‹ Belle-MadameChapitre 8 sur 9 · XV1I · texte numérisé non relu

XV1I

— Eh bien! mon capitaine, êtes-vous content de votre petite Rose ? Je vous avais promis de souper avec vous : parole tenue î

Et Rose Danjanne allumait une cigarette turque, pendant que M. d'Orsel la regardait en souriant. Mon Dieu! oui, le Jacques infortuné que Nancy plaignait si naïvement achevait de souper avec une cabotine. Il n'avait guère la mine d'un homme qui se tuera le lendemain !

— Gomme il est tard ! continua Rose. Il faut que je me sauve. J'ai raconté à « gros papa » qu'on répétait ce soir au théâtre. Pour que la blague morde, faut encore...

« Gros papa », c'était le protecteur. Lui aussi croyait naïvement aux paroles de Rose. La fable de Circé sera vraie éternellement. Mais ce n'est pas

seulement en pourceaux que l'amour change les hommes. La cabotine achevait de s'envelopper do son manteau, quand elle dit :

— Et à quelle heure pourrai-jc venir te voir demain, ou plutôt cet après-midi ? Car, sans reproche, il est une heure et demie.

Une ombre passa sur le visage du comte.

— Tu avais bien dit, répliqua-t-il. Viens domain : tantôt, ma journée sera prise.

La danseuse fronça les sourcils.

— Oh! oh! Il paraît que je te gône... pour une fois! Un rendez-vous avec une autre, je pense ?

— Tu es folle !

— Pas si folle, mon petit! Je les connais, les hommes. Nous ne valons pas grand'chose, d'accord : eux ne valent rien du tout. Fais bien attention ! Je tiens à toi : si tu me joues des tours...

Jacques n'eut garde de se défendre. Il ne lui déplaisait pas que Rose boudât un peu. N'avait-il pas besoin de vingt-quatre heures de liberté? Rien de plus simple que delalaisser vaguement mécontente. Quant aux menaces que celaient les paroles de la jeune femme, il ne s'en tourmentait guère. Et lorsqu'il se retrouva seul, M. d'Orsel oublia tout de suite que cette fille le quittait à peine. Il revoyait le visage pur et doux de Belle-Madame. Comme la

plupart des hommes, il s'accommodait fort bien < cette existence en partie double. Dans son espri Nancy ne gênait pas Rose, et Rose n'enlevait rie au prestige de Nancy. Il considérait Tune comm le lever de rideau qui fait patienter le public jusqu' la grande pièce.

C'est une logique de mâle que la femme ne corn prend pas, qu'elle juge monstrueuse. En disant l Nancy : « Je vous adore... », Jacques ne mentaii point. Le mensonge commençait à cette menace : « Si vous ne venez pas, je me tue... » Avec toute autre, le comte eût hésité avant de recourir à ce moyen extrême. Il n'ignorait pas qu'une plus rusée ne se fût pas laissé prendre à cette sensiblerie banale. Mais comme Belle-Madame tomberait aisément dans le piège I Comme elle accepterait tout les lieux communs du vieux roman mélodramatique! Aussi, pas de doute, pour lui. Son plar réussirait. Elle viendrait. Et une fois qu'elle sérail venue...

Jacques était sincère avec lui-même. Il appartenait à cette race d'hommes qui confondent le désii et l'amour. Une coquette toujours aux aguets Ta« rait moins enflammé que cette pure et simp 1( Nancy. Et c'est en spéculant sur cette pureté, su cette simplicité, qu'il espérait triompher d'elle.

A cette époque de Tannée, les journées sont longues. Aussi le comte d'Orsel s'inquiétait un peu. Gomment Belle-Madame s'y prendrait-elle pour arriver chez lui? Le capitaine ne connaissait pas a noble femme. Elle vint, à peine voilée, non harliment, mais franchement : elle ne cherchait point se cacher. Pendant qu'elle se hâtait vers la maion du comte, Nancy ne songeait pas à se servir es ruses que ne négligent jamais les mondaines abituées aux galanteries coutumières. Pour I ŒC Roller, ce rendez-vous qu'elle acceptait n'était as un incident en sa vie : c'était sa vie entière qui aiguillait sur une route différente. M. d'Orsel fut tupéfait de la voir apparaître en plein jour. Cette udace le déconcertait, mais il n'eut pas le temps e longuement réfléchir. Très pâle, Nancy se laissa )mber sur un fauteuil, et, d'une voix que son motion poignante faisait trembler :

— Vous voyez, balbutia-t-elle : c'est moi... Moi )ez vous !

