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Le général Hattier-Beauvoisin est un de ceux qui inspirent le plus de confiance. Capitaine en 1870, il méritait les deux étoiles à quarante-cinq ans. C'est un homme d'assez de science pour justifier cet avancement rapide, et d'une telle intrépidité que ses hommes le suivraient, comme on dit vulgairement, au bout du monde. Grand, très mince, c'est un cavalier incomparable : le meilleur peutêtre de l'armée. Son visage maigre, rouge, tanné par le soleil, est illuminé par des yeux verts d'un extraordinaire éclat. D'allures brusques, dur aux autres autant qu'à lui-même, on le dit peu aimé, mais très craint du soldat. Il leur inspire un sentiment pareil à celui qu'éprouvaient les marins de l'amiral Courbet.
— « Si Anatole... (l'escadre donnait à l'amiral ce
nom familier) ; si Anatole nous ordonnait de gouverner droit contre terre, nous penserions que c'est idiot... mais on irait en blaguant! »
Absolu dans ses idées, fidèle dans ses croyances, le général ne connaissait point Nancy ; mais il avait été lié avec le capitaine. La fille d'un officier tué à l'ennemi était sacrée pour lui. Si bien que, se présentant à la Germance, il fit prier M me d'Anglemont et M lle Carlier de lui accorder la faveur d'une entrevue.
— Mademoiselle, dit-il à celle-ci, je suis venu me mettre à vos ordres. Veuillez, dès ce jour, me compter au nombre de vos amis. Ma maison et ma table sont les vôtres. Si M me Hattier-Beauvoisin n'avait été souffrante, elle eût été heureuse de m'accompagner, et de vous dire qu'elle est de moitié dans mes paroles et dans mes pensées.
Ce langage simple et loyal émut profondément Nancy. En cet homme brusque , hautain , elle devinait un de ces cœurs exquis, presque toujours craintifs et méfiants d'eux-mêmes. La jeune fille ne répondit rien. Elle se contenta de tendre la main au général qui ajouta, après avoir mis un baiser sur les doigts frêles qu'on lui offrait :
— Merci, Mademoiselle. D'aujourd'hui, je vous appartiens.
Il disait vrai. Cette petite lui plaisait. Peu de sen-
timents naissent aussi vite que la sympathie ; et Nancy appelait irrésistiblement la sympathie des gens de cœur. En revanche, M me d'Anglemont n'était pas. si bien lotie dans l'esprit du brigadier.
— La pauvre enfant est mal tombée, disait-il à la générale, en hochant la tête. Je connais peu cette M me d'Anglemont, mais le cœur ne l'étouffé pas. Une de ces créoles qui regrettent l'esclave et le fouet du commandeur. Enfin, vous verrez,ma chère.
M mo Hattier-Beauvoisin adorait son mari. Fière de ce brillant soldat, elle n'aurait eu garde de penser autrement que lui. Lorsque M me d'Anglemont, une fois l'invitation acceptée, fit sa visite de remerciement, elle ne manqua pas d'aigrir encore l'antipathie qu'elle inspirait.
— Figurez-vous, général, que ma nièce voulait rester chez M me de Guerny... Est-ce que vous la connaissez, cette poseuse?
M. Hattier-Beauvoisin s'inclina railleusement :
— Je serais indigne d'être un soldat, Madame, si je n'éprouvais pour cette noble femme tout le respect qu'elle mérite.
La comtesse ouvrit nerveusement sa tabatière. Non que la bonne dame fût interloquée ! Mais cette petite opération lui 'permettait toujours de réfléchir pendant quelques secondes.
— Allez, allez, général! On sait que l'épaulette tient toujours pour l'épaulette. Braves gens de guerre! Ils se défendent entre eux. C'est vraiment très respectable. Et M me de Guerny est veuve d'un chef de bataillon, pas vrai? Enfin, comme je vous le disais, Nancy ne voulait pas me suivre. J'ai dû agir d'autorité.
M me Hattier-Beauvoisinjetaun long regard sur la jeune fille, un regard tendre empreint de profonde pitié.
— Vous adoriez M me de Guerny, n'est-il pas vrai, mon enfant? J'ai entendu parler d'elle par plusieurs de ses élèves.
Nancy réprimait avec peine un gros soupir :
— On ne peut dire qu'elle soit bonne : c'est la Bonté. Qui oserait se flatter de ressembler à une pareille femme?
— Tandis qu'il est facile de me ressembler, à moi, n'est-il pas vrai, Mademoiselle ma nièce? interrompit M me d'Anglemont de sa voix pointue.
— Il n'est pas question de vous, ma tante, répliqua doucement la jeune fille. Vous savez bien que k respect m'interdit de vous juger.
~- Mademoiselle Nancy aimera vite Marseille et k vie mondaine, ajouta la générale, désireuse de changer la conversation. Nous présenterons par-
tout cette belle fille-là. J'ai commencé de l'aimer à cause "de son père : je continuerai à cause d'ellemême.
