‹ Belle-MadameChapitre 4 sur 9 · JOSEPH REINACH · texte numérisé non relu

JOSEPH REINACH

Paris, juin 1892.

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54, PLACE CEfg T RALE

— Nancy! Nancy! dit une voix sèche dans l'escalier, troublant soudain le silence monacal de la maison.

La sous-inspectrice attendait, agacée de ne pas recevoir de réponse. Sa main nerveuse agitait le clavier sonore des clefs pendues à sa maigre ceinture de vieille fille. Elle dit, pour la seconde fois, avec une impatience mal déguisée :

— Nancy ! Nancy !

Celle qu'on appelait continua de rester muette.

— La folle! Trois étages à monter... Comme c'est drôle! Que fait-elle? Encore à rêvasser...

[" La mauvaise humeur de la sous-inspectrice croissait à chaque marche. Asthmatique, et naturelle-

ment geignante, M lle Thomasset (Florentine) avait peut-être une belle âme, mais à coup sûr un insupportable caractère. Gomme tout a une fin, elle franchit le dernier échelon du dernier étage, et frappa contre une porte.

— Entrez! répliqua vivement une voix jeune.

— Vous êtes donc sourde, Nancy? Pourquoi ne pas répondre? Ah! bon, vous lisiez. Comme toujours! Est-ce raisonnable de s'user la vue... Et pour quel livre? Donnez... J'en étais sûre!

Nancy subissait en souriant cette averse de reproches. Une belle fille de vingt ans, brune, grande, séduisante, quoique irrégulièrement jolie. Les cheveux très noirs couvraient à demi un front uni, un front intelligent, légèrement bombé vers les tempes. Le nez, trop gros, n'ôtait rien au charme de cette physionomie. Les yeux, superbes, éclairaient tout de leur flamme chaude. Non pas très grands, mais pensifs, lumineux et profonds. Dans le palais rouge, à Gênes, sourit un portrait de marquise que les amateurs attribuent au Francia. Nancy rappelait à s'y méprendre la Vénitienne du peintre. Et dans toute l'Italie, les Vénitiennes ont, avec les Livournaises, un renom de beauté. Un joli détail : les paupières lourdes, presque fermées, se rouvraient brusquement à la moindre émotion ressentie.

M Uo Thomasset riait d'un mauvais rire, en tournant de ses doigts osseux les pages du livre confisqué. Elle répéta :

— J'en étais sûre...

Il est vrai que Nancy se souciait fort peu des réflexions de la sous-inspectrice. A demi penchée contre la fenêtre, elle laissait son regard errer dans l'étendue. Envolée dans son rêve, elle n'entendait déjà plus que l'écho de ses pensées. La vieille fille continuait :

— Don Quichotte /Encore à lire Don Quichotte!... Madame vous a interdit ce livre-là. Je ferai mon rapport. D'ailleurs Madame vous demande. Une de vos parentes est venue vous voir. . .

Cette phrase bien simple, bien banale, eut le don d'émouvoir Nancy plus que toutes les observations de M Ue Thomasset.

— Une de mes parentes? murmura la jeune fille stupéfaite.

Après la guerre, M me de Guerny, veuve d'un chef de bataillon tué à l'ennemi, eut une idée généreuse. Rareté! C'était aussi une idée pratique. Riche et sans enfants, la noble veuve conçut le projet d'ouvrir une maison d'éducation destinée aux filles d'officiers et de soldats tombés pour le pays. D'aucuns prétendaient qu'elle pleurait non

seulement le mari disparu, mais encore un grand amour malheureux. Une vaste maison qu'elle possédait au milieu d'un parc, sur le Prado de Marseille, semblait destinée à réaliser ce rêve. Aucune règle spéciale. Les riches payaient cher; les pauvres ne payaient rien. M me de Guerny comprit bien vite qu'en temps de paix, elle recruterait malaisément des élèves remplissant la condition première- Alors elle élargit son cadre, déclarant qu'il y avait plusieurs sortes d'ennemis. Et les orphelines des soldats victimes de l'incendie, des matelots et des officiers de marine, noyés dans un naufrage, rejoignirent les enfants que laissaient esseulées la Tunisie, le Sénégal et le Tonkin. C'est pourquoi Nancy Garlier, fille d'un capitaine de turcos éventré à l'assaut de Son-Tay, avait grandi dans la Cadenelle, cette jolie volière de M me de Guerny. La petite, n'ayant jamais connu sa mère, gardait pieusement la mémoire de l'officier tué sur le champ de bataille. Elle se réfugiait en ce souvenir avec la douce fidélité des cœurs tendres. D'ailleurs, qui l'aimait en dehors de M mc de Guerny? Les parents ignorés sont plus loin de nous que les étrangers* On ne leur pardonne pas leur indifférence parce qu'on y sent un égoïsme inquiet. Et Nancy demeurait plus craintive qu'heureuse en apprenant qu'une

de ses alliées demandait à la voir. Laquelle?

— Madame, reprit M Ue Thomasset, en entrant dans le cabinet de travail de la directrice, Nancy lisait encore ce livre, malgré votre défense.

M me de Guerny regarda la jeune fille qui souriait.

— J'ai tort, Madame, je le sais bien, répliqua Nancy. J'ai tort, non parce que je lis ce livre-là, mais parce que je vous désobéis. Hélas! la tentation est toujours plus forte que ma volonté!

M me de Guerny rappelait ces marquises du dernier siècle que Latour et Watteau ont dessinées de leur pinceau délicat. D'épais cheveux blancs encadraient le visage très fin, illuminé par des yeux bleus d'une expression douce. Autour d'elle, tout le monde l'adorait. Ce n'était pas seulement la mère qu'on chérit, mais encore la sainte qu'on vénère. Dans ce grand cabinet de travail, gaiement ouvert sur les arbres du parc, chaque élève entrait avec joie.

— Je devrais te gronder, mon enfant, répliquat-elle d'une voix charmante, une de ces voix qui vont au cœur. Je t'ai interdit la lecture de-Don Quichotte. Tu ne ressembles que trop à ton héros favori. Et tu es si mal armée pour le combat ! Jolie et pauvre? Je t'aimerais mieux laide et riche ! Au moins pourrais-tu lutter si tu possédais la notion exacte

des choses de la vie. Mais chez toi le cœur et l'imagination emportent toute logique. Tu crois les hommes bons et les femmes généreuses, parce que tu es bonne et généreuse toi-même... Ah! ma petite, fasse Dieu que ta désillusion ne soit pas trop cruelle !

Nancy avait un peu courbé le front.

