J"LS
Depuis l'installation chez lui de Belle-Madame,
BELLE-MADAME. 2'tt
Jacques s'était demandé souvent ce qu'il adviendrait de leur avenir à tous les deux. De même que M me Hattier-Beauvoisin, il jugeait impossible le séjour à Marseille. Puisque le général demandait une permutation d'office pour le capitaine, celui-ci ne s'inquiétait pas. Il se savait très pistonw* dans les bureaux de la Guerre. Il obtiendrait donc aisément quon l'envoyât en garnison à Paris; à Paris où se réfugient les amours qui se cachent. Dès qu'il aurait obtenu son congé de convalescence, Jacques demanderait une prolongation, afin de gagner le plus de temps possible. On épuiserait ainsi les délais légaux, qui ne commenceraient à courir qu'après le prononcé du jugement. M rac de Guerny ne s'étonnait pas, n'ayant jamais mis en doute que le comte n'épousât M me Roller redevenue libre. Il fallait connaître à fond le caractère du capitaine pour partager le scepticisme de la générale.
D'ailleurs, Jacques s'exprimait avec un tact dont M me de Guerny lui savait gré. Il semblait parler d'une étrangère, et non d'une femme qui avait tout abandonné pour lui. « — Il l'aime, pensait la veuve, en l'écoutant : puisse-t-il la respecter assez pour lui être fidèle!... » Elle voyait avec plaisir que M- d'Orsel comprenait la nécessité d'une existence très retirée. Elle avait tant redouté pour son élève
chérie les premiers heurts avec la société, les premiers froissements qui sont l'inévitable punition des situations fausses. En quittant le monde, Nancy s'appelait encore M me Roller : en y rentrant, elle serait la comtesse d'Orsel.
Dans sa pensée, Jacques avait déjà choisi le nid mystérieux où s'abriteraient leurs amours. Arrivé à Marseille presque aussitôt après sa sortie de Saint- Cyr, le comte s'était lié bien vite avec la noblesse du pays. Un vieux gentilhomme, M. des Escalens, l'invitait souvent à de grandes chasses en son château de Ganourgues. A la mort de M. des Escalens, le château fut acheté par un riche banquier parisien, M. Roland Montfranchet. Celui-ci ayant à son tour disparu, ses héritiers mirent en vente le' château et les fermes qui en dépendaient. Le Jas , une de ces fermes, transformée jadis en pavillon de chasse, était situé dans un admirable paysage. Non loin de Grambois et de la Tour-d'Aigues , au sommet d'une côte abrupte, se dresse un coquet village appelé la Bastide-des-Jourdans. C'est la derrière commune de Vaucluse : à trois kilomètres P^Us au nord commence le département des Basses-
Alpes. Ce pays enchanteur tient à la fois de la Pi vence, qui est plaine, et de la région alpestre, q est montagne. Une nature parfumée, pleine de s leil, dans un cadre violent et tourmenté. D'un côl les coteaux escarpés du Luberon : de l'autre, 1 riantes vallées qui s'étalent harmonieusement ji qu'à la Durance. Le Luberon est une fierté po nos paysans provençaux si fins, et qui parlent leur voix chantante la langue musicale de Roum nilleet de Mistral. Une montagne, et une montag pour nous seuls î Comme ils méprisent leurs frèr de Camargue !
La Bastide-des-Jourdans s'étend en longueur : la sortie du village, la route tourne brusqueme et gravit une grande côte; le chemin s'incline pi fondement, et sur les rochers énormes ont pous des chênes, des hêtres et des peupliers par un c price mystérieux du sol. Et ce sol lui-même < rouge brun, avec des tons de Sienne brûlée, comr tous les terrains chargés de fer. A mesure qu' avance les arbres plus nombreux se rapprochen d'abord un grand bois qui se change bientôt forêt; çà et là d'énormes clairières, et dans Tu d'elles le Jas, une maison en forme de chal< d'aspect simple, mais bien distribuée. De larg trouées, taillées hardiment, ouvrent à la vue des 1:
rizons variés, ici sur la plaine et là sur la montagne. À une portée de fusil, une petite rivière, envahie par des joncs, coule rapidement sur un tapis de mousse et de cresson. Et sur ce paysage agreste, te ciel immuablement bleu, d'un bleu sombre.
C'est le pays du soleil. Il n'est pas rare au Vaucluse Çu'on manque de pluie pendant plusieurs mois. C'est la sécheresse qui donne aux routes un aspect Poudreux, aux arbres le feuillage d'un vert criard. C&r, en ce coin de Provence, les tons ordinaires de '3- nature sont comme outrés et presque aussi violants que, plus au sud, vers Antibes et Cannes.
Après huit jours vécus dans ce paradis, Belle- Madame ne rêvait pas d'autre avenir que de n'en sortir jamais. Elle goûtait un de ces bonheurs si complets qu'ils font peur. La créature humaine est si peu faite pour être heureuse, qu'elle est prise d'une sorte de vertige devant sa félicité passagère, comme si elle se penchait sur un abîme. Mélitte tentait vainement de la rassurer. Jacques, follement et sensiblement épris, se montrait gai, charmant, aimable. Sa galanterie d'amoureux domptait son égoïsme de mâle satisfait. Lui aussi subissait la môme griserie que la jeune femme. Son rêve était au-dessous de la réalité, et jamais il n'eût espéré tant de joies. Ils partaient de bonne heure le matin,
à pied ou à cheval; et c'étaient de longues promenades à travers la contrée. Promenades adorables^ parce que cet été radieux mettait la nature à l'unisson de leurs cœurs, et que tout était en pleine floraison comme leur tendresse.
Pour la première fois de sa vie, Jacques s'abandonnait sans arrière-pensée au sentiment qui le dominait.
— Grâce à vous, chère, disait-il un soir à Nancy je goûte une infinie félicité. Une seule personne au monde connaît notre intimité, M me de Guerny Elle nous préviendrait s'il le fallait absolument Mais que peut-il arriver? J'ai mon congé pour trou mois. On le renouvellera. Et comme c'est bon de vivre pour nous, non pour les autres ! Le monde peut crouler, nous n'en saurons rien.
Les deux amoureux ne recevaient aucune lettre ne lisaient aucun journal. Ils se suffisaient à eux mômes. S'aimer et se le dire n'est-ce pas le pre mier et le dernier mot du bonheur,? Cependant cha cun d'eux avait sa préoccupation secrète qu'il gardai pour lui seul. Nancy, parfois, fermait les yeux toute songeuse, et sa pensée volait aux Imbergères vers l'époux abandonné. Comme il devait souffrir Alors elle se demandait : « Où en est mon di vorce? » Sur le conseil de son amie, Belle-Madam<
devait ne pas s'occuper des détails de procédure &ire constamment défaut, et ne rien répondre aux assignations, aux convocations chez le président du tribunal.
De son côté, Jacques n'ignorait pas la terrible colère de sa sœur en apprenant l'aventure. Cet enlèvement, elle l'appelait une catastrophe : et à son Point de vue, la marquise de Savignac n'exagérait Pas. Elle avait toujours rêvé pour son frère un brillant mariage. Et tout à coup Jacques démolissait ses beaux projets par un coup de tête inexcusable ! Mais il était trop heureux pour se laisser distraire de son bonheur par cette inquiétude passagère. Quelle différence entre Nancy et ses autres Maîtresses ! Le poète indou raconte qu'un pêcheur de perles ne reconnaissait plus les vraies des fausses, parce qu'il avait offensé Brahma. Le comte savait bien la nature de la sienne : une perle, et une vraie, du plus bel orient, cette adorable créature, si longtemps désirée ! Maintenant, il possédait à lui tout seul cet inestimable trésor. Et son amour s'avivait à mesure qu'il connaissait mieux cette femme unique. Nancy avait le charme, ce don mystérieux; le charme qui est la moitié de la séduction. Pendant leurs promenades quotidiennes, il l'écoutait développant ses idées, exprimant son
opinion sur les hommes et sur les choses. Et il 3 pouvait s'empêcher de remarquer la noblesse et pureté de cette âme charmante. La vie est ce q ■ nous la faisons : vulgaire pour les âmes bass^ élevée pour les natures hautes. Jacques n'était ri* moins que chevaleresque; il avait même une te* dance à railler les sentiments généreux, qu'il affe^ tait d'appeler une duperie ou une habileté. Cet fois, la franchise de Nancy le domptait. Il yadi coins de mer si purs, du côté de Capri et de 1 Grotte d'Azur, que l'œil, ébloui, peut descendr dans les profondeurs sous-marines, et, de même des âmes si limpides qu'elles ne cachent rien d leurs trésors.
Un matin, leur promenade les entraîna fort loin Ils avaient dépassé la limite des plaines, et leur chevaux gravissaient au pas la pente d'une côt alpestre.
— Oh ! le délicieux coin d'ombre ! s'écria Belle Madame, en étendant sa cravache vers un pet bouquet de bois touflu, d'où s'échappait, jaseu et argenté, un ruisselet capricieux.
— Eh bien! chère, attachons la bride de no montures aux arbres, et cachons-nous dans ce « asile champêtre », comme disaient les hommes d
Une retraite exquise, en effet. Gomme le monde semblait loin, et ses vaines agitations, et ses banalités, et ses mensonges! Nancy eut une impression de fraîcheur délicieuse. L'être qu'elle aimait, — et d'un amour d'autant plus grand qu'elle lui avait sacrifié davantage, — cet homme, désormais seul but et seule fin de son existence, était là, près d'elle, souriant, extasié, ravi. Dans ce cadre merveilleux, devant cette nature clémente et généreuse, Jacques eut un de ces attendrissements passagers qui poétisaient pour un temps son caractère égoïste et sec. Il s'agenouilla devant Nancy, assise sur l'herbe ; puis, enlaçant la taille flexible de sa compagne :
— Combien durera ce beau rôve? murmura- t-il. Combien de temps m'aimerez-vous ? Est-ce possible, mon Dieu, que deux êtres étroitement unis comme nous le sommes, liés par les affinités mystérieuses de l'âme et du corps, en puissent venir à s'oublier un jour? De moi, je suis sûr... mais vous! vous, Nancy!
Elle ne lui répondit pas. Des larmes brillaient dans ses grands yeux. Les pensait-il donc, ces paroles qu'il venait de prononcer? Non. Cétait une minute de jalousie inquiète, une nervosité passagère... Et, tout autour d'eux, le soleil d'été riait à
travers les branches ; le ruisselet riait dans sa cour: vagabonde... Et les sylvains riaient, eux aussi, ^ * écoutant cet éternel serment d'amour. Prêté pm~* qui? Par un homme I Des merles qui sautillaier* * sous la feuillée eurent un sifflement railleur : il^ contèrent l'histoire à deux lièvres qui passaient par là... Et ces lièvres grattèrent vivement le sol rouge de leurs longues oreilles grises. C'est la façon de rire de ces gens-là! Une biche soupira tristement, car elle se rappelait certaine trahison dont elle souffrait encore. Sans doute, elle pensa : « — Comme les hommes sont heureux!... Ils savent être amants fidèles... » Mais enfin, la biche rit tout de même. Elle rit, comme rirent aussi le coq sauvage et la fauvette, et le chastre, et la perdrix. Un vieux renard, adossé contre un tronc de chêne, s'esclaffait à l'aise, les pattes en croix sur sa poitrine pelée... Même deux ramiers, qui se tordaient, juchés sur un hêtre... Tous ces animaux riaient ; ils semblaient se dire, les uns aux autres, en ce langage que comprenait La Fontaine : « En avonsnous vu, de ces amoureux!... En avons-nous vu ! »
^rroè
— Monsieur le président est-il visible?
— Si Madame veut bien se nommer...
La visiteuse était une femme de fière mine, grande et mince. Il suffisait de l'étudier pour deviner une de ces natures énergiques plus habituées à la soumission qu'à la résistance. Elle avait dû être fort belle. A quarante-cinq ans, elle conservait un visage fin et régulier. Des cheveux noirs, très épais, encadraient une figure régulière. Les yeux, d'un bleu clair, corrigeaient l'ascétisme de cette physionomie originale. Ils exprimaient tout, ces yeux étranges : un orgueil indomptable, une ambition affamée de grandeurs. L'assurance de l'étrangère, sa tranquillité hautaine, rien que la façon dont e.lle examinait les gens, indiquaient une femme née. La toilette, très élégante et très riche en sa simplicité
voulue, révélait la mondaine plus désireuse de plaire à elle-même qu'aux autres. Elle examinait placidement les meubles simples, les tableaux médiocres, la bibliothèque emplie en livres non reliés ; ces livres de droit, poussiéreux et lamentables, qui moisissent trente ans sur le même rayon. Le long dune tablette : Les Discours politiques de M, Thiers. Treize volumes non coupés! gloire humaine!
Quand meurent l'orateur et le tribun, ils disparaissent tout entiers.
Ce salon d'attente en disait long à une observatrice subtile comme cette voyageuse. Certes, voyageuse. La femme de chambre ou la cuisinière ne s'y était pas trompée : une Parisienne, bien sûr, une « dame de la capitale », et qui en gardait fassent. Car c'est une opinion dont les Marseillais ne veulent pas démordre : ce sont les Parisiens qui ont de lassent, puisqu'ils n'ont pas celui de la Cannebière.
M. Soulac, vice-président du tribunal de Marseille, remplissait depuis deux mois les fonctions effectives de président. Son chef, à la suite d'une grave maladie, avait demandé et obtenu un long congé. Il dégustait tranquillement sa tasse de café,
après avoir déjeuné en face de madame son épouse
Le magistrat eut un geste lassé, quand la dômes tique lui apporta la carte de la visiteuse. « — El
core des plaideurs ! Impossible de se reposer même une demi-heure...» Le bonhomme tressauta d'étonnement. Eh! non, ce n'était pas un plaideur! Il lut tout haut, en élevant un peu la carte à la hauteur de ses yeux : La Marquise de Servignac.
— La marquise de Servignac? répéta M me Soulac, d'une voix interrogative, comme une femme qui cherche à se souvenir.
Puis, subitement illuminée :
— Vite, vite, Théodore, va chez toi, dépouille <;ette affreuse robe de chambre, et endosse une redingote 1
M me Soulac poussait par les épaules son mari, stupéfait. Il se laissait faire, ahuri, ne comprenant rien à l'aventure.
— Mais enfin... ma bonne... mais enfin... ma bonne...
Le brave homme ne trouvait pas autre chose à dire.
— Va donc, va donc! Fais ce que je t'ai dit, reprit M me la vice-présidente, avec sa voix dominatrice, cette voix de femme toute-puissante dans un
. ménage après cinq lustres de tyrannie hargneuse. Et comme le pauvre magistrat, obéissant avec docilité, se dirigeait vers son cabinet de travail, ^** Soulac ajouta solennellement :
— Comprends tout ! La marquise de Servignac est la sœur du comte d'Orsel. Maintenant, va!
LTIermione du Grand-Théâtre n'eut pas mieux lancé le mot. M. Soulac en frissonnait 1 La sœur du comte d'Orsel? Le vice-président n'osait pas avouer, môme à son impérieuse compagne, que ce procès en divorce lui causait de folles appréhensions. Gomment rendre un arrêt qui satisfît à la fois la justice et le monde? Et déjà les sollicitations de famille commençaient! Hélas! M. Soulac prit un air grognon en s'efforçant de donner une expression sévère à son visage moutonnier. Dès que la marquise entra dans le cabinet, il se leva courtoisement, et fit quelques pas au-devant de la nouvelle venue.
— Je sujs heureux, Madame, de recevoir...
Très tranquillement, M me de Servignac s'assit dan^ un fauteuil en face du bureau. Du premier coup* d'œil elle avait jugé le bonhomme.
— Mon nom a suffi, monsieur le président, pour vous révéler le but de ma visite. C'est bien exact, je suppose?
Il eut un signe de tête affirmatif.
— Je serai donc brève. Vous connaissez le procès que subit indirectement le comte d'Orsel, mon frère, puisque vous êtes l'un de ses juges. Avant
de vous exposer ma requête, laissez-moi vous remettre ce billet de recommandation. Je le tiens de mon ami le garde des sceaux, qui est aussi le député de mon arrondissement. Vous souriez? Eh! quoi, une marquise, amie d'un républicain? Croyezmoi moins folle, moins rebelle aux nouvelles idées. D'ailleurs, votre ministre est mon plu? vieil ami : un ami d'enfance. Ses idées ne s'accordent pas toujours avec les miennes; mais on ne brise pas une ancienne amitié pour si peu de chose.
M. Soulac sentit son cœur bondir de joie. Ce digne magistrat, connu de tous pour son ambition de fouine et sa prudence d'ecclésiastique, rêvait le siège du président. Celui-ci serait forcé de renouveler sa demande de congé ; le garde des sceaux (l'ami de la marquise !) lui expliquerait doucement que pour un valétudinaire mieux vaut donner sa démission que de solliciter une faveur. Un siège de président? Fi donc! Il lui fallait mieux maintenant: l'hermine de conseiller de cour. Et toutes ces idées tourbillonnèrent en une seule minute dans ce cerveau déséquilibré par l'émotion et la surprise. Quel bonheur que M me Rolier eût quitté son mari ! Et justement pour le frère de M me de Servignac, amie du garde des sceaux !
Il répondit avec le plus gracieux des sourires :
— Madame, je crois être bien fort contre ui tentation de partialité. Sans doute, cette abom nable créature... — et l'épithète n'est que faible! était l'amie la plus intime de ma femme. Il ser; donc excusable que je fusse pitoyable. Mais Têtu du dossier ne m'a point permis d'hésiter. Aussi r résolution est bien prise. Tout le poids du proc retombera sur la coupable. Le nom de M. le con d'Orsel, votre frère, ne sera môme pas pronon<
A mesure que le magistrat parlait, M me de Ser gnac ne le perdait pas des yeux : de ces yeux cla et luisants, qui fouillaient jusqu'au fond de la ce science. Elle avait souri tout le temps. A la d nière phrase, une moue furieuse remplaça le se rire. Un observateur aurait lu aisément sur ce visaj franc dans sa dureté, les pensées contradictoires < se succédaient dans le cerveau de cette femme. 1 vantqui se trouvait-elle donc? Un niais ou un a bitieux? Elle devinait juste : les deux, madame marquise, les deux! Ainsi jugea-t-elle, car, de n< veau un sourire moqueur corrigea la sévérité < lèvres.
-r- Je ne suis pas étonnée, Monsieur, d'une ponse dictée par votre conscience. Je vous demar autre chose. Vous connaissez mon frère; vous sa^ combien il est noble et chevaleresque. L'histo
^ cet enlèvement ne prouve-t-elle pas, à elle seule, *^ générosité de ce pauvre Jacques? Il lui répugne ^'écarter de lui la sévérité du tribunal. Au contraire, il veut apparaître dans ce procès, sinon comme le seul, du moins comme le principal coupable. Je viens vous supplier en son nom de ne point l'épargner. Flétrissez le séducteur. Montrezle opérant une sorte de captation morale sur cette femme, dont l'honneur était si haut! Vous m'avez bien comprise, monsieur le président?
M me de Servignac se trompait : M. Soulac ne comprenait pas. Oh ! pas du tout l Son épais visage, encore alourdi par l'hébétement, n'exprimait qu'une surprise intraduisible. Aussi M me de Servignac crutelle devoir souligner ses paroles. Puis quand elle eut, par de belles phrases, bien convaincu le magistrat qu'elle ne jouait pas au plus fin, elle démasqua soudain les canons de la dernière batterie. De Nouveau un sourire charmant éclaira le visage autoritaire de la marquise. Elle reparla de son ami, de son fameux ami le garde des sceaux. Que pouvait-elle pour être agréable à M. Soulac? Et celui-ci de protester, d'invoquer l'impartialité célèbre des Magistrats, et de répéter, de façon prolixe, toutes les banalités connues. Elle insista, toujours gracieuse.
258 BELLK-MADAME.
— Non, monsieur le Président, je ne. veux point quitter Marseille sans être fixée. Ne me refusez pas le grand plaisir de vous être agréable. Qui sait quand je reviendrai dans cette ville? Jamais peut-être.
Le vice-président du tribunal fut contraint de se déclarer vaincu et convaincu.
— Mon Dieu, Madame, vous me demandez quelle est mon ambition suprême? Je serai franc. Je voudrais... hum!... je voudrais être conseiller à la Cour d'Aix. Ce serait franchir d'un seul coup deux échelons de ma carrière. Puis, Aix c'est Marseille, la ville où je suis né, où j'ai tous mes amis.
— C'est dit : avant quinze jours, on ne vous appellera plus monsieur le Président, mais monsieur le Conseiller.
Et comme, toujours stupéfait, il balbutiait quelques paroles incohérentes, elle ajouta de sa voix impérative :
— Donnant, donnant. Tenez votre parole, je tiendrai la mienne. *
Puis, toujours hautaine et triomphante, la marquise se retira, suivie du brave homme, qui saluait jusqu'à terre.
