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— Comment ! as-tu peur à ce point-là ? Mais voyons, ma mignonne, je suis avec toi... Tes braves aïeux ne songent guère à nous effrayer... D'ailleurs, nous avons de la lumière, et tu sais que les esprits
— Eh ! je me moque bien des esprits ! repartit Andrée en faisant claquer ses doigts ; je me moque bien de mes aïeux ! Je voudrais n'en avoir jamais eu.
A cette vive réponse, mademoiselle de Kergant leva vers le ciel sa prunelle suppliante, par le mouvement ravissant qui lui était familier : puis elle reprit : — Mais alors, qu'est-ce qui vous empêche de dormir et de me laisser dormir moi-même, mademoiselle ?
— Je n'en sais rien, dit Andrée.
Mademoiselle de Kergant soupira, fit un geste à peine
indiqué de compassion délicate, et répliqua enfin doucement : — Ma chère, moi non plus.
— Votre tante est un vieux dragon ! cria Andrée avec force.
— Ma sœur !
— Et vous en êtes un autre, Bellah.
— Allons, dit tranquillement mademoiselle de Kergant en adressant pour la seconde fois au ciel un regard digne de lui.
Andrée perdit toute patience.
— L'idée ne vous est pas venue, s'écria-t-elle, d'engager mon frèi e à souper avec sa sœur ! Non, vous
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l'avez laissé à la porte comme un chien. Mon pauvre frère ! comme nous le trompons ! Et voilà comme vous le traitez, encore ! . . . Ta tante, c'est bien, je l'avais prévr.... ; mais toi, toi qui sais combien Hervé te....
La capricieuse enfant parut hésiter à finir une phrase dont le regard doux et fier de sa sœur aînée semblait en même temps conjurer et dédaigner l'explosion.
— Je sais, moi, dit Bellah, que le commandant Hervé est le frère de ma plus tendre amie, et c'est parce que je le sais, Andrée, que j'ai pu faire violence à mes sentiments au point de traiter comme un étranger, moi noble et chrétienne, celui que je connais pour un apostat et pour un gentilhomme qui a forfait à son nom.
— C'est ainsi ! s'écria Andrée. Eh bien, aussi vrai que vous venez en deux mots d'effacer dix ans d'affection, l'apostat et le félon va savoir à l'instant quel service vous attendez de lui. Il saura au moins qu'il n'est pas le seul traître ici. Laissez-moi passer!
— Andrée, dit mademoiselle de Kergant, vous ne ferez pas cela î
— Je vais le faire, reprit Andrée, dont les lèvres serrées annonçaient une ferme détermination. Vous m'avez fait rougir de mon frère ; je veux que vous rougissiez devant lui.
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Bellah saisît avec une terreur suppliante la robe d'Andrée, et, tombant presque à genoux devant elle : — Par le nom de ta famille, dit-elle, par le salut de ton âme, reste, chère Andrée !
— Non, non ! vous avez été sans pitié : je le serai, répondit la jeune fille en frappant la terre du pied avec une sorte d'égarement. Lai6sez-moi.
En même temps elle s'élança vers la porte. Bellah se releva et se tint immobile ; ses traits avaient revêtu la pâleur d'un marbre tumulaire, mais son âme de feu se trahissait par l'éclair de ses regards et par la mobilité de ses narines enflées de courroux ; elle leva d'un geste royal l'index de sa main droite, et, parlant avec une solennité exaltée : — Andrée de Pelven, dit-elle, voilà l'hospitalité que vous donnez sous le toit de vos pères ! Ce lieu sera bien véritablement maudit désormais, grâce à vous; mais, puisque cela est sérieux, puisqu'il faut que ce malheur arrive, retirezvous à votre tour. J'épargnerai à vos lèvres la honte d'une délation, et vous verrez si je rougirai en appelant le martyre sur ma tête.
La jeune enthousiaste, les lèvres encore frémissantes, se dirigea avec dignité vers la porte contre laquelle Andrée était adossée, l'œil fixe et tout le corps tremblant. Au moment où Bellah la touchait pour l'écarter de sa route, la pauvre enfant cessa de trem-
bler ; son gracieux visage se couvrit a'une pâleur mortelle, ses yeux se fermèrent, et elle glissa lentement jusqu'à terre. Bellah se laissa tomber à deux genoux, reçut dans ses bras la tête de son amie, et, couvrant de baisers le front et les cheveux de la frêle créature : — Sainte Vierge Marie, dit-elle, qu'ai-je fait? Andrée, ma sœur! Mon Dieu! pardonnez-lui... Secourez-la! Pauvre cœur! pauvre cœur! C'est moi, Andrée... Il n'est rien arrivé, va! Pauvre innocente, elle ne sait où elle est... Comment ai-je pu me fâcher contre elle? Voyons, parle-moi... Je ferai ce que tu voudras, mais parle-moi, ma petite sœur !
Andrée revenait doucementà lavie sous cettepluie de caresses ; elle ouvrit les yeux, sourit comme un enfant qui s'éveille, et, appuyant un doigt contre sa joue : — Avoue, dit-elle, que tu l'aimes un peu !
— Bon ! elle rêve encore, dit Bellah. Voyons, te sens-tu mieux?
— Je me sens mieux, si tu l'aimes ; je me sens plus mal, si tu ne l'aimes pas, reprit Andrée.
— Mon Dieu ! mon Dieu '
— Ton Dieu sera son Dieu, ta loi sera sa loi quand tu voudras.— Puis, se relevant vivement, et sautant au cou de Bellah : — Écoute, continua Andrée, je ne te demande pas de lui crier par la fenêtre : Commandant, je vous adore ! Mais tu lui dois bien un dédom-
BELLAH. tt
inagement après toutes ses disgrâces Il faut lui
donner quelque chose. Voyons, quoi?
— Rien, en vérité.
— Ah ! j'y suis, reprit la petite fille enlevant avec prestesse la plume blanche du chapeau de Bellah ; quel triomphe, ma belle, que de faire porter à un officier républicain les couleurs du roi !
Cet adroit compromis ne fut pas du goût de mademoiselle de Kergant : elle s'élança pour ressaisir la plume dont sa sœur adoptive se préparait à user si traîtreusement; mais Andrée, plus leste en généradans ses mouvements que son amie, avait déjà entrouvert la fenêtre, et Bellah n'arriva que pour donner, par sa présence visible, une signification plus précieuse au léger gage qui tombait en voltigeant sur la tête du commandant Hervé. Andrée éclata de rire, et mademoiselle de Kergant se retira précipitamment de la fenêtre en haussant les épaules d'un air de dépit et de dignité.
Cependant on eût pu croire que le charmant projectile, qui gisait aux pieds du commandant Hervé, était doué au fond de quelque propriété féerique ; car o jeune homme, depuis qu'il en avait éprouvé l'imperceptible contact, paraissait avoir pris racine à la place où cet événement avait interrompu sa marche. Il sentait qu'on devait l'observer delà fenêtre, et il demeu-
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rait dans une véritable angoisse, les yeux fixés sur le plumet mystérieux, n'osant le relever et n'osant pas davantage le négliger. S'il le relevait amoureusement, quel ridicule n'avait-il pas à redouter, en supposantque le hasard ou une espièglerie d'Andrée eût dirigé cette plume dans son voU Si, au contraire, il s'en éloignait avec insouciance, ne risquait-il pas d'offenser gravement celle dont il espérait, au fond de l'âme, que lui venait ce discret message ? Entre ces deux appréhensions funestes, Hervé se décida pour un parti moyen. Il ramassa le petit panache du bout des doigts, non avec la mine d'un amant empressé, mais de Tair d'un homme qui trouve quelque chose et dont la curiosité est éveillée. Il reprit ensuite sa promenade en examinant sa trouvaille avec une sorte de naïveté nonchalante, comme s'il eût dit : — Tiens, c'est une plume d'autruche. D'où diable est tombée cette plume, et qui se serait attendu à trouver une plume d'autruche dans cette partie du monde ? — Mais, dès que le jeune homme se vit protégé contre tout regard curieux par l'angle du manoir, il changea de contenance, approcha vivement la plume de ses lèvres ; puis, souriant à sa propre faiblesse, il détacha les agrafes de son uniforme, plia le panache en quatre et le fit immédiatement passer, en forme et en esprit, à l'état de relique. Après avoir caché son trésor du même visage qu'on
cache une mauvaise action, le commandant Hervé, voyant que le repos et le silence paraissaient régner dans la retraite des jeunes filles comme dans toutes les autres parties des ruines, put se diriger vers le vestibule du manoir où Francis avait cherché un abri con» tre la fraîcheur delà nuit. Le jeune commandant franchissait déjà les degrés du perron qui formait le seuil du vestibule, quand un dernier mouvement de prudence lui fit retourner les yeux vers le pan de mur isolé au pied duquel sa chasse aux 1 avandières s'était terminée d'une façon si énigmatiqne. Hervé avait choisi lui-même le soldat qui venait de remplacer la première sentinelle à ce poste important : c'était un jeune grenadier nommé Robert, dont le courage et l'intelligence lui étaient particulièrement connus. Il ne l'aperçut point; mais, à la place où ses yeux le cherchaient, il vit sortir des décombres un linge blanc qu'on semblait agiter afin d'attirer son attention.
Hervé se hâta de redescendre le perron et se dirigea rapidement, quoique avec précaution, vers la poterne. Lorsqu'il n'en fut plus éloigné que d'une dizaine de pas, il put distinguer la sentinelle, qui, l'ayant reconnu lui-même, ôtaitle mouchoir qu'elle avait placé au bout de sa baïonnette et se contentait de lui faire des signes avec la main, comme pour l'engager à redoubler d'activité et de mystère. Deux secondes
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plus tard, Hervé était près du mur, face à face avec Je soldat.
— Eh bien ! Robert, dit-il à voix basse après s'être convaincu que tout était solitaire autour d'eux, qu'y at-ii donc ?
— Il y a, commandant, répondit le soldat articulant ses paroles du bout des lèvres avec un effroi mêlé de gaieté, il y a qu'il dépend de nous de prendre la pie sur le nid, et le roi sur son trône, et les courtisans, et toute la vieille ci-devant boutique. On voulait vous en faire avaler gros comme une cathédrale et long comme d'ici en Chine. Vous êtes trahi.
— Trahi ? Comment ! par qui ? Vite, parle ! s'écria Hervé.
— Plus bas, commandant, plus bas ! Voici l'histoire : je me promenais paisiblement l'œil braqué, suivant l'ordre, sur le bois de sapins ; mais ouiche ! ce n'est pas là qu'est le nœud. Tout à coup, qu'est-ce que j'entends derrière moi ou au-dessous de moi ? je ne savais pas trop... un grand bruit de voix, comme qui dirait des clabauderies d'avocats. Moi qui aime naturellement à m'instruire, je me tourne, je me retourne, et finalement voilà que je mets le nez sur l'enclouure, et que...
Le soldat s'interrompit, et demeura la bouche béante en faisant un geste de suprême terreur ; puis Hervé vit
le malheureux jeune homme bondir en arrière et s'affaisser lourdement sur le sol. En même temps, il avait entendu dans son oreille l'explosion d'une arme à feu, et, frappé à la tête d'une rude commotion, il tombait lui-même privé de tout sentiment, à quelques pas du grenadier.
Alors un homme d'une taille athlétique, celui qui venait de commettre cette double violence avec un si cruel succès, quitta le pied du mur, d'où il paraissait être sorti, et jeta un coup d'œil curieux sur le château. Pendant ce temps, un individu d'une apparence plus frêle se penchait sur le corps inanimé du commandant républicain, et lui palpait la tête avec intérêt. — Il n'y a point de mal, je crois, dit-il d'une voix dont le timbre était d'une remarquable douceur.