— Madame, répondit-elle, il est un moyen de me sauver, puisque je suis en danger, à ce qu'il parait. . . (elle scandait sa phrase d'un éclat de rire) : c'est de me garder ici, auprès de vous. Si je vous entends bien, je suis incapable de me protéger. Protégezmoi donc vous-même dans l'avenir comme vous l'avez fait dans le passé. Sans compter que je serais heureuse de vous rendre, par mon labeur, un peu du bien que je vous dois. J'ai mon brevet supérieur d'institutrice...

M 110 Thomasset était restée debout contre la fenêtre. Elle souligna d'un grognement railleur les paroles de Nancy. M me de Guerny se contenta de jeter un regard sur un grand paravent qui coupait en deux le cabinet de travail.

— Oh! je me doute bien que mon projet ne vous agrée pas, Mademoiselle Florentine, poursuivit gaiement la jeune fille. Par bonheur, ce n'est pas à vous que j'ai souci de plaire : c'est à Madame.

M me de Guerny, maintenant, contemplait son élève préférée. Le visage de la directrice exprimait une réelle tendresse. Elle dit, avec un gros soupir :

— Chère enfant... hier encore, j'aurais accepté ton offre avec joie. Aujourd'hui...

— Qu'y a-t-il donc de changé en moi depuis hier?

— Tu pouvais te croire abandonnée. A présent, ta tutrice te réclame. N'étant p^s majeure, tu ne peux refuser de la suivre...

Une flamme s'alluma dans les yeux de Nancy.

— Ma tutrice? s'écria-t-elle. 11 est plaisant, en vérité, qu'elle prétende exercer un droit après l'avoir toujours méconnu! Vous parlez de M me d'Anglemont, sans doute? Elle est à Bourbon : qu'elle y reste I Je n'ai pas plus besoin d'elle qu'elle n'a besoin de moi.

M me de Guerny écoutait ces paroles dures avec une gêne visible. Néanmoins, elle n'essaya pas d'interrompre la jeune fille. Celle-ci n'entendit même pas une toux sèche qui sonnait derrière le paravent. Elle continua son petit discours de rébellion, la tête haute, le teint animé :

— Quand mon père est mort, mon oncle d'Anglemont accepta ma tutelle. Le conseil de famille lui adjoignit le président Fabrice comme subrogé-

tuteur. Le premier n'a jamais quitté Bourbon ; le second n'a jamais quitté Rennes. Étranges protecteurs que j'avais là! Lorsque M. d'Anglemont disparut, le même conseil de famille lui donna comme successeur le président Fabrice qui s'empressa de déléguer ses droits à ma tante. Fort bien, mais je vous le demande, à vous, Madame, à vous, ma seconde mère, cette tante a-t-elle été digne du rôle qu'elle acceptait ?JLequel a-t-elle rempli des devoirs qui lui incombaient? Et soudainement elle aurait le pouvoir de m'emmener d'ici, de m'enlever à cette chère maison, où j'ai vécu mes plus heureux jours? Je suis donc devenue une héritière, pour qu'elle s'occupe de moi?

Cette fois, ce ne fut plus une toux sèche qui résonna derrière le paravent : le meuble s'écroula, renversé par une main preste. Et une femme d'une cinquantaine d'années, maigre, petite, apparut, les yeux courroucés; elle brandissait une face-àmain en écaille blonde.

— Je te trouve joliment impertinente, Mademoiselle ma nièce! s'écria-t-elle d'une voix étranglée par la colère. Voyez- vous cette créature? Elle est bien élevée... Parlons-en!

M mc de Guerny fronçait le sourcil.

— N'accusez que vous, Madame. Ce n'est pas

moi qui ai voulu cette épreuve. Vous avez exigé que je fisse comparaître Nancy sans lui révéler votre présence chez moi. Sans doute, vous imaginiez que cette enfant ne nourrissait pas des sentiments bien tendres à votre égard. Maintenant, vous êtes fixée. Un peu brutalement, peut-être. A qui la faute?

— Pouvais-je supposer une pareille éducation?

— L'éducation n'a rien à voir là dedans. Nancy se croyait seule entre M lle Thomasset et moi. C'est une nature franche : elle a dit franchement ce qu'elle pensait. De quel droit en seriez-vous surprise? Vous, sa tante, quelle preuve de tendresse lui avez- vous donnée?

M me d'Anglemont n'était pas habituée à la résistance. Mais, en dépit de son aplomb naturel, la dignité suprême de M me de Guerny l'intimidait. Ne trouvant rien à répondre, elle piétinait sur place. Nancy, elle, ne semblait nullement déconcertée.

— Je vous demande pardon, Madame, dit-elle; j'ai manqué sans le savoir au respect que je vous dois.

M me d'Anglemont allait sans doute riposter par un nouveau coup de boutQir.. La directrice reprit d'un ton ferme :

— Entendons-nous bien, Madame. Vous êtes la

tante de M lle Garlier, et le tuteur légal vous a délégué ses droits. Je n'ai pas à les discuter, mais à les subir. Il vous plaît de nous donner signe de vie après un long silence ! La loi est pour vous : je m'incline. Vous avez désiré connaître les secrètes pensées de votre nièce. Peut-être, au fond du cœur, sentiez- vous que cette enfant regretterait de quitter cette paisible maison. J'ai cédé à ce caprice. Cachée derrière un paravent, vous avez entendu... Sachez donc pourquoi j'ai consenti. J'espérais que, mieux au courant des sentiments de Nancy, vous ne la contraindriez pas à vous suivre. Laisseznous cette chère petite, je vous en supplie. Elle m'aime, et...

D'un bond, Nancy se jeta aux pieds de M me de Guerny.

— Oh I oui, Madame, gardez-moi. . . gardez-moi ! . . .

Et la pauvre fille enlaçait de ses bras le corps de sa vieille amie. En ces yeux éperdus, on lisait la détresse de ce jeune cœur. Il faudrait donc s'en aller, quitter le doux asile où toujours, toujours on l'avait aimée, choyée, caressée?... M 110 Thomasset elle-même ne celait pas son trouble. Et cependant l'émotion ne devait pas mordre aisément sur cette nature racornie! Quant à M me d'Anglemont, elle ne bronchait pas. Lorgnant les deux femmes avec sa

face-à-main, elle semblait étrangère au débat. Nancy eut un moment l'espérance de vaincre cette froide résistance.

— Soyez franche, Madame..., — pardon! ma tante..., vous ne m'aimez pas, vous. Jusqu'à ce jour, j'étais pour vous une indifférente, une inconnue. Ce n'est donc point par tendresse que vous usez de vos droits... Alors?...

M me d'Anglemont ramena ses jupes d'un agile mouvement de mains, et s'installa commodément dans un fauteuil.