Elle cacïia sa tête entre ses mains. Jacques se pprocha d'elle, et, s'agenouillant pour entourer ! ses bras la taille flexible de la jeune femme : —Oh! chère,chère, dit-il, si vous n'étiez pas venue... En quelques mots, elle sentit la menace encore puisée. Un frisson la secoua.

— Écoutez-moi, continua Nancy avec fermeté* Vous m'avez écrit que vous vous tueriez... Est-ce bien généreux à vous d'épouvanter ainsi une femme qui vous aime ? Ne saviez-vous pas que si vous souffrez, moi aussi je souffre? Je ne m'appartiens pas, mon pauvre ami...

Il se mit debout, brusquement, une flamme dans les yeux. Est-ce que Belle-Madame allait recommencer la perpétuelle comédie de ses pudeurs menacées ?

— Vous dites que vous m'aimez, Nancy? Alors soyez logique avec vous-même ! Une femme ne doit être qu'à celui qu'elle a choisi entre tous. Croyezvous que je n'ai pas résisté longtemps avant d'être vaincu par le désespoir ? Je vous ai fui ; j'ai cessé de vous voir, espérant trouver dans la solitude un peu de repos : je n'y ai rencontré qu'un découragement plus profond. Rappelez-vous que je rêvais vous avoir pour femme. Pouvions-nous prévoir qu'une ennemie s'acharnerait à nous séparer, et que nous perdrions notre bonheur pour avoir été trop confiants ? Et je me consolerais de ne pas vous obtenir, quand je me suis bercé de telles illusions? Réfléchissez, je vous en supplie, bien que vous et moi soyons trop émus pour réfléêhir en un pareil moment. Si je vous avais connue mariée, je n'aurais

pas le droit de parler ainsi. Mais pas du tout : vous étiez libre. Celle que j'ai aimée, ce n'est pas la femme, c'est la jeune fllle. Et puisque vous reconnaissez que nous avons été victimes d'une trahison, il me semble que vous m'appartenez, à moi, avant d'appartenir à un autre...

Jacques avait commencé par jouer la comédie.

A mesure qu'il débitait sa petite tirade, la conviction lui venait. Le cabotin aussi, quand il est en scène. Elle était si jolie, si séduisante, cette Nancy qui écoutait, les yeux humides, la poitrine soulevée, grisée par ces paroles spécieuses !

— Vous ai-je même courtisée comme on courtise une mondaine? poursuivit M. d'Orsel. Non. Quand j'ai vu que vous étiez à tout jamais perdue pour moi, j'ai tenté de vous oublier. Est-ce ma faute si je n'ai pas pu? Vous m'aviez conquis tout entier! C'est alors que j'ai conçu lentement l'idée du suicide...

Nancy eut un sanglot étouffé. A son tour, elle se leva, et, saisissant les mains de Jacques :

— Je suis chez vous, moi ! La femme d'un autre î Et vous pensez encore à mourir ?

M.. d'Orsel fut ébloui, tant il y avait de flamme dans ce cri de passion. Un vertige le prit : il l'enlaça étroitement, la couvrant de baisers fous. Nancv

ne dit pas un mot ; mais dans les yeux de la jeune femme, dans ces grands yeux tendres, il lut une telle angoisse, une telle détresse, qu'il eut peur. Certes, il la prendrait : elle ne se donnerait pas. 11 y a dans la chasteté un tel rayonnement que cet être égoïste, vicieux, corrompu se sentit intimidé. Nancy l'aimait. Il eut peur de la révolter en abusant de l'empire qu'il exerçait sur elle : car d'instinct Jacques respectait cette femme. Combien supérieure à toutes celles qu'il avait rencontrées! Il desserra les bras, comme honteux de sa fougue sensuelle.

— Merci... vous m'avez comprise, balbutia la pauvre Nancy.

Il y eut un court silence. Elle continua d'une voix plus basse, comme si elle se parlait à elle-même :

— Oui... cela devait être ainsi, puisque je suis venue... J'espérais pourtant que vous m'auriez devinée, que vous auriez accepté l'amour que je vous offrais...

Elle passa deux fois la main sur son cervea avec ce geste gracile et douloureux des malades.

— 11 faut donc que je choisisse, Jacques : m honneur pour votre vie. Je vous jure d'être h vo Seulement... Ayez foi dans ma promesse... Je

veux pas ressembler à ces... à ces femmes qui *^u

sent et qui mentent. Vous auriez une bien triste compagne, mon pauvre ami, si je n'essayais du moins de me garder ma propre estime. Je serai plus forte ainsi contre le mépris des autres.

