DE L'ÉDITEUR FRANÇAIS
Des que la nouvelle des découvertes de Colomb fut parvenue en Espagne , tous les hommes aventureux voulurent s'élancer sur les traces de ce grand navigateur. En 1498 il avait reconnu la Terre- Ferme, et bientôt après Alphonse de Ojeda parcourut presque toute cette côte. A peine ce dernier avait-il quitté FEpagne , que Pedro Alonso Nino , natif de Palos ou de Moguer, s'étant associé avec un certain Guerra , de Séville , arma un bâtiment , et se dirigea aussi vers la province de Terre -Ferme, Ils débarquèrent du côté de Paria ^ où ils chargèrent du bois de teinture ; puis aux lies de Margarita et Gubagua, où lesnaturelsleurdonnèrent une grande quantité de perles en échange des bagatelles d Europe. Ils découvrirent les salines d'Araga , et s'avancèrent toujours en côtoyant jusqu'à un village indien
nommé Coriana, sur remplacement duquel est bâtie aujourd'hui la ville de Coro (1).
Ils trouvèrent toute cette côte habitée par des peuples nombreux , qui les reçurent avec l'extrême bienveillance que Christophe Colomb , à son premier voyage, avait éprouvée chez les habitants des Lucayes, et qui leur fournirent des vivres en abondance. Mais , quand ces voyageurs voulurent passer au-delà, ils rencontrèrent des nations plus sauvages , dont les démonstrations guerrières les empêchèrent de débarquer : ils remirent donc à la voile , emportant cent cinquante marcs de perles de la plus grande beauté, et ils arrivèrent dans un port de Galice, le 6 février de l'an 1500 , après deux mois de traversée.
Cependant, comme on ne trouvait pas dans ce pays une quantité de métaux précieux assez grande pour rassasier la cupidité des Espagnols , ils ne cherchèrent pas , dans les premières années , à y fonder un établissement durable. Quand la famine et les mauvais traitements eurent détruit la plus grande partie de la population d'Haïti , et qu'on commença à manquer d'esclaves pour travailler aux mines , des vaisseaux partis de cette lie se rendirent sur divers points de la Terre-Ferme , et enlevèrent tous les Indiens qui leur tombaient sous la main , pour les mener vendre à Saint-Domingue , où ces malheureux périssaient par milliers.
Enfin Fabus devint si grand , que l'audience de Saint-Domingue , bien qu'elle n'ait jamais témoigné
(1) Simon, Noticias de Tierra'Firme , notitia 1, cap. XY.
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beaucoup dlntérét pour les malheureux Indiens qu'elle devait protéger, crut cependant devoir y mettre un terme , et elle envoya dans cette province Juan de Ampies, en qualité de gouverneur, pour y fonder un établissement et protéger les naturels.
Ampies partit donc avec un vaisseau et soixante hommes : il alla débarquer à la pointe de Coriansu en 1517, et fit alliance avec Mannaure , principal cacique desCaquetios qui habitaient celte province. Ses sujets le révéraient comme un dieu , tous les caciques des environs lui payaient un tribut , et il ne sortait jamais que porté sur les épaules desi principaux de sa nation.
Mannaure alla au-devant d^Ampies et de ses eom-r pagnons , avec une suite nombreuse , lui fit des pré-r sents considérables et contracta une alliance avec eux. Alliance si respectée des Indiens , dit le père Simon, que, malgré les mauvais traitements et les cruautés des Espagnols , ils n'ont jamais pu se décider à la rpmpre. Ampies bâtit dans cet endroit une ville , nommée Cofo , qui fut bientôt très-peuplée par un grand nombre d'aventuriers espagnols attirés de tous côtés par le bruit des richesses de ce pays (1).