— Soit, dit-elle, causons. Maintenant, je suis à l'aise. Si j'ai bien compris, ma nièce, vous vous plaisez beaucoup en cette maison. Tant pis! Que voulez-vous? Nous ne sommes pas en ce monde pour écouter nos fantaisies et servir nos caprices. Je suis, de fait, votre tutrice : donc, j'ai pleine autorité sur vous. Sachez-le, ma petite : il est une personne ici-bas qui m'intéresse plus que toutes les autres, une personne dont le bien-être m'occupe très particulièrement : c'est moi-même. Je suis veuve, seule, et rien ne me pèse comme la solitude. Je veux finir mes jours à Marseille, dans cette villa de la Corniche où votre père et moi sommes nés. Que deviendrais-je entre ma quarteronne et mon valet de chambre? A cheveux gris

il faut déjeunes visages : le vôtre m'égaiera. Certes, Mélitte, ma quarteronne, est jolie : mais les négresses, ça ne compte pas. Vos larmes, votre chagrin ne m'émeuvent donc pas du tout...

M me d'Anglemont s'interrompit une minute pour prendre une pincée de tabac dans une bonbonnière d'argent. Elle continua, toujours sur le même ton :

— Tu serais mieux dans ton couvent? Je n'en doute pas, ma nièce. Mais je m'ennuierais toute seule. Et, tu comprends... moi d'abord! J'imagine bien que tu ne t'amuseras pas follement. Consoletoi, va : tout est affaire d'habitude. Quand tu te seras accoutumée à régler ton existence sur la mienne, les choses marcheront toutes seules.

Nancy frissonna. Ce n'était pas une vieille femme égoïste qui parlait, mais bien TÉgoïsme en chair et en os. M m0 d'Anglemont s'exprimait tranquillement, sans embarras ni fausse honte. Elle trouvait sans doute sa conduite fort naturelle.

— Tu t'étonnais tout à l'heure que je ne me fusse jamais occupée de toi jusqu'à présent?Tu me la bailles belle, ma petite! Crois-tu donc que je pensais à toi, même une fois l'an? J'habitais un paradis : j'étais parfaitement heureuse... tu comprends? Mais ces chiens de libéraux ont tout bouleversé aux colonies. Depuis que l'esclavage n'existe

plus, rien ne marche à Bourbon. J'ai vendu ma plantation. Et vendu à perte, encore! Enfin, ce qui me console un peu, c'est que j'ai tout mis en viager. De cette façon, il me reste quatre-vingts beaux billets de mille francs à dépenser chaque année. Tu vois que ma succession ne pèsera pas lourd. Tu hériteras mes bijoux. Et encore!...

M me de Guerny n'avait garde d'interrompre. Sa tendresse réelle pour Nancy souffrait de la contrainte que subissait la jeune fille. Elle ne pouvait s'opposer au départ : au moins la noble femme voulait-elle connaître à fond cette nouvelle venue qui, soudain, imposait tyranniquement sa volonté. — Après tout, poursuivit M me d'Anglemont, tu n'es pas tant à plaindre. Tu n'as pas le sou, c'est malheureux, mais ta frimousse est assez plaisante. Je te crois parfaitement capable d'empaumer un homme riche. Choisis-le pas trop jeune, hein? Or, ce n'est pas en restant confinée à la Gadenelle que tu le trouveras. Chez moi, au contraire, tu verras du monde, beaucoup de monde. Quant à tes idées, (elles sont vaguement chimériques, prends garde !) je me charge de les réformer bien vite. Là-dessus, prépare ta malle, ma chère : nous partons dans une heure.

M me d'Anglemont huma une nouvelle prise de

tabac et se rencogna paresseusement dans son fauteuil. Très satisfaite de son petit discours, la tante! Il lui importait fort peu que sa nièce tremblât devant elle. Néanmoins, elle crut la jeune fille à moitié folle, en la voyant cacher son visage entre ses mains, et brusquement éclater en sanglots. Nancy se jeta de nouveau aux pieds de M me de Guerny :

— J'ai peur... j'ai peur..., balbutiait-elle dans ses larmes.

M me de Guerny se leva. D'un geste large, elle imposa ses mains sur le front de Nancy :

— J'avais tort, mon enfant, dit-elle de sa voix harmonieuse et grave. Reste la créature chevaleresque que tu es ! Hélas ! tu auras tant besoin des dons précieux que le Ciel t'a départis I Certes, tu souffriras , et tu souffriras môme beaucoup , avec la nature que je te connais. Je te préfère naïve, franche et crédule. Tu seras souvent trahie?... Qu'importe! Tu auras vécu, puisque tu auras aimé; tu auras véôu, puisque tu te seras dévouée. Le meilleur ici-bas, c'est de se donner, c'est d'ouvrir son cœur sans épargner sa tendresse. Je te bénis, mon enfant! Telle que tu es, l'égoïsme et la méchanceté des autres te blesseront toujours, mais ne t'aviliront jamais.

M me de Guerny releva la jeune fille, et l'embrassa tendrement. Puis, se tournant vers M me d'Anglemont, elle ajouta froidement, avec une dignité hautaine :

— Emmenez mon enfant, Madame. Je ne la retiens plus. Vous pourrez changer sa vie, vous ne changerez pas son âme.

Trop fine pour ne pas sentir la leçon , M me d' Anglemont se mordit les lèvres. En dépit de son aplomb, elle était intimidée par le grand air de M me de Guerny. 4

— Je comprends, parbleu! pourquoi ma nièce est impertinente I grommela-t-elle entre ses dents.

— Yous dites? demanda la directrice en fronçant le sourcil.

Et, après un silence, M me de Guerny ajouta :

— Mademoiselle Florentine, vous donnerez l'ordre qu'on porte les malles de Nancy à la villa de sa tante. Adieu, chère enfant de mon cœur. Mieux vaut ne pas nous revoir...

Et elle sortit, après une légère inclination de tête... C'était fini : le lien se brisait. L'existence de Nancy entrait dans l'inconnu. Et à cette seule pensée le cœur de la pauvre petite se déchirait. Il ne restait plus entre elle et sa tante que M lle Thomasset. Oh! certes, elle n'avait jamais éprouvé

une bien grande sympathie pour la sous-inspectrice. Mais, en ce moment, cette vieille fille représentait pour l'enfant tout le passé, le passé chéri qu'elle regrettait. Dans un élan de tendresse, elle prit M lle Thomasset dans ses bras, en répétant : a Oh! Mademoiselle!... oh! Mademoiselle! » avec tant d'émotion communicative, que cette créature séchée par l'âge et les désillusions fut un instant troublée...