— Le coup de feu les a éveillés, dit l'autre. Ils vont tous accourir ici. Cela nous fait beau jeu de l'autre côté. — En achevant ces mots, il s'engagea, à la suite de son compagnon, dans une large ouverture pratiquée au bas de la muraille, et qui se referma aussitôt, de manière à ne laisser aucune trace de leur passage.
Comment tous nommez-vous? — J'ai nom Éliacin. (JUcini.)
Au bruit de la détonation, tous les soldats, guidés par Francis, s'étaient précipités en désordre vers le lieu d'où paraissait être parti le signal d'alarme. Le jeune lieutenant poussa un douloureux gémissement en voyant étendu sur les débris le corps immobile de son ami ; mais son désespoir se calma quand, à la clarté d'une torche, il eut pu s'assurer que Hervé n'avait sur toute sa personne aucune apparence de blessure.
— La main qui a frappé ce coup-là, dit gravement Bruidoux en ramassant le chapeau du commandant, qui portait les marques d'une terrible pression; le poing, dis-je, qui a confectionné cette omelette n'est certainement pas attaché au bras d'une demoiselle.
— 11 faut encore dire merci au misérable, quel qu'il
soit, répondit Francis, du moins il n'a pas voulu verser le sang.
— M'est avis, au contraire, mon lieutenant, qu'il en a versé une pleine cruche. Je ne savais pas ce qui slapotait comme cela sous mes pieds, mais...
— Malheur à moi ! s'écria Francis, en retombant à genoux près du corps de Hervé ; il faut que j'aie mal regardé ; ceci annonce une horrible blessure !
— Horrible en effet, dit Bruidoux sur un ton sérieux et chagrin qui ne lui était pas habituel ; mais vous ne la cherchez pas où elle est, lieutenant. Voici le blessé, ou plutôt le défunt, car le garçon me paraît avoir passé l'arme à gauche... Oui, sa dernière garde est montée.
Tout en parlant, le sergent, avec l'aide des soldats, essayait de relever le corps de Robert, qu'un amas de décombres les avait empêchés de découvrir plus tôt.
— Mort ? Êtes-vous sûr qu'il soit mort, vieux Bruidoux ? N'y a-t-il vraiment rien à faire ?
— Rien, si ce n'est une ci-devant prière, citoyen lieutenant. La balle a choisi la meilleure place, comme une aristocrate qu'elle était ; elle est allée se loger dans le cœur. C'est une pitié, continua Bruidoux, sV dressant aux soldats qui l'entouraient, c'est une pitié que de voir une noisette de plomb, lancée par un lâche
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coquin, entrer si facilement dans la poitrine d'un brave homme. Je donnerais mon œil gauche pour tenir deux minutes en tête à tête la guenon de lavandière qui a mis son doigt de carogne sur la détente ;... inutile de vous dire, citoyens, qu'il n'est pas question de laisser notre camarade étendu là comme une vieille guêtre. Il aura son lit de six pieds, tout comme s'il était né duc et pair sous l'ancien régime. Hem ! hem ! j'aimais ce garçon, mes enfants ; c'était un brave. Il n'avait pas plus que moi-même l'étoffe d'un général en chef; mais, autour de la marmite comme en face d'une ligne ennemie, il y avait du plaisir à lui serrer le coude : c'était un compagnon d'une tenue irréprochable... Hem! hem ! citoyens, une larme peut tomber sur une moustache grise sans la déshonorer, quand il s'agit de dire adieu à un ami Pauvre diable de Robert! citoyens le voilà flambé !
Ainsi conclut, en passant sa manche sur ses yeux, le peu académique Bruidoux. La solennité de l'heure et du lieu, la présence du cadavre, aux traits duquel le reflet vacillant des torches semblait prêter une vie fantastique, enfin le caractère respecté de l'orateur, avaient puissamment secondé l'effet moral de sa funèbre improvisation : les grenadiers qui formaient le naïf auditoire de Bruidoux se regardèrent en hochant ïa tête d'un air satisfait, comme pour se dire qu'un
soldat ne pouvait souhaiter à sa mémoire un panégyriste plus disert que leur vieux sergent.
Pendant ce temps, Francis était parvenu à rappeler son ami à la vie; mais la faiblesse de Hervé ne lui permettait pas encore de répondre auZ questions empressées du jeune lieutenant. Quelques soldats, sous la direction de Bruidoux, s'occupèrent de creuser, avec leurs sabres, une fosse, dans laquelle furent ensevelis les restes de leur malheureux camarade. D'autres, formant avec leurs fusils une sorte de brancard, se mirent en devoir de transporter leur commandant jusqu'au château. Ils étaient environ aux deux tiers du chemin, quand le bruit assez rapproché d'une nouvelle détonation les arrêta subitement. Hervé fit un mouvement pour se relever ; mais il retomba aussitôt, épuisé par cet inutile effort. Francis, laissant près de lui deux grenadiers, s'élança avec le reste de la troupe dans la direction du donjon, derrière lequel le coup de feu semblait être parti.
La sentinelle, placée à cet endroit des ruines, fut trouvée à son poste, rechargeant son fusil. Interrogée par Francis sur les motifs de cette alerte, elle répondit qu'elle avait vu sortir tout à coup du bas de l'escarpement sur lequel le donjon était assis de ce côté, une procession de fantômes blancs et noirs ; qu'après leur avoir crié : Qui vive ! sans recevoir de réponse, elle avait
fait feu. Le soldat ajouta, avec une légère émotion dans la voix, qu'ils avaient disparu aussitôt, comme si la terre se fût refermée sur eux. Un épais brouillard, s'élevant d'une petite rivière qui coulait au pied du donjon, expliquait plus naturellement à Francis la nouvelle disparition de leur insaisissable ennemi. Il ne put retenir un mouvement d'amer dépit; puis, recommandant 5 la sentinelle une active vigilance, il courut retrouver Pelven, qui, tout à fait remis de son étourdissement, venait lui-même à sa rencontre. Les deux jeunes gens, après s'être mis réciproquement au courant des événements dont ils avaient été témoins, permirent aux grenadiers d'aller reprendre leur sommeil interrompu.
— Je ne doute pas, dit Hervé quand il fut seul avec son ami, que tout ceci ne soit arrivé à l'insu de ma sœur ; car elle m'assurait ce soir même qu'à sa connaissance nous ne courions aucun danger, et je la sais incapable d'un mensonge. Ce qu'il me paraît le plus raisonnable d'imaginer, c'est que nous avons troublé une bande de chouans dans sa retraite. Nous ne pouvons malheureusement songer à les poursuivre à travers cette brume.
— Et Robert vous a laissé entendre qu'il supposait une sorte de complicité entre nos voyageuses et les avocats du souterrain ?
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— Le pauvre garçon semblait le croire, reprit Hervé, et le ménagement, un peu brutal toutefois, dont on a usé envers moi me le persuaderait. Il y a de la chanoinesse là dedans; mais il faut que ma sœur soit trompée elle-même.
— J'en jurerais, dit Francis.
— C'est inutile, reprit Hervé ; mais, en vérité, ma tête me fait plus de mal que je ne voudrais. J'ai grand besoin de repos et je m'étends là. Tâchez de dormir de votre côté.
Les deux jeunes gens se séparèrent après être convenus de laisser ignorer aux femmes, et surtout à Andrée, les événements de la nuit, afin d'épargner aux unes de l'inquiétude, et de ne pas donner aux autres le prétexte d'un triomphe secret.
Comme Francis, après avoir quitté le commandant, passait devant la façade du manoir, il ne put s'empêcher de remarquer avec surprise le calme absolu qui continuait de régner dans cette partie privilégiée du château. Que les coups de feu et le tumulte auquel ils avaient donné lieu eussent respecté le sommeil des jeunes filles, cela s'expliquait par l'opiniâtreté du sommeil qui est une des douces fortunes de leur âge ; mais ni la chanoinesse ni le garde-chasse ne pouvaient invoquer, pour absoudre leur surdité, une aussi agréable excuse : leur insensibilité équivoque, en redoublant
les vagues soupçons du jeune lieutenant, lui inspira une idée vengeresse qu'il saisit aussitôt avec une joie enfantine. Il ramassa un fragment de moellon ; et, s'étant assuré qu'on ne l'observait pas, il prit la pose de David devant Goliath, et lança la pierre résolument dans la fenêtre de la chanoinesse, après quoi il courut se pelotonner derrière un mur, en riant tout bas de ce fou rire qui est plus familier aux écoliers qu'aux empereurs. Au bruit de vitraux brisés qui annonça le succès complet du divertissement de Francis, quelques soldats, couchés çà et là dans les ruines, levèrent la tête avec inquiétude; mais le silence profond qui succédait à cette effraction leur fît croire qu'ils avaient été dupes d'une des mille plaisanteries que les démons de la nuit inventent pour torturer les mortels, et ils se rendormirent aussitôt. Au même instant, Francis voyait une ombre s'approcher avec précaution de la fenêtre endommagée, et il croyait reconnaître la silhouette effilée de celle qu'il avait eu principalement pour but de désobliger. L'ombre de la chanoinesse parut appliquer quelque chose comme un nez à l'une des vitres intactes. Francis se pencha vivement et ramassa une seconde pierre: cet âge est sans pitié. L'ombre alors, soit qu'elle eût terminé ses investigations, soit qu'elle fût guidée par un de ces pressentiments salutaires que le ciel, dans sa miséricorde infi-
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nie, envoie aux vieilles filles comme aux autres créatures, l'ombre se retira et l'affaire n'eut pas d'autres suites.
Environ trois heures après la conclusion innocente de cet épisode, tous les soldats étaient debout, étirant au soleil leurs bras engourdis. Le garde-chasse Kado s'occupait de seller les chevaux avec sa gravité habituelle, tandis que Hervé et Francis, retirés un peu à l'écart, semblaient engagés dans une vive discussion Le sergent Bruidoux ôta sa pipe de sa bouche, s'approcha avec modestie des deux officiers, et, portant la main à son chapeau : — Salut et fraternité, citoyens, dit-il. Vous voilà frais comme une pomme ce matin, commandant. Je vois avec charme que ce coup de poing numéro un n'a pas produit sur votre teint plus d'effet moral qu'une caresse physique de jeune fille... Et est-ce votre avis, citoyens, que nous quittions la baraque avant de savoir au juste comment est fait le ci-devant boudoir de ces dames lavandières ?
— C'est précisément, répliqua Hervé, ce que je disais au lieutenant. Bien que nous ayons tout lieu de croire que les drôles ont déguerpi, il est bon d'examiner leur gîte. Le plus léger indice peut nous révéler le but de leur réunion.
— Très-bien ! s'écria Francis. Qui vous dit le contraire ? Seulement allons-y tous. Il n'est pas juste
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que vous couriez seul la chance d'être pris au piège.
— Et où diable voyez-vous un piège ? *eprit Hervé. Ne vous ai-je pas montré, au bas du donjon, la porte par laquelle ils sont sortis? Ils l'ont laissée toute grande ouverte. Si c'est un piège, il est bien fin. Allumez-moi une torche, Bruidoux. Je ne veux pas, encore un coup, lieutenant, qu'un seul de nos hommes hasarde un cheveu dans cette affaire. C'est assez, c'est beaucoup trop, que j'aie à me reprocher déjà la mort de Robert.
— Permettez-moi, dit Bruidoux, qui revenait avec une torche allumée à la main et deux autres sous le bras, permettez-moi, citoyens, de vous mettre d'accord. Allons-y tous trois ; s'il y a des dames, eh bien! elles n'en auront que plus sujet de se réjouir.