On apprit promptement en Espagne la fondation de ce nouvel établissement. A. Dalfinger et G. Sey- 1er, qui étaient à Madrid les agents des Welser, riches négociants d'Augsbourg, obtinrent de Charles V, qui leur avait souvent emprunté de Targent,
(1) Oviedo y Ban os, Hist, de Fenezuela, cap. ni; Simon, iVot. ii, cap. i.
dans des moments de nécessité, la concession de cette province en faveur de leurs maîtres , pour en faire la conquête à leurs frais , aux conditions suivantes. Ils s'obligeaient à équiper quatre vaisseaux , à emmener trois cents Espagnols , et , à construire deux villes et trois forteresses dans les deux années qui lUivraient leur arrivée. Ils devaient en outre envoyer dans ce pays cinquante mineurs allemands pour perfectionner l'extraction du minerai. L'empereur leur concéda tout le territoire qui se trouve entre la province de Sainte-Marthe et le cap de Maracapana, leur abandonna les quatre cinquièmes de son qtdnt sur Tor et l'argent , et leur donna en toute propriété douze lieues carrées de terrain à prendre où ils voudraient. Il leur permit en outre de réduire en esclavage tous les Indiens qui essaieraient de leur résister. Charles V venait d'abandonner à la même époque la province de Sainte- Marthe à don Garde de Lerma , gentilhomme de sa maison : celui-ci convint avec les Welser d'agir de concert avec eux , et de ^e porter secours dans l'ocjcasion : on lui donna le commandement de la première expédition , qui se composait de trois vaisseaux.
Les Welser nommèrent pour gouverneur et pour lieutenant du gouverneur, Ambroise DalQnger et George Seyler, qui depuis longtemps les avaient bien servis. Ces derniers arrivèrenten 1528,et présentèrent à Amples l'ordre de l'empereur, de leur remettre le commandement. Celui-ci, forcé d'obéir, et se voyant si mal récompensé de ses services , se retira à Saint-Domingue, où il mourut de chagrin peu de
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temps après : le roi d'Espagne lui avait cependant concédé en dédommagement les tles de Curaçao , d Oruba et de Bonayre , dont ses descendants jouissaient encore un siècle plus tard (1).
Les Welser étaient peut-être alors les plus riches négociants du monde; ils avaient avancé à Charles V près de cinq tonnes d'or, et à l'époque où ils envoyaient une armée à leurs frais pour conquérir le Venezuela, ils expédiaient des vaisseaux aux Indes occidentales pour étendre leurs relations commerciales, et tâcher de découvrir les îles des Épices.
La fllle de Barthélemi Welser chef de cette maison , la belle Philippine , épousa secrètement Farchiduc Ferdinand, fils de Ferdinand, roi de Bohême , depuis empereur, et neveu de Charles V, et la puissance des Welser était telle , que Charles n osa faire rompre le mariage.
Ce n'est pas ici le lieu de raconter rh'stoire de la domination des Allemands dans le Venezuela , domination qui dura environ 26 ans. On en trouvera les détails dans Simon et dans les autres historiens espagnols ; mais il règne dans les annales de leur établissement et de leurs premières entreprises, une grande confusion que la relation publiée aujourd'hui contribuera beaucoup à éclaircir. Il est assez naturel que les historiens espagnols , qui ignoraient entièrement la langue des conquérants allemands, aient confondu les noms et les époques, 4andis que Ton peut compter sur l'exactitude d'un homme qui ra-
(1) Oviedo y Baftos, cap. iv ; Simon, notieia ni cap. i.
conte des éyënements dont il avait été témoin oculaire et dont il pouvait dire avec raison : Quorum pars magna fui.
Les historiens espagnols (1) ne parlent que d'une expédition d'Ambroise DalQnger , celle où il aurait péri dans un combat contre les Indiens. Herrera, seul , le fait mourir à Coro ; il résulte en effet de la relation de Federmann , qu^il revint dans cette ville, alla ensuite à Saint-Domingue, et retourna prendre possession de son gouvernement. J'ignore s'il y mourut , ou s'il tenta une seconde expédition dans laquelle il fut tué , ce qui me parait le plus probable.