M me de Servignac remonta dans son coupé avec l'impassibilité d'une reine. Elle songeait, maintenant. Très sincèrement, elle croyait encore à une
finesse cachée de M. Soulac. Comment le vice-président d'une grande ville comme Marseille pouvaitil ignorer la loi du divorce? M me de Servignac ignorait que cette loi n'est guère étudiée que depuis deux ou trois ans. Les magistrats, avocats ou avoués n'opèrent jamais de travaux inutiles. Malins toujours, les robins et « aulstres gars de procédaille » ! Or, quand on vota la fameuse disposition qui dissolvait le mariage, le mot d'ordre fut donné : « Pas de divorce! » La société, le high-life, la purée, la poire, la gomme, enfin les gens très chics, ne permirent pas tout d'abord qu'on portât atteinte aux lois de l'Église. Même interdiction dans la haute bourgeoisie : et pour des raisons à peu près pareilles. Peutêtre même les convenances de la vie régulière eurentelles plus de poids que les idées religieuses.
Il arriva donc qu'après la promulgation, on ne vit que de rares divorces : les inévitables, les vieux époux séparés depuis longtemps, ceux qui se haïssaient et ne s'étaient jamais revus. Hélas ! tous ceux aussi qui ne connaissaient pas la douceur du pardon. Après cette liquidation du passé, plus rien ou presque rien. Des années s'écoulèrent ainsi. Puis les gens malheureux jugèrent trop sot de rester malheureux, parce que ces messieurs et ces dames de la société le trouvaient bon. Un duc apparte-
nant à l'une des plus vieilles familles de Frar*donna le signal. Il divorça hautement, publiqc* ment. Et comme ce grand seigneur avait une co science très haute et une vie très droite, l'exem fut bientôt suivi.
- Les gens de robe connaissaient donc peu cet loi nouvelle, si rarement appliquée. Depuis lors. Paris et dans les grandes villes, il y a toujours u Chambre spéciale pour les divorces (ainsi que da le commerce, où le marchand de cannes ne vend jamais de chapeaux). Il n'en allait pas ainsi d les premiers temps. D'une part, peu de magistra avaient étudié la loi; de l'autre, peu d'avocats avaie eu des clients. En somme, une seule catégorie gens eut intérêt à connaître, dès le début, ce tit nouveau introduit dans le Code. C'était — ô comiq irrésistible l — la famille écrivaillante ! Car et chercha tout de suite des livres et des pièces da ces modifications du Gode. Il y a là tant de suje de comédie, et tant de sujets de drame!
Les visites de M me de Servignac furent h la foi courtes et instructives. Vers le soir, elle n'ignorai plus rien de ce que pensait l'opinion publique M me d'Anglemont et la blonde Juliette s'étaien entendues pour la chauffer à point. La pauvr Nancy restait bel et bien condamnée par ceux-1
mêmes qui admiraient la Belle-Madame d'autrefois. La marquise se fit servir à dîner dans l'hôtel, ^uis de bonne heure elle s'enferma dans la grande pièce banale qui lui servait de salon. Elle écrivit longtemps, plusieurs heures. Sa femme de chambre dut l'avertir qu'il était minuit, ainsi que sa raaîtresse lui en avait donné Tordre. Le visage de M me de Servignac rayonnait. A mesure qu'elle glissait sous enveloppe les lettres terminées, un sourire aigu plissait ses lèvres minces...
Pauvre Nancy !
Ce matin-là, le célèbre chroniqueur Benoît Chamfrein s'éveilla de fort mauvaise humeur. Pensez donc... Gros succès, la veille, à la Comédie-Française ! Et le journaliste n'aimait pas le triomphe des autres. Son succès à lui semblait si mince à côté de ces acclamations de la scène qui rendent un inconnu célèbre en vingt-quatre heures ! Benoît était un homme de taille moyenne, avec des cheveux châtains tirant sur le roux. Ses yeux, d'un bleu vague, d'un bleu glauque, ne regardaient jamais en face. Quoiqu'il eût la vue excellente, il se prétendait myope. Son monocle immuablement figé dans l'œil servait surtout à déguiser le regard. Pas besoin d'une longue étude pour connaître le caractère de cet homme. Tout en lui révélait la* bassesse des instincts. C'était un de ces ratés qui échouent dans le journalisme, après avoir essa yé
de tout : perpétuelle honte d'une carrière qui par malheur est une carrière ouverte au premier venu. Installé dans un fauteuil confortable, il prit sur ses genoux le paquet des journaux parus le matin. Les gens du métier ne s'attardent guère à ce genre de travail. Les bandes sautaient, et Ghamfrein grognait de dépit à mesure qu'il constatait l'unanimité de la presse en faveur de la nouvelle pièce.
— « Quels idiots, songeait-il. Le pis, c'est que je n'ai pas de sujet d'article. Parler du succès de cette rapsodie? Jamais. Il me dégoûte ce Dersigny, avec ses poses d'homme à femmes... Alors, quoi? Je ne trouve rien dans toutes ces feuilles...
Les yeux du chroniqneur cherchaient vaguement, à droite et à gauche. Ils tombèrent sur une pile de livres entassés dans un coin de la chambre. Benoît se souvint tout à coup que depuis une semaine il négligeait volontairement les envois réguliers des librairies parisiennes. C'était assez sa coutume, du reste. Il lisait peu et mal : excepté quand il désirait connaître exactement un livre, afin de l'éreinter tout h son aise. Il prit un des volumes au hasard, le tirant nerveusement hors de l'enveloppe :
« La Chanson de l'amour, par Pierre Natalis. » — Allons, bon ! encore des vers ! s'écria-t-il tout haut en ébauchant une grimace.
Après avoir bâillé longuement, il feuilleta de ou trois pages. Soudain, le chroniqueur sourit ce sourire aigre des gens mauvais. Est-ce que j hasard il pourrait enfin réaliser son rêve, un rê caressé depuis longtemps? Quel? Ceci : inveni un homme à lui tout seul! Choisir un inconi (mais un inconnu ayant du talent), et à force d'; ticles à grands coups de réclame, consacrer u gloire nouvelle. Double plaisir pour Chamfre D'abord il essayait ses forces, tel qu'un gymna qui soupèse les haltères avant de se livrer à l'ex cice du matin; ensuite, il jetait un nouveau po< dans les jambes des poètes déjà célèbres.
Malheureusement, jusqu'à ce jour, le hasî avait mal servi le chroniqueur. Au contraire, matin-là, il tombait sur une œuvre ayant une vak réelle. Il lut à haute voix :
chère, mon amour n'est pas de ceux qu'une heur Suffit à rejeter aux oublis inconstants...
Je te quitte, c'est vrai ; ma tendresse demeure, Ne craignant même pas les épreuves du temps.
Invisible à mes yeux, mais présente à mon âme, Nous serons réunis, n'importe où nous soyons; Ne m'as-tu pas donné le meilleur de la femme, Ton cœur : mon souvenir, — et tes yeux : mes rayo
BELLE-MADAME 2<ft
— ■ « Mais c'est très bien!... s'écria-t-il : tout à ** a *t bien ! Et ça aussi... »
Et ne traite jamais ma raison de folie, C'est à moi que la part la meilleure re rient, Car au repos trompeur, goûlé quand on oublie, Je préfère l'amour qui soufîre — et se souvient.
— - « Voyons, voyons... pas d'emballement. Est-ce *ÏVie par hasard j'aurais déniché un poète, un vrai? ^ Nielle veine d'embêter Coppée ou Hérédia ! Il faut ^^lire ça très soigneusement. La forme est soignée, *^s rimes sont bonnes... Diable ! deux inversions... ^'importe, ce gaillard a quelque chose... Un peu ^**êle, la structure du poème... Puis trop de réminiscences. Là, c'est du Leconte de Lisle... voilà ***aintenant du Sully, et de la science, de la métaphysique... Bah! je m'en tirerai avec une citation ^'Hegel et une petite incursion dans la chimie. L'a- ^our ! nouveau corps simple découvert par Ber- ***>elot, décomposé par Brown-Séquard... »
Et comme saisi par l'inspiration, Benoît Cham- ***©în s'assit à son bureau et s'attela résolument à ^^ besogne.
A.h! mes pauvres amis! mes pauvres petits livres ** couverture jaune, rouge, orange ou bleue! Que ** espérances palpitent entre vos feuilles légères!
Celui qui vous a créées vous lance un ir le large tourbillon de Paris. Et vous vou dormir dans les coins oubliés des biblio Oubliés? Pas toujours. Car le volume o à la première page : « La Chanson de l'An talait triomphalement sur le bureau d queur.
Comme il eût été joyeux, le poète m S'il avait pu deviner la surprise inattenc rait battu des mains, grisé soudain, peul un élan subit d'orgueil...
Ne sois pas trop fier, mon bonhomme !
tout Paris parle de toi, ce ne sera pas l toi-même. Ce sera tout simplement pou les autres. L'envieux croit que toutes les jalouses et basses comme la sienne !
t* e de Servignac avait quitté Marseille à neuf res du matin. A Pertuis, elle descendit du train, ionnant Tordre à sa femme de chambre d'ameau buffet un de ces hommes qui offrent chex et voitures aux arrivants. Une demi-heure i tard, un landau assez propre emmenait la quise au grand trot d'un attelage plus vigoureux légant. Toujours souriante, la maligne sœur omte d'Orsel. Elle ne risquait point à l'étourdie oyage fatigant. Depuis longtemps elle savait à i s'en tenir sur les faits et gestes des habitants las. Est-ce qu'on n'est pas renseigné comme 'eut par la maison Duckroy et Roquet? (Agence >mmandée; célérité; discrétion; conseils aux illes. Travaille exclusivement pour le clergé, aagistrature et les hautes classes.) Grâce à cette
honorable institution, M Be de Servignac avait < d'exacts détails, presque au jour le jour. Au* marchait-elle tout droit dans son chemin, sûre < dénouement.
Ses heures de départ et d'arrivée étaient cor binées de façon si adroite que les hôtes du J seraient inévitablement pris àl'improviste. Jacqu ne l'attendait pas, et ne pouvait pas Tattendi Est-ce que depuis l'enlèvement elle n'affectait p de garder un silence obstiné? Maintenant elle f; sait mieux que de répondre aux lettres imp< tantes de son frère : cette réponse, elle l'apport elle-même.
Autour d'elle, la fin d'automne donnait aux cai pagnes des tons plus éteints; les arbres, déjà gr secouaient sur le sol rouge une poussière impi pable; et le soleil continuait toujours de brille malgré la saison, presque chaud vers midi. Ah! beau pays, le gai pays, où le ciel souriant n'e jamais sombre! A peine, au matin, quelques brou lards flottant au-dessus des buissons, mais bient chassés par un souffle de vent tiède.
Le landau roulait vite, et vers une heure de Yi près-midi, M me de Servignac dépassait la Toui d'Aiguë : cinquante minutes plus tard, les trot teurs, fumants, s'arrêtaient devant le perron c
Jas. Attiré par le bruit des chevaux, Jacques accourut bien vite, effaré, presque inquiet. Qui pouvait eur rendre visite en ce désert où Nancy et lui s'épient enfermés? Quand il aperçut le visage de sa ;œur, il ne sut pas retenir un cri où l'étonnement ;e mêlait à l'effroi. Car la marquise souriait touours : et son frère la connaissait trop bien pour ne >as s'épouvanter de ce sourire-là.
— Vraiment, je ne comprends pas ta surprise, non cher Jacques : je voyageais quand tu m'as îcrit. A mon retour, j'ai trouvé tes lettres. Que levais-je faire? Répondre? Non. Mieux valait venir, ît je suis venue.
Les paroles de sa sœur s'accordaient avec ses illures simples, et Jacques ne se rassurait toujours pas. Ce fut bien pis quand M me de Servignac ajouta :
— Où est Nancy? Amène-moi Nancy tout de suite !
Elle était là, la pauvre, bien tremblante, bien inquiète. Avant d'avoir eu le temps de réfléchir, elle se sentit enlacée dans des bras solides. La marquise, cette marquise si redoutée, couvrait la jeune femme de baisers, et des baisers vrais... un peu bruyants, peut-être.
— Mon Dieu ! qu'elle est jolie ! (Nouveaux baisers.) C'est décidé, Jacques : je te pardonne tout à
fait. Car enfin, je t'en voulais bien encore un peu. Ne m'en veuillez pas, ma ravissante belle-sœur, si je parle ainsi. Mais Jacques est plus que mon frère. *Je suis de beaucoup son aînée, et j'ai pris l'habitude de le considérer à peu près comme un fils... que j'aurais eu toute petite, toute petite !
Décidément, M me de Servignac semblait si sincère que Jacques ne douta plus. Il s'approcha d'elle, et lui prit la main.
— Merci, ma bonne Diane, dit-il, assez ému :
je n'attendais pas moins de vous.
La marquise se retourna vers Nancy; et, gentiment :
— Voulez-vous me le prêter une minute? Un mot... rien qu'un, et je vous le renvoie !
Nancy répondit par un signe de tête ; elle craignait de fondre en larmes si elle prononçait une parole. Ces tendresses exagérées, ces gaietés factices, ces phrases doucereuses sonnaient faux à son oreille. Elle avait le pressentiment d'un désastre, comme si avec cette femme le malheur était entré dans sa retraite d'amour. Il fallait pourtant que Belle-Madame restât courageuse et forte ; il fallait qu'elle eût assez d'énergie pour renfermer en elle ses douloureux soupçons. Au Jas, elle vivait entourée d'indifférents, sinon d'ennemis; elle ne
pouvait compter sur aucun de ces domestiques nouveaux pour elle. Il est vrai que Mélitte était là, surveillant, guettant, épiant les moindres paroles et les moindres gestes.
L'entretien du frère et de la sœur fut d'aillours fort court. Au bout de quelques minutes, Diane reparut, toujours au bras de Jacques.
— Nous achèverons la causerie au salon, si vous voulez, poursuivit-elle, avec cet air de commandement qui lui était familier.
Et quand la porte fut close derrière eux :
— Voici pourquoi je suis au Jas, mes chers amis, reprit-elle dans un demi-sourire. Je craignais que l'histoire de ce duel ne nuisit à Jacques au ministère : sait-on jamais, avec ceux que vous appelez les grands chefs? Je me suis informée : il n'en est rien, heureusement. La discipline n'a été atteinte d'aucune manière. C'est si bien compris qu'à l'expiration de son congé, Jacques entrera dans les bureaux. Alors j'ai imaginé une combinaison que je crois fort ingénieuse.
Nancy frissonna. Une combinaison de cette terrible belle-sœur 1
— Vous ne comptez pas l'un et l'autre user toute votre existence dans cette ferme, n'est-ce pas? Jacques est obligé de reprendre son service. Quant h
vous, ma chère petite, à moins de gâcher votre avenir, il est impossible que vous viviez publique ment avec mon frère. Je vous emmène donc à Parii tous les deux. Jacques habite un appartement dan mon hôtel. Rien de plus simple. Vous, Nancy, vou vous installez dans un petit appartement que je m< charge de choisir à proximité de ma maison. Ains vous n'êtes pas séparés. Vous vous voyez l'un e l'autre autant qu'il vous plaira : mais en cachette Il faut avant tout sauvegarder les apparences Certes, il est fâcheux que la future comtesse d'Or sel ait quitté son premier mari à la suite d'un scan dale. Puisque le mal est fait, tâchons de l'atténuer Quand viendra le procès, les avocats plaideront donc, papotages dans les salons, et chronique dans les journaux. La curiosité publique s'attacher* dès lors à vous deux. L'important me paraît d< mettre en défaut cette curiosité-là. Jacques vivrî sa vie publique, sa vie mondaine dans Tétat-majo: du ministre, dans mon hôtel à moi. Et si quelqu'ui demande : « Tiens! qu'est donc devenue M me Roi 1er? » je suis là pour répondre : « Au couvent Elle attend le délai exigé par la loi. » Eh bien ! mes chers enfants, que pensez-vous de ce que j'appelais tout à l'heure ma combinaison ingénieuse ?
— Je pense, moi, que vous êtes une bonne et adorable sœur, Diane, s'écria Jacques. N'est-ce pas Nancy? Aveuglés par notre amour, comme nous le sommes, elle et moi, nous ne songions qu'au présent : à ces jours si doux et si tendres qui nous sont accordés. Ah! l'avenir ne nous préoccupait guère ! Parfois, pourtant, je me demandais avec inquiétude comment Nancy et moi sortirions de la position fausse où nous nous sommes enlizés. Votre plan arrange tout, ma chère Diane.
Et de nouveau le jeune homme embrassa tendrement sa sœur.
Nancy s'efforçait de dompter son émotion. Pas *ine des paroles de M me de Servignac ne pouvait lui Inspirer de crainte. Et cependant elle craignait. Quoi ? Elle ne savait pas. Elle sentait un malheur, de môme qu'on devine l'orage avant qu'il n'éclate. Par discrétion, elle laissa Jacques conduire la marquise à son appartement. Mais rentrée dans sa «hambre, la jeune femme tomba sur un fauteuil au coin du feu. Elle tentait de se rappeler mot à mot le petit discours de Diane : vainement elle y cherchait une phrase, un mot, même une allusion, dont sa tendresse pût s'inquiéter.
« — Je suis folle, pensa-t-elle. A quoi bon me tourmenter ainsi? Jacques m'aime, je l'aime... Rien ne
nous séparera... Alors, pourquoi cette anxiété c^û m'oppresse? »
Elle cacha son visage entrç ses mains, pour cotf*primer les larmes qui la brûlaient. Soudain la porte s'ouvrit brusquement, et Mélitte parut. Mais \i*& Mélitte que Nancy ne connaissait pas : c'est-à-di te une femme enfiévrée, folle de joie, secouée ^ e tremblements nerveux. Mélitte déposa aux pi^- ^ de sa maîtresse un paquet de journaux et plusie\^* rS exemplaires de la Chanson de V Amour.
— Tenez, Belle-Madame, notre livre a paru e * tous les journaux en parlent!
Agenouillée devant Nancy, Mélitte lisait to^^ ut haut les premières lignes de tel article, pour pass^^ er bien vite aux premières lignes de tel autre. Et el^~ ajoutait, en battant des mains :
— Comme c'est beau tout ça !
L'exaltation de Mélitte, cette joie si franche, tiré rent Nancy de sa torpeur. Au lieu de confier à 1^ quarteronne les craintes qui l'angoissaient, la mai tresse s'efforça de lire pas gâter le bonheur de le^ 3 servante. Pendant que la gracieuse fille mettait ei^^ ordre les journaux et ramassait les livres pour le^déposer soigneusement sur une table, Nancy 1* suivait de ses yeux rêveurs.
« — Elle est heureuse, songea-t-elle : pourquoi
ne serais-je pas heureuse, moi aussi? Oui, pourquoi?»
De nouveau la porte s'ouvrit : c'était M. d'Orsel. Ah! il ne partageait guère les appréhensions dictées à Belle-Madame par son instinct de femme! Use déclarait enchanté, lui; il ne trouvait pas de mots pour exprimer son contentement. Il s'assit, Joyeux et tendre, à côté' de sa compagne :
— Comprenez donc, chère, combien cet acquiescement de Diane est précieux pour nousl Je craignais tant qu'elle ne Ht opposition à notre mariage! Au contraire, au lieu de brusquer nos désirs, ^est elle qui vient à nous, c'est elle qui invente un moyen décent de cacher à tous les yeux cette liaison qui est notre bonheur...
Puis, éclatant de rire :
— Voyez-vous d'icâ la tête de ces jolies pécores de Marseille? Elles ont tenté de vous déshonorer... Ah ! les gueuses ! Elles n'aboutissent qu'à un échec humiliant. « Gomment! M. d'Orsel ne vit pas avec M me Roller? Comment! M me Roller est au couvent? » Et peu à peu votre conduite s'explique et devient naturelle. Le dénouement explique le drame. Vous avez quitté un mari que vous n'aimiez pas pour épouser un mari que vous aimiez. Sans compter... Sans compter que dans ce grand Paris nous reste-
rons inaperçus et nous nous verrons toute la journée.., et toute la nuit.
Et comme elle détournait la tête en rougissant :
— Je t'adore, dit-il tout bas...
Il la couvrait de baisers, de ces baisers aigus qui lui faisaient perdre la tête, à lui, l'amant sensuel ; ces baisers qui la grisaient, elle, la maîtresse si tendrement amoureuse. Elle fermait les yeux, frissonnante de bonheur. Tout son corps vibrait sous les caresses de Jacques, et glissant entre les bras du jeune homme, elle murmura, elle aussi :
— Je t'adore !
Illusionnée par son amour, Belle-Madame redevint gaie. La créature humaine est si mobile dans les impressions qu'elle subit ! Tels ces brouillards légers qui flottent au ras des prairies quand l'aube blanchit à l'horizon. Au premier rayon de soleil, le brouillard se dissipe; à la première caresse, la tristesse s'envole.
La visite de M me de Servignac dura huit jours. Pendant toute une semaine, elle joua son rôle sans se démentir un instant, et se montra la même, aimable, enjouée, complimenteuse. La joie de Jacques s'épanouissait en pleine confiance. Lui qui connaissait à fond le caractère de Diane, il ne com-
prenait rien au changement subit qui s'était opéré chez elle. Cette femme fière et hautaine avait toujours répété à son frère qu'elle redoutait surtout pour lui un sot mariage. Et cette femme, à la fois très aristocrate et très pratique, appelait « mariage sot » non pas la mésalliance, mais la pauvreté. Aussi, à certaines heures, le raisonnement du comte hésitait et tournait dans le vide. Que M mo de Servignac eût applaudi au mariage de son frère avec M°e Roller, veuve riche d'un époux riche : rien de mieux; mais avec une M me Roller divorcée sans le sou... autre chose! A force de chercher une explication introuvable Jacques se fût aisément résigné. Mais Nancy ne lui permettait pas la résignation. Avec l'insistance douce et tenace des femmes amoureuses, elle revenait constamment sur le même sujet.
