plusieurs fois coup sur coup : — Et il va bien, M. Charette, mon maître?
— Le mieux du monde, mon enfant. Tu me prenais pour un espion des bleus, pas vrai ?
— En bonne foi de Dieu, oui.
— Et qu'est-ce que tu fais sur ton arbre, toi ?
Le paysan branla la tête ; un sourire d'astuce dilata sa bouche jusqu'aux oreilles, et il répondit à demivoix : — Hé ! je les guette venir.
— Mais les bleus sont bien loin, mon garçon : je les ai laissés à Vitré avant -hier.
— Ils en sont partis, mon maître, et ils arrivent grand tram. Ceux de là-bas, — le paysan étendit la main vers le nord, — ont appris ça hier, et ils ont déménagé dans la nuit. Et où va le gentilhomme, sans lui commander ? à Vannes?
— Non, à Pluvigner ; je compte y trouver les chefs à qui j'apporte un message du général.
— Quels chefs donc ?
— Mais... lui... , répondit le maquignon en posant affectueusement une main sur l'épaule du chouan.
— Fleur-de-Lis?
— Sans doute.
— Ah ben, joliment! Vous lui tournez le dos.
— Est-ce qu'il est à Kergant, Fleur-de-Lis> reprit le voyageur en retirant sa main avec vivacité.
— Eh oui, et M. George aussi, et tous nos messieurs, tantôt l'un, tantôt l'autre.
— Il faut alors que je retourne sur mes pas. On m'avait dit que vous aviez occupé Pluvigner.
— Oui, d'abord ; mais c'est changé, et ça vaut mieux comme ça est, répliqua le paysan en plissant son front d'un air entendu. On vous contera tout ça là-bas.
— Et vous en êtes contents, de Fleur-de-Lis, hé ! les gars ?
— Sainte Vierge ! dit le Breton, qui éleva son chapeau au-dessus de sa tête par un élan d'enthousiasme naïf, si nous en sommes contents ! C'est un ange du ciel ! Vous le verrez, mon maître : il ressemble au saint George qui est au-dessus du maître-autel de notre paroisse. Mon Dieu ! qu'il est donc brave ! Les balles des bleus n'y peuvent rien. Il les cueille avec sa main corne e des fleurs de haie. Il y a aussi son girind cheval noir qui mange de h poudre comme les autres de l'avoine. Quand les bleus le v« i« nt venir, banc sur noir c<mme ils disent, ils crient : Voilà le diable qui arrive ! parce que c'est comme ça qu'ils
appellent le bon Dieu. Et puis il faut les voir courir : il en est encore passé une cinquantaine par ici hier matin ; et même, ajouta le paysan avec un sourire d'une expression sinistre, il y en a sept ou huit qui se reposent dans le champ de Marie Brech, à une lieue d'ici. Le gentilhomme a peut-être senti le rôti en passant?
A cette question, le voyageur tressaillit ; un éclair jaillit de ses yeux, et ses doigts serrèrent convulsivement la poignée de son baron. Ces signes équivoques n'échappèrent pas au chouan, qui, reculant aussitôt de deux pas, attacha un regard de soupçon sur le visage emu du cavalier.
— Tu me donnes des regrets, mon garçon, reprit aussitôt celui-ci. J'aurais voulu être là pour dire deux mots de plus à ces vauriens. Tu ne peux croire combien j'aurais eu de plaisir à jouer du sabre pour la bonne cause.
— Ah ! mon maître, là où vous allez, vous le trouverez sous peu, le plaisir, répliqua le paysan en riant.
— C'est sur quoi je compte, mon enfant, et j'espère que. nous nous reverrons. Allons, bonsoir, car je ne peux marcher vite avec un cheval éreinté, et je ne veux pas arriver trop tard à Kergant.
— Ah ! dame, vous n'y serez guère avant la nuit, et encore il faudra prendre à travers le pays. Apres le
champ de Marie Brech, vous trouverez un petit chemin sur votre gauche, et puis vous n'aurez plus qu'à suivre tout droit.