Les mêmes auteurs, qui ne disent pas un mot de la première expédition de Federmann, prétendent qu'à la nouvelle de la mort de DaIGnger il quitta Coro pour aller solliciter la place de celui-ci , tandis que Ton voit par sa relation , que Dalfinger était encore plein de vie quand notre voyageur s'embarqua pour l'Europe. Il me parait plus probable qu'il se trouvait à la cour de Charles V lorsque la nouvelle de la mort du gouverneur arriva , et qu'il profita de cette circonstance pour obtenir sa nomination, en faisant valoir les services qu il avait déjà rendus.
Les Welser se repentirent bientôt de la confiance qu'ils lui avaient accordée; ils le révoquèrent et nommèrent à sa place George de Spire , que Federmann se décida à accompagner en qualité de lieutenant. Ils arrivèrent ensemble à Coro en 1537,
ri) Oviedo y Banos, cap. x
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et partirent bientôt après pour tenter de nouvelles découvertes vers le Sud. George de Spire devait prendre la route de l'est, Federmann celle de l'ouest ; et ils devaient se réunir du côté de Barquisfemeto. ç Mais celui-ci, qA ift cherchait qu'à se rendre indé- / pendant, continua sa marche vers l'ouest. Après un voyage aussi pénible que dangereux , il pénétra dans le royaume de la Nouvelle-Grenade, et s'avança jusqu'à Bogota, où, par le plus singulier des hasards , il rencontra Sébastian de Benalcazar et Quesada , qui y étaient arrivés, l'un par le Pérou et l'autre par la rivière de la Madeleine. Chacun élevait des prétentions sur cette province : ne pouvant s'accorder, ils cojivinrent de se rendre ensemble en Espagne pour faire juger leurs droits. Cependant Federmann ne devait jamais revoir l'Amérique; sa conduite vis-à-vis • de son chef avait indisposé les Welser qui oublièrent tous ses services, et voulurent même lui intenter un procès; mais il mourut peu de temps après, abreuvé de dégoûts et de chagrins.
Nicolas Federmann, auteur de la relation que nous publions aujourd'hui , était natif d'Ulm en Souabe. Je n'ai pu trouver aucun détail sur sa vie avant son départ pour l'Amérique : il est facile de voir, par son ouvrage, que c'était un soldat expérimenté. Tous les historiens sont d'accord pour louer sa valeur et son habileté. Pendant le séjour qu'il fit en Europe entre ses deux expéditions , il écrivit la relation de la première et la laissa entre les mains de Jean Kiefhaber son beau-frère , bourgeois d'Ulm ; qui la fit imprimer à Haguenau en 1557. Il comptait en
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donner une seconde à laquelle il renvoie plusieurs fois son lecteur; mais je n'ai aucune connaissance qu'elle ait été imprimée et j'ignore s'il la jamais écrite. Celte première relatîon^ell^-même est de la plus grande rareté , et je ne lai trouvée citée dans aucune bibliographie.
Sa relation , entièrement oubliée en Allemagne , n'a jamais été traduite dans aucune langue. Arnold, dans la vie de Marc Welser qui se trouve en tête des œuvres de ce célèbre négociant imprimées à Nuremberg en 1682 , en fait mention d après Crusius {ann. Suei^.p. III y lib. XI, cap. IF); mais il parait qu'il ne l'avait jamais vue lui-même, car il ne parle que de la seconde expédition et ne dit pas un mot de la première, qui est cependant la seule dont il soit question dans cet ouvrage. Il est probable que déjà à cette époque , il ne restait dans les archives de la famille des Welser aucun document sur le Venezuela, car Arnold en parle seulement d'après Jean de Laet ; et la carte qu'il en donne n est qu'une copie de celle qui se trouve dans le Nov^us orbis.
J'ai cherché autant que possible à déterminer dans mes notes la situation géographique des tribus dont parle Federmann ; mais j'avoue quil yen a un grand nombre sur lesquelles je n'ai pu me procurer aucun renseignement, ce que l'inexaclilude et la négligence ordinaire des historiens espagnols expliquent facileinent.