— Je vous en supplie, mon ami, n'allons pas à Paris : restons ici tout l'hiver.
•— Hélas ! impossible, chère ! C'est encore bien
heureux que ce duel ne m'ait pas nui auprès de
^Gs chefs. Le ministre veut bien m'attacher à son
e *at-major : c'est un poste où je gagnerai sûrement
* e quatrième galon.
Que pouvait répondre Nancy?
~~~^ Est-ce tout? continua-t-il. Non pas. Nous
sommes au mois de décembre. Voici l'hiver qui commence. Et avec l'hiver, les frimas et la neige. Alors je m'ennuierai, comme vous vous ennuierez vous-même. Dans la journée, deux ou trois heures de soleil, peut-être, avec une brise tiédie qui nous rappellera nos beaux jours passés. Mais bientôt le ciel se couvre et devient tout gris ; il faut rentrer. Et ce sont les longues, longues, longues soirées qui commencent : ces soirées interminables où Ion bâille à neuf heures du soir parce qu'on n'a plus rien à se dire. Croyez-en mon expérience, ma Nancy. Acceptons l'offre de ma sœur, hâtons-nous de la suivre à Paris. Là-bas, rien de plus facile que de nous créer une existence adorable. Vous vous dissimulez dans un petit appartement, en plein soleil, à moitié chemin du ministère et de l'hôtel Servignac. A chaque heure je suis chez vous; tout mon temps libre, je vous le donne. Le soir, nous nous glissons inaperçus dans une baignoire de petit théâtre, et nous revenons souper en riant comme des amoureux qui se cachent... Ah ! la bonne vie! Et vous aimeriez mieux végéter dans ce pays, où nous serions perdus en pleine campagne, sans distractions et sans plaisirs? Pure folie!
Il y avait certes de la tendresse dans ces paroles : mais Nancy sentait surtout leur égoïsme incon-
scient. Comment pouvait-il craindre de s'ennuyer avec elle, elle qui était sûre de ne jamais s'ennuyer avec lui? Que parlait-il de soirées interminables? Ce n'est pas autrefois qu'il les eût redoutées ! Autrefois?... Mais était-il donc bien loin ce. temps-là, ce temps où il ne se lassait pas d'être avec elle, de causer avec elle? Il ne datait que de quelques mois, et Jacques parlait déjà d'ennui? C'est donc ça, l'amour des hommes! Après les premières ivresses de la possession, viennent l'ennui, puis la lassitude, puis la satiété! Et Nancy s'interrogeait avec terreur. Avait-elle donc commis quelque faute pour que Jacques lui apparût ainsi tout à coup presque changé? Quelle misère que la vie! quelle misère, les serments d'amour éternel?
Nancy était conseillée par son instinct mieux encore que par sa raison. Elle devinait une ennemie en cette M me de Servignac : une ennemie qui la haïssait, qui la poursuivrait toujours. Alors Belle- Madame fondit en larmes, en balbutiant :
— Ah! fini, mon bonheur! Fini, fini, fini!
Une salle comble : ils sont là, tous ceux qui de près ou de loin se rattachent aux choses du Palais. Conseillers à la cour d'Aix, juges au tribunal, avocats, avoués... Et derrière ce public spécial les curieux, les curieuses, mondains, mondaines, cocottes, — oh ! les cocottes de province! — officiers en tenue... Et tous excités par le secret désir d'un scandale affriolant. M. Soulac préside avec unfr gravité majestueuse. M me de Servignac a tenu sa parole avant même que le service promis ne lui fût rendu. Le brave homme a sa nomination en poche. Alors, comment se fait-il?... Oh! M. Soulac est en règle. Il a écrit une longue lettre à M. le Garde des sceaux : une longue lettre très obséquieuse et très plate. Il est flatté, sans doute, ex-ces-si-ve-mént flatté que Son Excellence ait bien voulu lui accor-^
der une si haute faveur. Mais le devoir avant tout ! C'est pour remplir le sien que M. Soulac désire mener à bonne fin ce procès de divorce.
Naturellement, la baronne de Chevry brille au premier rang. Et malgré la saison avancée (car il gèle même à Marseille), la blonde Juliette s'est composé un costume très provocant; un vrai costume pour un après-midi de concours hippique ou une séance de cour d'assises.
Cependant le temps marche. Le président a lu l'acte d'accusation de sa voix pâteuse et monotone. Pendant vingt minutes la noble assistance a dû subir des mme... mme... mme... absolument inintelligibles. On commence à s'ennuyer ferme. Seule M me de Chevry applaudit, parce qu'elle est à côté de M me Soulac. Mais le public reste froid. Enfin l'avocat de M. Roller a la parole. C'est M e Rameau, bâtonnier de l'ordre, aimé, estimé de tout le monde. 11 n'a garde d'entrer dans des détails inutiles de vie privée. Son plaidoyer est bref, correct, loyal. L'opinion de tous n'est-elle pas fixée? Ne sait-on pas quelle est la coupable? Y insister, serait lâche. Au surplus, M. Roller, que tout le monde cherche ^s yeux et que personne ne trouve, M. Roller a donné des instructions formelles. Il a prié M e Radeau d'éviter tous les détails pénibles.
La cause doit se résumer à ceci : « L'épouse a -^ quitté le domicile conjugal et refuse d'y reprendre sa place. » Cette fois encore, le public éprouve une légère déconvenue, compensée pourtant par le plaisir d'écouter un orateur éloquent. Des impressions s'échangent à voix basse.
« — Mais ce n'est pas drôle dû tout ! Est-ce qu'on ne racontera pas des anecdotes... piquantes sur les intimités du beau Jacques et de Nancy, cette affreuse coquette ?
Encore'les gens qui parlent ainsi sont-ils les plus indulgents. Juliette, M me Soulac, le petit Saint-Gel et tous les anciens courtisans de M me Roller se montrent cruels plus franchement. Pour eux, Nancy n'est pas une affreuse coquette, mais une femme dépravée. Alors, pourquoi ne pas le dire? Heureusement il reste à la foule une vague consolation. Le ministère public n'a pas encore donné ses conclusions : et c'est à M. Pontillet, substitut du procureur de la République, qu'incombe cette tâche délicate.
On pouvait être tranquille : avec M. Pontillet, le procès prendrait tout de suite une autre allure. Ce magistrat, assez jeune, ne valait ni mieux ni moins que beaucoup d'autres. Seulement, dévoré d'ambition, il était bien résolu à profiter de la pre-
ÇELLE-MADAME. 283
n^ière occasion pour se glisser en pleine lumière. D'un esprit caustique il se plaisait à lancer des tardons sur tout le monde. On l'aimait peu, mais °n le craignait beaucoup. Ce jour-là, il eut cet *rt exquis de donner juste ce qu'on attendait de toi : ni trop violent dans l'attaque, ni trop modéré dans l'indulgence. Réunissant les potins variés qui ^ottinaient par la ville, il composait un ensemble clair et logique. Il prenait à ses débuts le mariage ^e la jeune femme, et la montrait, elle, fille pauvre épousée par un millionnaire, assoiffée tout de suite ^g tapage et de plaisirs. Dès la lune de miel terminée, on ne voyait plus que M me Roller, on ne partit plus que de M me Roller. M me Roller faisait sen- ^tion au théâtre; M me Roller offrait des fêtes d'un ***Xe et d'un éclat extraordinaires. Ah ! c'est qu'elle ^'était pas une femme de foyer, cette M me Roller! « — On me permettra, s'écriait le procureur, de ***e servir de l'expression neuve inventée par un ^=>*^nd auteur dramatique contemporain! »
Alors, après des murmures approbatifs, M. Pon- *Het prit un temps. Il lui plaisait d'entendre ces discrets bravos, aussi doux pour le cabotin que ï*°*ar le magistrat. L'auditoire s'émoustillait enfin, n^vireux qu'on traitât rudement cette orpheline ^^•xis le sou. Une criminelle qui avait volé des mil-
lions à toutes les jeunes filles à marier. Enfin chacun devinait que le substitut ne stopperait pas en si beau chemin. Après avoir piétiné sur la pauvre Belle-Madame, il ne voudrait pas infliger une déception à cette bienveillante assistance. En effet, après un repos de cinq minutes, M. Pontillet poursuivit son réquisitoire. A présent, c'était le tour de Jacques. Mais que de délicatesse après tant de sévérité! Une minute, on crut que le magistrat réciterait toute la généalogie des d'Orsel : et le quatrisaïeul tué à Fontenoy, et le trisaïeul tué à Quiberon, et l'aïeul tué à Leipzig!... « — * Je salue ces nobles familles qui versaient si noblement le sang pour le pays... » (Ici la tirade patriotique.) Ensuite M. Pontillet esquissait le portrait de la mère de Jacques. Une blonde vaporeuse qui aimait si tendrement son fils ! A croire le substitut, les autres mères n'aimaient pas tendrement leurs fils. Seule, feu M me la pomtesse d'Orsel... (Ici la tirade attendrissante.) Le rejeton de tant d'illustres aïeux sortait de Saint*Cyr; il passait plusieurs années à Marseille... Et que faisait-il à Marseille? Cherchait-il le plaisir? Courait-il les bals? Pas du tout! Absorbé par le travail, il se préparait noblement à l'École de guerre. Car, d'après M. Pontillet, tout était noble chez Jacques : famille noble, visage noble, tra-
vail noble, existence noble. Hélas! cet homme si noble rencontrait tout à coup une de ces coquettes. . . qui... que... (Ici la tirade indignée.) Le magistrat termina par cette phrase :
« — Enfin, Messieurs, cette malheureuse est condamnée môme par les siens. Car la seule parente qui lui reste est ici, parmi vous, protestant au nom de sa vertu inattaquable contre la déchéance de l'indigne créature l »
Tous les regards se portèrent instinctivement vers M me d'Anglemont qui restait à sa place impassible et souriante. Nullement gênée parla curiosité générale,, elle dégustait une prise de tabac. C'est que, pour elle aussi, cette journée-là était une journée de triomphe. Le déshonneur public de Nancy vengeait les mécomptes et les colères de man Jeannette. Quelques-uns songeaient sans doute que la tante de Nancy commettait une lâcheté. Mais ils n'osèrent pas formuler tout haut leur critique, tant l'opinion se prononçait énergiquement conti e Belle- Madame. Au surplus, le rideau se levait déjà sur le dernier acte de ce drame. Après une courte délibération, le tribunal condamnait « — Nancy Carlier, femme Roller, à cinq cents francs d'amende, comme coupable d'adultère public; Jacques d'Orsel, son complice, capitaine de cavalerie, à cent francs d'à-
mende. » Le tribunal accordait à tous les deux 1^^ bénéfice de la loi Bérenger. En revanche, le divorce ^ était prononcé entre les époux, en faveur de M. Roi- - 1er, demandeur.
Peu s'en fallut qu'on n'applaudît. Le jugement du tribunal donnait grasse pâture aux rancunes de l'assistance. Pas une des femmes présentes ne désirait que Nancy fût condamnée à la prison : son déshonneur suffisait. Tout à coup, le général Hattier-Beauvoisin, en grande tenue, le cordon rouge au cou, se leva et dit d'une voix forte :
— Ce jugement est abominable! Si M me Roller était ici, j'irais lui présenter mes respects.
Le président Soulac essaya bien de protester. On entendit vaguement des... mme... mme,.. qui se perdirent dans le tapage. Mais le général jouissait d'un rude crédit. Tout le monde s'écarta, en un sentiment de déférence, quand il sortit, la tête haute, ayant à son bras M me de Guerny. Il y eut alors comme un revirement dans l'opinion. On se racontait à voix basse l'admirable désintéressement de Nancy. Jadis, quand M. Roller la courtisait, elle avait refusé le régime de la communauté pleine et entière. Maintenant, elle sortait de la maison de son mari sans rien, sans un bijou, sans une toilette : elle n'emportait même pas ce fameux collier
de perles donné par M me d'Anglemont dans un accès d'étrange générosité.
Que l'opinion fût partagée ou non, la pauvre Nancy n'en était pas moins marquée au front, mise a u ban, traînée toute nue dans les salons, dans les boudoirs, dans les cercles, dans les journaux! Cette v aillante créature, si chaste d'instincts, si pure de Pensées, appartenait dès lors à la causerie cour ^ute. On pouvait parler d'elle comme on parlait *le l'artiste à la mode, ou de la prostituée en vogue, î^ancy, lafière Nancy, devenait « la Garlier »...
Ah! comme elle fait bien sa besogne, la lâcheté humaine, quand elle est débridée et lâchée! Les "nobles amours de la jeune femme étaient souillées, salies, traînées dans le ruisseau... Et voilà comment s'évanouissent nos rêves ! C'est dans la boue que tombent les songes ailés qui nous emportaient si haut! La vie est un cloaque : çà et là quelques plaques bleues,... c'est que la fange s'est effondrée plus bas...
Une seule personne ne se montrait pas satisfaite : M tte de Chevry. Elle faisait la moue quand triomphaient toutes les ennemies de M me Roller. Et Rose Danjanne, qui reçut le soir au théâtre, avec un demi-sourire, des compliments k double entente ; et M mc Soulac, qui trouvait que son mari avait été
remarquable ; et celle-ci qui eût voulu Désiré pou gendre ; et celle-là qui l'aurait volontiers gardé pou elle-même. La baronne célébra ce beau jour pa un dîner intime, où, naturellement, le président e sa revêche épouse tinrent la première place. Quani M me Soulac arriva, Juliette l'entraîna dans son bo doir. Elle commença par la couvrir de ces peti baisers pointus, comme en échangent les femm qu'un intérêt perfide unit momentanément.
— Vous savez combien je vous aime, chère m dame, et surtout combien grande est ma confiance en vous?
— Oh! certes, chère petite.
— Alors, expliquez-moi pourquoi je vous vois toutes si souriantes ; même vous. Cependant vous détestez comme moi cette éhontée pécore.
— Vous ne comprenez pas?
— Pas du tout, je vous assure.
M me Soulac eut un sourire aigre-doux.
— On voit bien que vous n'avez jamais lu laloi sur le divorce! Dites-moi, ma bonne Juliette, auriez-vous été contente si M me Roller était devenue, maintenant, la comtesse d'Orsel?
Une flamme s'alluma dans les yeux de la baronne.
— Quoi! Jacques commettrait cette insigne folie 1
— Parlons franc. Je suis sûre, — très sûre, -
<H**il l'aurait commise. Ne vous fâchez donc pas ! Q*% son mariage avec Nancy est impossible dès à présent. La loi est formelle. La femme contre laquelle le divorce est prononcé peut épouser qui elle voudra... excepté son complice. Jacques d'Oral est condamné comme complice ; le substitut a établi qu'il vivait « en concubinage » avec M me Rol- * e * dans une petite ferme de Vaucluse. Donc le pér il redouté n'existe- plus. Si le beau capitaine veut s ^ marier, il devra se pourvoir ailleurs. Nancy res- ^•^ra peut-être sa maîtresse : jamais elle ne deviendra ^ femme légitime!
Et là-bas, là-bas, la pauvre Nancy ne soupçonnait *ien. Elle ne voyait pas le réseau de mailles inexplicables dont l'enveloppait la haine de ses ennemies. Elle arrivait à Paris, heureuse et confiante, Malgré quelques heures de détresse profonde. Est- <^e qu'elle connaissait la loi? Est-ce qu'elle redoutait la méchanceté des uns et la perfidie des autres? ^ïlle croyait naïvement à l'avenir. A l'heure même **ù le tribunal la flétrissait publiquement, Belle- ÏMadame se disait :
— « Encore dix mois, et je porterai le nom de *ielui que j'aime, de celui qui m'aimera toujours... »
Toujours I
XXVÏI
Un petit appartement rue de Commailles, dans le faubourg Saint-Germain. Bien triste, cet étroit quatrième étage, où Belle-Madame et Mélitte se sont réfugiées en quittant le Vaucluse. Le comte d'Orsel n'est point riche. Même en partageant avec sa maîtresse son maigre revenu de jeune homme, il n'a pu l'installer que d'une façon bien précaire. Et c'est là que l'élégante Belle-Madame use ses longues, ses tristes journées. Elle le voit bien peu, son Jacques. Le jour, le capitaine est absorbé par son service au ministère de la guerre ; le soir, il dîne chez M me de Servignac. Peut-il rien refuser à cette sœur dévouée qui lui parle fréquemment de son prochain mariage ? Il est amoureux, très amoureux, pourtant. Dès qu'il redevient libre, le jeune homme accourt auprès de l'adorée. Alors recom-
mencent les chères intimités du Jas, heures tendres où ces deux êtres sincèrement épris échangent leurs ivresses partagées.
Certes, la vie n'est pas gaie pour Nancy. Mais elle aime, elle croit et elle espère. Comment douter de l'avenir? Jamais Jacques ne lui a paru plus passionné. 11 est séparé d'elle pendant toute la journée, c'est vrai : du moins il ne la quitte pas jusqu'au lendemain. Et puis, avec Mélitte, Nancy n'est jamais absolument seule. La quarteronne est plus gaie, plus bavarde que jamais. Elle a retrouvé son poète, son Pierre Natalis^qui la reçoit avec des transports lorsqu'elle lui rend visite dans son petit appartement de garçon. Étant amoureuse, Belle- Madame protège les amours de sa fidèle servante. Aussi, ne s'étonne-t-elle jamais quand, chaque après-midi, de deux à quatre, Mélitte allègue un prétexte nouveau pour sortir.
A mesure que le temps coulait, Nancy se sentait plus confiante et plus rassurée. Bien loin, maintenant, ces craintes qui la torturaient naguère ! Un peu de patience, et elle deviendra la comtesse d'Orsel, et elle avouera publiquement son amour clandestin, et elle se montrera devant tous au bras de l'homme qu'elle a choisi pour maître. De temps Gn temps, la marquise grimpe lestement les quatre
étages de la rue de Gommailles afin de rendre visite à l'esseulée. Et ce sont toujours les mêmes paroles affectueuses : des « Ma chère petite sœur... » ou des «Quand vous serez la femme de Jacques...» D'ailleurs, Belle-Madame ne voit personne. Elle ne sait de la vie du comte que ce que celui-ci daigne j lui raconter. Et si, par hasard, il n'arrive pas à l'heure dite au rendez-vous du soir, comme il a tôt fait de trouver une excuse qui l'innocente ! Ou bien, réception chez la marquise : il n'aurait pu, sans impolitesse, se retirer plus tôt; — ou bien il a dû rejoindre quelques amis au club. Mais, comme il a toujours le sourire aux lèvres, comme ses yeux sont pleins de tendresse, Belle-Madame ne s'inquiète ; pas. Parfois même Jacques secoue le servage doré de M me de Servignac. Alors il accourt de bonne heure. Et les deux jeunes gens s'en vont en cabinet particulier, tels que des amoureux craignant la médisance : le soir, au fond d'une baignoire, ils bra- ; vent les regards curieux des mondains, toujours jaloux des bonheurs qui se cachent.
Lentement, Jacques fait l'éducation parisienne de sa maîtresse. Il lui apprend à connaître les gens en vue; il lui indique les célébrités de la veille et du lendemain. Avec sa blague verveuse, il raconte les potins scandaleux : ces potins qui courent le
!vard,le cinq-à-sept des clubs, avant de retomans les indiscrétions calculées des journaux, mt là les soirs de grande fête, les soirs que y attend avec impatience. Elle est si heurçuse mt ces longues heures, hélas! si rares, où les redevenu libre lui appartient tout entier ! !s inoubliables pendant lesquelles elle et lui quittent pas une minute. Un lundi pourtant 'affola d'inquiétude. A minuit, M. d'Orsel n'éas encore arrivé rue de Gommailles. Toute la s'écoula lourde, pesante, sans que Belle-Mavît apparaître celui qu'elle aimait. Au petit seulement Jacques se glissa dans l'apparte- , pâle, les traits tirés, un peu honteux. 11 raune longue histoire de duel dont elle ne crut n mot, un duel d'amis où il servait de témoin i de ses amis. Nancy ne soupçonna pas une lité; elle se savait aimée. D'ailleurs, elle déit la vérité quelques jours plus tard. M. d'Or- Hait laissé entraîner au club, où il avait perdu, ïoup perdu. Au bout de quelques mois, Belleme conçut cependant des appréhensions sé- 3s. Ces fugues nocturnes se répétaient, toupour la même cause. Jacques n'était pas joueur îre, du moins elle l'ignorait : personne à Marne prêtait ce vice au capitaine. Mais comme
il prétendait ne perdre que des sommes insig'* 11 fiantes, comme elle le voyait toujours amoureux G empressé, M mc Roller cessa de se tourmenter. V& ri
cette époque, elle s'affecta bien davantage de vr^ 11 moins souvent M me de Servignac. Non que Dia^** Ê se montrât moins affectueuse, quand elle venaï* : elle venait plus rarement, voilà tout.
Une habile femme, la marquise I Elle exécuta* avec méthode son plan conçu avec adresse. Am *^ ser son frère, donner des dîners et des fêtes où " brillait : surtout exhiber devant lui tout un bata.^*" Ion de jeunes et jolies filles enchantées de devers 31 comtesse d'Orsel. Jacques ne se doutait de rie: Son insouciance naturelle ne prévoyait pas l'avi nir. A peine calculait-il que son mariage av< Nancy l'appauvrirait beaucoup.