N'en est-il pas toujours ainsi? Hélas! trop souvent nos affections les plus sincères ne sont que des reflets! Nancy quittait le doux asile, la maison protectrice. Elle laissait derrière elle un monde de souvenirs, un trésor de sensations.

Qu'allait-elle trouver en cette vie nouvelle qui s'ouvrait? La jeune fille soupira. Sa pensée triste évoquait le vers du poète :

It wakes each silent string !

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54, PLACE CENTRALE t

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En suivant la Corniche, avant d'arriver au Prado, le voyageur aperçoit une grande villa bâtie sur un monticule. Le jardin part de la route ensoleillée, et grimpe, par des ondulations douces, jusqu'au milieu d'un bois de chênes, de pins et de lentisques. C'est laGermance, ainsi nommée parce que le marquis de Germance y fut arrêté en 93, pour monter ensuite à la guillotine avec quelques bourgeois. C'était, par malheur, une fournée peu sélect!

Le grand-père de Nancy, président de chambre à la Cour de Nîmes, revenait à petites étapes d'un voyage en Italie ; il séjourna deux semaines à Marseille, et l'admirable cité fut la grande séductrice pour lui comme pour tant d'autres. Qui n'a souhaité de finir ses jours en la molle tiédeur de cette ville unique? Marseille, à notre époque de prose, de-

meure poétique. C'est la résurrection de la Grèce et de la Phénicie. Le soir, quand k le crépuscule rose s'étend sur les flots bleus et les rochers à fleur d'eau, l'esprit s'envole dans les souvenirs de Tyr et de Sidon. Au loin, les grands mâts des navires, géants immobiles qui cherchent le repos après la fatigue des longues traversées; et plus près, étagées les unes au-dessus des autres, les maisons multicolores qu'émaille avant la nuit close un dernier rayon de soleil. L'antiquité revit en ce décor merveilleux : les noms magiques de Sophocle et de Périclès, les légendes dorées qu'immortalisa le génie des poètes, chantent soudainement dans la mémoire, et l'imagination n'a pas besoin d'un grand effort pour que le rêveur se croie contemporain des courtisanes aux bras blancs et des guerriers à, l'ondoyante cnémide. M. Carlier, le président de chambre, s'était marié deux fois. De sa première union, il n'eut qu'une fille, Jeanne, qui de bonne heure épousa M. d'Anglemont, un créole de Bourbon. Elle quitta Marseille, et ne revit plus son père. Depuis longtemps, le magistrat démissionnaire s'était remarié avec une jeune fille pauvre de Toulon. De ces noces tardives, naquit Charles Carlier, le père de Nancy, tué devant une des redoutes de Son-Tay, en enlevant sa compagnie de turcos.

Mais la Germance, peuplée de souvenirs pour la tante, ne disait rien à la pensée de la nièce. En France , les magistrats ne sont riches que de leur patrimoine. A la mort du président de chambre honoraire, on dut vendre la propriété familiale, aussitôt rachetée par la fille aînée. La pauvre Nancy n'avait donc même pas la consolation du « déjà vu » : son cœur ne cherchait pas les vestiges du passé dans ces allées chères à M me d'Anglemont. Cependant, quand la voiture s'arrêta devant la grille, la jeune fille, malgré son chagrin, ne put retenir un cri d'admiration. Le soir tombait; des ombres violettes plaquaient leurs reflets très doux sur les gazons et les feuilles frissonnantes; une nuée d'oiseaux chantaient dans les arbres... Oh! certes, Nancy souffrait d'avoir perdu sa vieille amie, de recommencer une existence nouvelle, de vivre aux côtés de cette parente égoïste, acariâtre et méchante... La jeunesse possède un tel ressort, que l'enfant se jugea moins malheureuse. Une prison, soit : mais une prison merveilleuse.

— N'allez pas plus loin, dit M me d'Anglemont au cocher : Mademoiselle et moi nous monterons à pied jusqu'à la maison.

Et elle sauta la première hors de la voiture, tou-

jours alerte en dépit de ses cinquante ans. Un physiologiste aurait deviné bien vite la nature de cette femme. La maladie n'avait aucune prise sur ce corps maigre et nerveux. Malgré sa petite taille, Jeanne d'Anglemont rappelait ces hardies moinesses qu'Agrippa d'Aubigné a décrites de sa plume égrillarde et maligne ; créatures agiles et remuantes, au sang vif, au geste prompt, à la parole brève. Rien qu'à la voir, on devinait tout de suite que, de son vivant, feu M. d'Anglemont n'avait point dû la gêner beaucoup.

— Comme cette allée est jolie! reprit-elle en entraînant sa nièce vers le chemin qui contournait la pelouse. Oh! ma chère, ce que j'ai fait de pâtés de sable dans tout ça!... Vois-tu cette grosse poignée d'arbres, devant le bois? C'était l'asile préféré de ton grand-père. La Nymphe, comme il l'appelait. Pourquoi? Parce que naguère une nymphe en plâtre se dressait sur ce piédestal vide. Par une nuit de tempête, un coup de mistral a mis la pauvre dame à terre. Asseyons-nous là, et regarde devant toi. Est-ce assez beau !

Bien beau, en effet. Du haut du monticule, apparaissait la rade de Marseille, à demi barrée par les rochers du Lazaret et le Château-d'If. Au loin, à la ligne bleuâtre de l'horizon, un léger flocon de fumée

noire indiquait le passage d'un paquebot qui s'élançait vers les mers mystérieuses. Que de rêves ils emportent avec eux, ces navires ailés qui s'envolent à travers l'immensité! Où vont-ils? Qui le sait! Marseille n'est plus l'antique Phocée, Phocée la Grecque : aujourd'hui c'est Marseille la Levantine, la Chinoise, la Japonaise; c'est Marseille la mère des comptoirs indiens et sénégalais. De ses flancs cosmopolites la vieille cité arrache des trésors qu'elle jette en prodigue à travers tous les mondes. Et comme Nancy gardait toujours le silence, sa tante continua :

— Va, j'avais raison. Tu ne seras pas à plaindre. A une condition, pourtant : je veux que tu sois gaie, môme si tu n'en as pas envie ! Où serait ton mérite, d'abord?

— Je tâcherai de vous obéir, Madame, balbutia Nancy.

— M'obéir? Fort bien. Il faut encore m'aimer. On commence par faire semblant, et puis l'affection vient toute seule. Ainsi, je te défends de m'appeler « Madame ». Trop cérémonieux. Tu es ma nièce, que diable ! Tu diras à l'avenir : « Ma tante » ou « Man Jeannette » : c'est le nom que me donnaient les nègres de l'habitation.