Ces paroles un peu énigmatiques troublaient Jacques. Il ne comprenait pas encore.

— Prenez ma main... rien que ma main, achevât-elle.

Elle le regarda longuement, comme si elle voulait que ses yeux pénétrassent jusqu'au fond du cœur de cet homme. Puis, avec netteté, comme si Bile se liait par un serment :

— Maintenant, quand vous me reverrez, je serai vôtre pour toujours...

Et elle sortit, laissant beaucoup plus inquiet que

J°yeuxceluiàqui elle voulait tout sacrifier. Jacques

Posait ni la retenir ni la faire s'expliquer. « Je

Se rai vôtre pour toujours!... »: qu'est-ce que cela

unifiait ? Oui, la phrase consacrée. Une femme qui

c °0sent à faillir refuse d'admettre, du moins en

a Pparence, que sa chute ne sera pas ennoblie par

a durée. Et cependant M. d'Orsel ne se rassurait

J^s. Décidément, bien peu pareille à celles qu'il

^ v ait connues dans le cours de sa vie galante, cette

^Ue-Madame !

Quand elle se retrouva dans la rue, Nancy se

sentait confusément étourdie. À ses yeux, le fait même d'être allée chez le capitaine était un crime. La faute, pour elle, ne commençait pas à l'abandon, mais au consentement réfléchi.„Non qu'elle regrettât rien ! Ayant été brave jusqu'à la hardiesse, elle serait franche jusqu'à la témérité. A quatre heures du soir, en cette rue pleine de monde, au grand soleil, elle sortait de chez le comte aussi publiquement qu'elle y était entrée. Indigne d'elle, cette ridicule comédie de la mondaine galante qui s'évade ! M me Roller était trop agitée, malgré son énergie, pour regarder autour d'elle. Aussi ne vitelle pas une voiture, aux stores baissés, qui stationnait en face de la maison. Rose Danjanne exécutait sa menace. La rusée cabotine voulait savoir pourquoi son amant ne la recevait point cet aprèsmidi-là. A tout hasard, elle était venue. Maintenant elle n'ignorait plus rien. En reconnaissant M me Roller, elle éclata de rire rageusement.

— Une femme du monde!... j'en étais sûre. Et Belle-Madame encore ! Je me doutais bien que cette mijaurée noçait en cachette. Tant pis pour toi, ma petite. Je t'apprendrai ce qu'il en «oùte de me chiper mon amoureux !

M me Roller ne soupçonnait rien. Elle monta dans le premier fiacre qu'elle rencontra, et se fit con-

duireaux Imbergères. Une sourde angoisse lui tenaillait le cœur. Qand elle rentra chez elle, son visage était si pâle que la bonne Mélitte s'effraya.

— Vous êtes malade! s'écria-t-elle.

— Non, non ce n'est rien.

Mélitte hocha la tête anxieusement. Elle connaissait trop bien sa maîtresse pour ne pas comprendre qu'un événement bouleversait l'existence de Nancy. Belle-Madame ne pouvait rester en place. Elle errait dans les allées du parc, sans but, sans direction, avec une inquiétude nerveuse. Plusieurs fois elle demanda si M. Roller n'avait pas laissé d'ordres. Elle avait hâte de le voir. Son mari! Que lui dirait-elle, à son mari? L'amour est si égoïste qu'elle n'avait songé jusqu'à présent qu'à Jacques. C'était le comte qu'elle plaignait. Mais Dé- Slr é! Ne serait-il pas à plaindre, lui aussi? Quel re proche avait-il encouru ? Aucun. Nul n'avait forcé ™ancy d'épouser ce galant homme. M. Roller Ta- Va it prise pauvre, livrée aux caprices méchants de ^ ltte d'Anglemont. Elle donnait sa jeunesse et sa ^ e ^uté. En échange, il lui apportait la fortune, la c °tt$idération, un nom honorable. Et après quelles mois...

H souffrirait beaucoup, car il l'adorait, elle, Nancy, jeune femme eut un serrement de cœur, devi-

Ui

nant d'instinct qu'elle serait broyée entre ces deux passions violentes. Du moins, ne se cherchait-elle aucune de ces commodes excuses que les coupables invoquent pour se pardonner à elles-mêmes.