Parmi les personnes qui fréquentaient le pli chez M me de Servignac, on remarquait une jeun juive de dix-huit ans, adorablement jolie. Elle ap~ * partenait d'origine à cette race portugaise qui es a l'aristocratie du monde israélite : cette race fine** au teint un peu cuivré, aux grands yeux noirs in — telligents. Noëmi Sinon avait pour père un homme ^ dont le talent touchait presque au génie. Associé d'Emile et d'isaac Pereire, ancien saint-simonien, ami de Félicien David, de David d'Angers, d'Alexan-
dre Dumas fils, de tous ceux qui portaient un nom illustre dans les arts et dans les lettres, M. Pierre Sinon s'était marié tard avec la fille d'un pasteur d'Amsterdam. Le croisement de ces deux races si opposées, le mélange du sang portugais chauffé Par le soleil avec le sang riche de la Hollandaise produisit une créature exquise qu'on appela pendant deux hivers la plus jolie fille de Paris. Noëmi était brune avec la pâleur mate des enfants du Nord : cette pâleur saine qui ressemble si peu aux maladives blancheurs de nos Méridionales étiolées. M ao de Servignac la comblait d'amitiés et d'attentions; elle l'appelait « Ma chère petite », « Mon joli mignon, » ajoutant avec un sourire : « — Être la mère d'une pareille enfant, quel rêve ! » Le monde s'étonnait môme|un peu dejcette intimité subite. M. Sinon adorait son unique héritière, et n'aimait point qu'elle le quittât souvent. Cependant il encourageait les visites de Noëmi à l'hôtel de Servignac. Même, depuis quelque temps, il dînait au cercle, tout seul, lui qui goûtait son unique plaisir dans la société de cette adorable créature.
Un accord tacite s'établit donc entre la marquise et M. Sinon : donner à Jacques le temps d'user sa Passion pour l'enjôleuse de Marseille (pauvre Nancy !)
Quand viendrait l'inévitable satiété, produire ^ temps l'adorable Noëmi.
En attendant, qu'elle fût complice ou non, la jeune fille jouait son rôle avec conviction. Jacques lui plaisait. Elle le trouvait joli garçon, fin, élégant — surtout dans son uniforme. La pauvreté relatif du capitaine lui importait peu : les millions de * a dot rétablissaient l'équilibre. Un cerveau de jeu, '^ fille est bien plus compliqué qu'un cerveau ^ femme. L'engouement de Noëmi pour M. d'Or^^ était inspiré par dix sentiments contraires : l'env^^ d'être comtesse, le désir d'épouser un homme la mode, enfin la fierté de vaincre la beauté my^^ térieuse (Jont on parlait tout bas : cette créature irrésistible dont l'enlèvement frisait le scandale^
Naturellement Nancy ne soupçonnait rien. Ell^ continuait à vivre paisible, calme, heureuse. Jac- ques n'était-il pas le même? Joyeux quand i) ga — gnait au cercle, préoccupé lorsque la veine s'a-— charnait contre lui. Une femme ne se trompe guère ^ sur les sentiments qu'elle inspire, et Nancy ne remarquait aucun changement chez son amoureux.
De vrai, Jacques demeurait fort épris. La tendresse de Nancy, cette passion si douce qui palpitait en elle, développaient chez Belle-Madame de délicieuses qualités. Restée aussi naïve que l'enfant
élevée à la Gadenelle, elle traversait TexisteDce tinsi que dans un rêve. On eût dit que les trahisons avaient meurtrie sans lui rien apprendre. Même près son procès, ce procès où tous s'étaient ameus contre elle, sauf le général et M mo de Guerny, *ncy gardait sa foi dans la bonté, dans la génésité des autres. Sa confiance sublime, à force de §dulité, écartait d'elle toute appréhension douteuse. Et quelles illusions ! Le monde la rejet? Cette proscription n'aurait qu'un temps. Il idamnait M me Roller? Toutes les portes s'ouvri" ent devant la comtesse d'Orsel. Celle-ci rachèait par sa haute vertu les péchés de celle-là. Jne nuit Jacques rentra plus sombre encore que abitude, lors que la déveine ne le lâchait pas. > yeux luisants, ses sourcils froncés, trahissaient dévorante inquiétude. Le voyant muet, farouche, le-Madamé s'agenouilla devant lui.
— Qu'avez-vous, mon ami? Pourquoi ne me es- vous rien? Qui sera, sinon moi, la confidente La consolatrice?
\ aurait voulu se taire, cacher son pénible secret, tendre insistance de Nancy le força de tout Duer. Eh bien! oui, il avait joué une fois de plus, [juoi bon toujours mentir? Il avait joué et perdu e grosse somme, même très grosse pour lui :
tu
trente mille francs. Couclusion très simple : pay dans les vingt-quatre heures, ou bien être afficli-^- #-.; Les yeux de Nancy s'emplissaient de larmes. Elle 1-1 ne pouvait rien, mais rien. Ces quatre mots « or- Mv$ pheline sans le sou » qui la poursuivaient coin** 16 un écho railleur depuis son mariage avec M. Roll er devenaient maintenant une ironique réalité. N oT1 ' elle ne pouvait rien! Pas même aider celui ^l ul serait bientôt son mari. Pour la première fois ^^ comprit qu'un homme joueur cesse d'être ^ u homme amoureux. Le vice tue la passion. E5 n'osait donner à Jacques aucun conseil ; quanc^^ l la quitta le matin, de bonne heure, ce fut a^^ angoisse qu'elle lui dit au revoir.
Le comte ne savait plus à quelle porte frapper, était criblé de dettes, et Nancy ne s'en doutait pa-^^ ' Non seulement il devait quinze cents louis à ^caisse du cercle, mais dix créanciers hargneu^-^ hurlaient à ses chausses. Enfin, vers midi, Jacque*^^ se décida à demander secours à M mo de Servignac Pour la première fois, M. d'Orsel implorait la pro tection de sa sœur. 11 fallait bien qu'il fût en grané^ péril pour se résoudre à pareille extrémité, marquise l'intimidait beaucoup. Ce matin-là, heu reusement, elle était de charmante humeur. Elle jeta un cri de joie en voyant son frère.
- — Tu déjeunes avec moi, j'espère?
— - Je ne vous dérange pas?
— Tu sais bien que ma plus grande joie c'est de Savoir toujours à mes côtés.
Et riante, enjouée, Diane prit le bras de Jacques pour passer dans la salle à manger. Pendant le **epas, tout en affectant une gaîté de commande, la marquise ne cessait pas d'étudier le visage de son convive. « — Il a quelque chose, » pensait-elle. Quand le déjeuner fut achevé et les domestiques rentrés à l'office, elle confessa bien vite le coupable. Entraîné par l'apparente bienveillance de Diane, Jacques avoua tout. Non seulement la dette de jeu, mais toutes les autres : deux mille francs à son tailleur, six mille à son marchand de cher vaux... sans compter le reste. Depuis sa liaison avec Nancy, M. d'Orsel jetait l'argent par les fenêtres. Il avait ainsi mangé un cinquième de son capital : il lui restait environ dix-huit mille francs de rentes. La misère dans un bref délai : la misère non seulement pour lui, mais encore pour la femme riche et heureuse qu'il avait déshonorée d'abord, ruinée ensuite, en l'arrachant à son mari.
M me de Servignac écoutait avec un silence expressif. Pas un mot, pas un geste, ne trahirent sa joie
intime. Elle paraissait fort peinée au contraire, ces confidences inattendues.
— Mon cher enfant, dit-elle enfin, tu conni ma situation de fortune. Mon patrimoine est égç^' au tien. L'un et l'autre, nous avons hérité wj^^ demi-million que laissaient nos parents. M. ^^ e Servignac était fort riche ; mais notre contrat C^ mariage ne me garantissait que l'usufruit si mc^ mari disparaissait avant moi. Après mon décès
recevras la part qui m'appartient : le reste reviei dra naturellement aux héritiers du marquis. Étai^"^ usufruitière je ne dispose pas du capital de ma for^tune. D'ailleurs, je me suis promis de te lègue* intégralement ma petite fortune familiale. Mais si. moi, je ne puis t'aider, nous avons des amis. Pourquoi ne pas t'adresser à M. Sinon ?
Jacques eut un geste de dépit : M me de Servignac ajouta vivement :
— Pourquoi cette répugnance ? Ne le tiens-tu pas pour un parfait galant homme ?
— Certes, mais...
— Mais quoi ?... M. Sinon n'est plus dans les affaires. Il appartient au monde où tu fréquentes. Tu le rencontres presque quotidiennement à ton cercle. Crois-moi, mon conseil est bon. Si cela te gêne de lui adresser une pareille re-
BELLE-MADAME. SOi
te, je me charge volontiers de la négocia-
lOmment refuser? Nécessité fait loi. Jacques dut epter l'offre de la marquise. A l'idée qu'on l'afnchirait de ses soucis cruels, sa répugnance dinuait un peu. Au surplus, Diane fit diligence, quittant son ministère, vers cinq heures, le caaine reçut un billet fort aimable de M. Sinon i le priait à déjeuner pour le lendemain.
— Voilà qui est de bon augure, pensa-t-il. Du ible! si je m'en serais tiré sans ma sœur et ce ive homme !
Très allègrement, il se dirigea vers la rue de mmailles, où Nancy l'attendait avec angoisse.
— Oh! cher, vos ennuis sont donc terminés?
:ria-t-elle , en voyant le front joyeux de son ant.
>our toute réponse il la prit entre ses bras et sa tendrement les grands yeux noirs qui le redaient. Belle-Madame ne demanda pas d'expliions. Elle crut que M me de Servignac était lue à l'aide de son frère. Peut-être eût-elle été is inquiète en apprenant que le sauveur de :ques s'appelait M. Pierre Sinon et qu'il posséit une ravissante fille de dix-huit ans. Mais le mitaine se montrait si gai, si amoureux, si ga-
lant, que cette fois encore aucun soupçon n'effleura l'esprit de la jeune femme.
Par cette froide et belle soirée d'hiver, ils s'en allèrent comme deux amoureux dîner dans un cabaret à la mode. Ensuite, au lieu de s'enfermer dans une baignoire de petit théâtre, ils s'empressèrent de rentrer rue de Commailles. M. d'Orsel avait commandé des corbeilles de fleurs : Belle- Madame eut un cri de joie en voyant son nid d'amour si joyeux et si parfumé. Nancy se sentait tellement, tellement heureuse qu'elle ne remarqua pas la tristesse de sa fidèle quarteronne. Mélitte avait les traits tirés ; elle toussait fréquemment, et, par instants, elle étouffait en vain ses soupirs.
Enfin Jacques et Nancy se trouvaient seuls. La jeune femme, en sortant de son cabinet de toilette, apparut à son amant dans un délicieux peignoir de soie jaune qui modelait exactement ses formes divines. Jamais elle n'avait été plus séduisante, jamais sa beauté capiteuse ne brilla plus éclatante. Nancy était de celles dont un homme amoureux ne se lasse pas ; une de ces rares maîtresses, aux séductions sans cesse renouvelées, dont l'amant ne se rassasie pas.
... Ils restaient assis, l'un près de l'autre, les
yeux dans les yeux, presque enlacés, n'échangeant pas un mot. Leur amour brûlait ardent et vif ainsi qu'à la première heure. Lui comme elle, elle comme lui, se comprenaient sans se parler. Leur souvenir évoquait les belles journées, les belles nuits de leurs premières tendresses, là-bas, dans les bois Jaunissants de Vaucluse...
Pauvre Nancy ! son bonheur touchait au déclin. Sans le savoir, elle vivait la fin de son roman. Sa Passion jetait un suprême éclat avant de s'éteindre Pour jamais.
^ Henri JBolJiet V
54, PLACJ CENTRALE
X ilil-LES-MIKS <*
Pas un Parisien qui ne connaisse le magnifique hôtel de M. Pierre Sinon. Presque à l'entrée de l'avenue des Champs-Elysées, il attire inévitablement les regards des oisifs, retour du Bois. Pour la première fois, Jacques se présentait chez ce millionnaire célèbre. Non qu'à plusieurs reprises il n'eût remarqué l'éblouissante beauté de Noëmi; mais, n'ayant pas le cœur libre, il considérait la jeune fille comme un objet d'art qu'il pouvait tout juste admirer de loin. M. Sinon reçut le capitaine dans un grand cabinet de travail qui ressemblait à l'atelier d'un peintre en vogue. Peu d'objets d'art, mais tous de haute valeur. Dans le fond, une Diane de Falguière se détachait dans sa marmoréenne nudité sur un rideau de velours grenat. A côté, la jolie Baigneuse d'Allouard qui eut tant de succès
au Salon, il y a trois ans. Puis, çà et là, un paysage de Pierre Lagarde, d'une exquise poésie ; à côté une tête de femme de Carolus Duran, une élude, mais magistrale. A l'autre extrémité de la pièce, en face de la statue, un admirable Détaille d'une réalité puissante.
L'ancien saint-simonien reçut M. d'Orsel avec la plus gracieuse amabilité. Et quand ils furent assis, près de la haute cheminée, M. Sinon dit tout de suite, afin que le jeune homme fût à Taise :
— Madame votre sœur m'a mis au courant, cher monsieur. Rassurez-vous. Je me charge d'arranger toutes ces petites affaires. N'ayez cure : elles sont en bonnes mains. Voici, toute préparée par le notaire môme de M me de Servignac, une procuration qui n'attend que votre signature. Donnez-la vite : je liquiderai ces dettes qui vous préoccupent.
Tout cela dit d'un air bonhomme, d'un ton paternel, qui séduisirent le comte. Le visage de M. Sinon commandait la foi. Cet homme avait été admirablement beau, beau comme le Père Enfantin, Jadis, aux premiers temps de l'héroïque apostolat, on se plaisait à comparer ces deux êtres qui portaient sur leur visage la noblesse de leur cœur et l'élévation de leurs instincts. L'historien de ce
siècle étrange ne louera jamais trop ces saint-s moniens tant raillés jadis. Leurs contemporaii les méconnurent. Il en est ainsi de tous ceux qi apportent avec eux une Pensée nouvelle. Car 1< saint-simoniens furent des précurseurs : si que ques-uns succombèrent, d'autres ont assez véc pour faire la semaille de leurs Idées, et voir lev< leurs moissons.
Jacques, malgré sa défiance, fut conquis tout c suite. M. Sinon ajouta avec un sourire :
— Voilà nos affaires rapidement terminées. N'oi bliez pas que ma fille nous attend.
Pour se rendre à la salle à manger, M. d'Ors dut traverser une longue galerie où cent obje d'art étalaient leur splendeur délicate. Tous li saints-simoniens ont eu le goût des lettres, di tableaux, surtout de la musique. Seuls, ci hommes sublimes ont réalisé le vers de Baud laire : pour eux seuls « l'Action a été la sœur c Rêve ». Dans sa vieillesse, M. Sinon gardait li goûts fins de ses années premières.
Mais le comte fut bientôt distrait par Tappar tion de Noëmi. Brune, grande, élancée, la jeur fille rappelait vaguement Belle-Madame. Toutes 1< deux avaient ce même teint mat, ces mêmes yeu noirs, ces mêmes lèvres rouges qui révèlent la r:
chesse d'un sang jeune et pur. Pendant le repas, elle fut d'une coquetterie charmante : une de ces coquetteries enlaçantes de vierge qui veut plaire à tout prix. Et elle plut fort à Jacques, qui restait charmé, surpris que tant d'intelligence fût unie à tant de séduction. Tout bas le jeune homme se demandait comment il n'avait point encore remarqué une pareille créature. Elle parlait de tout avec une érudition modeste : instruite comme les femmes d'aujourd'hui, avec un peu de la simplicité souriante des femmes d'autrefois. Elle racontait ses ^voyages en enthousiaste. Car elle connaissait tout : son père la gâtait tellement! Elle évoquait Séville et son énorme cathédrale aux fabuleux piliers; et les fêtes de la semaine sainte où les rues se peuplent de femmes en velours noir, en satin, en soie, cachant leurs épais cheveux sous une mantille où pointe un camélia blanc; ou bien Florence, l'adorable Florence, toujours jeune et fraîche comme son nom ; Noëmi décrivait la place de la Seigneurie, avec le Palais- Vieux, et la divine Loggia de Benvenuto ; quelques pas encore, et s'ouvre la galerie des Offices, d'une poésie si mélancolique et si douce sous les rayons de la lune, pendant qu'à droite et à gauche volettent les colombes blanches : descendantes fidèles de ces messagères ailées qui
jadis annoncèrent aux Florentins la conquête de Candie sur le Turc.
M. Sinon écoutait, lui aussi, et tout en écoutant, le digne homme s'applaudissait de posséder une fille si spirituelle. Cette causerie heureusement commencée se continua dans le boudoir lorsqu'on se fut levé de table. Les heures coulaient, et M. d'Or sel ne s'en apercevait pas. Il goûtait un charme étrange auprès de cette jeune fille fine et jolie, érudite et simple. A plusieurs reprises, le père eut la complaisance de les laisser en tête à tête. Alors, assis familièrement, ils parlèrent plus bas, comme s'ils échangeaient des confidences. Noëmi parlait d'elle-même très modestement; si bien que l'homme le plus expert n'eût pu discerner où finissait la rouerie pour céder la place à l'ingénuité.
Lorsque le comte quitta l'avenue des Champs- Elysées, il emportait en lui d'inoubliables souvenirs. Quelle incomparable créature! Celui qui l'épouserait ne serait pas à plaindre. Riche, jeune, jolie, intelligente, Noëmi avait tout pour elle : jusqu'à cette grâce charmeresse qui prend l'homme par les sens. Le jeune homme voulut tout de suite remercier sa sœur. Bien qu'aucune arrière-pensée ne se mêlât à son enthousiasme, il ne cacha pas à
la marquise la forte impression produite sur lui par M lle Sinon. M me de Servignac n'eut garde d'interrompre les confidences de son frère. Quand il eut terminé, elle répondit avec un soupir :
— Je peux te l'avouer maintenant : c'est Noëmi que je te destinais pour femme. Comprends-tu pourquoi tes amours avec Nancy m'ont si violemment choquée ? Mon rêve s'écroulait. Je n'admettais pas qu'un d'Orsel fît un mariage sot. Certainement tu rempliras ton devoir de galant homme, tu épouseras celle dont tu as brisé la vie; mais...
Elle n'acheva pas. Ce « mais » signifiait tant de choses !
« — Voilà ce que c'est, mon ami, que d'agir en imbécile. Une frasque de jeunesse, et toute l'existence est compromise. Certes, Belle-Madame est fort jolie : elle n'est pas la seule. La preuve, c'est que tu trouves Noëmi fort à ton goût, mon garçon. Si tu étais libre, ou du moins si tu te croyais libre (ce qui revient presque au même), tu n'hésiterais pas à planter là ta femme divorcée qui n'a pas le sou, pour épouser ma juive adorable qui est millionnaire. »
La conduite de Diane s'accordait toujours avec ses principes. Or, un de ses axiomes favoris était celui-ci : « Il faut toujours spéculer sur les côtés bas
de la nature humaine. » Elle méprisait l'humanité, estimant qu'hommes et femmes ne valent pas grandchose. Restée veuve de bonne heure, elle ne se savait, intérieurement, aucun gré de sa vertu. Elle n'avait pas eu d'amants, surtout par indifférence. La marquise connaissait trop bien son frère pour ne pas jouer de lui fort habilement. Elle se doutait que Jacques regrettait parfois son escapade. Non qu'elle le crût moins amoureux de Nancy; mais enfin la vie est la vie. Il faut être pratique, sous peine d'être toujours malheureux. Un homme positif comme Jacques pouvait commettre mille folies en un coup de passion. Les êtres sensuels sont parfois si maladroits! Plus tard, le repentir n'en est que plus vif, et le regret plus amer. L'heure étaitelle déjà venue? Qui sait? Il s'agissait donc, pour l'instant, d'engluer le jeune homme, de faire miroiter à ses yeux des espérances qu'il croirait d'abord irréalisables : alors lui révéler tout net la vérité. Il apprendrait sans doute avec une joie inavouée que, si l'honneur commandait d'épouser Belle-Madame, la loi le défendait brutalement.
Au surplus, M me Roller ne se doutait de rien. Le cœur de Jacques était assez large pour nourrir deux passions. Charmante, Noëmi ; mais délicieuse, Nancy ! Jacques n'éprouvait aucun remords à pen-
BELLE-MADAME. 31i
ser à la jeune fille lorsqu'il serrait entre ses bras le corps souple de la jeune femme. Nancy voyait son amoureux toujours ardent et passionné. Malgré sa vive intelligence, elle avait une nature trop simple pour soupçonner la complexité des autres.
M me de Servignac n'attendit pas longtemps pour amener une nouvelle rencontre entre son frère et Noëmi. Cinq jours plus tard, comme il arrivait un matin pour déjeuner chez sa sœur, Jacques, à son extrême surprise, fut reçu par M lle Sinon.
— Vous êtes étonné? dit-elle en souriant. La marquise a dû sortir. Oh ! ne redoutez pas un long tête-à-tête !
— Tant pis, Mademoiselle.
— Vraiment?