— Merci, mon garçon. Je me souviendrai de ta figure, va.
— Et tenez, reprit le chouan en cassant; le bout d'une branche de hêtre ; mettez ce brin de verdurelà à votre chapeau, car il y a dehors plus de fusils qu'on n'en voit.
Le maquignon obéit à cette prudente recommandation, remercia encore une fois son dangereux ami, et commença à redescendre la côte au haut de laquelle il avait fait cette rencontre, qui heureusement n'avait pas tenu tout ce qu'elle promettait. A l'angle du champ qui servait de tombeau aux malheureux dragons, il trouva en effet un chemin étroit, profondément encaissé entre deux fossés, et tellement propre aux embuscades qu'il eût fort hésité à s'y engager, si la branche de hêtre ne lui eût paru une sauvegarde suffisante contre les surprises de cette nature. Le reste de son voyage ne fut marqué par aucun incident particulier; il traversa deux ou trois villages ruinés et abandonnés; il entendit souvent, dans les buissons qui bordaient le chemin, des mouvements et des murmures de voix qui ne laissaient pas de lui causer un peu d'inquiétude, malgré le signe protecteur qui om-
brageait son chapeau ; enfin, deux fois il eut l'occasion d'adresser un salut amical à des paysans qui paraissaient s'occuper de travaux agricoles avec un intérêt auquel l'état de la terre ne répondait point ; mais, à part les difficultés d'une route à peine tracée, aucun obstacle n'entrava sa marche. Toutefois, le crépuscule faisait déjà place aux ténèbres lorsque le cavalier entra dans la longue avenue d'arbres séculaires qui servait d'accès au manoir de Kergant.
Vers le milieu de l'avenue, il mit pied à terre et attacha son cheval au poteau d'une barrière qui s'ouvrait sur une prairie. Il franchit ensuite la barrière, traversa la prairie dans une direction diagonale; et, après avoir escaladé un fossé dont il paraissait parfaitement connaître le côté faible, il se trouva dans un vaste jardin qui s'étendait parallèlement à l'aile gauche du château. Plusieurs fenêtres éclairées projetaient une lueur assez vive sur les allées étroites que des bordures de buis dessinaient entre les plates-bandes. Le jeune homme s'arrêta et parut hésiter; bientôt cependant il reprit sa marche, en ayant soin de se tenir en dehors de la zone lumineuse, mais son allure était plus lente : elle avait pris [incertitude d'une promenade sans but. Ses regards semblaient percer l'obscurité et. découvrir presque à chaque pas des objets dont ils avaient peine ensuite à se détacher : c'était
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un arbre, un banc, le piédestal d'une statue, ou îe socle d'un vase gigantesque ; il s'en approchait, il les touchait, et n'en retirait sa main que pour la porter à ses yeux. Il semblait que chaque coin lui fût un souvenir, et chaque souvenir un ami.
Une pente rapide le mena, à travers un dédale de charmilles, dans une partie du jardin qu'on appelait le bois, et où la nature avait été à peu près abandonnée à elle-même. De place en place cependant, des clairières ménagées entre les masses noires des sapins laissaient pénétrer sur des pelouses la douteuse lumière d'une nuit étoilée. Cette retraite était animée par le murmure d'une eau courante, qui, tombant de cascade en cascade, s'allait perdre au pied du bois dans les grandes herbes d'un marais. Le jeune homme suivait depuis quelques instants un des sentiers qui serpentaient sous les voûtes de feuillage, et il venait de traverser un petit pont jeté sur le ruisseau, quand un bruit de voix arriva à son oreille, si distinct, si rapproché, que ceux qui parlaient ne devaient pas être à dix pas du promeneur. Il s'arrêta soudain; puis, se courbant vers le taillis, il put apercevoir, sur un banc de gazon circulaire auquel le sentier aboutissait après un brusque détour, la silhouette élégante d'une femme enveloppée d'une mante à capuchon. Près d'elle, appuyé contre un arbre, se tenait un homme de petite
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taille qui se penchait un peu en avant pour parler : — C'est de la déraison et de l'ingratitude, disait l'inconnu avec un accent d'une douceur caressante; vous savez combien ma vie est occupée, et de quelle façon; j ai de grands, de terribles devoirs : si je les négligeais, vous seriez la première à me le reprocher, ou vous êtes bien changée... Et comment voulez-vous que je ne sois pas par instants distrait, avec de pareilles choses dans la tête?...