Hervé, malgré le désir qu'il éprouvait de visiter seul le souterrain suspect, consentit à cet arrangement, dans la crainte d'éveiller par de plus longs refus la défiance du loyal sergent. Tous trois alors, ayant tourné le donjon, commencèrent à descendre laborieusement le mamelon abrupt qui lui servait de base, en s'aidant des arbustes rabougris qui croissaient entre 'es fentes du rocher ; ils se trouvèrent bientôt à quelques pieds au-dessus du fond d'un ravin, devant la petite porte que le commandant Hervé avait découverte d'en haut, et qui était ménagée de façon à ne
pouvoir être aperçue facilement du côté de la plaine. Cette porte, adaptée au rocher, fermait l'entrée d'une espèce de caverne étroite et obscure. Hervé, sa torche à la main, y pénétra en se courbant, suivi de près par ses deux compagnons. Au bout de quelques pas, ce couloir les conduisit dans une vaste salle voûtée, à laquelle des arceaux parfaitement intacts prêtaient un caractère de sombre élégance architecturale. Des torches fumaient encore sur le sol humide : c'était du reste la seule trace qui pût faire deviner le séjour récent d'êtres vivants dans cette retraite. La cave principale communiquait par des portes cintrées avec des chambres plus petites, dans lesquelles les deux jeunes gens et le sergent continuèrent leurs perquisitions; Hervé s'engagea dans la partie des souterrains qui devait correspondre à l'aile du manoir occupée durant la la nuit par la chanoinesse. Dans l'angle d'un caveau, la lumière rouge de sa torche éclaira tout à coup les degrés d'un escalier en vis qui s'enfonçait sous la voûte. Hervé s'élança précipitamment sur les degrés ; mais, à la hauteur de la voûte, l'escalier était rompu ; cinq ou six marches avaient été arrachées et gisaient sur les degrés inférieurs, laissant un intervalle qu'il était impossible de franchir. Après un examen minutieux de ces débris, Hervé demeura convaincu qu'ils dataient de la nuit, et ses soupçons contre la politique chanoinesse
8 8 BELLAU.
furent fortifiés par Cette découverte. Une visite attentive dans l'appartement de la vieille dame n'eût pas manqué d'éclairer à cet égard les conjectures du jeune commandant; mais telle avait été son éducation, qur la pensée de violer la chambre à coucher d'une femme, cette femme eût-elle cent ans, devait être écartée avec répugnance par les habitudes de son esprit.
Hervé rejoignit le petit aide de camp dans un caveau éloigné, au moment où celui-ci venait de mettre la main sur un énorme verrou qui fermait une sorte de trappe ou de porte basse et large, pratiquée dans le mur, et à laquelle on parvenait par une rampe en terre d'une pente rapide. En réunissant leurs efforts, les deux jeunes gens enlevèrent la barre du verrou; aussitôt la porte s'abaissa comme un pont-levis, et la clarté du jour pénétrant à flots dans le souterrain leur fit reconnaître que le hasard les avait amenés à l'ouverture mystérieuse qui la veille avait englouti les lavandières si à propos, et qui avait donné passage au meurtrier de Robert. La porte était formée de fortes planches de chêne, recouverte en dedans de plaques de fer, et revêtue à l'extérieur d'une légère maçonnerie qui cadrait hermétiquement avec celle du reste de la muraille. Les jeunes gens profitèrent de cette issue pour sortir du souterrain; mais, comme ils mettaient le pied sur la terre ferme, ils entendirent de
grands cris dans les caveaux, et ils allaient s'y précipiter de nouveau, quand Bruidoux apparut triomphalement à l'ouverture, traînant par l'oreille un captif d'une espèce inattendue.
Aux cris du vieux sergent, les grenadiers, le gardechasse et la brillante troupe des émigrées étaient accourus au pied de la muraille. Le prisonnier, au milieu du cercle curieux qui Fentourait, s'occupait tranquillement de se frotter les yeux, pour dissiper l'éblouissement que lui avait causé la lumière subite du soleil. C'était un enfant d'une dizaine d'années, aux yeux bleus et à la physionomie gracieuse ; ses cheveux noirs étaient coupés carrément sur le front et flottaient par derrière sur ses épaules : il portait une veste longue de laine brune et des culottes bouffantes. Au premier coup d'œil que Hervé jeta sur l'enfant, il le reconnut, et regarda aussitôt Kado avec une expression mêlée de reproche et de pitié, à laquelle le guide répondit par un signe imperceptible de douleur. En même temps, les femmes avaient échangé à la dérobée des regards de confusion craintive.
— Imaginez-vous, commandant, dit Bruidoux, que ce double fils de lavandière dormait comme un loir sur un tas de paille. Sa maman l'aura oublié dans la bagarre. Je lui ai adressé, tant par gestes qu'autrement, deux ou trois questions de politesse ; mais le
petit muscadin paraît étranger aux usages des salons, et il est muet comme un poisson.
Pendant que le sergent parlait, l'enfant avait promené autour de lui des yeux ébahis ; puis, croisant ses bras sur son dos, il dit avec une naïveté parfaitement jouée, si elle l'était : — Oh ! oh ! que voilà de beaux messieurs donc, et de belles dames aussi ! Bonjour, la société. Ah çà, qu'est-ce que vous venez faire dans le pays, vous autres?
— Mais qu'est-ce que tu y fais toi-même, galopin? s'écria Bruidoux. Ne va-t-il pas nous demander nos papiers, à présent?
Tous les doutes que Hervé pouvait conserver encore sur la duplicité dont on usait envers lui s'étaient à peu près évanouis devant les traits bien connus de l'enfant captif; mais le jeune officier, ému de l'angoisse qui se lisait sur les lèvres pâles et contractées de K#do, hésitait à profiter rigoureusement de ses avantages.
— Mon petit ami, dit-il à l'enfant, tu as la mine bien éveillée pour jouer un rôle de niais. Il faut nous dire la vérité, ou ton âge même ne pourra te garantir d'un châtiment sévère. Tu as passé la nuit avec des gens que nous avons plus d'une raison de tenir pour nos ennemis.
— Je crois bien ! murmura Bruidoux ; quand ce ne serait que le ci-devant coup de poing...
— Silence! sergent, reprit Hervé. Voyons, petit, qui est-ce qui t'a conduit ici?
— C'est la Groac'h, dit l'enfant, la Groac'h de la vallée.
— La Groac'h! interrompit Bruidoux ; je m'en yak t'en donner, des Groac'h ! Est-ce aussi ta calotine de Groac'h qui a lâché la détente?...
— Citoyen sergent, dit vivement Hervé, finissonsen. Cette tâche n'est pas la nôtre; nous ne perdrons pas plus de temps à l'interroger : fouillez-le seulement. Cet enfant appartient à la loi ; elle a frappé des têtes plus jeunes, bien qu'il m'en coûte de le rappeler; mais c'est à quoi auraient dû songer les gens de peu de cœur qui ont sacrifié la pauvre créature.
— Oui ! oui ! dit en riant le petit garçon, allez votre train ! la fée me sauvera bien. — Entre nous, messieurs, je vous dirai que c'est ma femme.
— Et voilà probablement son cadeau de noces, reprit Bruidoux en tirant de la poche du jeune prisonnier une toupie avec sa corde. Tu aurais mieux fait, mon bon homme, de t'en tenir à ce jeu-ci, qui, comme vous savez, citoyens, n'est pas un divertissement de potentat, mais tout simplement une récréation honnête et démocratique. Quand j'avais l'âge de ce marmot, je passais le dimanche et le reste de la semaine avec une citoyenne de ce calibre sous le porche de l'église. C'est
ce qui faisait dire à notre curé que je finirais par où j'avais commencé, c'est à savoir par la corde ; tout ça parce qu'un jour je lui avais planté mon clou dans ses souliers à boucles, histoire de faire plaisir à mon père qui était cordonnier dans notre endroit.
Ce disant, le vieux sergent avait roulé industrieusement la corde autour de la toupie, après quoi il la lança sur le sol, observa un moment ses rapides évolutions avec un sourire paternel; puis, se baissant soudain, il la cueillit, selon son expression, dans le creux de sa main droite, et continua d'applaudir par une douce hilarité aux rotations infinies de la ci' toyenne.
Cependant les femmes venaient de monter à cheval ; Kado s'étant approché pour tenir l'étrier au commandant Hervé, celui-ci se pencha à l'oreille du Breton, et lui dit à demi-voix : — Vous êtes sévèrement puni de m'avoir trompé, Kado, et je le suis, moi, d'avoir cru à votre bonne foi. — Le vieux garde-chasse tressaillit et répondit, les yeux baissés vers la terre : — Oui, oui, Monsieur, l'épreuve est dure ; elle pouvait être pire si vous l'aviez voulu, je le sais... Vous avez eu pitié de l'enfant... Est-ce que vous emmènerez le pauvre petit gars?
— Si je faisais mon devoir, Kado, j'emmènerai* xe père avec le fils.
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— L'enfant est bien faible, mon maître... J'aimais à le regarder, car sa défunte mère et lui c'est tout un... On dit qu'AUx me ressemble ; mais ie petit, c'est sa mère toute vivante. Il est bien faible, Monsieur ; et s'il y a de la prison au bout de tout cela, de la prison, ou bien...
Le garde-chasse s'interrompit en portant la main à sa gorge, comme s'il eût été suffoqué par la violence de son émotion.
— Maître Kado, reprit Hervé, je n'ai que trop cédé à d'anciens sentiments dont vous autres paraissez faire si peu de cas. Pouvez-vous et voulez-vous m'avouer tout haut, devant ces hommes, ce qui se passe et ce que l'on médite?
Le Breton, après avoir regardé autour de lui avec un air d'indécision douloureuse, leva une main vers le ciel, et dit d'un ton ferme : — L'enfant est entre les mains de Dieu.
— Prenez vos rangs, et en marche ! cria Hervé.
— Commandant, dit Bruidoux, amenant par le collet le fils du garde-chasse, le petit singe ne voulait-il pas jouer des jambes pour aller retrouver son épouse?
— Je le mets sous votre garde, sergent ; vous m'en répondez.
— En ce cas, approche, mon garçon, reprit Bruidoux en saisissant une longue et forte courroie qui
H BELLAH.
avait servi à attacher des paquets. Il passa un bout de la courroie autour de saceinture, lia fortement l'autre bout au corps du jeune captif, et rejoignit, en cet équipage, le détachement, qui descendait la colline des tunes, au milieu des dernières vapeurs du malin.
feire, ne chevauche plu* avant ; retourne, car tu es trahi.
(Ancienne chronique.)
Ce terrible fardeau de la vie ne semble-t-il pas léger à porter quand, au soleil du matin, sous un ciel profond et pur, on se met en marche, à pied ou à cheval, le long des haies fleuries, ou en vue d'horizons bleuâtres, la poitrine pleine d'un air frais comme la rosée ?
Dans ce premier instant de rajeunissement et de bien-être, avec toute la vivacité des organes reposés, on éprouve comme une révélation lumineuse du bienfait de Fexistence; on s'étonne de l'avoir méconnu, en contemplant le cadre enchanteur dans lequel Dieu l'a placé; on se réjouit d'être né. Passe un homme qui vous parle du cours de la rente ou des élections, le charme est rompu; la création divine est gâtée.
La sérénité de ces sensations irréfléchies se peignait sur le visage de nos voyageurs. Hervé et le vieux
y 6 BlïLLAH.
garde-chasse avaient seuls le front soucieux» Hervé marchait quelques pas en avant, cherchant à mettre un peu d'ordre dans sa conscience émue et dans son esprit tourmenté. Après ce qui s'était passé, il ne pouvait plus lui rester de doute que sur la nature de la perfidie dont il était le jouet. Son droit, son devoir même était de refuser une plus longue protection à celles qui abusaient si clairement de sa bonne foi ; chaque pas qu'il faisait le rendait complice d'une trahison inconnue, mais certaine. D'un autre côté, interroger, avec la rigueur d'un juge et d'un ennemi, ces *"emmcs envers qui le liaient des souvenirs si puissants, c'était une tâche pour laquelle il manquait de courage ; c'était d'ailleurs ouvrir les yeux aux soldats sur une duplicité dont un de leurs camarades avait péri victime ; c'était abandonner sans réserve les émigrées à des lois effrayantes : Andrée elle-même pouvait se trouver enveloppée dans des périls encourus à son insu ; c'était enfin livrer des femmes, livrer son propre sang ; et Hervé, malgré la sévérité de ses principes, n'était pas assez stoïque pour charger sa mémoire d'un de ces traits que les exagérations passagères d'une politique peuvent vanter, mais que les lois éternelles gravées dans le cœur de l'homme réprouvent et jugent infâmes. Pour échapper à ces anxiétés, Hervé prit la résolution de continuer le voyage jusqu'à
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Kergant, espérant qu'une occasion se présenterait de réparer cet oubli momentané de sor. devoir absolu, et se promettant, en tout cas, de se mettre, aussitôt arrivé, à la disposition du général, en lui avouant franchement ses torts.