— Je suis d'autant plus criminelle, songeait-elle, que mon mari s'est montré plus délicat. Mais je n'ai pas le droit de mentir. Mon mensonge serait pire que ma déchéance.

— Pire! qui sait?

Une voix lui criait que sa franchise serait bien semblable à de la cruauté, puisqu'elle détruirait d'un seul coup le bonheur d'un homme qui croyait aveuglément en elle. A mesure que les heures s'envolaient, Belle-Madame voyait avec effroi se rapprocher le moment décisif. D'un côté, Jacques, qui se tuerait si elle manquait à sa parole ; de l'autre, Désiré, qui serait atrocement malheureux... Alors, son angoisse la ressaisissait. Pourquoi M. Roller n'était-il pas encore rentré? Jamais il ne restait si tard h la fabrique. Sans doute un travail pressé ?Non, ce n'était pas cela. Un autre motif retardait la venue de M. Roller. Quel? Une peur grandissante emplissait le cœur de Nancy. Enfin Mélitte vint annoncer que le coupé de son maître gravissait l'avenue des Imbergères. Belle-Madame se leva et sortit sur le perron,comme d'habitude, lorsque son mari arrivait.

Son pressentiment ne la trompait guère. Par ses manières brusques, par ses paroles saccadées, M. Roller trahissait une violente émotion. Après quelques phrases banales, il s'arrêta devant sa femme, la regardant, l'observant avec une fixité déconcertante. Enfin il ferma soigneusement la porte du petit salon, et s'assit auprès de sa femme. Nancy voyait son mari sombre, secoué d'un tremblement nerveux. Que se passait-il donc? Qu'apprendrait-elle ?

— Mon amie, commença-t-il d'une voix incertaine, permettez-moi de vous poser une question : depuis que vous m'avez fait le grand honneur d'être tienne, ai-je démérité de vous?

— Mais...

— Je vous en prie, ayez la bonté de ne pas m'in- * e **rompre. Vous me répondrez tout à loisir dans un lr *stant. Il m'est aisé de lire vos pensées dans vos y^Ux. Vous êtes surprise de mes paroles. Cette sursise me prouve que vous n'avez pas de reproche à ^'adresser, du moins de reproche sérieux. En tous c ^s, je vous aurais priée de me réserver toute votre lr *clulgence. Je suis votre aîné de beaucoup. Les ^^mmes de mon âge ont parfois une manière de s ^ntir les choses que ne comprennent pas les femmes ** r ès jeunes, comme vous. Ainsi je suis contraint de

vous faire un aveu qui m'est pénible. Bien que vous ne vous en soyez jamais aperçue, je suis... jaloux, très jaloux. Il ne faut pas m'en vouloir, mais me plaindre. La jalousie est un sentiment qui ne se raisonne pas et fait cruellement souffrir ceux qui l'éprouvent. Rien dans votre conduite... apparente n'a suscité mon soupçon. Votre tenue est parfaite. Certes, je serais grandement coupable si je me permettais de vous blâmer. Pourtant, vous avez dés ennemis, beaucoup d'ennemis. Les miens d'abord. Ceux-ci sont devenus les vôtres quand vous m'avez épousé. Ensuite, les envieuses. Oui, les envieuses, qui ne vous pardonnent ni vos succès ni votre beauté. Et la preuve:..

Désiré tendit une lettre à Nancy, une lettre froissée vingt fois par ses mains nerveuses. Belle-Madame défaillait. Depuis le commencement de cette étrange scène, elle s'attendait à une conclusion violente. Son mari avait si peu l'habitude des préparations diplomatiques! Elle lut. C'était l'abominable lettre anonyme, cette arme empoisonnée. L'abominable lettre anonyme, qu'on feint de mépriser, qu'on refuse de croire, mais qui pénètre le cœur d'un aiguillon. Rose Danjanne donnait peu de détails : mais quelle précision ! « Un ami inconnu croyait devoir prévenir M. Roller que sa

femme était entrée à deux heures de l'après-midi chez le comte d'Orsel. Elle n'était ressortie que deuxheures plus tard... » Terrifiée, la pauvre Nancy restait les yeux fixés sur ce billet fatal qui l'hypnotisait.

— C'est une infamie, continua Désiré. Aussi je ne crois pas un mot de cette délation. Une seule question pourtant. Vous y répondrez nettement, car vous êtes loyale : Est-ce une pure méchanceté, ou bien craignez-vous d'avoir prêté à la médisance?