Pauvre petite Nancy! Elle pensait, l'enfant, que

l'esclavage est aboli, mais qu'il y a toujours des esclaves. N'en était-elle pas une, elle aussi? Une négresse blanche, que le monde et la loi pliaient au joug de cette méchante maîtresse. M me d'Anglemont se leva, et toutes deux marchèrent vers la villa. Une grande et belle quarteronne attendait, assise sur un des degrés du perron. Vivement, elle vint au-devant des deux femmes, avec l'agilité nerveuse d'une jeune chatte.

— C'est toi, Mélitte? Eh! mais, tu t'es parée ce soir, ma mignonne! Tu vois cette jolie fille? C'est ma nièce. 11 faudra lui obéir... presque aussi bien qu'à moi...

M me d'Anglemont s'installa commodément dans une grande bergère, en disant :

— Mélitte, un coussin! Mélitte, un tabouret! Mélitte, ma tabatière!

Et la quarteronne s'empressait, active et attentionnée, sachant bien que chaque faute coûtait cher. Par malheur, elle fit un faux pas : en essayant de se retenir pour ne point tomber, Mélitte heurta le coude de « man Jeannette. »

— Maladroite ! grommela celle-ci.

Et sa main maigre gifla la joue de la servante, qui ne broncha pas. M me d'Anglemont goûta une longue prise de tabac; puis elle se mit à examiner sa

nièce. En la lorgnant avec sa face-à-main, elle voulait juger de l'effet produit par sa brutalité. Elle dut être satisfaite : le visage de Nancy exprimait l'horreur et le dégoût.

— Tu t'y feras, va, ma petite. Et surtout imitemoi. Autrement, Mélitte te mangera dans la main. Tous voleurs, menteurs et buveurs, ces nègres! Inférieurs au singe. Au moins le singe a l'instinct.

Nancy était restée immobile. Au lieu de répondre à sa tante, elle alla droit à la quarteronne et la prit dans ses bras.

— Embrassez-moi, ma sœur, et pardonnez à ma tante : elle ne sait pas ce qu'elle fait.

Non, elle n'était point patiente, man Jeannette! Elle eut presque un accès de rage.

— Oh ! oh ! balbutia-t-elle d'une voix sèche cela se gâte!...

Elle allait sans doute punir sa nièce de la. même façon. Pour cette femme tous les êtres qui se mouvaient autour d'elle lui appartenaient plus ou moins. Mais, à son premier geste, Nancy lui saisit vivement le poignet :

— Je ne vous conseille pas d'user de ces...

procédés. Une seule violence, et je porte plainte. Croyez-vous qu'on ne m'arracherait pas à votre tyrannie?...

Et, sans ajouter un mot, elle sortit du salon,. A son insu, Nancy venait de frapper un coup de maître. M me d'Anglemont était lâche, comme toutes les créatures sans générosité. Sa nièce se révélait sous un jour nouveau. Dix minutes avant, man Jeannette ne voyait en elle qu'une pensionnaire pleurarde et sentimentale. Pas du tout. Le caractère de l'enfant se dessinait avec sa franchise et sa loyauté.

— Eh! eh! pénsa-t-elle... Ce n'est pas la première venue, cette petite I...

Réfugiée dans la chambre qu'on lui destinait, Nancy ne songeait guère à se plaindre, maintenant. Elle se trouvait heureuse, comparée à tant d'autres. Quelque douleur qu'on éprouve, on songe qu'il y a partout et toujours des douleurs ignorées qui sont encore plus aiguës. La jeune fille se rappelait la scène violente de sa tante et de la quarteronne, et sa pensée première lui revenait. Oh ! oui, toujours, toujours, il y aura des esclaves, parce que toujours il y aura des êtres humbles, pauvres, souffrants et plaintifs. Que lui commandait sa conscience? D'être bonne et dévouée, charitable à son prochain, pitoyable aux infortunes humaines. Elle voulait réagir contre les conseils de M me de Guerny. Sa vieille amie se trompait : on n'a jamais tort d'être

chevaleresque. Oh ! son cher don Quichotte, comme il avait raison ! Sancho, c'est la prose ; le doux chevalier, c'est la poésie. Avec l'un on rampe sur la terre; avec l'autre, on s'envole en plein ciel. Le maître se ruine pendant que l'écuyer s'enrichit? Eh! qu'importe! Le premier a vécu, puisqu'il a souffert. Il a vécu, puisqu'il s'est dévoué aux belles causes, et que les hautes pensées ont fécondé son cœur. M me de Guemy la plaignait de rester sans armes dans le combat de la vie? Une femme est suffisamment armée quand elle croit et quand elle espère.

Henri Bol] jet V

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Depuis huit jours, la nièce gîtait chez la tante. En apparence, rien de changé dans l'existence de M me d'Angiemont; en réalité, la veuve ne s'ennuyait plus. La présence de Nancy opérait le miracle. Agacée de voir la jeune fille toujours égale d'humeur, mais froide et résistante, man Jeannette essayait naïvement de se faire aimer. Ah ! cette petite se croyait la plus forte ? Ah I elle jouait aux grands sentiments, embrassant des négresses et se montrant douce et bienveillante ? M mc d' Anglemont s'y prendrait autrement pour arriver à ses fins : mais soit. Le résultat serait le même. La domesticité de la Germance était tout ébaubie.M me d'Anglemont ne se fâchait plus ; elle ne grondait plus ; elle ne gourmait plus. Telle faute passait inaperçue qui naguère eût encouru la réprimande. Quant à

Mélitte, elle éprouvait pour Nancy une tendresse profonde, une de ces tendresses inconscientes de jeune animal au subtil instinct.

Qui l'avait aimée jamais, la pauvre? Personne. Petite fille d'esclaves, elle gardait par instinct, par tradition, par atavisme, l'habitude de la soumission. Que lui avait-on appris? A obéir. Et pour la première fois, elle rencontrait une créature humaine qui lui marquait de la sympathie. Et quelle? Une de ces blanches, hautaines et méchantes, dont la main n'est jamais ouverte, dont le cœur est toujours fermé.

— Oh! Mademoiselle, comme vous êtes bonne I disait-elle un matin en habillant sa jeune maîtresse. Et si vous saviez!... Tout le monde vous adore ici. Madame... c'est Madame, n'est-ce pas? Je n'ai pas le droit d'en médire puisque je mange son pain. Mais deux ou trois d'entre nous voulaient partir qui sont restés à cause de vous...

— Ne me gâte pas avec tes compliments, bonne Mélitte ! répliquait la jeune fille en riant.

D'un mouvement gracieux et charmant, la quarteronne s'agenouilla; puis, baisant la petite main tendue :

— Vous gâter? Le pourrait-on jamais assez?

{ ^°yez, moi. Je suis née sur la plantation de Ma-

dame, comme maman, comme la mère de maman.