— Oui, interrompit la jeune femme d'une voix étouffée par l'émotion ou par la prudence ; oui, mais il ne faut pas me tromper, n'est-ce pas ? Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir ce que je souffre quand cette pensée me vient, et tout ce qui me passe alors par l'esprit...
— Voyons, reprit l'inconnu, ce sont là des misères, vraiment. Cela est sans motif... Je ne vous reconnais pas; vous le cœur intrépide, l'âme vaillante, vous vous laissez abattre ainsi par des pressentiments puérils !
— Vous me reconnaîtriez, si vous me trompiez jamais, Fleur-ile-Lis!
— À la bonne heure. C'est pour cela que je vous aime, ma fière enfant, qut je vous aime tendrement.
Ces mots et le ton dont ils furent prononcés semblèrent avoir rendu un peu de confiance à la jeune
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femme ; elle abandonna sa main à celui qu'elle avait appelé Fleur-de-Lis, et commença de lui parler avec une vivacité passionnée, mais d'un ton si bas, qu'elle ne pouvait être entendue que de lui. A un mouvement qui se fit dans le taillis, elle se leva brusquement, et, saisissant le bras de son compagnon, elle murmura d'une voix que la terreur rendait sifflante : — Mon père ! — Au même instant, un nouveau son frappa leurs oreilles attentives, c'était comme le bruit sec que fait le ressort d'une arme à feu. La jeune femme ne put retenir un nouveau geste d'alarme : elle éleva ses mains jointes devant son visage et ne respira plus.
Après quelques secondes de cette anxiété : — Venez, chère enfant, dit Fleur-de-Lis; ce n'est rien. La nuit et les bois sont pleins de ces bruits inexplicables, — et, tout en parlant, il remontait avec la jeune femme les détours du sentier. — Dès qu'ils eurent passé le petit pont du ruisseau, l'étranger que le hasard avait fait assister à cette scène mystérieuse quitta le refuge qu'il avait cherché derrière le tronc colossal d'un sapin, et, remettant au repos la batterie d'un pistolet qu'il tenait à la main : — Ce n'est pas ma sœur! dit-il. C'est elle! — Il faut attendre.
Vite, une chaise et un couvert....
A la santé du commandeur!
(Moubrb, le Festin de Pierre.)
Dans la même soirée, la salle à manger du château de Kergant, vaste pièce lambrissée de chêne jusqu'au plafond, réunissait autour d'un souper somptueux une vingtaine de convives. Mademoiselle Andrée de Pelven occupait, avec plus de grâce que de majesté, la droite du marquis de Kergant, tandis que la chanoinesse tenait la gauche de son frère avec plus de majesté que de grâce. Mademoiselle Bellah de Kergant, sévère et souriante comme une jeune reine, était assise au centre de la table, en face du marquis, parcourant de l'œil avec une sollicitude discrète le cercle des convives, et résumant de temps à autre ses observations par des ordres jetés sotto voce à des laquais en livrée ponceau qui s'empressaient derrière elle.