Ce petit incident et quelques autres à peu près pareils achevèrent de changer les résolutions de M me d'Anglemont. On affectait de regarder Nancy comme une victime, et sa tante comme la méchante fée : celle qui, dans les contes, emprisonne traîtreusement les infortunées princesses. Aussi commençait-elle à rager ferme ! Tout d'abord, en prenant sa nièce avec elle,man Jeannette voulait se donner une compagne. Mais quelles conversations étaient possibles entre ces deux femmes de natures si différentes? L'une égoïste, l'autre généreuse; l'une sèche et mauvaise, l'autre tendre et bonne? Pas une idée qui leur fût commune, pas un raisonnement qui leur fût commun. Peut-être M me d'Anglemont se serait-elle résignée. Mais elle ne plaisait à personne, tandis que Nancy plaisait à tout le monde. Et c'était intolérable!
Non, certes, elle n'aimait pas sa nièce le jour où elle se présentait chez M me de Guerny : une aimable indifférence, pas plus. Presque aussitôt se produisait le heurt de ces deux caractères dissemblables. A l'indifférence première succédait une sorte de curiosité. Une nature bizarre, cette petite. Ce serait amu-
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sant de vaincre ses répugnances et de se glisser peu à peu dans ce jeune cœur instinctivement fermé. Voilà que maintenant un troisième sentiment succédait aux deux premiers. Après la curiosité, l'aversion. Ah! on se permettait de plaindre Nancy? La pécore verrait ce qu'il en coûte d'éveiller des sympathies maladroites !
Les créatures mauvaises, comme man Jeannette, n'arrivent pas d'emblée à la haine. Chez elles, la haine n'est qu'une résultante d'aigrissements successifs. M me Hattier-Beauvoisin et ses amies se prenaient de tendresse pour la jeune fille? Cela suffisait, pour que sa tante la détestât après l'avoir jalousée. M me d'Anglemont guettait l'occasion de se venger : cette occasion vint brusquement.
Le général habitait sur le Prado une grande maison, splendidement ornée par les trophées de ses campagnes anciennes. A Marseille, on citait surtout le fumoir comme une des curiosités locales. Des faïences claires, des japonaiseries criardes et des étoffes somptueuses sonnaient contre les murs des fanfares de couleurs. Sur les divans couverts de tapis de Perse, un amoncellement de coussins montait vers des trophées d'armes, des armes naïves °u extravagantes. Les bahuts pliaient sous le poids des bibelots rares : ivoires, bronzes, porcelaines et
cloisonnés. Dans les angles, grimaçaient de fabuleux dragons. Aux fenêtres, de doubles stores de soie tendrement peinte laissaient filtrer un jour mourant, un jour de Rêve...
C'est là que M. Hattier-Beauvoisin se plaisait à recevoir ses amis, dont le plus cher, Désiré Roller, ne pouvait manquer au dîner offert en l'honneur de M lle Carlier. Rien ne ressemble plus à une petite ville qu'une grande : ce sont les mêmes potins colportés par plus de gens, voilà tout. Aussi le monde de la haute bourgeoisie, des grands industriels, où vivait M. Roller, était tout aussi curieux que le monde des Saint-Gel, de connaître l'étoile nouvelle apparue au firmament de Marseille.
Elle, Nancy, sentait parfaitement l'importance de ce début. Si peu coquette qu'elle soit, une femme Test toujours assez pour savoir ce qu'elle vaut. Lajeune fille avait surpris des regards curieux, des sourires bienveillants qui l'eussent éclairée, à défaut des colères pointues de sa tante. Trop pauvre pour rivaliser avec les opulentes Marseillaises, Nancy était aussi trop fière. pour cajoler M me d'Anglemont. Puis, à quoi bon une riche toilette? Aidée de la fidèle Mélitte, M lle Carlier se composa un costume très simple : une modeste robe de foulard crème, avec un gros ruche de tulle-illusion
ourlant la jupe, garnie en rubans de même nuance; une ceinture-empire remontait très haut sur le corsage, légèrement décolleté. L'étoffe, souple, moulait les formes parfaites de Nancy. La quarteronne, après l'avoir habillée, jeta un cri d'admiration :
— Oh! Mademoiselle!... Mademoiselle!... Ils seront tous amoureux de vous!
— Flatteuse !
Et cependant, se mirant dans la glace, Nancy se souriait à elle-même. Ses cheveux ondes étaient relevés à la grecque. Çà et là s'échappaient des mèches folles : et cette coiffure la faisait ressembler à quelque fine Athénienne du temps de Périclès. La fille de l'Attique pouvait apparaître à la fille de Phocée : toutes les deux n'avaient qu'à se regarder pour se comprendre. Elle se sentait gaie, heureuse de vivre, la pauvre petite. Il en est souvent ainsi et l'on a rarement des appréhensions pour l'avenir. Comment Nancy se fût-elle doutée qu'une seule soirée déciderait de son existence? Rien ne pouvait l'effrayer en cette maison amie, où tous l'accueillaient les bras tendus en souvenir de son père.
Elle s'asseyait à côté de la générale, qui tenait à fe placer auprès d'elle, quand un homme de haute
taille, très blond, le teint coloré, s'approcha des deux femmes.