Vous m'avez témoigné plus d'affection en huit jours que votre tante en dix ans. Et qui ne vous respecterait pas? Madame elle-même n'ose plus me battre depuis que vous êtes là.

C'était ravissant, de les voir l'une à côté de l'autre, rapprochant leurs visages, échangeant un regard tendre. Elle, la fille du soldat, aristocratique et fine, souriant à la descendante des nègres courbés sur la glèbe. Toutes deux aussi jeunes, toutes deux aussi jolies. Mélitte, avec sa taille fine, avec son visage légèrement bronzé, évoquant la pensée de ces reines hindoues qu'un peuple [d'amoureux portait sur le pavois. La grande beauté de la quarteronne c'était le regard; un regard ardent et bon, tendre et sensuel. Les cheveux crépus du métis ont disparu à ce troisième croisement de la race noire avec la race blanche; juste assez pour apparaître ondes et lourds sous le madras rouge coquettement tordu. Gomme ceux de sa race, elle oubliait aisément l'heure présente, et murmurait, envolée dans son rêve :

— Je l'ai trouvée, l'amie à qui je pourrai tout dire... L'amie blanche m'a tendu la main; elle m'a embrassée comme si j'étais blanche, elle m'a aimée... Puisqu'elle m'a aimée, peu être lui m'ai-

mera-t-il aussi? lui vers lequel ma pensée remonte, quoique je m'en sente indigne... Je J'ai vu hier : il m'a doucement regardée... S'il pouvait m'aimer comme je J'aime !

Nancy ouvrait ses grands yeux, écoutant avec surprise ce langage mystérieux. Toute femmeadans le cœur un sentiment inné : la compréhension de l'amour.Certes, elle avait jusqu'àcemoment vécu trop retirée., trop seule, pour qu'une pensée pareille se fût glissée en elle. Mais ce roman inconnu, soudainement évoqué par Mélitte, lui causait une émotion douce. Elle prit la main de la pauvre fille :

— Comment, ma bonne Mélite, tu es amoureuse ? Celle-ci baissa les yeux, et, d'un geste charmant,

mit les mains sur son cœur.

— Il est là, répliqua-t-elle, avec cette expression mystique des nègres, des Arabes, des Orientaux, de tous les peuples enfants du soleil.

Une surprise joyeuse éclaira les yeux de Nancy :

— Oh ! raconte, raconte ! dit-elle vivement en battant des mains...

Une aventure bien simple, bien humble, charmante pourtant. Un mois avant, Mélitte s'était trouvée, un dimanche, assise à la messe à côté d'un jeune homme de vingt-cinq ou vingt-six ans. Grand, mince, élégant, pauvrement habillé, l'inconnu

échangeait quelques paroles avec la quarteronne. Elle le rencontrait encore à la sortie de l'église ; et cette fois, elle le voyait mieux. Un beau garçon, ma foi, au geste nerveux, à l'œil brillant. Cependant, il y avait en lui cette douceur que devine l'instinct des femmes, et qui les touche toujours. Et le roman se nouait de la façon la plus naturelle, la plus bourgeoise. Le dimanche suivant, Mélitte le trouvait encore à l'église: cette fois, il s'enhardissait et la reconduisait jusqu'en vue de la Germance. Que lui disait-il ? Elle ne savait plus, ayant écouté moins les paroles que leur mélodie. A la troisième rencontre, il avouait son amour; et le cœur de Mélitte battait doucement. Gomment ne se fût-elle pas grisée de cette tendresse pénétrante el chaste ? L'inconnu ne parlait pas de ses désirs, mais de ses rêves. Il se nommait Pierre Natalis. Ah I s'i: était riche, comme il aurait tôt fait de l'épouser, de l'emporter bien loin avec lui î Était-il nécessaire d'être riche ? Non , mais au moins ne voulait-il pas pour elle de la misère qu'il acceptait pour lui. L'amour appelle l'amour, et dans cette âme naïve de quarteronne il se glissait sournoisement. La pauvre enfant était plus accoutumée à la rudesse qu'à h douceur. Ne savait-elle point, par les récits de sj mère et de son aïeule, comment les blancs s'y pre

naient pour triompher des filles de couleur? Et voilà qu'un de ces êtres, de la race à ses yeux supérieure, lui parlait comme à une de ses pareilles..» Dans ce cerveau mal éclairé par l'instruction fruste de l'école primaire, un souvenir mélodieux chantait... Jadis, à Bourbon, elle avait lu Paul et Vh<ginie, et ce jeune cœur espérait vaguement un amour semblable; un amour délicat, immatériel et profond. Elle, elle, Virginie...

Nos sentiments sont nourris par nos rêves. Nous aimons plus pour aimer que pour être aimés. Chez toute créature un peu noble, la passion est avivée moins par le désir d'obtenir que par le besoin de se donner. . .

Nancy avait écouté, rêveuse, le front baissé.

— Oh ! oui, tu es amoureuse, ma pauvre Mélitte, murmura-t-elle en soupirant.

Un joyeux sourire éclaira le visage de la quarteronne.

— Pourquoi m'appelez-vous « la pauvre Mélitte » ? * e suis si heureuse depuis que je le connais 1

— Mais, puisqu'il est pauvre, ton M. Pierre! Saistu au moins quelle est sa profession ?

— 11 me Ta dit, mais je n'ai pas compris.

"- Alors que faites-vous donc l'un et l'autre quand vous vous promenez ensemble ?

— Il me parle, et je l'écoute...

Après un silence, elle ajouta :

— Depuis que je le connais, je ne suis plus Mélitte, la petite fille d'une esclave. Il me semble qu'en aimant M. Pierre je suis montée jusqu'à lui... Madame peut redevenir méchante : je n'entendrai pas les mauvaises paroles et je ne sentirai pas les mauvais traitements.

Et pendant que Mélitte s'empressait, heureuse de remplir son office de servante, Nancy restait rêveuse. Gomme ce devait être doux et réconfortant, l'amour, pour que cette humble créature fût soudainement transfigurée !

Dans son ignorante chasteté, la jeune fille ne s'était jamais dit qu'elle pourrait un jour rencontrer l'ami, l'amant, l'époux. C'est en toute sincérité qu'une semaine plus tôt elle demandait à M mc de Guerny de la garder auprès d'elle. Son ambition eût été de vivre et de mourir en cette calme maison qu'égaierait toujours pour elle le cher souvenir des années d'enfance. Peut-être changeait-elle lentement de pensée en songeant aux confidences de Mélitte. Toute femme est si bien apte à l'amour que son imagination s'imprègne aisément de tendresse. Et si Nancy, nouvelle venue à la vie mondaine, n'aimait encore personne, elle commençait à aimer l'amour.