Les laquais, aussi bien que leur livrée ponceau.
sembleront peut-être inattendus, sinon dérisoires, au milieu d'une guerre civile flagrante; mais la chanoi* nesse Éléonore était pour que Ton gardât jusqu'au bout sa qualité : elle avait beaucoup reproché à la malheureuse reine des écarts d'étiquette qui avaient été, suivant sa manière de voir, la cause principale de la révolution française ; elle admirait fort les sénateurs romains attendant l'ennemi sur leurs chaises d'ivoire ; et la livrée ponceau de ses laquais, obstinément conservée aux dépens de sa cassette particulière, lui paraissait devoir former une sorte de pendant honorable à ce beau trait des anciens. M. de Kergant, tout en reconnaissant ce qu'il pouvait y avoir de puéril dans cette fanfaronnade, y donnait les mains de bonne grâce à cause d'une certaine hauteur d'âme qui s'y montrait et à laquelle il était sensible. On remarquait dans le reste du service le même décorum et le même apprêt : la table, éclairée avec luxe, était couverte d'orfèvrerie et de porcelaine précieuse; elle était servie avec cette abondance excessive qui était alors, comme aujourd'hui, particulière à la province.
Si le marquis et sa sœur étaient parvenus à flatter leurs souvenirs et à tromper leurs regrets par cet appareil emprunté à de meilleures innées, leur succès s'arrêtait à la mise en scène matérielle du repas; les acteurs ne secondaient point l'illusion; plus d'un,
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parmi eux, portait la veste grossière du paysan : des mains durcies à la charrue maniaient l'argenterie blasonnée. Le marquis appelait des héros, et il avait raison, ces hôtes rustiques, que peu d'années auparavant il reconnaissait à peine pour des hommes. Ainsi cette révolution que le vieux gentilhomme combattait au dehors avec désespoir, elle avait un pied sur son foyer domestique; il la traitait noblement à sa table de famille; elle y faisait régner le premier de ses bienfaits, la seule égalité sociale qui ne soit pas une chimère d'illuminé ou un rêve ignoble de l'envie, celle qui fait asseoir au même banquet d'honneur toutes les vertus, tous les talents et tous les courages. — La coiffe plébéienne d'Alix, la fille du garde-chasse, brillait à une des extrémités de la table et ajoutait un détail gracieux à tous ces contrastes. M. de Kergant, esprit généreux quand la passion n'en altérait point le naturel, avait voulu récompenser par cette faveur le dévouement que la jeune fille avait montré à ses compagnes d'exil. La pointilleuse chanoinesse ne pouvait se dissimuler tout ce qu'une semblable bigarrure de mœurs et de costumes avait de fatal pour les pures traditions classiques; elle sentait au fond du cœur le coup qu'une telle discordance portait à ses laquais ponceau, mais elle se consolait en prêtant à cette mortification >sne couleur religieuse : elle comparait ces
réunions mélangées aux repas libres des premiers chrétiens.
Le hasard nous procura, il y a peu d'années, l'avantage de connaître un des rares survivants de la grande chouannerie : par goût de jeunesse, à ce qu'il nous semblait, plutôt que par une bien forte conviction, il Avait pris une part active aux intrigues comme aux guerres de la Bretagne royaliste ; il y avait même trouvé tant de plaisir qu'il était, je crois, tout prêt à recommencer quand il mourut, fort heureusement, le printemps dernier. Ce bon vieillard, qui avait tué beaucoup d'hommes autrefois, nous étonnait souvent en nous contant avec quel appétit il prenait ses repas et avec quelle tranquillité il suivait la routine de sa vie, au milieu des mortelles et incessantes appréhensions de la guerre civile. — Quand le péril, disait-il, nous assiège du matin au soir et du soir au matin, il a le sort d'une maîtresse maladroite, il perd sur nous son empire. Il ajoutait qu'à son avis Damoclès devait être un étrange poltron, pour ne point s'être habitué à une chose aussi simple que d avoir une épée suspendue sur la tête. Il comprenait que cela fût gênant le premier jour ; mais il déclarait que, dès le second, il n'en aurait pas, quant à lui, perdu un coup de dent, et que l'épée en eût été pour ses frais. Il allait plus loin ; il se sentait capable, sous la menace de quelque péril
que ce pût être, pourvu qu'il fût un peu prolongé, de soutenir avec une entière liberté d'esprit la thèse la plus légère, sinon la plus galante. A l'appui de cette déclaration, il nous citait de véritables tours de force que nous avons le regret de ne pouvoir faire figurer dans cette histoire ; mais l'obligeance, parfois un peu avantageuse peut-être, du vieux partisan, nous permet au moins de faire connaître au lecteur quelle espèce de conversation pouvait remplir les courts intermèdes d'un drame sanglant, quel sujet d'entretien pouvait défrayer un souper de chouans, entre deux de ces combats où l'on ne faisait point de prisonniers, et à huit jours de Quiberon.