— Ma chère amie, dit-il à M me Hattier-Beauvoisin, voulez-vous me faire la grâce de me présenter à Mademoiselle?
C'était M. Désiré Roller, l'un des premiers industriels de Marseille. Président de la Chambre de commerce, il dirigeait une immense savonnerie fondée par son arrière-grand-père, au commencement de la Restauration. Personne ne s'expliquait qu'ayant dépassé la quarantaine il n'eût pas encore songé à se marier. Réserve ou prudence? Quel que fût le sentiment qui le fît agir, on ne le lui pardonnait pas. Les mères de famille sont impitoyables et se montrent féroces contre les millionnaires attardés dans le célibat. La vieille marquise de Brévalley, qui faisait autorité, défendait seule l'infortuné Désiré.
— Vous me la baillez belle, vous autres! Pourquoi se marierait-il, ce garçon? D'abord, il est mûr, très mûr. Et quand on n'a pas commis cette bêtise-là étant jeune, il est habile de ne s'y décider jamais. D'ailleurs, avec ses allures de lourdaud et son caractère de collégien, je le plains s'il convole. Il est voué !
— Ne vous y trompez pas, Madame, répliquait
le général en souriant. Pas si lourdaud, l'ami Désiré! Timide, j'en conviens. Est-ce donc péché mortel? Je le connais depuis l'enfance : c'est le meilleur cœur, le plus généreux, le plus loyal. Si jamais il y a une M me Roller, les autres femmes pourront l'envier.
La marquise haussait les épaules et maintenait son opinion :
— Tous les mêmes, ces officiers galonnés jusqu'à l'épaule ! Une jeune fille se soucie peu des qualités « du cœur et de l'esprit », comme disent les circulaires matrimoniales : il faut être veuve pour apprécier le moral plus que le physique et savoir qu'on vit moins avec la beauté de son mari qu'avec son caractère.
Quant à M. Roller, il se souciait fort peu des avis de celui-ci ou de celui-là. Il répondait naguère à l'un de ses amis qui l'interrogeait aussi sur le même sujet :
— Je suis resté garçon parce que je n'ai jamais aimé.
Et c'était vrai. Cet homme, bâti comme un cuirassier, s'attardait négligemment dans les amours faciles et sans lendemain. Très actif, absorbé presque exclusivement par ses usines et les multiples détails de son industrie, il allait peu dans le
monde. Gomment se fût-il épris d'une des jeunes filles à la mode? Quand le soir venait, le solide travailleur se changeait en élégant. Au Petit- Cercle, dans la coterie des jeunes gens, on l'aimait et on le respectait beaucoup. A la longue il était devenu l'arbitre des petites querelles. Grâce à son autorité, elles se dénouaient rarement sur le terrain.
Nancy ne devina rien de ce caractère très noble. De coutume, les jeunes filles sont peu observatrices. La fumée de leurs dix-huit ans les grise comme un vin généreux. Elle ne vit en M. Roller qu'un bourgeois plus riche que les autres. Gomment eût-il frappé son attention? Très timide, Désiré ne sortit guère des banalités courantes ; pendant le dîner, placé à côté d'elle, il n'osa pas se livrer à sa nature. Méfiant de lui-môme, il prononçait à peine quelques phrases, que sa voisine écoutait d'une oreille distraite. C'est que toute l'attention de Nancy se concentrait sur le beau Jacques. Très brillant, ce soirlà, il posait réellement en l'honneur de la jeune fille. Pour elle, il improvisait des histoires gaies et pas méchantes. Les toilettes de M me X..., les équipages de M me Y..., ou les prétentions d'une primadonna géante : tous les cancans du jour et même ceux du lendemain! Et dits d'une façon leste, avec
un air bon enfant qui eût déridé les plus moroses. Gomment une innocente ne se fût-elle pas laissé prendre? Jacques n'avait que du bagout : Nancy le trouva spirituel. Il se contentait de médire sans calomnier : elle le jugea bon. On était habitué à voir le comte d'Orsel brillant : ce soirlà, sa verve étonna tout le monde. A la fin du dîner, M lle Carlier était conquise.
— Eh bien î mon enfant, lui demanda la générale, vous ne vous êtes pas trop ennuyée ?
Nancy rougit un peu, évitant une réponse directe. De vrai, elle fut très flattée que Jacques s'occupât d'elle. Lentement, elle s'enhardit, et sa timidité première disparut. N'ayant pas l'habitude du monde, elle devenait brave en croyant sincères tous ces témoignages de sympathie, qui n'étaient que pure curiosité.
— Décidément, cette petite est une fieffée coquette! dit avec un dépit mal déguisé M me Soulac, dont le mari siégeait comme vice-président au tribunal de Marseille. Voyez comme elle flirte avec te comte!
Sans qu'elle s'en doutât, Nancy était fort surveillée. Les femmes qui se trouvaient là avaient toutes des prétentions : les jeunes pour ellesmêmes, les mûres pour leurs filles. Comment