Plus libre alors, la pensée de Hervé se reporta sur un objet plus léger, mais à peine moins délicat, c'està-dire sur la plume blanche envolée de la fenêtre de mademoiselle de Kergant, et dont le sens précis étaii difficile à pénétrer. Et d'abord la plume était-elle bien celle de Bellah? Un prompt regard de Hervé l'assura que le feutre élégant de la jeune fille n'était plus orné de son panache. Cela semblait décisif; mais en même temps il put reconnaître, et ce fut avec ennui, que le chapeau de la petite Andrée avait également perdu sa flottante parure, ce qui remettait tout en question. Andrée, qui était aux aguets depuis le moment du départ, n'avait eu garde de laisser passer, sans le remarquer, le double regard de son frère. Elle donna aussitôt un coup de cravache à son cheval, qui vint toucher celui du jeune homme : — Eh bien ! mon frère, ditelle, voilà une matinée délicieuse... Vous avez là un singulier chapeau, commandant !
Ace mot de chapeau, Hervé qui se méfiait déjà passablement de sa petite sœur, sentit croître son trouble et se mit à siffloter, en gourmandant son cheval.
pour avoir un prétexte de ne pas répondre ; mais Andrée n'était point femme à se laisser dépister si aisément : — Commandant, reprit-elle, vous avez un singulier chapeau. Un singulier chapeau vous avez, commandant.
— Et en quoi singulier? dit enfin Hervé, voyant qu'on ne pouvait l'éviter.
— En quoi? mais il me paraît plat, ce chapeau... Pourquoi n'y mettez-vous pas un panache ?
Panache était de tous les mots de la langue celui qui était le mieux fait en cet instant pour importuner Hervé. — Panache ! répéta-t-il machinalement et à demi-voix.
— Panache, dit Andrée en dansant sur sa selle.
— Avez-vous bien dormi cette nuit? demanda Hervé.
— Mais pas mal, pas mal, commandant; si ce n'est que j'ai eu un panache, je veux dire un rêve, de toutes couleurs, autrement dit panaché.
— Sur quel panache avez-vous marché ce matin, petite sœur? Et, à propos, qu'avez-vous fait du vôtre ?
— Comment ! est-ce que. je ne l'ai plus ? Ah ! mon Dieu! j'oubliais que le vent l'avait emporté cette nuit.
— Et le vent, à ce qu'il paraît, n'a pas eu plus d'égards pour votre amie ?
— Ah ! ah ! s'écria en riant la jeune fille, nous y voilà ! Non, le vent n'en a emporté qu'un ; mais le«
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quel? C'est précisément, citoyen, ce que j'ai promis de ne pas vous dire, parce que, si je vous le disais, vous seriez trop heureux, et c'est pourquoi, bref, je ne vous le dis pas. — En achevant ces mots, Andrée fit faire une volte à son cheval, et retourna au petit galop vers ses compagnes.
Pendant que le commandant Hervé oubliait dans des méditations plus heureuses les chagrins de son équivoque situation, le lieutenant Francis étudiait du coin de l'œil, avec une complaisance peu dissimulée, les traits et les façons de la charmante sœur de son ami. Le jeune garçon semblait trouver dans cette étude un intérêt si particulier, et s'y livrait d'ailleurs avec une telle assiduité, que mademoiselle de Pelven n'eût pu manquer d'y prendre garde, quand elle n'eût pas été douée d'une merveilleuse vivacité de perception. 11 est rare qu'une femme se sache mauvais gré d'attirer l'attention d'un homme d'un maintien convenable, et tout aussi rare qu'elle sache mauvais gré à l'homme qui la juge digne de cette attention. On peut ajouter que si l'observateur se trouve classé, pour quelque raison de Dolitique ou de coterie, parmi les ennemis de la dame, cette circonstance a pour effet ordinaire de prêter au régal une saveur plus piquante. La svelte tournure de Francis, sa mine turbulente, la coquetterie d'adolescent qui retroussait sa moustache nais-
santé et plantait son chapeau de côté sur sa tête bouclée, lui composaient une vraie physionomie de page à la fois naïve, impudente et gracieuse. Mademoiselle Andrée n'avait donc aucune bonne raison pour se formaliser outre mesure de ce qui lui arrivait. Seulement, comme toute jeune fille qui se sent observée avec une curiosité spéciale, tantôt elle demeurait plus silencieuse et plus calme que de coutume ; tantôt, fort au contraire, elle paraissait possédée d'un démon loquace et mobile, qui communiquait à sa langue et à toute sa personne une activité prodigieuse. Francis, qui croyait déjà être amoureux depuis plusieurs siècles, jugea qu'il passerait pour un sot s'il ne se déclarait pas sans retard d'une manière significative. Il éperonna tout à coup son cheval, passa et repassa devant Hervé comme pour exercer sa monture, disparut une minute dans an fourré, et revint au galop, en cachant avec précaution un petit bouquet de primevères, de jonquilles et de fleurs de bruyères, sur lesquelles il avait entendu Andrée s'extasier un instant auparavant. Par bonheur, Andrée précédait alors la chanoinesse de quelques pas; Francis s'arrêta brusquement devant elle : — Mademoiselle, lui dit-il en lui présentant son bouquet, c'est de la part de votre frère.
Le mensonge était flagrant. Si Andrée eût seulement eu le temps de prévoir l'événement et d'y réfléchir,
le jeune homme était perdu; mais l'ignorance du danger et la témérité admirable qu'elle donne aux amoureux de l'âge de Francis leur assurent le bénéfice souvent considérable de la surprise. Andrée, ne sachant trop ce qu'elle faisait, prit les fleurs et s'inclina en balbutiant un remercîment.
On pense bien qu'une telle scène n'était point de celles que la chanoinesse pouvait contempler d'un œil insoucieux. Elle prit aussitôt un trot saccadé qui sema l'air sur son passage d'un nuage de poudre parfumée, de sorte qu'on eût pu la suivre à la trace comme une déesse antique; et, fixant sur le visage ému d'Andrée des yeux où s'annonçait un orage : — Qu'est-ce ? ditelle : que vous chantait ce troubadour patriote?
— Il me priait, Madame, reprit Andrée, de vous offrir ce bouquet, n'osant le faire lui-même à cause du respect que lui inspire votre physionomie... Comment disait-il?... altière... oui, altière...extraordinairement altière.
Pendant ce discours, les fleurs avaient passé de la main fine et rose d'Andrée dans la paume flétrie de la chanoinesse. Francis enfonça ses éperons avec force dans le ventre de son cheval, qui rua, se cabra et faillit le désarçonner.
— Hé ' m'sieu ! jeune homme! dit la vieille dame :
comment appelJe-t-on ces gens-là? mon ami! lieutenant!
— Citoyen, Madame, dit Andrée.
— M'sieu le citoyen! cria la chanoinesse; puis, voyant de plus près les traits agréables du jeune officier, qui s'était enfin rapproché : Mon enfant, repritelle, où avez-vous appris à avoir du respect pour les femmes?
— Chez ma mère, Madame, répondit sèchement Francis.
— C'est bien dit, répliqua la chanoinesse, et je garde votre bouquet. Vous vous êtes égaré de bonne heure dans une triste route, mon enfant.
— Triste, non, Madame, dit le jeune garçon en souriant, puisque j'ai l'honneur de vous y rencontrer.
— Voilà du singulier ! reprit madame de Kergant. Et comment se fait-il qu'un jeune homme bien né, comme vous paraissez l'être, se soit voué au service de ces malappris féroces, de ces rustauds sanguinaires
— De la Convention nationale ! interrompit Francis. Madame, j'aime naturellement la bataille, et naturellement aussi j'aime mieux batailler pour mon pays que pour l'étranger.
— Malheureux enfant ! s'écria la chanoinesse, on vous a faussé le jugement par de grands mots dont
vous ne pouviez comprendre le sens ; mais comment votre mère, puisque vous en parliez...?
— J'en parlais ; mais n'en parlons plus, Madame, je vous prie, dit vivement Francis. En même temps ses paupières, frangées de longs cils comme celles d'une femme, s'abaissèrent avec hâte comme pour arrêter deux larmes qui avaient jailli sur ses joues.
Un instant de silence suivi cette expression involontaire d'une douleur mystérieuse. Puis Andrée, reprenant tout à coup la parole avec une insouciance apparente que démentait l'humidité de ses yeux : — Voyons, ma tante, dit-elle, est-ce que cela sent quelque chose, ces jonquilles ! Et tout en parlant, la petite fille enlevait des mains de la chanoinesse deux ou trois fleurs, qu'elle eut soin de garder après les avoir respirées. Francis répondit à ce procédé par un regard dont la tendre reconnaissance couvrit de rougeur le front de sa délicate consolatrice. En cet endroit, une nouvelle disposition du terrain força le jeune officier à se séparer des deux dames, et Andrée n'en fut pas fâchée.
Le pays que traversait le détachement avait peu à peu changé d'aspect. La vue n'était plus attristée par l'âpre nudité des cimes; l'horizon se rétrécissait: les chemins se régularisaient entre des haies vives, exhaussées comrue des retranchements naturels et soutenues à des intervalles rapprochés par de gros arbres char-
gés de feuilles ; ces haies servaient de clôture à des champs ou à des prairies plantés de pommiers aux fleurs blanches et roses. Au bruit de? chevaux, de grands bœufs avançaient à travers les taillis leurs têtes méditatives et contemplaient les voyageurs d'un air abstrait. Çà et là apparaissaient parmi les arbres de basses chaumières, revêtues d'une enveloppe de lichens et de mousse. Les chênes des haies et les pommiers des champs, se rapprochant et se massant à une certaine distance, semblaient couvrir toute la campagne d'une épaisse forêt, au milieu de laquelle la pointe frêle des clochers indiquait de temps en temps la place d'un village.
Mais les sentiments de paix et de bonheur qu'éveillait ce paysage champêtre cédaient aux souvenirs récents et désastreux marqués presque à chaque pas par des ruines, des débris incendiés, ou de longs tertres tumulaires. La vivace nature de ce sol s'empressait en vain, comme par une pudeur maternelle, de recouvrir de fleurs et de douces images les traces des crimes et des malheurs des hommes : les champs étaient en friche ; ceux qui auraient dû les cultiver engraissaient de leurs dépouilles les sillons inutiles. De temps à autre, les voyageurs entendaient un sanglot ou le sourd murmure d'une voix derrière un buisson ; ils apercevaient des femmes ou des enfants agenouillé? et priant, effi-
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gies vivantes, sur des tombeaux ignorés. Des troncs d'arbr°,s rompus, des branches hachées, des (trouées sinistres dans les haies, les empreintes encore fraîches de piétinements désespérés, la couleur étrange de la boue des fossés, dénonçaient de place en place le théâtre d'un de ces combats où la gloire du vainqueur, quel qu'il fût, se perdait dans la faute du fratricide.