— Ah çà ! mais, véritablement, c'est un souper de noces, cela, mon cher hôte, et de noces royales, disait en riant un jeune homme qui occupait la place d'honneur à côté de mademoiselle de Kergant, et dont toutes les paroles étaient accueillies avec un respect extraordinaire : je vous soupçonne d'avoir ouvert un refuge dans votre château à tous les cuisiniers illustres que la révolution a cassés aux gages, et ce souper m'a tout l'air d'être le produit de la reconnaissance de ces messieurs. En tout cas, un tel souper vaut seul un long poëme, voilà ma façon de penser, d'autant plus qu'en fait de poëmes, les plus courts m'ont toujours paru les meilleurs... Ah! mon Dieu! mademoiselle
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1e Kornranf a froncé le sourcil... J'ai eu le malheur de professai r-jplque hérésie!
— \ous vous êtes simplement enferré jusqu'à la garde vis-à-vis de mademoiselle Bellah, monsieur le Duc, dit un jeune abbé à l'oeil fin et à la mine déliée, qui était placé près de la chanoinesse.
— Ma fille, monsieur le duc, ajouta M. de Kcrgant, a le travers d'aimer la poésie avec passion.
— Eh bien ! reprit celui qu'on appelait M. le duc, je n'ai pas dit de mal de la poésie, moi ; j'ai parlé des poëmes.
— Mais, Monsieur, demanda Bellah en souriant, qu'entendez-vous donc par poème ?
— Par poëme, Mademoiselle, j'entends... mais dame ! j'entends la Henriade, que je n'ai jamais lue, mais qui est bien ennuyeuse.
— Outre que l'auteur était un polisson, fit observer la chanoinesse. Je n'ai jamais lu non plus sa Henriade, mais on dit que Jeanne Darc y est indignement traitée.
— Vous me l'apprenez, Madame, reprit le jeune duc, et j'ajoute ce grief à ceux que j'avais déjà contre cette épopée. Quant à la poésie, j'ai le bonheur de partager le goût passionné qu'elle inspire à mademoiselle de Kergant ; mais je suis loin d'honorer indifféremment sous ce titre toutes les lignes d'écriture d'i-
négnlp longueur. On n'est pas poète, à mon avis, puic^ qi'on évite d'appeler les choses par If ur nom et parce qu'on mesure des syllabes avec plus ou moins d'habileté, suivant un rhythme convenu. La naïveté, le naturel, la bonne foi, qui sont les caractères de la poésie telle que je l'entends, n'appartiennent qu'aux premiers âges des peuples comme aux premières années de l'homme. Les imaginations, les sentiments, les rêves d'un enfant sont de la poésie ; un jeune homme qui aime est encore un poète ; mais, sous peine d'affectation et de ridicule, il faut renoncer, après la première moitié de la vie, à des formes de sensibilité et de langage qui cessent d être sincères et touchantes. Vous avez, Mademoiselle, des trésors de vraie poésie dans vos vieilles ballades bretonnes... Ah ! je suis ravi de voir votre front s'éclaircir... C'est mon pardon, n'est-ce pas? Eh bien, Messieurs, j'offense peut-être ici quelque barde inconnu, mais c'est mon sentiment : une civilisation qui commence est poétique, car l'enfant pleure, rit et chante avant de parler... Un peuple mûr, à plus forte raison un vieux peuple, n'est poète que par artifice... C'est un barbon avec une guitare... un art poétique chez une nation signifie que l'ère de la poésie est close... Aussi depuis Boileau, et je dirais volontiers inclusivement, je ne vois pas un poète en France... Vo»*ft souriez, Chevalier? Si vous en con-
naissez un, quand ce serait vous-même, je suis prêt à lui rendre hommage, sur des pièces probantes, s'entend.