Et elle coquetait gentiment, toujours souriante, entr'ouvrant ses lèvres rouges.
— Venez ici, reprit-elle. Nous serons plus seuls. Car, vous savez, je suis sûre que nous deviendrons vite une paire d'amis. Je vous en donnerai la preuve tout de suite. Apprenez qu'il est question d'un mariage pour moi.
— Un mariage? Jolie nouvelle I
Noëmi rougit un peu à cette exclamation de Jacques qui décelait un dépit trop apparent. Elle ajouta presque aussitôt :
— J'ai besoin de vous consulter. Ce jeune homi est un de vos anciens camarades de Saint-Cyr.
— Non, ne me consultez pas ! Vous dites que „ connais le... le bonhomme? Eh bien I je serais il juste, très injuste et tout à fait volontairemen Puis-je sans peine accepter l'idée que vous appai tiendrez à un autre? Car enfin, si vous consentez devenir sa femme, à lui, c'est que vous l'aimez.
— Oh I non.
Il lui prit la main ; elle détourna la tête.
— Vous êtes une adorable fille, poursuivit-iL avec une chaleur croissante. Vous vous êtes biei aperçue de la vive impression que vous produisis sur moi. Malheureusement, vous ne savez pas, vous ^ ne pouvez pas savoir...
Jacques sentit la petite main de Noëmi trembler dans la sienne. Cette fois, elle eut le courage de le regarder. Après un silence de quelques secondes, elle murmura :
— Je sais tout ce que je dois savoir.
Et comme il restait interdit :
— Vous ne m'aimez pas, vous en aimez une autre : une autre, dont vous êtes séparé, pour l'instant. Oh ! ne répliquez rien ! Je vous le répète, j'ai tout compris, tout deviné. C'est une ravissante créature qui a tout quitté pour vous suivre. Mon père la
connaît de vue : il m'en a parlé. Elle est belle... très belle, à ce qu'il paraît. Voulez-vous que je sois franche? j'en suis un peu jalouse, de cette inconnue : car enfin vous m'avez plu tout de suite...
— Noëmi!...
— Ma sincérité vous étonne, je le vois bien. Je **e ressemble pas aux autres jeunes filles, allez. Je **e dis peut-être pas tout ce que je pense, mais du **ioins je pense tout ce que je dis. Avant cette... ^ette aventure de Marseille, votre sœur m'avait ttorlé de vous. Elle rêvait de nous marier. Impossible, à présent. Elle sortira de son couvent; et ^Vous l'épouserez.
S'il eût gardé son calme, Jacques se fût demandé pourquoi Ton n'avait raconté à Noômi que la moitié ^Ju roman. Mais il pensait à tout autre chose! Jacques serrait toujours la petite main, et la petite Xnain bavarde en disait bien long. D'abord tiède, «lie devenait froide, comme si le sang de Noëmi «ût reflué vers son cœur. De nouveau, le roué se laissait proprement rouler par l'ingénue. Une ingénue, il est vrai, si rusée et si candide ! Très sincère, comme elle le disait, mais aussi très subtile, ïtoëmi jouait son petit rôle avec adresse : une adresse tellement innocente qu'un vicieux devait y coûter un piment très rare. L'arrivée de la mar-
quise interrompit le dialogue. D'un seul regai — elle comprit tout : la jeune fille était très rouge ^ le jeune homme très pâle.
Le déjeuner manqua de gaieté. M. d'Orsel e M lle Sinon n'avaient point le désir de parler. Quarr^ à Diane, elle semblait préoccupée et soucieuse Jacques cherchait vainement la cause de cette tristesse; il eut bientôt l'explication désirée. La gouvernante de Noëmi se présenta de bonne heure, comme à point nommé, pour laisser seuls le frère et la sœur.
— Je ne vous retiens pas, ma petite, dit la marquise en se levant : je sais que votre père a besoin de vous.
Les adieux furent vite échangés. Alors, M me de Servignac prit son frère par le bras et l'entraîna dans le boudoir.
— Mets-toi là, mon cher enfant. Nous avons à causer de choses, hélas I très sérieuses. Je souffre depuis deux heures à la pensée du mal que je te ferai.
Le comte eut un mouvement brusque : ce déb at ne promettait rien de bon. Diane reprit leï^ e " ment, posément, comme si elle voulait que c* a " cune de ses paroles se gravât dans le cerveau de Jacques :
~~- Tu ne peux pas épouser Nancy, dit-elle d'une voix nette.
— Je ne peux pas!...
— Tu restes stupéfait comme je Tétais moi- Nênie ce matin.
Et toujours affectant la même tristesse, elle mit M. d'Orsel au courant de la situation. La loi est absurde, soit, mais c'est la loi. La marquise se Plaisait à jouer l'indignation; elle blâmait l'immoralité du législateur qui ne permet pas aux coupables de réparer leur faute. Jacques écoutait, les lents serrées, avec une émotion visible. Ni pire ù meilleur que la plupart des hommes, il cédait à on premier mouvement, lequel est parfois le bon hez les êtres égoïstes et sensuels.
Il ne se disait pas encore qu'il redevenait libre : u moins libre d'en épouser une autre que Nancy, on. Il ne songeait qu'à la pauvre femme à tout imais perdue et déshonorée. Oh! la malheureuse, t malheureuse! Elle avait tout quitté pour lui, et îi ne pourrait rien pour elle! Pas même ennoblir 3n sacrifice!
— Maintenant, mon enfant, je n'ai pas de coneil à te donner. Obéis à ton cœur et à ta concience. Tu pleures?
Jacques était debout : des larmes coulaient sur
son visage. Il n'y a pas plus de natures absolument bonnes que de natures absolument mauvaises. Le jeune homme souffrait de la souffrance qui meurtrirait Nancy ; il souffrait à la pensée que c'était lui, lui qui apprendrait tout à Belle-Madame.
La marquise restait attentive au combat qui déchirait le cœur de son frère. Même la violente émotion de Jacques l'étonnait un peu ; elle le croyait plus énergique et moins sentimental. Gomme s'il eût éprouvé quelque embarras à répondre, il se leva pour prendre congé. Diane hésitait à l'interroger. Que décidait-il? A quel parti s'arrêtait enfin sa volonté chancelante. Puis elle songea que mieux valait livrer le jeune homme à ses réflexions.
Il partit troublé, indécis, malheureux. Soudainement son avenir changeait. Ces six mots sonnaient dans sa tête : « Je ne peux plus épouser Nancy! »
Alors que faire?
îomme naît avec des sentiments plus ou moins reux ; mais en général l'existence le rend plus >nnel que la femme. Alexandre Dumas fils s'est ur écrié : « — Ah! si les mondaines pouvaient îdre ce qu'on dit d'elles, au fumoir, après I » Malheureusement elles n'entendent pas.
les s'en allait par les rues en proie à des pentrès contradictoires. 11 avait commencé par dre Belle-Madame : quelques heures plus tard, plaignait lui-même. Et avec une sincérité si qu'il ne se rendait pas même compte de son itrueux égoïsme. Il oubliait déjà le sacrifice de y, tout ce qu'elle avait abandonné pour être à ^a victime, c'était bien un peu M me Roller, îe divorcée, tarée, chassée du monde : c'était
surtout le comte d'Orsel, condamné au concubinage étrissant. Que diraient ses camarades? Que penseraient ses chefs? Ceux-ci pardonnaient le scandale de Marseille, parce qu'ils croyaient au mariage prochain. Car le monde est inconsistant, ignorant et léger. Mais le jour où il serait avéré que ce mariage escompté déjà devenait impossible, la situation de Jacques s'aggraverait terriblement. En arrivant à son club, le comte chercha le salon le plus désert : même ses meilleurs amis l'importunaient, l'agaçaient. Néanmoins, en fumant un excellent cigare, ses idées prirent peu à peu une teinte moins sombre. Au souvenir de Belle-Madame se mêlait, comme une image lointaine, le souvenir à demi effacé de Noëmi. Ah! s'il avait connu la seconde avant la première ! Elle eût fait une comtesse délicieuse, cette adorable fille si gracieuse et si distinguée! Il détaillait avec complaisance tous les charmes de l'exquise créature... Même les charmes les plus secrets : un homme expert et vicieux a tôt fait de dévêtir une femme. Mari de M lle Sinon, Jacques eût mené la grande existence, l'existence rêvée. Que lui manquait-il? La fortune. Cette fortune, il pouvait la conquérir aisément en épousant la jeune fille. Rien de plus facile puisqu'elle s'offrait d'elle-même. Et voilà que l'honneur, le devoir
figeaient le comte à végéter dans sa pauvreté douteuse.
H chassa vite ces regrets désagréables pour se renf ermer ( j ans | es réalités présentes. Comment
attt *oncer à Nancy cet irréparable malheur? Certes, e **^ ne douterait pas de lui. Il n'était coupable de rie H, en somme. Seule l'absurde loi bouleversait Je Urs espérances. Or, par une contradiction singu- Al ère de son esprit hésitant, Jacques craignait de Perdre Belle-Madame. Cinq minutes auparavant, *1 souhaitait de pouvoir épouser Noëmi : à présent, *1 souhaitait de conserver sa maîtresse. C'est que le jeune homme ne lisait pas clairement en lui- Xnême; il ne démêlait pas encore la vérité dans Ses désirs inavoués. Brutalement exprimée, sa pensée aurait pu se résumer en une phrase :
« Épouser la jeune fille en restant l'amant de la jeune femme... »
Par les chaudes journées de juillet, le campagnard entre parfois dans une chambre absolument close. Au dehors, les volets sont rabattus avec soin : à peine un mince filet de soleil se glisse-t-il indiscrètement à travers une fente inaperçue. Tout d'abord, la chambre paraît noire. Puis l'œil s'habitue à l'obscurité ; et bientôt il ne distingue plus que cette
fine traînée de lumière qui semble illuminer to*** 6 la pièce. Ainsi du cœur humain. La créature & e croit bien sûre d'elle-même ; ses décisions sont i r " révocablement prises. Soudain, pareille à la d^l*" cate coulée de soleil, une pensée mauvaise se gli^ se dans la conscience. Et c'est elle seule qu'on v(7^' elle seule qu'on distingue, elle seule qui éclaire * a confusion des pensées contraires.
Jacques se serait révolté si le meilleur de s ^ e amis lui avait donné ce conseil cynique :
« — Eh quoi! mon cher, vous vo.us désolez^^^' Vraiment pas de quoi ! Votre aventure est bie ^ simple. Vous aimez une femme, et elle vous aim- -^ assez pour quitter son mari. Car enfin vous n'avez- — ' pas exigé ce sacrifice-là ! Vous comptiez bien vou^ conduire en honnête homme : à telles enseignef^ 3 ^ que tout le monde s'attend à ce que vous légitimiez votre faute par une union bien régulière. Or, il arrive que cette union ne peut pas se conclure. Êtesvous responsable? Non pas. Romprez -vous avec celle qu'il vous est interdit d'épouser? Nullement : elle serait malheureuse, et vous aussi. Mais si vous ne devenez pas son mari, à elle, rien ne vous empêche de devenir le mari d'une autre. Croyez-moi f mon cher : épousez M lle Sinon. D'abord, elle est
riche. Et je connais le monde ! Il pardonne tout aux gens cousus de millions. »
Jacques ne brillait point par la délicatesse. Il se fût indigné, sans doute, en recevant ce conseil trop un de siècle. Pourtant il en venait tout doucement * concevoir cette idée pratique : prendre la femme ^che sans quitter la maîtresse jolie. Non que cet **Omme fût méchant. Mais il était bien de son époque . égoïste et jouisseur, il croyait toutes les femmes foulées dans le même moule. Pour lui, la conscience d'une baronne de Ghevrv valait la conscience 3 'une M me Roller.
Les heures s'enfuyaient. Les habitués du club arrivaient les uns après les autres, et M. d'Orsel hésitait toujours, n'ayant pas le courage de prendre Vine décision énergique. C'est qu'il se heurtait toujours à cet obstacle insurmontable : comment apprendre la vérité à Belle-Madame ? Vers cinq heures, la partie s'organisa. Avec' son instinct de joueur, il Rencontrait là, juste à point, une distraction violente. Lui qui perdait presque toujours, il se sentait en veine ce jour-là. Les louis, les billets de banque, les plaques de nacre s'entassaient devant le comte, sans que ce gain inespéré égayât sa brumeuse tristesse. Un membre du club dit avec un gros rire, ce rire lourd des imbéciles :
— Tiens! cTOrsel gagne!... Ses amours claque^- Le comte n'entendit pas. Le jeu le ressaisisse tout entier : il était si heureux de s'étourdir pédant quelques heures ! Un valet de pied annonça- * e dîner : Jacques ne songea même pas à déserter ^ a place. Tel que ces peureux qui reculent lâchem^ u devant une échéance fatale, il retardait le mom^ n de la cruelle explication. Le repas terminé, qu ^ ques amis l'entraînèrent dans la loge du cercle^l'Opéra. De temps à autre, une pensée aiguë perç^^* son cœur, comme une flèche très fine. « — Q^^^
où
dira Nancy ? » Puis il chassait bien vite la nantir*^
lï>
importune. A minuit, il n'osa pas encore rentr^^^ rue de Gommailles. Au moins le jeu, c'était l'Oubli ^' et Jacques voulait oublier à tout prix, comme ce^^^ ivrognes qui tentent de noyer leurs chagrins. L^- *"~^ chance lui resta fidèle. Au petit jour, personne n'osait plus se mesurer contre lui. Le banquiei^ veinard inspire aux camarades une sorte de craintc^^ " superstitieuse. Chez le joueur, il y a toujours un^^ peu de l'enfant, de l'enfant naïf qui croit aux amu-^ lettes cachées, aux griots mystérieux.
Les salons se vidaient. Alors brusquement, avec une raideur automatique, Jacques prit son parti. Eh bien, oui! il révélerait tout à Belle-Madame. Un mauvais moment à passer ! La malheureuse ne
rait que s'incliner sous l'écrasante fatalité. Et Qdant une profonde pitié emplissait l'âme du 3 homme. N'allait-il pas pour la seconde fois onorer cette noble créature? N'allait-il pas lui ser un sacrifice plus amer et plus cruel encore :e premier? Arrivé rue de Commailles, il jeta eux sur cette petite fenêtre du cinquième ... cette petite fenêtre qu'il connaissait si bien, mpe fidèle brillait derrière la persienne close. y l'attendait comme toujours. Elle l'attendait, tiente, inquiète, nerveuse, ques ne se doutait pas qu'une autre douleur it déjà là-haut, et qu'avant de souffrir par ellee, Belle-Madame endurait une autre soufe. Il ne se doutait pas qu'à l'heure précise où outait d'infliger une atroce douleur à sa maî- 3, la jeune femme s'apercevait enfin du mal mu qui rongeait le cœur de sa douce quarte-
! la vie ! quelle ironique duperie! Deux créaturoites, loyales, honnêtes, meurtries en pleine vive ! Pourquoi ? Pour avoir été sincères. Pour cru que le cœur a raison de s'attendrir et ï donner. L'une avait cédé à l'amour sensuel, puis deux semaines elle se mourait. De cha- * qui sait? L'autre avait cédé à l'amour idéal,
et bientôt elle paierait cher son illusion divine. Mélitte d'abord ; Nancy après. Est-ce le chagrin qui a mis du feu dans la poitrine de Mélitte? Car elle dépérit lentement, régulièrement. Plus d'appétit, plus dé sommeil. Et elle tousse, elle tousse... Celle-là désabusée, navrée, écœurée; celle-ci déjà prête pour l'holocauste. Deux femmes, deux victimes. C'est que l'existence est ainsi faite. Celles qui ont un cœur sont vouées au martyre. Malheur à ceux et à celles dont le cœur palpite dans la poitrine, au lieu de se pétrifier...
Humain, c'est-à-dire lamentablement triste, le oman de Mélitte !
Le succès était venu à Pierre Natalis, comme il rient à Paris. Plus qu'inattendu : foudroyant. Après 'article de Benoît Ghamfrein, d'autres articles éloipeux parurent à droite et à gauche. Le journaliste jui reste simple journaliste obéit presque toujours lune penseemalicieuse.il est si doux d'agacer les célébrités acquises en inventant une célébrité nouvelle! Quand, par hasard, le débutant n'est pas déîué de valeur, c'est comme une traînée de poudre. Les bureaux de rédaction sont en liesse.
— Très bien, tu sais, mon cher, le volume de ce petit? C'est Coppée, Hérédia et Sully qui bisqueront !
Gomme si l'avènement d'un jeune poète n'était
pas une joie pour ses frères aînés ! Dans la granG famille des lettres, les anciens laissent des plac^ vides où viendront s'asseoir les cadets qu'ils atter~ dent. Qu'elles fussent inspirées par de bons ou dK mauvais sentiments, les études sur la Chanson d£ Vamour se succédèrent rapidement. En un mois^ Pierre fut célèbre. Soudainement il passa de l'ombreà la pleine lumière. Quelques feuilles illustrées publièrent le portrait de cet inconnu de Ja veille. Puis après la louange, la légende, commentant et grossissant les débuts du poète marseillais. Rien ne lui manqua ; pas même la calomnie.
Les cerveaux les mieux organisés supportent mal ces premières fumées enivrantes. Après quelques mois de griserie intellectuelle, Natàlis ne se ressemblait plus. L'amant gentil et modeste que Mélitte avait connu naguère se changeait en Parisien sceptique et vaniteux. Deux ou trois grands journaux lui ouvrirent leurs colonnes ; une Revue importante lui offrit une grosse somme pour un roman vendu avant d'être écrit. Pierre rêvait déjà la fortune : quelques succès mondains achevèrent de flétrir ce cœur autrefois charmant.
C'était l'époque où Nancy vivait les premières semaines de ses heureuses amours. Au fond du Vaucluse, Mélitte ne gênait guère le jeune homme.
" se souvenait bien de la jolie enfant qui lui avait 0T *vert les portes dorées de la gloire ; mais il y avait Uï * abîme entre le petit publiciste méridional et le P°ète célèbre. Celui-ci dédaignait peu à peu l'adora ble fée, douce protectrice de ses débuts. Mélitte ^rivait chaque semaine : à peine maintenant lis ^it-il ces lettres, attendues pendant les premiers J°urs avec une impatience fiévreuse.
Un jour, le poète fut invité dans une riche famille bourgeoise : gens fort communs, très flattés <le recevoir une a illustration » contemporaine. Car, en cette époque de publicité à outrance, les mots n'ont pas la même valeur. On accole des épithètes exagérées aux noms les plus dissemblables. M. Alexandre Dumas fils ou M. Taine sont tout surpris d'être rangés, un beau matin, sur la même ligne qu'un obscur écrivailleur.
Le chef de cette dynastie bourgeoise s'appelait M. Cavalier : un brave homme, enrichi dans le commerce de la bonneterie. 11 possédait une héritière — M lle Irma — très fière de s'intituler lauréat du Conservatoire... (second prix de piano!). Elle rougissait de la médiocrité paternelle et disait fréquemment avec une vanité mal contenue : «Oh! Uous autres artistes... » La pauvre fille avait été fort disgraciée par la nature. Ses petits yeux gris,
328 BELLE-MADAME. « a ,
assez malicieux, sa bouche grande mais bien m^ u ' \w blée-, lui donnaient vaguement l'apparence d' utt ^£ gamin de Paris. Heureusement un nez poi** 0, aiguisait cette physionomie vulgaire. Et ce ** el pointu sauvait tout. On disait dans la famille " « — Irma n'est pas jolie, mais quelle figure sp^^* tuelle ! » A première vue, M lle Cavalier s'enth*^ 11 " siasma pour le poète. Elle le trouvait beau, ^' duisant... byronien! Pierre, récemment célèbr - re ' n'était pas encore tout à fait poseur. Il consenti ^ réciter quelques-uns de ses vers, que M Uo Irr^ 11 * (ô joie inespérée !) accompagnait mélancolique 10 " ment sur le piano avec des accords plaqués.
Quelques jours plus tard, un oncle de la pet^^ péronnelle avertit le jeune homme que M lle XvxC^^ serait pourvue d'une forte dot. A cette invite, Pier^^-
dressa l'oreille. La nouvelle génération qui grand ^^
.^^c le aujourd'hui dans le monde des lettres n'a pas
courage et l'énergie de ses aînées. La misère l'époi vante. Elle préfère la fortune toute faite au travaS^ ^ laborieux et fécond. Natalis caressait ce rêve médiocre et peu poétique, quand l'arrivée de Mélitt le rappela désagréablement à la réalité. La quar teronne ne soupçonna rien pendant les premier^^temps. Un jeune homme ne retrouve pas une jolie "^ ^ maîtresse sans un certain plaisir, surtout quan
cette jolie maîtresse adore humblement son idole. La première semaine ne fut donc qu'un enchantement continu. Sitôt libre, elle accourait, fraîche et joyeuse, dans le modeste appartement de son poète, rue du Pré-aux-Clercs, — à deux pas de chez elle.