— Il faut avouer, commandant, dit tout à coup Francis, rompant le silence sous lequel il avait dissimulé jusque-là, comme tout le reste de la troupe, les pensées que soulevaient les tristes vestiges, il faut avouer que la guerre civile est une détestable horreur.
— Dites la guerre, Francis, civile ou non. Pensezvous que ce qui est un malheur ici n'en soit pas un là Y Le crime, s'il y a crime, s'arrête-t il juste au poteau qui marque nos frontières ? Croyez-vous que les douleurs et les malédictions soient moins amères ou moins légitimes, parce qu'elles s'expriment dans une langue qui n'est pas la vôtre ? Il faut des siècles à l'esprit humain pour généraliser l'idée la plus simple; il ne conçoit les vérités que peu à peu, et il n'en saisit d'abord que les détails qui le touchent de plus près. On commence à appeler le duel d'homme à homme un absurde préjugé, et le duel de peuple à peuple, qui n'est qu'une application en grand du même principe, est regardé comme raisonnable. Qu'appelons-nous guerre
civile, nous, fils de cette philosophie chrétienne aux yeux de qui l'humanité n'est qu'une famille? Si la terre n'est qu'une partie commune, dont tous les hommes sont citoyens, toute guerre est une guerre civile, toute guerre est une barbare extravagance.
— Et vous êtes suldat? dit Francis en regardant Hervé avec un peu de surprise.
— Le moment où une vérité se fait jour n'est pas celui où elle est applicable, répondit le jeune commandant. On peut penser autrement que son temps, mais il faut agir comme lui.
— Mais au moins, monsieur Hervé, cette épouvantable guerre intestine est finie ?
— Oui, pour quelques jours, pour quelques heures peut-être, répondit Hervé avec mélancolie.
Il n'est pas inutile de dire ici sur quelle apparence se fondait cette opinion du jeune commandant, qui était partagée secrètement par les chefs des deux partis, et que l'événement était si près de justifier. Les traités de la Jaunaye, de la Mabilaye et de Saint-Florent, signés successivement par Charette, par Cormatin et par Stofflet, semblaient, il est vrai, avoir embrassé dans la pacification tous les pays insurgés, l'Anjou, la Bretagne et la haute Vendée ; mais les représentants et les généraux républicains connaissaient trop bien les intrigues persévérantes des agences royalistes de
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Pans et de Londres, pour avoir eu, en proposant cet armistice, un autre but que d'augmenter les divisions dans les rangs des rebelles et de détacher les paysans de la guerre par l'habitude, reprise peu à peu, de leurs paisibles travaux. D'un autre côté, l'excès même des avantages faits aux royalistes dans les clauses patentes ou secrètes de ces traités aurait suffi à éveiller la méfiance des chefs de ce parti, quand même ils auraient apporté aux conférences une sincérité que les documents les moins cachés de l'histoire ne permettent pas de leur supposer. L'amnistie avait pu sans doute être proposée et acceptée avec une bonne foi réciproque ; mais il n'en pouvait être de même des articles qui, organisant en gardes territoriales, sous le commandement des généraux royalistes, les Vendéens et les chouans les mieux aguerris, laissaient subsister un État dans l'État, un foyer permanent de rébellion au sein de la république. Il n'en pouvait être de même surtout de ces concessions secrètes et inouïes, parmi lesquelles on comptait l'engagement de rendre le jeune Louis XVII aux chefs armés en son nom, et dont l'authenticité n'a pu être accréditée que par un témoignage impérial. La crédulité des diplomates vendéens en face de ces invraisemblances politiques ne se concevrait pas, si l'on ne savait que, tout en feignant de les prendre au mot, ils prouvaient par leurs menées
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quJils en appréciaient exactement la valeur. Cette paix enfin n'était, au moins dans la conviction de ceux qui l'avaient conclue, qu'une suspension d'armes dans laquelle chacun des deux partis avait cru également trouver son intérêt. Toutefois il est permis de penser que quelques chefs royalistes avaient pu regarder comme sérieuses les obligations les plus incroyables de ces traités volontairement suspects.
Il était nécessaire de rappeler ce détail de l'histoire du temps pour faire comprendre la suite de ce récit mais on ne voudra pas conclure de cette digression superficielle que ce roman ait la moindre prétention historique : c'est un titre qu'il ne peut soutenir d'aucune façon, et qui nous engagerait bien au delà de nos connaissances et de nos forces. Un conte doit s'efforcer sans doute de ne pas choquer d'une manière inconvenante les vraisemblances de l'époque et des mœurs dont il affiche les couleurs ; mais sa frivolité avouée nous paraît le dispenser d'un scrupule plus sérieux.
La caravane fit halte dans un village, et prit une heure de repos tout en dînant ; puis le voyage continua jusqu'au soir, sans autre incident que la rencontre de quelques cantonnements républicains, avec lesquels on échangeait un mot d'ordre. Le crépuscule cornmençait à accuser plus nettement sur le ciel les contours des horizons, quand le timide Colibri adressa
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cette question au circonspect Bruidoux: — Suis-je dans mon tort, sergent, quand je me figure que l'Amérique est un pays où la plupart des hommes sont des singes ?
Le sergent haussa les épaules par un brusque mouvement dont le contre-coup fit tressaillir le petit captif à cheveux longs qu'il traînait à sa remorque. — Marche donc; jeune houspin! dit Bruidoux. — Je te dirai d'abord, Colibri, et par forme de préambule, que ce petit tédéraliste commence à me scier le dos d'une façon bizarre. Quant à l'idée que tu te formes de l'Amérique et de ses habitants, que tu prends pour des singes, elle te ferait prendre toi-même pour un âne dans toute société distinguée... Marcheras-tu, moitié de coquin? Avise-toi de tirer encore sur la corde, et tu vas connaître la configuration de mon pied... Il n'y a pas de singes, Colibri : c'est une bête inventée par les prêtres et par les tyrans pour humilier l'homme libre. L'Amérique, Colibri... — Tu tires sur la corde, gamin! apprête tes flûtes... je vais en jouer!... L'Amérique, mon garçon, est précisément faite comme je te le disais.. Hueïdia ! petit Cobourg. .. Et tu pourras en causer maintenant avec aisance et... Très-bien, mon poulet ! tu ne pèses pas une plume h cette heure... Avec aisance et facilité, Colibri, mon ami Hé! vingt mille calottes! où est le fils du
chouan ? Mort, du diable ! il a coupé la corde ! Arrêtez! arrêtez le prisonnier !... Dans le champ, à droite !
L'enfant venait, en effet, de profiter des premières ombres du soir pour accomplir une évasion dont il avait sans doute trouvé les moyens à la halte du dîner. Il courait alors à perte d'haleine dans un champ labouré, que Fétroite douve d'un fossé séparait du chemin. Bruidoux enjamba la douve et s'élança sur les pas du fugitif: les soldats le suivirent en poussant de grands cris ; mais ils n'étaient pas au milieu du champ, que l'enfant avait escaladé la haie qui en barrait l'autre extrémité, et qui était contiguë à un bois épais. Il se retourna quand il se vit maître de cette position, et fit un signe de la main, comme s'il voulait parler. Une dizaine de fusils s'abaissèrent dans la direction du petit gars. — Qu'est-ce que c'est ? s'écria Bruidoux d'une voix haletante, le premier qui fait feu, je le crosse ! Est-ce que nous avons des tueurs d'enfants ici ? Parle, mon bijou.
— Ayez bien soin de ma toupie, cria le captif envolé. Puis il sauta dans le bois et disparut.
— Eh bien, dit Bruidoux en regagnant le chemin au milieu des rires mal contenus de ses camarades, ne vous gênez pas, mes enfants. Est-ce que personne ne viendra me chatouiller un peu le dessous du nez !... Ta toupie, petit clampin ! ajouta le vieux sergent entre
ses dents. Que je vive assez pour te retrouver avec de la barbe au menton ; et si je ne te la fais pas avaler, ta toupie, avec la corde et le clou, et la chèvre et le chou...
— Eh bien, sergent, interrompit Hervé, dissimulant à peine la satisfaction qu'il éprouvait du résultat de l'aventure, vous voilà donc passé aux royalistes !
— Ma foi, citoyen commandant, répondit Bruidoux avec un peu d'humeur, si vous voulez dire qu'il fallait laisser fusiller le mioche, qu'on me loge cinq billes dans la tête et n'en parlons plus. Ce n'est pas ma manière de voir.
— Ni la mienne, vieux Bruidoux, dit Hervé. Je sais ce que vous valez en face d'un homme. Quant aux femmes et aux enfants, laissons-les aux geôliers et aux bourreaux qui déshonorent la république.
Le brave sergent, complètement réhabilité aux yeux de ses inférieurs par les paroles du jeune commandant, détacha la courroie inutile qui ceignait ses reins, et s'en servit pour informer les plus rieurs de la troupe qu'il n'avait pas oublié leurs indiscrètes gaietés. Il fut interrompu dans cette récréation par le gardechasse Kado, qui lui tendit sa gourde avec cordialité en lui disant :
— Nous ne pensons peut-être pas de même sur bien des choses, camarade; mais tout ce que je pos-
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sède est au service de l'homme qui a de la pitié dans le cœur pour les créatures faibles.
Le sergent parut surpris plus que fâché de cette ouverture; il se recueillit un instant en accolant la gourde jusqu'à ce qu'il se sentît près d'être suffoqué. La rendant alors au Breton : — Tous les braves, dit-il gravement, ont les mêmes idées sur certains articles.
On avait repris la marche, et, sous l'influence de la fatigue et de la nuit, le silence se fut bientôt rétabli dans les rangs de la colonne. Hervé, ayant remarqué plus d'une fois qu'Andrée chancelait sur sa selle, comme si elle ne résistait qu'avec peine au sommeil, s'était placé à ses côtés et s'y maintenait avec sollicitude. La jeune fille, sous cette protection, s'abandonna avec une confiance naïve à un assoupissement que berçait l'allure tranquille de son cheval. Elle ne se réveilla qu'aux sons distincts, quoique éloignés encore, d'une petite cloche qui tintait onze heures. Andrée l'écouta attentivement, et, poussant soudain un cri de joie : — A moi,Bellah ! dit-elle, c'est notre Kergant ! c'est la cloche de la chapelle! Pardon, mon frère... je vais devant; vous permettez?... Et, sans attendre la réponse, la gracieuse enfant s'élança au galop dans une large et sombre avenue, au bout de laquelle ptincelaient entre les arbres des lumières pareilles à des vers luisants dans l'herbe.
Le manoir seigneurial de Kergant était une construction d'un aspect austère et presque claustral. Il présentait la forme d'un triangle à peu près régulier, dont chaque côté était fermé par une haute tourelle à toit pointu. Les fondements plongeaient dans des fossés pleins d'eau ; mais un pont permanent remplaçait le pont-levis et donnait accès sous la porte principale. La petite chapelle dont la cloche venait de retentir s'élevait, à droite du château, sur un monticule dont les pentes étaient tapissées de gazon. Plusieurs bâtiments, servant de fermes et d'écuries, contribuaient avec la chapelle à encadrer l'espace qui s'étendait devant la façade du manoir et qui tenait lieu de cour. Au milieu de cet espace, des domestiques portant des flambeaux écoutaient avec respect les ordres que leur donnaitun homme dont l'âge avait blanchi les cheveux sans pouvoir fléchir sa haute taille, sans détendre les muscles de son mâle et rigide visage. Le marquis de Kergant était vêtu uniformément de noir ; il avait le bras enveloppé d'un crêpe, et un pareil symbole de deuil était attaché à la poignée du couteau de chasse qui pendait à son côté. Andrée et Bellah descendirent de cheval en même temps, et le marquis lés serra toutes deux à la fois sur son cœur. La chanoinesse s'approcha ensuite et se jeta dans les bras de son frère, puis elle lui parla un instant à voix basse. Le vieux
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seigneur s'avança alors vers la soubrette écossaise et lui montra le château de la main en s'inclinant avec une politesse cérémonieuse. La fille des Mac-Grégor prit le bras delà chanoinesse et se dirigea vers rentrée du château. — Suivez-les, mes filles, dit le marquis ; vous devez être mortes de fatigues!