Celui à qui le jeune duc adressait ces paroles était un homme d'une cinquantaine d'années, long de taille, sec et jaune de visage et poudré avec soin. Il était assis près de mademoiselle Andrée, à laquelle il paraissait conter, de Fair le plus sérieux du monde, des choses fort plaisantes, si l'on en jugeait par les éclats de rire de la jeune demoiselle.
— Votre théorie, monsieur le duc, dit-il avec gravité, me blesse, je vous l'avoue, dans mes plus chères affections. Elle refuse le titre de poëte à un homme qui fut mon ami et dont Apollon taillait la plume luimême, à ce que je crois. Il sut d'ailleurs faire entrer dans la poésie un élément qui n'y figure point d'ordinaire, bien à tort selon moi, je veux dire l'utilité.
— Et le nom de ce beau génie ? demanda le duc
— Son nom, monsieur le duc, est écrit au Parnasse, je n'en doute point, comme il l'est dans mon cœur ; mais je confesse à regret que ses contemporains n'ont pas eu la curiosité de percer l'anonyme dont il aimait à voiler sa muse.
— Voyons ses vers, en ce cas.
Le chevalier médita un instant et passa la main sur son front ; puis il reprit : — Je m'en rappelle fort heu-
miseraient quelques-uns. Ce grand homme, Messieurs, n'était pas seulement mon ami, il était encore celui de l'humanité. Il se plaisait, tout en la charmant, à lui donner de salutaires avis. C'est ainsi qu'il a dit :
Aux gens que pas à pas conduit vers le tombeau
La phthisie ou la fièvre lente, Je conseille le lait de chèvre ou de chameau, Ou celui de jument, comme chose excellente.
Les convives n'entendirent point cette belle pièce sans donner des signes d'une vive gaieté ; Andrée surtout applaudit en battant des mains avec la folle joie d'un enfant. — Encore, chevalier ! encore, je vous en prie ! s'écria-t-elle.
— Volontiers, Mademoiselle, reprit l'imperturbable chevalier ; c'est encore mon ami qui a dit spirituellement de l'oie, considérée comme aliment :
L'oie est un animai stupide, Qui doit être sans cesse en un séjour humide; il la faut abreuver ; l'axiome est certain : Vive, elle veut de l'eau; morte, elle veut du vin.
C'est toujours mon ami, Messieurs, qui a révélé au monde un certain nombre de vérités neuves dans le goût de celle-ci :
Laver ses mains est une propreté Qui contribue à la santé.
Quand l'admiration expansive que ne pouvaient manquer d'exciter de pareils chefs-d'œuvre se fut un peu calmée : — Ma foi ! Messieurs, dit M. de ffcrgant, ce sont là assurément de fortes platitudes ; mais je crois que je les préfère encore à ces madrigaux, à ces impromptus et à toutes les fadeurs pastorales dont nous inondaient, il y a vingt ans, une foule de petits vagabonds...
— Tout beau ! mon frère, interrompit la chanoinesse ; les poéticules dont vous parlez étaient, j'en conviens, des impertinents à fouetter en place publique ; mais ils avaient bien de l'esprit ! Vous n'avez pas toujours eu vous-même pour le genre de leurs productions le dédain que vous professez aujourd'hui. Je suis fâchée de rappeler publiquement des vers que fit, en l'an de grâce 1775, un certain marquis dont je me borne à taire le nom. Les voici, ajouta la chanoinesse en donnant à ses lèvres un tour précieux et enfantin : A une dame qui avait un chien sur ses genoux...
— Ma sœur !... dit vivement le marquis.
— Mon frère, je ne nomme personne, reprit la chanoinesse.