Sous prétexte qu'il ne voulait pas la compromettre, Pierre exigeait que leur liaison restât fort mystérieuse. Elle ne demandait pas mieux, la -chère petite. Pourquoi eût-elle désiré que ses amours fussent publiquement affichées? Cette créature primitive ignorait la vanité. Il lui suffisait de se croire aimée et d'être heureuse. Parmi les camarades de Pierre, quelques-uns entr'aperçurent le profil délicat de la quarteronne. Ce fut un prétexte à plaisanteries : ces plaisanteries de haut goût que les hommes (toujours si délicats !) échangent en pareil cas. Mais le poète le prit de très haut. Est-ce qu'on se moquait de lui? Est-ce qu'un écrivain correct, bien posé dans le monde, s'abaisserait ainsi? Une servante? Fi donc! Il indiquait d'un air dégagé (oh ! très discrètement !) que Mélitte était la camériste d'une grande dame. Et les railleries des camarades cessèrent. S'il est amusant de s'occuper de la vie de son voisin, il est encore plus utile de songer à ses propres affaires.
Cependant les visites de Natalis chez M. GavaU et devenaient de plus en plus nombreuses. L'arget^ a tant de séductions que M lle Irma ne déplaisait p^ à Pierre. Quelques semaines encore, et il dit" * ' de même que la famille du bonnetier : « — & ^ Irma n'est pas jolie, mais elle a une figure si sp* in * tuelle ! » Un matin, celle-ci déclara nette n^ ^ u à son père qu'elle n'épouserait jamais que « sc^ n w poète.
Oh ! les illusions naïves de ceux qui jugent 1 ar " tiste par son œuvre ! Ils créent un idéal où le po "** ressemble à ses vers; ils incarnent en cet incC^ 511 " nu les pensées qui leur sont douces... Seule, v^^ jolie femme a pu inspirer cette strophe amo^ 3 reuse... Oui certes, une jolie femme! Mais pas • celles qu'on épouse. L'évocatrice des beaux v< ^ s'est rencontrée à point sur le chemin du poète : le poète Ta piétinée férocement pour monter échelon de plus !
Les amours humaines sont telles que ces guerr( d'autrefois, où des corps humains comblaient le fossés profonds. Tantôt l'homme tombe, tantô la femme. Celle-ci veut gagner une fortune, celui- <&là veut conquérir un poste. Le moins sincère de^ — " deux use du sentiment au profit de l'ambition^ -^ Tant pis pour l'amoureux qui souffre, tant pis poui
l'amoureuse qui pleure! L'un et l'autre ne sont plus de leur temps. A rencontre des vers de Musset, ils sont venus trop tôt dans un monde trop jeune. Et cependant ceux qui n'ont plus vingt-cinq ans peuvent se dire : « Jadis nous n'étions pas ainsi... Avions-nous tort? » Non, ils n'avaient point tort. Celui qui n'a jamais souffert n'a jamais aimé; et ne pas aimer c'est n'avoir point vécu...
Les supériorités réelles sont quelquefois méconnues; au contraire, les supériorités factices s'imposent toujours. M. Cavalier et les siens considéraient M lle Irma comme « une personne tout à fait remarquable ». Une fois établies, ces opinionslà sont indéracinables. Et c'est ainsi du haut en bas le la société, dans le grand et dans le petit monde, 3hez le bourgeois et chez l'artiste. On juge les gens aon d'après la valeur exacte qu'ils possèdent, mais f après la valeur relative qu'ils s'attribuent.
Un après-midi, Pierre trouva la fille du bonne- Lier mélancoliquement assise à son piano. Tout le monde sorti. Comme le jeune homme était attendu, il pouvait croire, sans fatuité, que la famille complaisante avait ménagé d'avance un tête-à-tête. Irma simula très naturellement la plus vive surprise. Une modeste rougeur colora ses joues pâles
— Comment, c'est vous, monsieur Pierre?
elle avec un accent pudique qu'eût envié la pi rouée des ingénues.
— Je viens d'apprendre, en effet, que M. ^
M me Cavalier sont absents. Voulez-vous que je \s^^
retire ?
Irma lui prit la main et le conduisit vers le c*
napé, dans l'angle le plus obscur du salon.
— Nous pouvons causer tout à l'aise. Tant mieux s'écria-t-elle. Promettez-moi d'abord une absolue^ franchise.
11 se mit à rire, bien qu'au fond il fût un peu gêné.
— Combien gagnez -vous par an ? Répondezmoi... comme à une amie.
Quoique poète, Pierre ne manquait pas d'adresse. Il comprit tout de suite le sens de cette question inattendue.
— Ah ! Mademoiselle, un poète, qui reste simplement poète, meurt de faim... ou à peu près...
Et comme elle le regardait avec des yeux étonnés, il se hâta de détailler ce que vaut aujourd'hui une situation littéraire exploitée habilement. Pierre était intelligent. Possédant un sens pratique fort délié, il eut tôt fait d'expliquer à Irma ce qu'il espérait de l'avenir. Certes un poète ne gagne presque
rien : mais lorsqu'il est célèbre, n'a-t-il pas la ressource des romans, des articles de journaux, voire des pièces de théâtre ? Et si la poésie coûte de l'argent, la prose en rapporte. Quelle est la différence entre les écrivains d'aujourd'hui et ceux du xvm e siècle? Les uns sont les courtisans du public, tandis que les autres étaient les courtisans des grands seigneurs. Celui qui ne se prodigue pas trop, qui a le soin d'entretenir les camaraderies utiles, peut compter sur une existence agréable. Pierre donnait tous ces détails avec une précision enjouée. On eût dit un chef de bureau additionnant le total de ses appointements et de ses gratifications de fin d'année. Irma écoutait, très attentive, amusée par ce bavardage, par ces chiffres, par ces réflexions de commerçant rompu aux affaires. Le roman :
tant; le théâtre : tant; le journalisme : tant. Elle réfléchissait tout bas : les gains de son poète, joints aux revenus de sa dot, leur assuraient presque une petite fortune. Au fond de son cœur, elle n'en estimait Natalis que davantage. Découvrant en cet artiste (artiste !) les vertus du négoce, la fille du bonnetier le respectait bien plus qu'une heure auparavant. Le sang des Cavalier pouvait s'unir au sang des Natalis. Aucune mésalliance ! Les uns et les autres s'entendraient à merveille. Et elle s'ap-
plaudissait d'avoir été si perspicace, cette jeune Irma, second prix du Conservatoire ! Au lieu d'épouser un associé d'agent de change, un notaire . en exercice, ou un officier sans avenir, elle s'offrait un mari fort agréable. D'abord, Pierre lui plaisait. Ensuite, la vie telle qu'il la lui dépeignait semblait pleine de promesses alléchantes. C'est quelque chose que de porter le nom d'un homme connu, et de ne pas être confondue dans la foule des bourgeoises ignorées ! Enfin, les premières représentations, les soirées littéraires... Que savait-elle encore? La jeune fille se grisait à l'avance : décidément Y art était un bon métier ! Voilà que Natalis gagnerait tout autant que le pharmacien en vogue, ou le mercier de la rue Saint-Fiacre ! Et pas de mise de fonds : du papier blanc, de l'encre et des plumes. Rien de plus.
Telles furent les fiançailles de M Ue Irma et de M. Pierre. La première jugea le poète digne d'être négociant ; le second trouva la négociante digne d'épouser un poète. Quand M. Cavalier revint, il bénit pieusement ce couple bien assorti. Il décida que le mariage serait promptement conclu. A quoi bon imposer une pénible attente à ces deux êtres qui languissaient d'amour ?
Cependant , l'ancien bonnetier gardait encore quelques doutes sur les mœurs de son futur
cendre. N'est-ce pas une légende acceptée dans la petite bourgeoisie ? Peintres et poètes, musiciens €t sculpteurs mènent une conduite révoltante ! Il «ut soin de ne confier son secret à personne ; et tout en souriant à l'homme de lettres de façon très amène, il conduisit prudemment son enquête mystérieuse.
Le troisième jour, le digne bourgeois se frottait les mains avec joie. Partout de fort bons renseignements : comme pour un valet de chambre I Un après-midi, M. Cavalier s'achemina vers la rue du Pré-aux-Clercs afin de surprendre le poète au gîte. Précisément, Pierre et Mélitte échangeaient leurs adieux quotidiens, quand tout à coup le père de M lle Irma montra sa large face bienveillante. La quarteronne eut à peine le temps de se composer une allure plus discrète pendant que la vieille ménagère introduisait au salon le nouveau venu. Bien jolie, ce jour-là, la gracieuse Mélitte, avec son madras jaune et rouge, coquettement tordu sur ses cheveux noirs ! — « Pourquoi Pierre a-t-il pâli, pensait-elle, lorsque cet homme est arrivé ? Pourquoi m'a-t-il congédiée plus brusquement que d'habitude? » Et clouée sur place par une inquiétude inconsciente, Mélitte restait immobile dans l'antichambre. Avait-elle remarqué que la porte du
salon était entr'ouverte, et qu'elle entendrait aisément les voix des deux hommes ?
— Eh ! mon gaillard, s'écria M. Cavalier d'un ton réjoui, votre célibat ne s'ennuie guère, il me semble ?
— Que signifie ?...
— Je n'ai pas la berlue ! Ravissante, cette petite fille que vous reconduisiez au moment ou j'entrais !
Pierre affecta de rire comme si l'erreur lui paraissait bouffonne.
— Vous croyez donc ?...
— Je ne crois rien ; j'interroge.
— Je vous en prie, continua Natalis, n'imaginez pas que mes amours descendent si bas. Cette... petite fille, comme vous l'appelez, est tout simplement une domestique qui m'apportait des certificats demandés. Je lui répondais qu'elle était trop jeune pour entrer à mon service. Au surplus, ne vais-je pas me marier ? Vous supposerez bien que je ne fais pas ma maîtresse d'une pauvre créature dont je ne veux pas pour ma bonne !
— Déjà cinq heures! balbutia Nancy. Pourquoi 3 l'ai-je pas vu depuis deux jours?
Elle attendait anxieuse, frissonnante. Pas de nouilles de Jacques, du moins, pas de nouvelles préses. Elle avait écrit à l'hôtel de Servignac : aucune ponse. Dans sa terreur grandissante, Belle-Manne voyait déjà son amant blessé, malade, perdu, ille idées confuses se heurtaient en ce cerveau îséquilibré par l'insomnie. C'est qu'en effet, arrivé îvant la porte de sa maîtresse, M. d'Orsel n'avait is osé. Après toute cette nuit stupidement usée itour d'un tapis vert, après s'être promis cent is de tout révéler à sa victime, le comte avait inti son courage défaillir. Il se glissa craintivement îez lui comme s'il redoutait les ironiques comtentaires de son valet de chambre. Que penserait
le serviteur en voyant le visage décomposé de son maître? A la hâte, il écrivit un mot d'excuses ^ la marquise. Il expliquait qu'un travail importai l'obligeait à s'absenter jusqu'au surlendemain^' Cette reculade lui permettait de réfléchir quelqu^^* heures de plus. Installé dans une des chambres c^^ fe son club, il commanderait aux événements au lie ^ u de leur obéir.
Et parce que le comte d'Orsel était un lâch< Nancy endurait son atroce martyre !
Impossible d'expédier Mélitte aux renseigne ments. Depuis trois semaines, la pauvre fille était -^ de plus en plus souffrante. Toujours les même^ symptômes, mais comme elle opposait constam — ment de vagues réponses aux questions précises sa maîtresse, celle-ci ne s'inquiétait plus. Mélitte toussait : un rhume négligé, sans doute. Du moins, Belle-Madame ne voulait pas que sa seule amie sortit sous le vent glacé. Le concierge de la maison, un assez brave homme, s'offrit volontiers pour quêter des nouvelles. C'est ainsi que M mt Roller sut, après sa première nuit d'attente, que le comte n'avait point paru chez M me de Servignac. Tout d'abord, l'abandonnée crut que Jacques, ayant perdu de grosses sommes au club, n'osait pas lui avouer ce désastre. Mais alors, comment expliquer ce dé-
part qui ressemblait presque à une désertion? Certes, une désertion : M. d'Orsel fuyait à la fois sa >ceur et sa maîtresse. Se battait-il en duel et vouait-il que ceux qui l'aimaient ignorassent tout juslu'après l'événement? Non. Nancy ne craignait pas in duel. Son cœur tendre l'eût avertie déjà. Alors, pourquoi cette absence, pourquoi? La journée s'éboula tout entière longue, pesante, n'amenant rien : ît l'anxiété de Nancy croissait avec la fuite des îeures. Une seconde soirée encore, encore une seconde nuit. Ce n'était plus de l'effroi, maintenant, nais de l'épouvante. Elle répétait toujours la môme phrase qui trahissait sa pensée tenace : « — Je ne 'ai pas vu depuis deux jours... »
De nouveau, elle envoya son messager chez la iciarquise. A l'hôtel, même indifférence tranquille. Le valet de chambre du capitaine répondait :
:< M mc la marquise ne s'inquiète pas de M. le iomte; elle est prévenue. » Nancy eut un cri de jalousie bien humaine. Prévenue, la sœur, quand La maîtresse ignorait tout ! Peut-être Belle-Madame aût-elle commis une imprudence si des peurs nouvelles ne l'eussent distraite violemment en l'arrachant aux affres de son amour. Au moment du dîner, Mélitte demanda la permission de rentrer clans sa chambre et de se mettre au lit.
— Ingrate que je suis! s'écria Belle-Madame.
Mon égoïsme oublie que tu souffres aussi, ma pauvre enfant.
— Ce n'est rien... ce n'est rien...
— Toujours la même réponse! Aussi tu ne te soignes pas. Depuis avant-hier, tu tousses davantage... Donne ta main.
Brûlante, cette petite main maigrie que Nancy pressait entre les siennes.
— Mais tu es malade, tout à fait malade! Et je ne pense qu'à moi, je ne m'occupe que de moi...
Belle-Madame prit la chère créature dans ses bras : et seulement elle remarqua l'altération profonde de cette douce figure, si joyeuse naguère, et maintenant si résignée.
Nancy eut un remords aigu. Elle n'avait rien observé ! Cette maladie de Mélitte la^surprenait en plein drame, à l'heure où elle se débattait contre le destin. M me Roller ne se calma qu'après avoir installé dans son lit la quarteronne, choyée, caressée comme une enfant. Mélitte s'endormit bien vite, d'un sommeil lourd. A peine, de temps à autre, une toux sèche qui déchirait sa poitrine. Alors la pauvre poussait un soupir plaintif pour retomber ensuite dans son hébétude.
Revenue chez elle, Belle-Madame s'enveloppa
d'une couverture, et s'étendit sur sa chaise longue au coin du feu. Jacques reparaîtrait-il enfin? Saurait-elle la cause de cette évasion subite, et qu'arrivait-il donc pour qu'il imposât une pareille §preuve à sa maîtresse? Heureusement, la force humaine a des limites. Vers minuit, Belle-Madame sentit le sommeil la gagner lentement et clore ses peux appesantis. Combien de temps dura cet évanouissement nerveux? Elle ne le sut jamais. Une porte grinçante l'arracha soudain à sa léthargie profonde : et comme elle se redressait un peu, à iemi effrayée, elle vit Jacques debout au milieu 3e la chambre. D'un bond, elle fut auprès de lui.
— Toi, grand Dieu ! Qu'y a-t-il? Pourquoi cette absence de deux jours ?
— C'est que je...
Une seconde, Jacques eut l'idée de chercher encore un faux-fuyant. Mais il comprit tout de suite le danger de cette reculade suprême. Mieux valait en finir ; mieux valait sortir, coûte que coûte', de cette situation intolérable. Il répliqua, d'une voix saccadée qui hachait les mots :
— Je ne suis pas venu... parce que je n'osais pas 1
— Vous n'osiez pas ?
— Si vous saviez!... Armez-vous de courage.
Nous sommes atteints par un irrémédiable mal-
heur ! Hélas ! c'est aussi le plus inattendu ! m ,
Elle blêmit. A peine eut-elle la force de ba*~' butier :
— Quel... quel malheur ?
— Notre mariage est impossible.
Elle recula, ne comprenant pas, ne cherchar^*
pas à comprendre. Les quatre mots prononc^===^ s par Jacques lui paraissaient une énigme, u~ ■^ e énigme indéchiffrable. Pour quel motif leur m riage était-il impossible? Ce dénouement natu rel de leur aventure ne dépendait-il pas unique^ ment de leur volonté à tous les deux ? Anéantie^ elle retomba sur la chaise longue. Alors M. d'Or— sel lui dit tout, et quelle était la conséquence forcée du jugement rendu par le tribunal de Mar- -~ seille. Il dut recommencer deux fois le même récit, car le visage de Belle-Madame trahissait une surprise stupide. Non qu'elle doutât des paroles de Jacques. Elle l'aimait : comment ne l'eûtelle pas cru ? Enfin, la vérité la pénétra tout entière. Certes, elle ne saisit pas immédiatement la réalité du complot machiné contre son bonheur. Elle ne devina pas que Jacques ne pouvait point l'épouser uniquement parce qu'il avait été condamné avec elle et à titre égal: elle, la coupable;
lui, le complice. Gomment soupçonner l'alliance de la marquise et de M mo d'Anglemont ; les démarches tentées auprès du président du tribunal ; enfin ce piège adroitement creusé où roulait la trop naïve créature, qui avait eu foi dans la chevalerie des hommes et la loyauté des femmes. Un seul fait s'imposait à son esprit ; un fait brutal : aucune mairie ne consentirait à unir Nancy Carlier a Jacques d'Orsel. Il n'y avait qu'une épouse au oaonde que le comte ne pût choisir, et c'était elle ! Jacques prononça d'abord quelques mots de Consolation vague. Mais Belle-Madame n'écoutait ;>lus. Elle éprouvait une douleur tellement aiguë :jue pendant une demi-heure elle souhaita une iiort immédiate, une mort qui l'arrachât à d'intoërables souffrances. Par une rude tension de voonté, elle se raidit contre le désespoir.
— Jacques... oh! Jacques... Vous le voyez, je .âche d'être calme. Essayons de raisonner froidexient, si du moins vous et moi le pouvons encore. ,a lutte ? Elle est sans issue. On se débat contre .es hommes, contre les événements : pas contre an texte de loi. Je ne serai pas votre femme : soit. [^ue deviendrons-nous ?
— Avant tout, je refuse de vous quitter !
— Vous m'aimez. Je ne doute pas de vous... Et
c'est ma consolation suprême dans ce malheur écrasant. Mais, vous le savez : mon honneur m'est aussi précieux que mon amour. Si j'ai tout quitté pour vous appartenir, c'est que j'espérais porter un jour votre nom. Cette joie ne m'est plus permise. Nous ne nous séparerons pas, car vous m'aima et je vous aime, car je n'ai que vous au monde, c& la faute d'une femme n'est ennoblie que par ^ durée ou le sacrifice. C'est pourquoi je vous le A e ' mande à vous, à vous qui êtes un homme et conna> s ' sez la vie mieux que moi : que deviendrons-noi* ^ La foi de Nancy en son amant était absoli* ^ Pourquoi eût-elle douté? Jetés tous les deux da^ une crise violente, elle en appelait à son défensesnaturel. Jacques s'assit à ses côtés, et, l'enlaçar^ avec tendresse, il l'étreignit longuement.
— Cette réponse, ne la connaissez-vous pa-^ d'avance? Je veux nos existences unies dans l'aveu nir comme dans le présent!
Belle-Madame eut un sourire amer.
— Vous m'offrez donc de rester votre maîtresse S Oh ! ne tentez pas de vous disculper ! Vous n'êtes^ coupable en rien. Moi je n'ai qu'à choisir : perdre^ l'homme que j'aime, ou me déshonorer pour tou- jours; m'enfouir dans un couvent effrontément, ou afficher ma honte...
Elle avait trop compté sur son énergie : des larmes jaillirent de ses yeux.
— Et voilà... voilà comment on devient une fille perdue ! Je me croyais bien née pour être une honnête femme, cependant... Je ne possédais plus que cela : l'estime de moi-même... Cette estime, je vais la perdre...
— Ah ! chère, chère Nancy î
— Vous ne me comprenez pas, ô mon seul ami !
Vous ne pouvez pas me comprendre. Ce sont des sentiments accessibles seulement à l'esprit d'une femme. Les hommes n'ont pas ainsi que nous le respect inné de leur corps. Ils ignorent ce que nous souffrons de l'avilissement physique... Et puis? Et puis je veux chasser ces idées qui m'af- Folent! Je vous avais tout donné : ma réputation et mon repos... Oui, mon repos. Vous ne vous doutez pas des remords qui me hantent lorsque je songe au supplice de l'homme loyal qui m'adorait!... Il me restait ma conscience! Eh bien! ça aussi je te le donne! Je serai ta... ta concubine, comme dit le Code ! (Et elle riait d'un rire amer, strident, cruel.) Je serai ton bien, ta chose... Du moins, je conserverai ton amour. Du moins, si je suis dégradée, mon amant sera digne de moi. Belle- Madame est morte, il n'y a plus que mademoiselle
ta<afl
xi ?TV
Nancy, maîtresse du capitaine d'Orsel! Mais aime- |" ;Dl la bien, ta Nancy. Elle n'a plus que toi! j:r
Elle recommença de pleurer, de pleurer sur elle, sur ses illusions perdues, sur ses espérances effondrées...