— Pardon, mon père, interrompit Andrée d'un ton suppliant, mais nous ne sommes pas venues seules ; il y a quelqu'un... mon Dieu !... quelqu'un...
— Allez, mon enfant, reprit le marquis. La chambre de votre frère est prête.
Andrée porta vivement à ses lèvres la main de son père adoptif, la mouilla de ses larmes et se retira avec son amie. M. de Kergant suivit les jeunes filles jusqu'au pont qui était jeté sur les fossés. Là il s'arrêta, fit ranger ses gens derrière lui et attendit.
En ce moment, le détachement républicain entrait dans la cour du château. Hervé mit pied à terre et s'avança vers le marquis avec une émotion dont il avait peine à se rendre maître. Francis et les soldats l'accompagnaient à une petite distance. Arrivé devant la porte, il se d écouvrit et salua profondément le vieillard. •
— Monsieur, dit le marquis de Kergant en lui rendant son salut, recevez mes remercîments.
— Je souhaite, monsieur, répliqua Hervé, qu'ils me
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soient adressés d'aussi bon cœur que je voudrais les mériter.
— Soyez sûr, citoyen commandant, puisque c'est votre titre, reprit le marquis, que je ne suis pas de ceux dont la bouche dit oui quand le cœur dit non. Permettez-moi d'offrir au comte de Pelven l'hospitalité pour la nuit.
Hervé fut surpris et offensé de l'accent amer et hautain qui marquait ces paroles.
— Monsieur, dit-il, j'ai à vous demander la môme faveur pour mon lieutenant et pour mes soldats.
— Et ces messieurs sauront la prendre, n'est-ce pas, en cas de refus ?
— De grâce, monsieur...
— C'est au reste, interrompit le marquis en haussant le ton, ce que je suis curieux de voir. J'ai fait serment de ne jamais laisser pénétrer sous mon toit, moi vivant, aucun des égorgeurs de votre prétendue république, et c'est assez que je manque à mon serment pour le fils de votre père.
A cette déclaration provocante, un murmure de colère éclata dans les rangs des grenadiers. Hervé leur imposa silence de la main, et se retournant vers le marquis :
— Et puis-je vous demander, monsieur, dit-il, si vous avez fait ce serment le jour même où vous avez
signé un traité avec nos représentants et accepté l'amnistie de notie prétendue république ?
— Non ! s'écria avec force M. de Kergant ; mais je l'ai fait le jour où vous avez teint vos drapeaux dans le sang de votre roi, et je l'ai renouvelé lejouroùj'ai su l'état qu'on devait faire de votre parole, — hier même, en apprenant que vous aviez lâchement étouffé dans sa prison le fils du martyr ! Il n'y a plus de traité, il n'y a plus de paix. Assez. Entrez, citoyen Hervé, et ne craignez rien ; mais ne m'en demandez pas plus.
— Vous ne pouvez sérieusement me croire capable de subir une pareille hospitalité, dit Hervé avec un sourire dont la tranquille politesse fit monter la rougeur au front du vieux gentilhomme. Puisque je suis sur une terre ennemie, je sais comment un soldat y passe la nuit. Venez, mes enfants, nous bivouaquerons ensemble.
Les grenadiers répondirent par une acclamation et suivirent le jeune homme, qui s'éloignait du château à pas précipités. — Mon commandant, dit Bruidoux, il ne serait pas si fier s'il n'avait dans ses caves quelques douzaines de chouans. C'est égal, dites-un mot, et nous verrons qui couchera dehors cette nuit.
— Non, répondit Hervé; ils diraient encore que nous violons les traités. Je ne suis pas fâché d'ailleurs de la réception ; elle m'épargne. . . Mais qui donc nous
suit là ? Ah ! c'est vous, Kado ? Eh bien, mon ami, fai • tes-moi un plaisir : prenez soin de nos chevaux. Je suppose que les pauvres bêtes ne sont pas comprises dans le serment.
— Cela sera fait, monsieur. Ne voulez-vous rien de plus ?
— Ces braves gens ont le ventre creux, mon bon Kado. Allez jusqu'au village, apportez-leur à souper. Vous nous retrouverez sur la lande aux Pierres. Voici ma bourse.
— Mais, monsieur Hervé...
— Prenez ma bourse, vous dis-je, et, sur votre vie, payez tout, quand vous devriez mettre de l'argent dans la main de ce vieillard.
VT
Ta yoîx m'est agréable, enfant de la uni»? far les faulômes n'effraient point mon âme. Ta voix est charmante à mon cœur.
{Chants ossianiques)
(ïuiriô par les souvenirs encore vivants de son enfance, le commandant Hervé entra avec sa troupe dans un dédale de sentiers qui les conduisit, après quelques minutes de marche, au pied d'une lande escarpée et déserte. A part quelques touffes d'ajoncs, Tunique végétation qui germât sur le sol ingrat de cette montagne était une herbe fine et rase comme de la mousse, qui la recouvrait depuis la base jusqu'au sommet, et sur laquelle le pied avait peine à se fixer. Du reste, on n'apercevait ni un roc ni même le plus petit caillou qui pût justifier le nom de la lande aux Pierreque lui avait donné Hervé. Les soldats s'arrêtèrent, hésitant à gravir cette aride pente tristement bala yée par le vent de la nuit, et qui semblait, de tous les lie ux du monde, le moins propre à leur prêter un abri.
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— Patience, mes amis, dit le jeune homme, je vous ménage une surprise là-haut, Lea soldats montèrent alors résolument par le premier chemin qui se présenta. Hervé les suivait, quand les sons d'une voix haletante qui l'appelait par son nom l'arrêtèrent soudain. — C'est votre sœur, dit Francis... — Oui, oui, cela devait être, murmura Hervé. Conduisez-les, mon ami; je vous rejoindrai bientôt. — Le jeune lieutenant s'éloigna, et, au même instant, Andrée tombait éperdue et hors d'haleine dans les bras de son frère.
— Voyons, mon enfant, voyons, dit Hervé, nous devions nous y attendre. Pas d'attendrissement, je vous en prie.
Andrée releva la tête pour répondre, mais une explosion de douleur la rejeta suffoquée et palpitante sur la poitrine du jeune homme. — Pauvre petite ! allons, un peu de courage, murmura Hervé. — Puis, dressant vers le ciel, par un geste subit de désespoir, son front contracté, tandis qu'Andrée continuait de sangloter comme si son cœur était près de se briser sur le cœur de son frère : — ODieu! dit-il, mon Dieu! elle prie pour la paix ! Écoutez-la ! elle vous conjure pour la fin de nos discordes. Dieu de bonté, exauccz-la !
— Emmène-moi , emmène-moi d'ici ! s'écria Andrée.
Hervé la fit asseoir près de lui et lui prit la main : — T'emmener, chère enfant ? Où ? Dans un camp 1 dans une prison ?
— N'importe, mon frère; je ne puis rester sous un toit, d'où l'on vous a repoussé avec insulte.
— Mais vous vous trompez ; on m'a simplement traité en ennemi, comme je le suis en effet. Il est naturel que le bruit,vrai ou faux, de la mort du jeune prétendant ait exaspéré M. de Kergant jusqu'à lui faire oublier toute dignité.
— Vous ne voulez pas m'emmener , Hervé ? dit Andrée d'une voix tendre comme une caresse.
— Tant que je n'ai pas un asile sûr et honorable à vous offrir, mon enfant, je dois vous laisser dans celui que notre père vous a choisi. — Hervé se leva en achevant ces mots. — Il faut nous séparer, ajouta-t-il ; je ne veux pas laisser le temps à nos soldats de concevoir la pensée que je les abandonne.
— Nous séparer! répéta Andrée.... Ne nous sommes-nous revus que pour nous séparer sitôt et de cette manière?...
— Je vous promets, Andrée, de ne point partir demain sans vous avoir revue,
Andrée lui fit répéter cette promesse ; et Hervé, après l'avoir serrée sur son cœur, se détourna brusquement et se mit à gravir la lande en courant.
La pente de la lande était trop roide et l'herbe qui la recouvrait trop glissante pour qu'il fût prudent de l'escalader en ligne droite. Même dans les agiles excursions de son enfance, Hervé avait coutume de suivre, pour arriver sur le haut, un petit sentier dont les détours couraient entre d'étroites gorges d'un plateau à un autre; mais les obstacles et les périls qui arrêtent le voyageur de sang-froid sont ignorés ou dédaignés de celui qu'agitent de violents sentiments ou de fortes préoccupations d'esprit ; ils lui offrent même l'avantage d'une âpre distraction, qui, réveillant l'inquiétude des instincts naturels, donne à l'âme l'illusion momentanée du repos par la différence du tourment. Hervé, le cœur torturé, s'était élancé avec frénésie sur la rampe la plus âpre de la colline; vers le milieu de son ascension , ses pieds ne pouvant plus mordre sur l'herbe desséchée, il se mit à genoux et continua de monter en rampant, contraint souvent, pour ne pas rouler au bas de la lande, de saisir destouffes d'ajoncs épineux qui ensanglantaient ses mains. Francis, attiré sur le revers de la croupe par le bruit de l'escalade et parla respiration haletante d'Hervé, s'imagina que son ami était en butte à une poursuite acharnée : — Courage ! crr-t-il, vous êtes arrivé... Avons-nous encore des lavandières ? Au nom du ciel, qu'y a-t-il ? — Il n'y a rien, si ce n'est que j'en perdrai l'esprit, je croîs,
dit Hervé en tombant épuisé, et le front ruisselant dt sueur, aux pieds du lieutenant.
Le sommet de la lande formait un vaste plateau uni comme une pelouse, et dont les bords s'affaissaient doucement vers des pentes abruptes ; son aspect singulièrement sauvage n'avait d'autres bornes qu'un ciel orageux, où la lumière intermittente de la lune échancrait les nuages en bizarres déchirures. Vers le centre du plateau, un large espace était semé de blocs de pierre, qui de loin ne présentaient à l'œil qu'un chaos confus pareil aux énormes éclats d'une carrière granitique ; mais, en s'approchant, on reconnaissait qu'un certain ordre mystérieux présidait à l'irrégularité de ces entassements. Ces pierres étaient de toutes formes et de toutes dimensions ; les unes se dressaient isolément comme des aiguilles colossales, ou s'alignaient symétriquement sur de longues lignes parallèles, comme des processions de fantômes pétrifiés dans leurs manteaux grisâtres; d'autres étaient superposées, imitant grossièrement une table longue et étroite montée sur un pied unique ; un grand nombre reposaient horizontalement sur deux assises, par ce principe élémentaire d'architecture que les enfants mettent en pratique dans la base de leurs châteaux de cartes. Enfin, le même principe avait combiné des séries de blocs massifs et de pierres plates, de manière à
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former des galeries basses et couvertes qui étaient closes à Tune de leurs extrémités. Là semblait s'être arrêté, comme au point culminant de l'art, l'édificateur inconnu de ces informes monuments.