— Enfin, qui la connaît, cette merveille? demanda le petit Saint-Gel.

— Jacques. 11 Ta rencontrée sur le Prado, où elle se promenait avec sa tante. Valet de pied !

— Monsieur désire?

— Voyez si M. d'Orsel est au cercle.

— M. le comte est à la bibliothèque.

Au Petit-Gercle, le club chic de Marseille, M. de Saint-Gel avait la spécialité du potin. Non qu'il fût méchant. Mais bavard ! Au moins possédait-il une qualité : celle de n'empoisonner jamais les racontars que semait à droite et à gauche sa prodigieuse insouciance. Mais qu'on ne s'avisât pas de jaser plus que lui! De même il en voulait aux gens qui semblaient cacher leur vie. Aussi déguisait-il mal son dépit de ne rien savoir sur Tincon-

nue. Confiants en son flair habituel, ses camarades l'interrogeaient vainement. D'où venait-elle, cette M lle Carlier dont on parlait depuis quelques jours ? Deux ou trois vieux se souvenaient bien de son père, le capitaine. Du diable s'ils se rappelaient qu'il eût laissé une fille ! On était mieux renseigné (du moins on croyait l'être, ce qui revient au même), sur le compte de M me d'Anglemont* Veuve d'un créole de Bourbon; riche; fantasque; spirituelle; pas bonne : le signalement s'arrêtait là. La comtesse annonçait d'ailleurs l'intention de recevoir. C'en était assez pour conquérir des sympathies que le monde accorde aux gens en proportion exacte des plaisirs qu'il attend d'eux.

— Enfin, voilà Jacques ! s'écria Paul Houchard, en se levant de sa table de bésigue. Nous allons donc apprendre...

— Apprendre quelque chose? grommela le petit Saint- Gel en haussant les épaules. Vous tombez bien avec Orsel î

Celui qu'on appelait Jacques était un grand garçon, mince, élégant, qui donnait le ton à Marseille. Il imposait une certaine déférence à ces Méridionaux exubérants par son flegme d'homme du Nord. Officier d'ordonnance du général Hattier- Beauvoisin, qui commandait la brigade de cavalerie,

le comte «TOrsel habitait la ville depuis cinq ans. On disait de lui : « Grand nom et petite fortune. » C'était vrai. Les Orsel sont une des plus vieilles familles du Limousin. Ils appartiennent à cette aristocratie de la race et de l'intelligence qui seule a trouvé grâce devant Saint-Simon. Sa tête de brun, fine, bien modelée, plaisait aux femme?, qu'achevaient de conquérir des yeux bleus, fort beaux, mais sans flamme : ces yeux à la fois tendres et durs de l'homme sensuel. Un air de dédain suprême le rendait irrésistible. Les femmes s'entêtent toujours à conquérir ceux qui feignent de les mépriser. « — Je vous aime surtout quand j'ai de la peine à vous rejoindre », écrivait h son galant une femme d'esprit du xvm° siècle. Dernier mot des coquettes! Elles consentent à être vaincues parce que leur défaite est encore une victoire.

— Vous désirez me parler? demanda Jacques à M. de Saint-Gel.

Le jeune officier rentrait un peu la lèvre supérieure, comme pour accentuer davantage le mépris bienveillant que lui inspirait l'humanité.

— Pas moi. C'est Houchard qui vous attendait impatiemment.

— Impatiemment?.. . Non. Exagéré. Nous voulons

savoir ce qu'est cette M Ue Carlier, qu'on dit très belle : pas plus.

— Une fort jolie fille, en effet.

— Et puis?

— C'est tout.

— Ce n'est guère.

— Attendez. Dans trois jours je serai mieux renseigné.

— Pourquoi ?

— Parce que je dîne après-demain avec la mystérieuse beauté qui vous intrigue.

Du coup, le petit Saint-Gel fut détrôné. M. d'Orsel passait d'un bond au rang d'homme bien informé. Et comme on le pressait de questions !... La Fontaine affirme que les femmes sont bavardes^: pas autant que les clubmen. A moins d'être méchantes ou haineuses, les femmes médisent beaucoup et ne calomnient que du bout des lèvres. Au contraire, les « cercleux» n'hésitent jamais.

« — Vous savez que M me X*** et M. Y***?

« — Bah ! »

Le potin est amorcé, et de nouveau Basile a raison. On invente les histoires qu'on ignore... Et une femme livrée aux bêtes ! On la déshabille, on la traîne toute nue sur la claie. Quand les gens s'éloignent pour le dîner ou le baccara, nul ne

songe qu'il a contribué à salir une réputation, à perdre une créature humaine et à mettre en loques un honneur I Si, d'aventure, un homme de cœur veut imposer silence aux cancans venimeux, quels éclats de rire, et quelles blagues ! Est-il assez gobeur! Un terre-neuve, quoi! Et l'amour-propre étant le plus tenace des sentiments humains, l'orgueil a vite raison de la générosité.

Heureusement pour Nancy, nul ne la connaissait encore. Jacques fut donc forcé d'expliquer comment lui était échue la bonne fortune de cette rencontre. Oh! mon Dieu, rien de plus simple. Le général Hattier-Beauvoisin, alors lieutenant-colonel, avait connu le capitaine Carlier au Tonkin. Présenté à l'orpheline, il se hâtait d'improviser un dîner en l'honneur de la jeune fille... Quand, après une demi-heure de questions et de réponses, on voulut pousser encore l'interrogatoire, le comte d'Orsel déclara qu'il ne savait plus rien. Nul n'insista; d'autant que la complaisance de Jacques surprenait tout le monde. Ah! s'ils avaient su !...

S'ils avaient su qu'Orsel, le triomphateur à la roode, celui qui se vantait d'inspirer des passions violentes en restant maître de lui ; s'ils avaient su que ce séducteur était séduit, que ce vainqueur était vaincu! Et par qui? Par une pensionnaire de

dix-huit ans ! Quelle revanche pour les jaloux ! Mais comment soupçonner une pareille invraisemblance ? Rien de plus réel pourtant. Le comte Jacques d'Orsel était éperdument amoureux de M lle Nancy Carlier : amoureux comme un collégien de sa première grisette. La plus tyrannique des passions était entrée dans ce cœur hautain, dans ce cœur qui se croyait si bien cuirassé.