... Sa dernière nuit d'amour! Et elle s'imaginait pendant que Jacques la serrait passionnent entre ses bras, elle s'imaginait qu'un immefl se bonheur, qu'un bonheur sans fin serait la ranÇ otl de ses pudeurs suprêmes... f
Au petit jour, pendant qu'il s'acheminait ve>^ l'hôtel de Servignac, Jacques se demandait av "*^ une inquiétude sourde comment il sortirait cette impasse. Une ravissante maîtresse, Bell Madame! Eh! parbleu, nul n'appréciait plus qu -^ lui les charmes secrets de la délicieuse créature
Il l'aimait... sans doute, il l'aimait. Gomment utT^^
homme jeune, sensuel et bien portant n'eût-il pa^^ été profondément épris d'une pareille femme? Mais enfin, cette liaison, impossible à rompre désormais, bornait l'avenir de Jacques d'une façon pas drôle. Oh ! pas drôle du tout! Quoi qu'on fasse pour cacher sa vie, il se rencontre toujours des indiscrets ou des curieux. Sans compter le hasard, ce hasard capricieux ou maladroit qui ne commet que
es sottises. M mt de Servignac ne pourrait pas à l'aanir répéter la phrase convenue : « M me Roller est ansuncouventjusqu'àcequ'elle épouse mon frère.» es ennemis ou les émules du comte chercheraient l trace de la fameuse Belle-Madame. Et Polichielle aurait bientôt à son actif un secret de plus.
M. d'Orsel connaissait l'opinion de l'armée : de *s chefs autant que de ses camarades. Toujours al noté, l'officier soupçonné d'un collage. Enfin, us de mariage, plus de Noëmi Sinon, plus de beaupré millionnaire, plus d'hôtel aux Champs-Elysées.
encore cette femme, parfaite comme maîtresse, ''ait un peu, seulement un tout petit peu de sens *atique ! Elle comprendrait que la logique contmnait son amant à conclure un mariage riche, irce qu'on épouse une jeune fille, ça ne veut pas re qu'on l'aime. Sans doute, il y a bien quelques éliminaires... analogues : mais le cœur n'y est ►ur rien. Par malheur, jamais Belle-Madame n'adettrait ça. Pas assez de son temps, cette ravisnte femme; trop arriérée, trop romanesque, et man tique !
Sur ces réflexions, Jacques rentra chez lui, car il ait hâte de se coucher. Et comme il était harassé î fatigue, il s'endormit tout de suite d'un profond ►mmeil.
Belle-Madame ne dormait pas, elle. Toutes ces pensées meurtrissaient son cœur. La terrible révélation, l'écroulement de ses espérances, les inquiétudes que lui causait la maladie de Mélitte... hélas! c'était bien assez pour chasser le sommeil. Une seule consolation lui restait, rien qu'une : la Foi. Jacques, du moins, lui serait fidèle et ne l'abandonnerait jamais. Cette tendresse unique remplacerait tout pour elle : sa réputation évanouie, sa fortune disparue, sa dignité compromise. « Puisqu'il m'aime, puisque je l'aime, je n'ai pas le droit de me plaindre. Ici-bas l'amour remplace tout! » Oh! non, elle n'était pas de son temps, Belle-Madame!
— Depuis combien de temps souffrez-vous, mon enfant?
Et comme Mélitte ébauchait un geste indécis, ce fut Nancy qui répliqua :
— Depuis trois semaines environ, docteur. Je ixie suis un peu inquiétée, tout d'abord. Et si vous saviez combien mon égoïsme me fait honte! J'ai cru d'abord à quelque rhume négligé : et sans doute le mal n'eût pas été grand si je m'étais moins occupée de moi-même et plus de cette chère petite. C'est l'accident de ce matin qui m'a terrifiée, lorsque je suis entrée chez Mélitte, et que je l'ai trouvée évanouie dans le sang. Je n'avais rien prévu, rien ! Hier, seulement, elle n'a pas eu la force de rester debout, et s'est couchée de bonne heure, sans dîner.
— Vous ne devez pas avoir faim bien souvent?
interrogea le médecin en regardant la quarteronne. Non, non, ne vous fatiguez pas à parler; répondez par un signe de tête. Jamais d'appétit, n'est-ce pas?
De nouveau le docteur Pierron se pencha vers la malade et, la soulevant avec délicatesse, ausculta les poumons dans la poitrine et dans le dos. Puis, lorsqu'il l'eut étendue avec un soin infini, il regarda Mélitte de ses yeux bons.
— Rassurez-vous, ma chère enfant, ce n'est qu'un mauvais moment à passer. Dame! la saison n'est pas favorable, et j'ai bien peur que le mois de mars ne nous apporte pas un meilleur temps. Mais quand viendra le renouveau, vous verrez! D'ici là» on vous dorlotera, on vous soignera, on vous gâtera bien. Elle est bonne pour vous, votre maîtresse?
Mélitte garda le silence, mais ses yeux parlaient pour elle : ils s'attachaient sur Belle-Madame avec une expression de tendresse. Alors, se tournant vers M me Roller, M. Pierron ajouta :
— Je reviendrai demain. Auparavant, j'aurais quelques observations particulières à vous adresser : pourriez-vous me donner cinq minutes, Madame?
Le cœur de M me Koller se serra. Que lui apprêt drait-il donc, cet homme au visage si bon, à la voix
iouce? Elle s'efforça de celer ses appréhensions, après avoir embrassé la quarteronne :
— Ne t'inquiète pas, ma petite, le docteur m'engnera mon métier de garde-malade. Et ce ne a pas commode : je suis si maladroite, tu sais! )uand ils furent seuls, assez loin de la chambre Mélitte pour que celle-ci n'entendît même point murmure des voix :
— Je vous en supplie, docteur, tirez-moi de ne ! Si vous saviez comme je l'aime, cette ent!... Ce n'est pas ma servante : c'est mon amie,
seule amie!
d. Pierron hocha tristement la tête :
— Que vous dirai-je? Il est impossible de me ►noncer encore. Ce dépérissement, ce manque ppétit, cette toux continuelle sont les symptômes
plus graves.
— Plus graves que les crachements de sang !
— Elle a été prise d'une hémoptysie. Si la fièvre ibe, si la loux cesse, je la sauverai... peut-être.
— Peut-être!...
fancy le regardait toujours de ses yeux agrandis % l'épouvante.
— Je vous dois toute la vérité, poursuivit le docr : j'ai peur que votre petite malade ne soit tu- •culeuse ! Ah ! voilà l'ennemie, la vraie, la grande
ennemie : la Tuberculose! Elle est partout, et partout elle ronge! Les mers sont sillonnées par de jeunes Anglaises, toutes marquées de la griffe impitoyable. Et ces jolies misses appartiennent à la race la plus saine du monde, cette race anglosaxonne dont le sang est si pur et si riche. Ici, au contraire, où est la force de résistance de notre malade? Elle est née à Bourbon, dans le. pays du soleil. Comme elle est de constitution solide, comme elle est très saine, elle aussi, je ne me serais pas découragé. Par malheur...
— Parlez, ah ! parlez ! J'aime mieux l'horreur de la certitude que les angoisses du doute.
— Eh bien! Madame, je ne sais rien de la vie de cette enfant, mais j'affirme, — vous entendez! — j'affirme que la cause déterminante de sa maladie est purement morale. Elle ne vous a rien dit, rien avoué?...
— Rien.
— Confessez-la, si vous pouvez! Car, malgré sa tendresse pour vous, j'ai bien peur qu'elle ne garde le silence : les métis ont d'étranges obstinations!
— Et c'est tout? Vous ne pouvez pas me répondre : « Je la sauverai, » et vous ne voulez p» s me dire : « Elle est perdue... »
M. Pierron lisait une douleur si aiguë sur te
\isage de Nancy qu'une immense pitié le prenait.
— Ne m'en demandez pas davantage, murmurat-il, sur mon honneur je ne puis que vous répéter mes paroles : « Je ne sais pas... »
Lorsque Belle-Madame revint auprès de la quarteronne, celle-ci continuait de sommeiller, les lèvres entr'ouvertes. M me Rolier s'assit au chevet de la malade et s'enfonça lentement dans ses cruelles angoisses. De temps en temps elle soulevait le sa main légère la tête de Méiitte et lui faisait boire la cuillerée de potion calmante ordonnée pour la nuit. L'humble fille sortait un instant de son rêve commencé, pour jeter à sa chère maîtresse m de ces regards qui disaient tant de choses : puis, le nouveau, le cerveau s'embrumait, «et, presque mdormie, elle s'envolait encore vers le pays des songes. Nancy n'attendait point Jacques, ce soir-là. Elle comptait bien ne pas quitter son amie et la veiller jusqu'à l'aube. Le lendemain, M. Pierron amènerait une sœur, et les deux gardes vigilantes se relaieraient tour à tour afin que Méiitte ne restât jamais seule.
Quoiqu'elle essayât de lutter contre le sommeil, M me Rolier fut bientôt vaincue. Tant d'émotions successives l'avaient à la fin brisée. La blanche dormait fiévreusement comme dormait la quarte-
ronne. Toutes deux victimes du même mal : l'une meurtrie dans sa chair, l'autre blessée dans son âme. Au petit jour, Nancy ouvrit les yeux, une faible veilleuse éclairait seule la chambre. Salueur indécise promenait un reflet tremblant sur les meubles et sur les rideaux, et dans la demi-teinte, les draps blancs du lit jetaient une note claire. La première pensée de la jeune femme fut pour sa chère malade. Elle osait à peine regarder, craignant d'apercevoir du sang, comme la veille. L'hémoptysie ! Ce mot médical qu'elle ignorait quelques jours auparavant effrayait M me Roller. Mais non, Mélitte sommeillait toujours. Elle semblait même plus calme; un peu de rose colorait ses pommettes jaunies. Lorsque à son tour la malade s'éveillât lorsqu'elle vit penché vers elle le visage fatigué de sa maîtresse, Mélitte ne put contenir ses larmes, larmes très douces de reconnaissance.
— Et vous êtes restée là... toute la nuit... murmura-t-elle. Oh ! Belle-Madame, vous vous tuerez* et votre pauvre servante n'en ira pas mieux. Couchez-vous, je vous en supplie, couchez-vous.
Nancy baisa tendrement au front sa petite amie; et d'une voix presque enjouée :
— Je te le promets, je vais t'obéir et goûter un peu de repos. Mais à une condition...
— Oh ! Belle-Madame !...
— Oui, certes ! Je veux ta confession tout entière. Tu m'entends? Pourquoi Pierre ne t'a-t-il pas écrit depuis que tu gardes le logis, depuis que tu souffres?
Une lueur d'hésitation s'alluma dans les yeux de la quarteronne. Pendant une minute son instinct lui cria de tout révéler à celle qu'elle aimaitle plus au monde... mais non. La petite fille d'esclave se tiendrait parole héroïquement, comme une blanche. Depuis longtemps Mélitte appréhendait qu'un malheur terrible n'écrasât bientôt sa maîtresse... Elle qui n'était pas amoureuse, qui jugeait froidement, clairement les hommes et les choses, elle se méfiait de ce comte d'Orsel, dont maintenant elles dépendaient toutes les deux. A quoi bon ajouter sa peine à la peine qu'endurait déjà sa chère Belle- Madame ? A quoi bon imposer un double fardeau à ce noble cœur dont la charge était déjà si lourde? L'abandon de Pierre évoquerait peut-être la crainte d'un autre abandon; en voyant Mélitte délaissée par son amant, M mc Roller songerait sans doute qu'elle aussi serait délaissée à son tour. Conception fausse, erreur d'un cerveau inhabile au raisonnement : du moins, pensée généreuse et dévouée! Mélitte réunit toutes ses forces;
et cachant son trouble, s'obligeant à sourire : — 11 ne m'oublie pas ; Belle-Madame : non, il ne
m'oublie pas ! Pierre a dû retourner au pays. Mais
son absence ne sera pas bien longue maintenant.
Certes, je ne suis jamais heureuse quand il est loin:
mais à quoi sert de se plaindre?
Puis, plus bas encore, comme si elle se parlait à
elle-même :
— C'est encore bon de souffrir par celui qu'on aime...
Nancy ne voulut pas pousser plus loin le premier interrogatoire. Sincèrement elle croyait Mélitte incapable de lui celer la vérité. Elle répliqua, toujours avec un sourire :
— Après tout, tu as été bien sage, ma petite. Pour te récompenser d'avoir dormi paisiblement, je vais me mettre au lit. Souhaite-moi une bonne nuit... car il est sept heures du matin, tu sais!
M me de Servignac n'avait eu garde de questionner indiscrètement son frère : elle semblait ne se douter de rien. L'existence du comte se continuait joyeuse et facile. Il paraissait môme beaucoup plus à Taise maintenant que Belle-Madame savait tout. Celle-ci cachait sa souffrance. Elle accueillait son amant avec le sourire des jours tranquilles.
M. d'Orsel n'en demandait pas davantage. L'homme est toujours égoïste : et l'apparence du bonheur chez les autres suffit à l'apaisement de sa conscience.
Comme de juste, Noëmi fréquentait assidûment chez la marquise. Les deux femmes ne se quittaient plus. Le vendredi à l'Opéra, le mardi à la Comédie- Française, le soir dans le monde, partout on les voyait ensemble. Les bavards et les indiscrets, tou-
jours à l'affût des nouvelles, répandirent bientôt le bruit du mariage prochain. Quoi d'étonnant? Une jolie fille (et quelle plus que M lle Sinon?) épousant le comte d'Orsel?Rien que de très naturel, en vérité. D'une part un grand nom, de l'autre une grande fortune : soit un parfait mariage de convenances. De convenances seulement ? Pas du tout. Noëmi était belle : môme fort belle. Jacques était un homme de goût. Personne ne s'étonnait qu'il fût très sérieusement épris de cette adorable juive. Si quelques curieux parlaient d'aventure de cette M me Roller dont le procès avait fait jadis tant de bruit, on haussait dédaigneusement les épaules. Quant à Jacques, cette vie en partie double lui
plaisait beaucoup. Non qu'il eût définitivement pris un parti. Son esprit, d'habitude indécis, répugnait aux solutions nettes. Comme beaucoup d'hommes,
il laissait aller les choses en comptant sur le hasard, sur l'imprévu qui arrangerait tout. Ne s'était" pas inutilement tourmenté, quinze jours plus tôt, lorsqu'il n'osait pas révéler à Nancy que leur ma* riage ne pouvait se conclure ?Nancy avait pourtant tout accepté, pourquoi n'accepterait-elle pas aussi aisément le dénouement logique de leur aventure » Lui, Jacques, était-il infidèle? Trahissait-il ses serments? Non pas. Comme M me Roller, il subissait la
'igueur de la loi. Et le jeune homme en revenait oujours à sa conception pratique de l'existence : < Ne pas se séparer de la jolie maîtresse, mais îpouser la fiancée millionnaire. »
— Et puis Jacques ne se donnait pas la peine de ;ant réfléchir. 11 vivait au jour le jour, se fiant surout à sa veine, cette espérance suprême du joueur. Har, pour ceux-ci, autant par superstition que par mtraînement, les circonstances importantes de la ne sont soumises aux mêmes lois mystérieuses [u'un coup de baccara. Avec un peu de chance, 'heureux banquier abat neuf, — et M me Roller ne ;e fâche pas trop si son amant s'enrichit par un ïiariage habile !
Un matin, comme il arrivait pour déjeuner chez ;a sœur, Jacques fut très étonné d'être reçu au lalon parM mo d'Anglemont.
— Moi-même, mon cher comte. Eh ! mon Dieu, le prenez pas cette mine stupéfaite. Je ne reviens :>as de l'autre monde ! J'arrive tout uniment de Marseille.
— Si je suis surpris, chère madame, ma surprise est agréable, croyez-le bien.
L'excellente femme se mit à rire, de ce rire sec qui agaçait naguère M. d'Orsel. Elle aspira voluptueusement une prise de tabac; et toujours souriante :
— Oui ou non, faut- il vous faire mon compliment? La marquise m'a laissé comprendre... aidezmoi donc un peu ! Il est certaines nouvelles dont on ne parle pas tout haut, tant qu'elles ne sont pas encore de notoriété publique.
— Mais je...
— Oh ! vous me comprenez très bien. On m'a dit que vous étiez fiancé à M 1Ie Sinon. Votre sœur m'a répondu par une phrase qui permet de supposer tout ce qu'on voudra.
Jacques n'eut pas le loisir de répliquer. Diane sortait de son appartement, accompagnée de l'inévitable Noëmi. De vrai, les questions de man Jeannette embarrassaient terriblement M. d'Orsel. Pourquoi cette méchante fée se trouvait-elle inopinément à Paris? Jacques désirait que Belle-Madame ignorât tout. Comme celle-ci ne voyait personne, comme elle vivait trop retirée pour entendre l'écho des bruits mondains, l'amant pouvait espérer que sa maîtresse vivrait dans une quiétude parfaite. M me d'Anglemont rendrait sûrement visite à sa nièce : une corvée, sans doute, mais que la tante ne pouvait esquiver décemment. Par bonheur Noëmi accapara Jacques tout de suite et les idées du jeune homme prirent aisément un cours plus agréable.
— Vous savez que votre charmante sœur et moi, nous avons disposé de votre soirée ? dit-elle avec un sourire un peu blagueur.
— Sans me consulter, Mademoiselle ? Vous êtes bien imprudente... ou bien confiante dans votre empire sur moi !
Elle rougit légèrement : ce badinage coquet lui plaisait toujours.
— Je suis forcé de convenir que c'est bien raisonné, reprit le comte. M'est-il au moins permis de vous demander ce que je fais ce soir?
— Nous vous emmenons à l'Opéra.
- — joie! Et sans doute je goûterai l'ineffable bonheur d'entendre Lucie de Lammermoor ou la T'ravxata ?
— Si j'étais homme, interrompit M me d'Anglenaont qui déjeunait d'excellent appétit, je m'occuperais fort peu du spectacle. Qu'importe la musique quand on est dans une bonne loge, derrière une très jolie jeune fille?
Les compliments ne gênaient plus M lle Sinon. Elle riposta du tic au tac :
— Oh ! M. d'Orsel n'est pas si poétique que ça!
— Voilà ce qui vous trompe, Mademoiselle. Je Suis très poétique. Et là preuve...
Le déjeuner s'achevait. Gomme on se levait de table, la marquise dit d'un air détaché :
— Je vous laisse en tête à tête tous les deux, jeunes gens ; M me d'Anglemont et moi nous avons à causer.
Tête-à-tête évidemment aussi agréable à Noëmi qu'à Jacques : car l'un et l'autre gardèrent le silence. Diane et man Jeannette disparurent. Quand M lle Sinon fut seule avec le comte, elle reprit malicieusement :
— Voyez comme on a confiance en nous ! D'abord, puisque je remplace votre sœur, je vais sagement remplir mes devoirs de maîtresse de maison. Voici votre café : allumez une cigarette et causons.
— Tant que vous voudrez ! Je vous affirme que nous causerions bien mieux si vous étiez assise à côté de moi.
— Vous croyez ?
— Oui, je crois.
La jeune fille obéit, et sans se départir de sa gaieté malicieuse :
— Vous savez tout ce qu'on raconte, monsieur mon ami? On prétend que nous sommes fiancés.
Non, non, ne m'interrompez pas! Quand j'aurai fini, vous bavarderez tout à l'aise. Je veux être très franche avec vous. D'ailleurs, c'est mon grand dé-
faut, la franchise. Je considère le mensonge comme une lâcheté. Vous comprenez que je ne suis ni niaise ni naïve. Un mariage entre vous et moi conviendrait autant à votre sœur qu'à mon père. Or, fût-il titré duc, je refuserais tout net l'homme qui ne me plairait pas. Et vous me plaisez, je vous le dis en face, sans audace ni timidité. Non pas que je ressente pour vous un de ces amours... un de ces amours comme en inventent si bien messieurs les romanciers, non. J'ai beaucoup réfléchi sur mon avenir. Si j'étais un laideron, j'aurais été volontiers méfiante parce que je suis très riche. Heureusement ma figure n'est pas hideuse, et...
Noêmi s'arrêta une minute comme vaguement embarrassée. C'est qu'elle disait vrai. Cette fine créature répugnait au mensonge. Elle n'exprimait jamais que des pensées très sincères, ses yeux regardaient bien en face ; n'ayant rien à cacher, elle n'admettait pas que les autres fussent dissimulés ou faux.
— Bah ! je veux agir avec vous en toute loyauté. C'est mon habitude, du reste. Voici comment je me juge moi-môme : je suis une brave petite fille, sans détours et sans coquetterie. Vous souriez?... Je sais bien pourquoi vous souriez. J'ai été coquette avec vous, je le confesse. Mais, avouez-le, j'avais
des excuses. Mon père vous vantait d'une façon exagérée, et quand mon père vante un jeune homme, je comprends à demi-mot. Votre sœur me gâte outre mesure, et n'étant pas idiote, j'ai compris tout de suite où tendaient ces cajoleries-là. Puisque les nôtres sont d'accord, je ne boude pas contre mon penchant secret. Car, je vous le répète, vous me plaisez.
— Noëmiî...
Elle leva le doigt gentiment en guise de menace.
— Je vous ai défendu de m'interrompre. Reste à savoir si je vous plais aussi. Je crois que... oui! Les choses sont donc très avancées, et les potins du monde seraient rigoureusement exacts (une fois par hasard !) si je pouvais lire couramment dans votre cœur. Est-il tout à fait libre, ce cœur-là?