Les soldats s'étaient groupés avec curiosité autour des débris; aucune pointe de rocher ne perçait la surface de la lande ; aucune excoriation du sol n'indiquait la place d'où avaient été tirés ces matériaux gigantesques. Il fallait donc qu'ils eussent été transportés sur cette cime du fond des vallées. Par quels moyens et dans quel but ? C'était une question contre laquelle venaient se briser la sagacité et l'expérience de Bruidoux lui-même. Toutefois, un des axiomes favoris du sergent était qu'un chef militaire ne doit jamais se mettre dans le cas d'être taxé d'ignorance par ses subalternes. Aussi ne se fit-il aucun scrupule de certifier hautement à Colibri que, dans un temps assez reculé, le fils d'un certain aristocrate de géant s'était amusé à placer ces cailloux les uns sur les autres, au
heu d'aller tranquillement à l'école, comme c'était
« son devoir ; car, ajouta le sergent, on doit obéir à son
père, quand ce père serait un ogre, et le fils de Pitt et
Cobourg lui-même doit obéir à Pitt et Cobourg, s;
étrange que cela puisse paraître. •
Ces moralités furent interrompues par l'arrivée de
Kado, qui chassait devant lui un petit cheval accablé
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sous une provision de vivres et de bois sec, à laquelle les soldats firent aussitôt leurs politesses. Le vieux gardechasse leur offrit son aide pour allumer du feu, échangea une poignée de main avec le sergent, et se retira en promettant à Hervé et à Francis de leur amener leurs montures au bas de la lande, le lendemain dès la pointe du jour.
Après le souper, les grenadiers se choisirent leurs couches à l'abri des voûtes druidiques, et chacun s'endormit en paix sous ces pierres où la rouille des siècles recouvrait une rouille de sang humain. Francis lui-même céda tout doucement au sommeil à l'entrée d'une de ces grossières galeries dont nous avons parlé, pendant que Hervé lui contait qu'il avait vu autrefois des vieillards prier traditionnellement sur ces reMques du culte de leurs ancêtres. Le jeune commandant sourit en voyant qu'il avait perdu son public ; il arrangea avec un soin paternel les plis du manteau que Francis avait laissé ouvert dans la surprise de son sommeil, et s'éloigna en donnant un soupir de regret à l'âge où les paupières se ferment par ces enchantements imprévus.
Après avoir fait quelques pas autour de l'enceinte autrefois sacrée, Hervé s'assit sur une des tables qui s'élevaient çà et là. Ce lieu gardait encore dans la mémoire des habitants du pays un vague reflet de son ca-
racttre antique. L'incertitude de la crainte ou du respect tantôt les éloignait de la lande comme d'une place maudite, tantôt les prosternait, les douces prières de TÉvangile sur les lèvres, au pied de ces autels impitoyables. Ce sentiment de curiosité superstitieuse qui a tant de pouvoir sur l'enfance, et dont l'esprit de l'homme ne s'affranchit jamais tout à fait, avait marqué ce lieu parmi les souvenirs les plus vifs de* premières années de Hervé. Tout enfant, l'esprit imbu des légendes du coin du feu, il avait été attiré sur la lande aux Pierres par cette volupté de la peur que nous recherchons comme les émanations enivrantes de certains poisons dont une trop forte dose nous devient mortelle. Il se souvenait de s'être engagé un soir sous la sombre voûte d'une galerie ouverte ; comme la nuit était tombée sans qu'il fût rentré au château, on se mit en quête et on le trouva évanoui au milieu de la galerie, comme s'il eût rencontré tout à coup, face à face, l'horreur du Dieu que les anciens prêtres allaient chercher en rampant au fond de ces temples, faits comme des repaires.
La jeune Bellah, dont le naturel songeur et le penant d'esprit devaient être vivement sollicités par attrait de ce site romanesque, accompagnait souvent Iïerve sur la montagne druidique. Quand la nuit venait peupler d'ombres douteuses cette morne cité de
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pierres, la jeuno fille alarmée faisait appel à l'âge et à l'expérience de son frère adoptif, et ce charme de la protection donnée et reçue avait été pour eux comme le pressentiment d'une affection plus tendre et le premier anneau d'une chaîne plus étroite. C'était là que leurs jeunes imaginations aimaient à évoquer les traditions gracieuses ou terribles de la contrée natale, tantôt réveillant sur la mousse des cavernes les danseuses de minuit, tantôt recherchant dans les sinistres ouvertures des autels la trace des rites sanguinaires. C'était là enfin que les deux enfants avaient éprouvé les premières palpitations d'un danger partagé, les premières joies d'un échange de rêves et d'illusions. Ces souvenirs se pressaient dans la tête de Hervé : exténué de fatigue et ne pouvant dormir, il s'était à demi couché sur la table de pierre, dans l'attitude d'une statue penchée sur un tombeau, et il regardait passer ses jeunes années. Tout à coup il tressaillit : au milieu des quartiers du roc, la forme blanche d'une femme s'abaissant et s'élevant sans bruit semblait glisser d'une pierre à l'autre et s'avancer vers lui. Hervé se leva brusquement, en portant la main à son front, avec l'émotion violente d'un homme qui doute de sa raison ; mais déjà la blanche apparition le touchait, et il reconnutBellah. — Vous ! vous en ce moment ! vous, ma sœur ! s'écria-t-il en saisissant la main de la jeune fille.
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Mademoiselle de Kergant retira sa main : — Le commandant Hervé, dit-elle d'un ton froid, peut-il m'accorder quelques minutes d'entretien ?
Hervé, rappelé à la réalité du présent, s'inclina et se découvrit; puis, voyant que les yeux inquiets de Bellah cherchaient à percer les ténèbres autour d'elle :
— Mademoiselle de Kergant peut parler sans crainte, dit-il; mes hommes dorment là-bas, auprès de ces feux.
La jeune fille s'accouda sur la pierre près de laquelle Hervé se tenait debout, et se recueillit un instant en silence.
— Monsieur, dit-elle enfin, votre gouvernement a brisé, par un nouveau crime, les traités qui nous liaient à lui.
— C'est ce que j'ignore, mademoiselle, dit Hervé.
— Je vous le dis, reprit mademoiselle de Kergant.
— Hervé salua. — Monsieur, poursuivit-elle, vous faites-vous une telle idée du devoir, que vous vous jugiez engagé d'honneur vis-à-vis d'un gouvernement parjure ? Étes-vous résolu à vous charger des plus odieuses complicités qu'il plaira à votre république de vous imposer ?
— Mademoiselle de Kergant, répondit Hervé, me permettra de répudier la complicité dans laquelle elle m'enveloppe. Je ne réponds que de moi, mais j'en ré-
ponds. Je ne sers point des hommes, je sers des idées. Ces idées, je déplore les vertiges qu'elles donnent, je voudrais les punir; je plains les martyrs qu'elles font et je voudrais les sauver ; mais, jusque dans la poussière des ruines et dans le sang dont on les obscurcit, ces principes restent purs, ils restent dignes de la fidélité que je leur ai vouée. C'est un langage qu'il me coûte de parler à une femme, mais j'y suis réduit. Quant à ce nouveau crime, mademoiselle de Kergant souffrira qu'avant de le juger j'aie appris à le connaître d'une bouche impartiale.
— Doutez-vous de ma parole, monsieur ? dit Bellah avec l'accent d'un amer dédain.
— Je doute de votre parole, oui ! s'écria Hervé dans un transport subit de colère qui touchait à la violence, je doute de votre parole ! je doute de votre voix même... je doute de ces lèvres glacées et des mots étranges qu'elles prononcent ! Qui êtes-vous ? que voulez vous ? qu'êtes-vous venue faire ici ? qui vous a envoyée? Ici, à cette place même! avoir choisi cette place pour m'accabler ! Par le ciel ! c'est un courage inouï ! c'est une cruauté qui dépasse la pensée d'un homme ! Retirez-vous !
A l'éclat soudain de cet orage, la résolution de la jeune fille parut s'être brisée, et ce fut d'une voix faible et basse, comme celle d'un enfant soumis,
qu'elle répondit : — Mon Dieu ! Hervé, je m'en vais. — Mais, au lieu de s'éloigner, elle s'appuya sur l'autel de pierre et posa ses deux mains sur son cœur pour en comprimer les battements.
— Bellah ! reprit Hervé avec douceur, pardonnezmoi ; mais vous avez comblé la mesure de mes chagrins. Daignez vous retirer. Vous laisserez ici un homme dont l'âme ne peut contenir une douleur de plus. Votre tâche est faite, adieu.
— Oh ! pas encore pas ainsi, Hervé ! Je suis venue... j'espérais... oui, j'espérais être protégée en ce lieu, au moins par vos souvenirs. Quelles qu'aient été pour vous les deux longues années qui nous en séparent...
— Elles ont été telles, interrompit Hervé, que je les donnerais, et toutes celles qui suivront, pour une heure du temps passé.
— Oh ! que Dieu soit mille fois béni, s'il en est ainsi ! Ce temps peut revenir, Hervé. Vous pouvez rentrer dans cette famille qui est la nôtre à tous deux, retrouver un père, des sœurs, nous retrouver tous, mon frère ! Vous le pouvez. Le voulez-vous?
— Si j'espérais seulement que cela devînt possible un jour ! dit le jeune homme en secouant tristement la tête.
— Ce jour est venu, reprit vivement Bellah. Ecou-
tez, Hervé, la guerre va recommencer; je pourrais vous dire... j'aurais des raisons positives pour vous affirmer que notre cause triomphera... Mais peu vous importe, je le sais... Cette cause est celle de vos pères, des malheureux; c'est la cause de Dieu! Vous avez pu vous y tromper, Hervé... mais maintenant vos yeux sont ouverts... Il est impossible qu'ils ne le soient pas... Oh ! comme nous vous aimerons, Hervé !... C'est notre rêve, à tous. Mon père a déjà ses projets ambitieux pour vous. Il veut que l'on rende justice à vos talents et à votre courage ; et cette justice, vous l'obtiendrez parmi nous, n'en doutez pas. S'il vous en faut des preuves, Hervé, tenez. — En prononçant ces mots, elle tira de son sein un pli qu'elle mit dans la main du jeune homme; mais celui-ci, le jetant aussitôt à ses pieds: — La justice que je mériterais, dit-il, ce serait le mépris de mes amis, le mépris de mes ennemis et le vôtre, Bellah !
— Le mien ! Vous vous trompez ! Je ne mépriserai jamais l'homme qui répare noblement ses torts !
— Vous la première, Bellah, et vous feriez bien. Pas un mot de plus là-dessus, je vous en supplie.
— Oh! Dieu!... Et si je vous disais, Hervé, que vous ne pourez retourner chez les républicains... que la mort vous y attend?...
— C'est une chance familière dans le métier que
je fais. Chaque instant de ma vie m'y rend plus résigné.
— Oui, reprit la jeune fille sur un ton de conviction incompréhensible, vous êtes prêt à mourir en soldat... mais le supplice, la mort ignominieuse, la mort d'un traître, en voulez-vous, dites?
D'un traître? répéta Hervé; c'est impossible.
— Vous serez accusé... vous le serez ! Au nom du jiel, n'en doutez pas !
— Mais encore de quelle trahison ? puis-je le savoir ?
— Hélas ! quand il s'agirait de la vie de mon père, comme il s'agit de la vôtre, c'est ce que je ne pourrais vous dire.
— Soit. Mes juges me l'apprendront.
— Hervé ! votre cœur s'est endurci parmi ces hommes de sang... Vous sacrifiez votre vie, sans songer qu'elle n'appartient pas à vous seul. La pauvre Andrée...
— S'il m'arrivait malheur, dit Hervé en détournant la tête, je sais quel cœur je laisse près du sien.
Bellah saisit, par un mouvement brusque et violent, le bras du jeune homme, et, tendant vers lui ses grands yeux humides : — Et moi? dit-elle.
Le geste désespéré de Bellah, son accent bas et confus prêtaient à ce mot une telle expression, que Hervé se sentit pénétré jusqu'au fond du cœur, comme
si les lèvres de celle qu'il aimait eussent touché les siennes. Il prit d'une main tremblante celle que mademoiselle de Kergant lui abandonnait; et, regardant avec passion la jeune fille, qui se tenait droite, les paupières abaissées et le sein haletant :
— Bellah, dit-il, je vous aime ardemment. Ma vie, depuis deux ans, ne compte pas une seule minute où la trace de cet amour ne soit imprimée. Tout le reste ne sert que d'inutile distraction à cette pensée; mais, que je m'abuse ou non, je ne vois pas d'honneur hors du devoir que je me suis fait, et je ne saurais vivre déshonoré... même près de vous... surtout près de vous.