Une seule rencontre avait suffi. Pour la première fois, ce blasé se trouvait en face d'une femme qui réalisait exactement son idéal de beauté. Il se dégageait de Nancy un charme si puissant, qu'il devenait irrésistible. La vision disparue, l'image ne s'effaçait pas. Et après l'avoir suivie des yeux, Jacques était resté immobile, le cœur remué par des émotions nouvelles. Non pas sans révoltes I II y avait trop de sécheresse et d'orgueil chez cet homme pour qu'il n'essayât pas de triompher de ce qu'il appelait déjà une surprise. Pendant qu'il remontait à pied la longue promenade du Prado, Jacques s'efforçait de raisonner avec lui-même. Raisonner quand on est si près de la déraison !

« — Je suis un imbécile, pensait-il en haussant dédaigneusement les épaules. J'ai une charmante maîtresse... J'en ai même deux. Une surtout est folle de moi, et je la trouve à mon gré : donc je

n'en aime pas une autre. Puis l'amour ne vient pas de façon si brusque... »

Était-il sincère pendant que sa vanité meurtrie balbutiait de si pitoyables arguments? Certes on est toujours sincère quand on cherche à leurrer son cœur au profit de son cerveau. Qu'importait en cette aventure le souvenir des autres maîtresses? L'une de ces liaisons était presque avouée. Il y en a tant de ces mondaines qui, lasses du mariage, quêtent des consolations qu'on ne leur épargne pas ! Nos pères les appelaient des incom-

prises : moins naïfs ou plus brutaux, nous les nommons des dépravées. Et les deux mots sont inexacts. Ce sont des chercheuses. Les unes courent après le sentiment, les autres après la sensation : toutes ont soif de ce qu'elles ignorent. Jacques ne pouvait sérieusement se croire protégé contre une passion parce qu'une chaîne de fleurs le liait à la blonde, élégante et nigaude baronne de Chevry. L'émotion qu'il sentait en présence de Nancy lui prouvait au contraire la violence de ce nouvel amour : amour spontané comme tous ceux qui durent.

Quarante-huit heures le séparaient de ce fameux dîner où il devait rencontrer M lle Garlier. Pas un estant il ne cessa de penser à l'inconnue. Une

ensorcelante vision passait et repassait devant ses yeux ravis. De temps en temps, il ne pouvait retenir un geste de colère, et murmurait irrité : « Je suis trop bête !» Eh ! oui, Ton sait qu'on est bête : mais on se complaît dans sa bêtise!

Le lendemain de cette causerie au Petit-Cercle, le comte fut libre de bonne heure : son général lui donnait congé. Trois jours plus tôt, il eût glissé un billet à M me de Chevry, et tous deux, en cachette, se seraient sauvés à la campagne. A quoi bon, maintenant, quelques heures de tendre intimité? Il prit son cheval préféré, et partit à travers champs, décidé à dompter son corps par la fatigue. Mais sa pensée inquiète travaillait toujours. Belle folie, en vérité ! Où le conduirait cet amour? Quelle que fût sa vanité, il n'osait espérer que Nancy lui cédât. Le mariage, alors? Mot sinistre, et qui sonne mal aux oreilles d'un jeune homme choyé des femmes. Pourquoi pas, après tout, si ce mariage d'amour était aussi un mariage de raison ? Elle devait être riche, cette M Ue Carlier. Sa tante (sans enfants) possédait, disait le monde, une belle fortune. Non que Jacques fût intéressé. Mais l'argent est l'argent. Et puis quand on s'appelle le comte d'Orsel, avec vingt-cinq mille francs de revenus pour tout avoir, c'est la pauvreté. C'est la

misère si la femme épousée n'apporte rien. D'ailleurs, Jacques ne s'arrêta pas longtemps à cette idée. Nancy ne pouvait être qu'une héritière. Tout permettait de le supposer ; et Ton croit si bien ce qu'on désire I

Le lendemain, comme il rendait visite à M mo de Chevry, il eut l'agrément d'entendre parler de la jeune fille. On connaissait encore trop peu M ile Car- Her pour en médire. Les envieux se taisaient jusqu'à nouvel ordre. La maîtresse de la maison elle-même, d'habitude peu tendre pour les autres femmes, se montrait vaguement sympathique.

Ah! si elle se fût doutée qu'elle parlait d'une rivale!

Juliette de Chevry passait avec raison pour une tort jolie créature. Grande, blonde, élégante, avec des yeux bleus bien fendus, elle plaisait à première vue par un regard curieux et bon. Cette apparente bonté n'était, de vrai, qu'une insondable sottise. « — Paresseuse, gourmande, lascive et hargneuse, voilà Juliette ! » s'écriait naguère le vieux marquis <k Matra, son père. Une déclaration si... franche n'encourageait guère les prétendants. Agénor de Chevry fut plus naïf, plus amoureux ou plus entreprenant que les autres. Un an après il devenait la fable de Marseille. Savait-il ou ne savait-il pas?

Philosophe en tous cas. Un de ces philosophes de toutes pièces dont rien ne trouble la robuste sérénité. On citait de Juliette des mots admirables, d'autant plus que son léger zézaiement prêtait aux phrases les plus simples un comique irrésistible.

— Vrai, ma chère, lui disait un jour une de ses amies, votre nouveau flirt, M. de Saint-Gel, est trop bête !

Et la belle de répliquer d'un air indigné :

— Bête! lui, ma chère? Mais il est du Jockey!... Et tout Marseille de répéter, en imitant l'accent :

— Lui, ma çère? mais il est du Zokey!

M mo de Chevry se faisait habiller par les premières maisons de Paris, et elle disait avec une moue d'enfant gâtée.

— Ze n'ai pas de çance! Ze ne peux pas trouver de couturière qui fasse de moi une lanzeuse!

Les gens non initiés à ce parler bizarre, ne comprenaient pas tout d'abord. Il fallait un certain effort d'intelligence pour saisir le sens de cette phrase. On appelle une lanceuse la femme du monde qui, par amour de l'économie ou désir du tapage, consent à porter la première les modes audacieuses.

Jacques ne pouvait être épris de cette pimbêche. Leur liaison ressemblait à beaucoup de liaisons du même genre, nées d'une lassitude et d'une curio-

site. Elle durait, parce que la sensualité de l'amant et l'orgueil de la maîtresse y trouvaient leur compte. M. d'Orsel était trop fin cependant, pour laisser voir son jeu.

— Vous êtes bien bonne, ma chère, de vous occuper de cette petite fille, dit-il en haussant légèrement les épaules.

— Je m'en occupe... je m'en occupe parce que tout le monde en parle !

Il dissimula son sourire railleur.

— Au surplus, continua-t-il, nous verrons bientôt un mariage, si elle est aussi jolie qu'on le prétend.

— Ohl un mariage!

— M me d'Anglemont, sa tante, est fort riche... Mais je ne suis pas venu chez vous pour m'occuper d'une autre femme, ma jolie Juliette... Si nous pensions un peu plus à nous?

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