Jacques eut un geste involontaire. Elle reprit avec vivacité :
— Je ne vous demande pas de confidences. Je désire même qu'aucun nom ne soit prononcé entre nous. Croyez que je n'ignore rien. Je sais tout ce qui vous est arrivé à Marseille ; je sais quel fut le dénouement lamentable de cette triste histoire. On m'a dit que la personne à laquelle je fais allusion s'était retirée dans un couvent ; on m'a dit aussi que votre conduite avait été celle d'un parfait galant
homme. Mais on nous cache tant de choses à nous autres jeunes filles ! Nos parents supposent toujours que nous avons des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre. Moi, j'ai vu et entendu. La pauvre femme qui vous a tout sacrifié a renoncé à vous d'elle-même. Vous voyez que je suis au courant. Si elle est perdue pour vous, je désire du moins savoir que son souvenir persistant ne me poursuivra pas dans mon bonheur. Oh ! pas de serment, pas de protestation. Je ne vous demande que trois mots. Dites-moi : «Je suis libre, » et dans un mois je serai vôtre.
Jacques était-il « un parfait galant homme », comme l'appelait M lle Sinon ? Certes : au point de vue du monde, s'entend. Il n'avait jamais volé ni dupé personne; on ne pouvait lui reprocher aucune action basse ou indélicate. Cependant on eût fort étonné ce jeune homme en lui disant qu'il était un monstre. Et puis elle était si jolie, cette Noëmi I Et si fraîche et si séduisante et si loyale! Une perfection, tout simplement. Le comte s'apercevait qu'elle connaissait son aventure avec Belle-Madame. Mais arrangée ad usum Delphinil Et cette créature parfaite tenait deux millions dans chacune de ses petites mains. Pouvait-il épouser Nancy? Non. Lui avait-il demandé de quitter son mari
pour le suivre? Non. D'un autre côté* le dernier des d'Orsel ne devait-il rien au nom qu'il portait? Avait-il le droit de laisser s'éteindre tristement une illustre lignée ? Toutes ces pensées se heurtaient dans le cerveau de Jacques. Et néanmoins sa voix tremblait un peu quand il répondit à M lle Sinon :
— Je suis libre...
A ce moment la porte s'ouvrit et la marquise parut avec M me d'Anglemont : celle-ci en chapeau et déjà prête à partir.
— Au moins, tu ne te plaindras pas, Jacques, dit Diane en riant, tu as eu le temps de coqueterà ton aise avec ma jolie petite amie. Eh bien, qu'y a-t-il donc? Pourquoi détournez-vous la tête, Noômi? Pourquoi devenez-vous toute rouge?
La marquise regardait alternativement son frère et la jeune fille.
— Oh ! oh ! reprit-elle, je crois que le tête-à-tête a été plus sérieux que nous n'imaginions!
Et tout en parlant ainsi, M me de Servignac échangeait un regard singulier avec M me d'Anglemont. Celle-ci chercha dans sa poche sa bonbonnière d'argent et répliqua en ébauchant son sourire :
— Le coup de bêche, chère marquise! Croyez bien que je suis dans le vrai : le coup de bêche!
— C'est bien possible, murmura Diane.
Puis, à voix hante :
— Alors, vous, Noëmi, et toi, Jacques, c'est tout ce que vous avez à m'apprendre?
Pour toute réponse, la jeune fille se jeta au cou de M me de Servignac en balbutiant avec tendresse :
— Ma sœur, ma chère sœur!...
Man Jeannette partit d'un éclat de rire :
— Décidément, j'avais raison... Le coup de bêche!...
Après la récolte, le paysan commence le nettoyage de ses champs. Le sarcloir en main, il arrache toutes les mauvaises herbes qui encombrent le sol nourricier. Parfois l'instrument trop frôle s'émousse contre de fortes racines. Alors, rentrant à la chaumière, il prend une pioche de solide acier et, à grands coups, il déracine les boutures tenaces.
Gomme bru de planteur, M me d'Anglemont avait un faible pour les termes d'agriculture. Pour elle le dernier coup de bêche consistait à débarrasser Jacques de son encombrante maîtresse, en arrachant à Nancy sa dernière illusion.
Belle-Madame ne s'attendait guère à cette visitelà. Pour elle, il n'y avait que deux êtres au monde, Jacques et Mélitte : Mélitte qui touchait à sa der-
nière heure. Depuis une semaine, M. Pierron ne cachait plus la vérité. Le médecin hésite si longtemps avant de prononcer les sinistres mots de « phtisie galopante ! » Pour adoucir au moins cette lente agonie, le docteur recourait aux injections de morphine. La pauvre quarteronne s'en allait dans un demi-rêve, à peu près étrangère aux choses extérieures, ne sentant presque plus la toux qui déchirait sa poitrine. Vivait-elle même encore ? Est-ce vivre que de ne plus parler, ne plus entendre, ne plus manger, ne plus connaître de l'existence que les répugnantes réalités? En six semaines, la maladie l'avait saisie, terrassée et vaincue. Elle s'était insensiblement accoutumée aux accidents quotidiens qui la terrifiaient jadis : à peine un frisson quand l'hémoptysie la prenait. Belle-Madame lui parlait doucement, n'étant pas même sûre que Mélitte l'écoutât.
Soudain on annonça une visite.
— Quelle visite?
— Une dame que je ne connais pas. Elle attend Madame au salon.
— Bien, j'y vais.
Si Nancy avait su !
— Bonjour, ma nièce î Vous êtes surprise, avouez-le? Je vous en prie, quittez cette mine dé-
confite. Je vous produis donc l'effet d'une tête de Méduse?
Man Jeannette ne croyait pas si bien dire. Nancy restait collée contre la porte ; un tremblement convulsif la secouait des pieds à la tête. Sa tante, sa tante chez elle ! Quel malheur nouveau apportait donc la sinistre messagère ? Pourquoi la méchante femme poursuivait-elle sa victime jusqu'en cette retraite suprême? N'importe. Belle-Madame lutterait sans faiblir : et, vaillante, résolue, elle s'avança, le front haut, vers son irréconciliable ennemie. Cette fille de soldat devenait soldat ellemême quand le danger menaçait.
— En effet, Madame, je ne vous attendais pas. J'avais tort. Je suis entourée de périls : et le coup qui doit me frapper à mort ne peut m'être porté que par vous.
M me d'Anglemont resta quelques instants déconcertée. L'accès de colère, qui la saisit soudain se traduisit, comme d'habitude, par une ironie aiguë.
— Pour une fois, vous devinez juste! Eh! eh!
ma belle nièce, vous êtes moins naïve que jadis; asseyez-vous, et veuillez m'écouter.
— Si cela vous plaît, Madame, je vous écouterai debout.
— Pour mieux me faire comprendre l'importu-
nité de ma visite? Inutile. Je m'en doute I Moi, je m'assieds, c'est plus commode. Je viens en ambassadrice afin de vous annoncer le prochain mariage de mon ami le comte Jacques d'Orsel avec M lle Noëmi Sinon.
Nancy devint blanche.
— Vous mentez ! dit-elle d'une voix hautaine.
— Des gros mots? Gela m'étonne de vous. Vous n'êtes pas une sotte cependant. Vous vous doutiez bien que votre... votre escapade ne pouvait avoir un autre dénoûment, c'était fatal.
— Vous mentez, dit encore Nancy.
— Cette petite est incorrigible ! Trop romanesque décidément. Quand on porte un grand nom, on épouse une grande fortune. C'est humain et logique. Un d'Orsel ne vit pas en concubinage avec une... avec une divorcée... Bon pour un artiste, un bohème ou un cabotin.
Nancy restait immobile, haletante, les dents serrées.
— Vous avez fini? répliqua-t-elle enfin d'une voix presque calme.
— J'ai fini. A moins que vous ne désiriez quelques détails...
— Inutile. Je craindrais d'abuser de vous. Gomme vous êtes la sœur de mon père, je vous dois le res-
pect. Ne pouvant vous chasser de chez moi, per? mettez que je vous salue et que je me retire.
Man Jeannette jouait négligemment avec sa bonbonnière ; elle se déganta et prit une pincée de tabac qui, cette fois-là, lui parut tout à fait délectable.
— Retirez-vous, ma nièce, retirez-vous. Vous ne me gênez en aucune façon. Moi, je reste. Jacques ne va pas tarder à venir, j'imagine. Il me plaît d'assister à votre dernière entrevue.
C'en était trop. Des larmes jaillirent des yeux de Nancy. Non qu'elle doutât ! Mais ce jeu cruel la torturait.
— Je suis donc condamnée à vous subir? repritelle d'une voix vibrante, soit. Puis, que m'importe? Je ne vous crois pas ! Vous avez ramassé je ne sais où quelque calomnie empoisonnée ! Et vous me 1* servez toute chaude, espérant me convaincre ou jne meurtrir. Je ne vous crois pas ! Jacques m'aime- Vous ne savez pas ce que c'est qu'un amour tel que le mien ! Vous oubliez que j'ai tout mis dans cette tendresse qui me possède ; vous oubliez que j'estime, que je respecte celui à qui j'ai sacrifié mon mari, mon repos, ma dignité, mon honneur. Ma foi c'est ma vie! Et rien, non, rien ne pourra l'arracher de mon cœur, ni vos mensonges que je
repousse, ni vos perfidies que je méprise ! Jacques m'appartient, Jacques est mon seul bonheur. Oh ! pas gai, ce bonheur-là !.. Très enviable, en vérité! Ma vie est partagée entre ma seule amie qui se meurt et mon seul ami que je vois à peine !...
M me d'Anglemont examinait tranquillement sa nièce avec sa face-à-main incrustée entre ses doigts minces. On eût dit qu'elle étudiait quelque animal d'une espèce inconnue ; et que cette créature indignée et vibrante qui se dressait en face d'elle lui apparaissait comme un phénomène. Ah çà! mais elle était folle, irrémédiablement folle, cette Nancy qui refusait d'admettre l'infidélité de son amant? Man Jeannette n'eut pas le loisir de répliquer. La porte s'ouvrit et Jacques entra. Belle-Madame courut à lui : et, l'enlaçant dans ses bras, elle dit violemment :
— Réponds !
Jacques comprit tout. Ah ! si quelque diable malin avait pu enlever soudainement M me d'Anglemont sur un manche à balai ! Il la maudissait de bon cœur, l'exécrable sorcière. Pourtant il essaya de payer d'audace.
— Mais, mon amie, je vous avoue que... que je ne comprends pas, répliqua-t-il après une courte hésitation.
M me d'Anglemont sourit.
— Remerciez-moi, mon cher comte. Rien n'est plus pénible qu'une rupture. Je vous aime trop pour ne pas vous avoir rendu ce service-là.
— Mais répondez donc ! cria de nouveau Nancy.
M me d'Anglemont haussa dédaigneusement les épaules.
— Décidément, ma petite, tu me fais pitié, poursuivit man Jeannette qui retrouvait pour la circonstance le tutoiement d'autrefois. Gomment veux-tu que ce garçon te confesse la vérité, là, bonnement ? Ce serait trop simple. Je suis courageuse, moi, parce que je suis femme I Et puis je n'ai plus rien à faire ici... Quand les amoureux se querellent, moi je me sauve.
Et elle se retira, le front haut, ravie d'avoir une fois de plus hurlé comme l'oiseau de mauvais augure.
Ils restaient seuls l'un et l'autre.
Nancy regarda Jacques. Il semblait horriblement gêné. La jeune femme recula. Gomment, il ne protestait pas ? Gomment, il ne s'indignait pas?
— Je ne comprends plus, balbutia-t-elle, en passant la main sur son front, telle qu'une folle qui tente de ressaisir sa raison.
Il y eut un silence, un de ces longs silences qui durent quelques secondes et paraissent démesurément longs. Il voulut s'approcher d'elle : mais elle fit un geste de la main, un geste désespéré comme pour se défendre d'un attouchement qui la dégoûtait. D'un coup, la confiance de cette femme croulait. Soudainement elle passait de la croyance à l'incrédulité. Ses yeux s'ouvraient; elle voyait clair. Puis, brusquement, pareille au naufragé qui se sent couler à pic et cherche une épave pour accrocher sa main défaillante :
— Tu ne comprends pas, c'est impossible, tu ne comprends pas ! Elle dit que tu te maries avec une autre, avec une fille riche, est-ce que je sais? Elle dit qu'un comte d'Orsel ne vit pas en concubinage avec une femme perdue, elle dit...
Mais non ; Nancy ne croyait plus. Toutes les protestations, tous les serments n'auraient servi de rien.
— Nancy, Nancy... je vous aime! s'écria Jacques. Comment! Voilà votre pire ennemie et vous admettez qu'elle n'a point menti ? Elle vous aura nommé quelque jeune fille dont le nom est uni au mien par la malignité du monde...
Nancy ne croyait plus.
Il s'avançait déjà vers elle, comme pour l'en-
lacer, la serrer sur sa poitrine. 11 connaissait si bien l'empire qu'il exerçait sur la malheureuse.! Mais elle le cloua du regard, n'osant plus bouger, vaincu par l'immense mépris qu'il lisait dans les yeux de Belle-Madame.
Nancy ne croyait plus.
Hautaine, elle étendit la main vers la porte avec une violence presque tragique. Dans ce mouvement suprême, elle mit toute sa colère et tout son mépris. Elle chassait ce misérable qui lui avait menti, qui l'avait trompée, qui l'avait bafouée dans ses pudeurs les plus saintes. Cette créature si riche, naguère, si enviée, si adulée, devant qui toute une cité s'agenouillait, — celle qu'on surnommait Belle-Madame! — Eh bien, elle ne possédait plus au monde que cet humble appartement... Du moins, elle voulait y demeurer seule, seule avec sa chère petite Mélitte qui agonisait dans la pièce voisine. Et Jacques s'éloignait, chassé par le geste autant que par le regard ; il s'éloignait, marchant à reculons, n'osant pas arracher ses yeux des yeux étincelants de cette femme, n'osant pas prononcer un mot, n'osant pas ébaucher un geste, sentant bien que tout serait inutile... Nancy ne croyait plus. Il fuyait honteux tel qu'un voleur pris en maraude, car tout son avilissement à lui s'alour-
dissait encore de toute sa noblesse, à elle ! Il ouvrit la porte et se sauva lâchement
Il neige. Après quelques jours tièdes, mars est redevenu glacé.
Le vent souffle du Nord et de grandes rafales ' 3'abattent sur Paris désert. Il neige. Dans l'air noirci tourbillonnent des flocons blancs pareils à d'innombrables plumes blanches, voltigeant légères, légères, très légères. Toute cette neige s'étale avec un silence morne. Les pavés se couvrent, puis les trottoirs, puis les maisons, puis les toits des maisons ; et les hautes cheminées disparaissent à leur tour sous cet ensevelissement monotone et régulier. Il neige. Une de ces matinées lugubres, où le froid pénètre jusqu'au fond du cœur; où le plus courageux grelotte comme si le soleil et la chaleur avaient disparu pour jamais. Il neige. Il neige depuis le milieu de la nuit. Le tapis de ouate s'épaissit lentement comme un linceul tout neuf ensevelissant une ville entière. Il neige, il neige et presque point de passants. Rien que des rôdeurs honteux, des gens affairés ayant hâte de fuir la tourmente et de rentrer au logis. Il neige, et pourtant quelques hommes noirs se détachent sur le pavé blanc de la petite rue de Commailles. La
maison blanche est tendue de draperies blanches; et sous le portail blanc, un cercueil blanc que recouvre une autre draperie blanche. Oh! le pauvre^ le pauvre enterrement I Oh! l'humble service, le plus modeste de tous ! Puis, on charge la voiture funèbre : et derrière, marche une seule personne, une seule... Ah! Belle-Madame, il ne faut pas toujours mépriser l'argent! Avec un peu d'argent, la douce Mélitte ne s'en irait pas si misérablement. C'est elle qui dort entre ces planches de chêne, c'est elle qui a fini de vivre et de souffrir. Elle était née au pays du soleil, dans l'île merveilleuse que baignent les eaux bleues. Elle était née là-bas, bien loin, au milieu des palmiers toujours verts et des fleurs toujours embaumées... Et maintenant, la petite quarteronne s'en va dans la terre glacée, elle qui aurait tant voulu reposer dans la chaleur souriante des prairies natales! Il neige, et c'est dans la neige que la fille de couleur va s'étendre, dans la neige que dormira ce corps doré jadis par des rayons de soleil! Oh! les rêves étranges de cette âme exotique envolée maintenant dans Tin* fini ! Elle a quitté le pays de la lumière pour le pays des frimas; et Dieu l'a délivrée un matin comme l'oiseleur délivre le rouge-gorge dont il ouvre la cage. Cette âme exilée a senti le grand
froid l'envahir, et elle est remontée bien vite au Paradis qui réchauffe. Le corps qu'elle n'anime plus va joindre sa dernière demeure, suivi de son amie, de sa seule amie.
11 neige : et ces gens vont vite, car ils ont hâte de finir leur besogne. Belle-Madame ne voit rien, elle n'entend rien, elle ne sent rien : pas de frisson qui la pénètre. L'être unique qu'elle aimât encore est couché dans le cercueil : et ces deux femmes ont eu le môme destin pour avoir eu la môme illusion. La fille blanche a cru à l'amour, comme a cru à l'amour la fille de couleur : la vierge du Midi ainsi que la vierge du Nord ont caressé le même rêve menteur... Et voilà où elles en sont : l'une morte, l'autre si malheureuse qu'elle porte envie à la morte !
11 neige. Le cheval maigre monte péniblement l'avenue glissante, au terreau gras. De temps en temps quelqu'un passe en frissonnant et se découvre bien vite d'un geste craintif et pressé. Belle- Madame se sent défaillir; sans la tension de ses nerfs, elle ne pourrait plus avancer. Enfin les hommes noirs ont achevé leur tâche. Toujours à genoux, elle prie avec ferveur près de la dépouille de sa fidèle compagne. Elle prie et toujours il neige, il neige. Le ciel devient encore plus noir, et le dés-
espoir de Nancy plus lamentable et plus lourd. Désespoir si profond, que ses larmes se changent en sanglots, et que farouche, levant les yeux au ciel, elle dit tout haut d'une voix rauque :
— Ah ! Mélitte, pourquoi ne m'as-tu pas emmenée avec toi ?
Soudain, Belle-Madame tressaille. Une voix répond à la sienne dans le silence de la nécropole déserte... Quelqu'un qui l'appelle par son nom? Impossible. On ne la connaît plus, on ne l'aime plus. Elle est seule, toute seule. Mais non ; la jeune femme ne s'est pas trompée. Pour la seconde fois, la même voix crie : « Nancy ! » Alors seulement elle se dresse, et regarde en tournant la tête. Un homme est là, à quelques pas de la tombe ; et en l'apercevant Belle-Madame jette un grand cri et recule avec un frisson d'épouvante. C'est Désiré ! C'est son mari qui répond à son appel navré, et qui, à la minute même où elle désespérait de tout, accourt auprès d'elle pour la protéger.
Ils échangèrent un regard sans prononcer un seul mot : un de ces longs regards qui disent tant de choses. Ces deux êtres, que la loi avait tour à tour unis et déliés, semblaient, la veille encore, séparés par un abîme. Un élan de pitié les rapprochait tout à coup. Le monde eût éclaté de rire si
on lui avait dit : « Ce mari n'a jamais oublié sa femme. Il y a longtemps qu'il a pardonné l'offense. S'il n'est pas venu plus tôt, c'est qu'il n'a voulu paraître que lorsqu'elle serait abandonnée et délaissée de tous ! »
Ils se regardaient toujours. Le cœur de Nancy battait à rompre. Jamais elle n'avait mesuré plus nettement la grandeur de sa faute. Mais elle lut dans les yeux de cet homme une tendresse si pénétrante, une bonté si haute, que l'Jnstinct fut plus fort que la honte. Sans parler, elle s'avança vers son mari, et, les yeux fermés, elle s'abattit sur sa poitrine avec un long soupir de soulagement.
Quelques heures plus tard, elle et lui se trouvaient réunis dans ce petit appartement de la rue de Commailles, témoin de tant de muettes souffrances.
— Et de nouveau je vous devrai tout, murmurait-elle. Vous m'aviez prise pauvre et malheureuse... pour toute récompense je vous ai trahi. Et une seconde fois vous êtes venu vers moi I Une seconde fois, vous m'avez élevée jusqu'à vous. Comme il faut que vous soyez meilleur et plus noble que les autres!..
11 y eut un silence : un sourire triste éclaira le visage de Désiré.
— Où donc est mon mérite, puisque je n'ai jamais cessé de t'aimer? Je te rends le bonheur, c'est vrai : mais c'est aussi mon bonheur que je retrouve...
Puis il ajouta avec une amertume douce :
— Ne seras-tu pas une femme parfaite, maintenant? Tu sais que l'amour n'est pas dans le roman; et que le seul roman que puisse vivre une honnête femme, c'est d'aimer son mari... Les autres?... Ah ! les autres!... Ce n'est pas toi qui as failli, ma pauvre enfant ! Tu as été crédule et chevaleresque... Voilà ce qu'il en coûte 1
De nouveau, il la serrait entre ses bras avec une tendresse grave. Et comme elle balbutiait encore quelques mots :
— Tais-toi, acheva-t-il ; et surtout ne me remercie jamais ! Qui sait si de nous deux ce n'est pas moi le débiteur? Ne m'as-tu pas fait connaître l'infinie joie du pardon
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Paris. — Typ. Chamerot et làfiftHffi< ^fffr i ^ffi> fflot»-Père8. — 87811,
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