Comme il achevait ces mots, mademoiselle de Kergant laissa tomber avec accablement sa tête sur son sein : — Mon Dieu ! murmura-t-elle, je n'ai pourtant rien de plus à dire, rien!... Hervé, poursuivit elle d'une voix brisée, je comprends que cela est irrévocable; c'est donc un adieu suprême, éternel, et c'est ici que vous me le faites !... Nous ne nous verrons plus nulle part... tout est fini... tout est fini ! Que Dieu me pardonne de vous avoir parlé en mon nom... J'ai mêlé l'intérêt d'un misérable cœur de femme. . J'ai cru bien faire... malheureuse ! parce que rien au monde ne m'eût autant coûté... J'ai cru bien faire... et ce n'est qu'une honte. ..
— Bellahi chère Bellah! vous me déchirez le cœur... Adieu!...
— Adieu donc ! s'écria la jeune fille en paraissant invoquer tout son courage. Adieu, homme sans mémoire, sans âme, sans pitié! Mon devoir sera implacable comn e le vôtre... Adieu !...
Et elle s éloigna à la hâte, mais d'un pas si léger, que son départ, comme sa venue, semblait être la vision silencieuse d'un rêve.
Dès qu'elle eut disparu dans un des sentiers qui tournaient sur le flanc de la lande, Pelven se rapprocha avec empressement des bords du plateau, afin de recueillir les derniers murmures de ce bonheur qui lui échappait à jamais... Il crut entendre une voix d'homme se mêler à la voix de Bellah. L'idée que la tentative de mademoiselle de Kergant avait eu un confident et qu'une sorte de concert diplomatique avait présidé à sa démarche se présenta aussitôt à l'esprit de Hervé sous les couleurs les plus vives et les plus fâcheuses. Prenant un sentier plus direct, il descendit quelques pas avec précaution, et il put apercevoir, à côté de Bellah, un homme à la taille élégante, au pas élastique, au geste vif et jeune. Mademoiselle de Kergant semblait interrompre de temps à autre, par de courtes objections, la parole animée de son compagnon, qui tantôt s'élevait jusqu'aux modulations les
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plus sonores, et tantôt s'abaissait au ton de la plu* intime confidence. Quand ils furent arrivés au bas àt la lande, Hervé, grâce à la connaissance minutieuse qu'il avait du pays, put continuer de les suivre à travers champs sans être découvert. Il essayait d'appliquer à la tournure gracieuse de Finconnu, au timbre particulier de sa voix, quelque souvenir de sa vie passée qui, du moins, fixât une partie de ses doutes, et livrât un nom à ses angoisses, un homme à sa haine : c'était en vain.
Comme ils n'étaient plus qu'à deux cents pas du château, l'inconnu s'arrêta brusquement, prononça quelques paroles véhémentes, et saisit avec vivacité le bras et la main de mademoiselle de Kergant. Hervé, laissant échapper une sourde exclamation de rage, sauta en bas de la haie où il se tenait caché, et il se précipitait déjà vers la place où se passait cette scène suspecte, quand un incident inattendu le retint immobile : mademoiselle de Kergant avait dégagé son bras; elle prit à son tour la main de son hardi cavalier et y posa ses lèvres en s'inclinant jusque dans la poussière du chemin. Après quoi elle se dirigea à grands pas vers le château, suivie lentement par celui qui venait d'être l'objet de cette faveur extraordinaire.
Hervé, quittant alors tout mystère et dominé par une colère irrésistible, s'avança rapidement : — Eh ! mon-
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sieur, s'il vous plaît! cria-t-il d'une voix contenue, mais très-distincte.
L'inconnu se retourna : — Qui va là ? qui m'appelle? dit-il.
— Moi, monsieur. Veuillez avoir patience deux secondes, je vous prie, répondit le jeune commandant en pressant le pas.
— Allons ! c'est ce diable d'officier, murmura Finconnu. Là-dessus, il haussa les épaules avec humeur, et accéléra sa marche de telle sorte que Hervé ne pouvant le suivre dans l'enceinte même du château, dut renoncer à un entretien plus satisfaisant.
— Non, se disait le jeune homme en regagnant la lande, jamais les fantaisies les plus inouïes d'une nuit de délire ne m'ont fait passer devant l'esprit de telles images ! Bellah, la fière, la chaste fille, à genoux devant un homme, recevant... que dis-je? prévenant ses caresses... et cela quand ses lèvres frémissaient encore de l'aveu fait à un autre ! Bellah essuyant des larmes de comédienne avec une main de courtisane ! Au moins, Dieu merci, me voilà tranquille... Et la main convulsive du jeune homme, fouillant sa poitrine, en retirait la plume blanche, souvenir importun d'un moment plus fortuné, la froissait avec fureur et en semait sur le sol les légers fragments.
Après cette exécution en effigie, le commandant
Hervé se rapprocha des feux à demi éteints du bivouac et se coucha à quelques pas de Francis. L'accablement de cette journée de fatigue et de soucis finit par dominer son. agitation d'esprit, et il fallut, aux premières lueurs du jour, que la main du ponctuel Bruidoux l'arrachât à un profond sommeil.
Peu de moments après, }a petite Andrée arrivait tout essoufflée sur le sommet de la lande ; elle parcourut le plateau d'un regard, et, le voyant désert, elle poussa un cri de douleur navrant; puis, se laissant tomber sur le sol, elie sanglota longtemps, tète dans s>es inuiQ£«
V.a république madame, in> le peul perdre , quelque négligente qu'elle soit à le conserver.
[Lettres de VorrunE.)
Le principal corps dt l'armée républicaine avait alors ses quartiers à Vitré, sur la limite de l'Ile-et- Vilaine et de la Mayenne. Le général en chef occupait, entre Rennes et Vitré, une habitation de modeste apparence, tenant le milieu entre le manoir et la ferme, et qui n'avait d'autres titres à l'honneur d'un tel hôte que sa situation agreste et retirée. C'est dans la cour de cette résidence que nous prions le lecteur de se transporter, en le prévenant qu'il s'est écoulé quatre jours entre les dernières scènes de notre récit et celles qui vont suivre.
Il était une heure de l'après-midi : au milieu du terrain enclos de murs qui s'étendait devant le principal corps de logis, des soldais aux uniformes divers
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jouaient ou émisaient avec une liberté mêlée d'une certaine réserve qui décelait la présence du maître; les plus actifs s'occupaient de fourbir au soleil des armes ou des mors de chevaux; les plus mélancoliques, couchés sur le sol dans des attitudes variées et souvent opposées, paraissaient les uns suivre les nuages dans leurs combinaisons mobiles, les autres se livrer à des études botaniques , Un coin caractéristique de ce tableau était formé par deux grenadiers à moustaches grisonnantes, qui, ayant posé une longue planche en équilibre sur un tronc d'arbre abattu, se balançaient avec une gravité silencieuse, comme si le salut de leur âme eût dépendu de cette affaire. Ce fut vers ce groupe que se dirigea un jeune officier qui traversait la cour en ce moment, des papiers à la main et une plume entre les dents : — Eh bien, Mayençais, dit-il, est-ce que le commandant Pelven n'est pas encore revenu ? — Pas encore, répondit Mayençais, qui était alors au plus haut degré de son ascension. — N'en a-t-on aucune nouvelle? — Aucune, dit Mayençais redescendant majestueusement vers l'abîme. — Prends garde de choir, vieux porc-épic, reprit le jeune homme, un peu offensé du laconisme de son interlocuteur et poussant du pied le fragile théâtre des jeux de Mayençais. La planche, cédant à cette im pulsion, pivota d'abord sur elle-même, et finit par
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glisser sur le gazon avec ses adhérents, à la vive satisfaction du. public.
Pendant que les deux vieux jouteurs appliquaient tous leurs soins et leur sérieux imperturbable à replacer leur marotte sur son point d'équilibre, la sentinelle, postée extérieurement près d'une grande porte cintrée qui ouvrait sur la campagne, fit entendre un Qui vive ! auquel répondit une voix rude et brève : la sentinelle présenta les armes ; Finstant d'après cinq cavaliers, les vêtements en désordre et souillés de taches d'écume, entraient bruyamment dans la cour. Quatre d'entre eux avaient l'uniforme des hussards de la république ; le cinquième, celui qui était entré le premier, paraissait étranger à l'armée : il ne portait d'autres signes distinctifs qu'une ceinture et un panache tricolores. Le silence soudain qui succéda dans la cour du manoir au tumulte d'une récréation militaire et l'espèce de timidité avec laquelle on se murmura le nom du nouveau venu témoignèrent qu'il était pour le plus grand nombre des assistants une ancienne connaissance, et une connaissance qu'on revoyait avec plus de respect que de plaisir. Celui qui venait de recevoir l'hommage équivoque de cet accueil le justifiait suffisamment, quelques droits qu'il pût y avoir d'ailleurs, par la sévérité ascétique de ses traits et l'expression de son regard, doué d'une fixité particu-
lière et comme implacable. Laissant aux mains d'un soldat les rênes de son cheval, il franchit rapidement l'espace qui le séparait de l'entrée du manoir, monta l'escalier intérieur, et parvint bientôt dans une antichambre où veillaient deux sentinelles : écartant de la main, avec un geste d'extrême préoccupation", un des soldats qui, tout en lui faioaut le salut militaire, semblait hésiter à lui livrer passage, il ouvrit une double porte, pénétra dans la pièce contiguë, et parut avoiï trouvé enfin ce qu'il cherchait avec tant de hâte et si peu de cérémonie.
Deux personnes occupaient le salon où venait d'avoir lieu cette invasion discourtoise. Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, l'une d'elles, une jeune fille blonde, svelte et mignonne comme un enfant, avait quitté brusquement le coin d'un canapé sur lequel elle était assise ou plutôt blottie à la turque ; en apercevant le visage austère qui se présentait, elle poussa un cri, glissa deux ou trois pas sur le parquet, et disparut derrière la tapisserie d'une portière. Cette fuite rapide laissait l'indiscret visiteur en tête-à-tête avec un homme, d'une taille élevée et élégante, et dont les traits rayonnaient d'une mâle beauté unie à tout l'éclat de la jeunesse. Ce personnage portait l'habit militaire, brodé de feuilles de chêne d'or au collet et aux parements : devant lui, une écharpe tricolore et un
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sabre étaient posés sur l'angle d'une table, à quelques pas du canapé où une place venait de rester vide. En voyant le trouble singulier dont son arrivée était l'occasion, l'individu à mine peu prévenante, qui nous a fait pénétrer à sa suite dans cette scène intime, s'arrêta court, le sourcil froncé et la bouche plissée d'une ride dédaigneuse : une légère rougeur nuança les joues de celui à qui s'adressait ce reproche muet ; il se souleva à demi ; puis, se rasseyant avec une nonchalance un peu hautaine : — Citoyen représentant, dit-il sèchement, tu me traites en ami.
— C'est une fâcheuse habitude que j'ai, citoyen général, de négliger, vis-à-vis des autres, des précautions d'étiquette dont je n'ai jamais senti le besoin pour moi-même. S'il le faut cependant, je m'en excuse ; je m'en excuse, dis-je, ne voulant pas invoquer pour si peu les droits illimités dont nous arment le pouvoir de la Convention et l'intérêt de la république.
— Vos droits ! la république ! interrompit avec impétuosité le jeune général. Il n'y a qu'une république au monde, et c'est la république masquée de Venise, qui ait jamais conféré des droits pareils à ceux que vous vous arrogez ! Je dois te rappeler, citoyen commissaire, qu'il y a un point où la surveillance la plus légitime dépasse son but et change de nom.
— En sommes-nous déjà là? dit le représentant