Nancy frissonna. L'heure critique do sa destinée avait sonné. Tout son avenir dépendait des paroles qu'elle prononcerait. Elle osa regarder son mari. Dans les yeux de cet homme si droit, si bon, elle lut une telle anxiété que sa franchise hésita. Une seconde, — rien qu'une! — Belle-Madame eut envie de nier. Mais son instinct la poussait. Dans le naufrage de son honneur, elle voulait garder du moinsTestime d'elle-même. Très bas, elle balbutia :

— Cette lettre n'a pas menti.

M. Roller eut un éblouissement. D'un geste violent il saisit la main de Nancy, la broyant presque ^ ses doigts nerveux.

-^ Vous dites? s'écria-t-il.

Elle se laissa glisser sur le tapis, écrasée dans sa P r Qstration. L'agenouillement complétait l'aveu.

Mais cet aveu était lui-même si bizarre, si brutal, que Désiré crut qu'il n'avait pas compris, qu'il avait mal entendu. Une femme coupable se débat. Elle ment, ou elle cherche à mentir. Elle nie la vérité la plus éclatante. Nancy, au contraire, ne tentait môme pas de se défendre : elle s'accusait, elle s'humiliait, elle se condamnait, elle n'invoquait pas une excuse. Désiré s'approcha doucement de sa femme, et la força de se relever, de s'asseoir. Il se raccrochait à l'espérance d'un malentendu.

— Vous m'avez mal compris, dit-il.

Mais Belle-Madame était redevenue brave. Brave et hardie comme toujours, quand le péril menaçait.

— A mon tour, répliqua-t-elle lentement, je vous supplie de m'entendre. Hélas! non, cette lettre ne ment pas... Je suis entrée aujourd'hui chez le comte d'Orsel à deux heures...

M. Roller leva le poing pour l'écraser. Il voyait rouge. Par un suprême effort de volonté, il dompta ce premier élan de rage. Frissonnant, il murmura :

— Continuez...

— Je ne suis sortie que deux heures plus tard. Puis, directement, j'ai repris le chemin des Imbergères, décidée à tout vous confesser. Je l'aurais

fait si vous ne m'aviez prévenue en me montrant

cette... cette dénonciation.

— Mais vous êtes folle î Certes je ne vois et ne

veux voir dans cette visite qu'une imprudence! Rien de plus ! Du moins, j'ai le droit de connaître les motifs qui ont dicté votre conduite. Pourquoi étes-vous allée chez cet homme?

— Parce que je l'aimais.

Ces cinq mots tombèrent comme un coup de massue asséné sur le crâne du pauvre Désiré. Une seconde fois il vit rouge. Il se rua sur Nancy, pour la violenter, pour la rouer de coups, pour l'écraser. . . Une colère furieuse exaspérait ce malheureux, qui ne se possédait plus. Quand les conventions sociales croulent, l'homme retombe aux libres instincts de la brute. Cependant M. Roller n'effleura pas même la jeune femme de son poing crispé.

Nancy fermait les yeux, sans résistance, s'oflfrant à cet accès de rage qu'elle avait déchaîné. Désiré eut honte. Il se laissa choir sur un siège, prenant son front dans ses mains. Et quelles idées se pressaient dans le cerveau de cet être passionnément amoureux et passionnément jaloux !

« Pourquoi êtes-vous allée chez cet homme? — Parce que je l'aimais. »

Ces deux phrases sonnaient dans sa mémoire,

lugubrement, comme un glas. Nancy aimait M.d'Orsel! Elle l'aimait! Elle l'aimait! Comment? Il ne savait pas... Et il voulait savoir!

— Je suis calme, maintenant, dit-il d'une voix rauque. Vous avez promis que vous confesseriez tout. Soit. J'accepte. Confessez-vous.

La pauvre Nancy commença le triste récit. Avec sa loyauté naïve, elle ne cela rien, mettant son cœur à nu, ne cachant aucun des événements qui avaient précédé et suivi son mariage. Désiré comprit tout de suite que la malheureuse enfant avait été victime d'un effroyable malentendu. Nancy ne cherchait pourtant pas à s'excuser. Oh ! non ! Elle dit combien elle se condamnait, combien elle se méprisait. Et pourtant, à mesure qu'elle avançait, à mesure qu'elle racontait ingénument ses luttes, ses découragements, une douleur lancinante ardait le cœur de M. Roller. Tout à coup, il interrompit brusquement la jeune femme.

— Assez. Je sais à présent tout ce que je devais savoir. Vous aimez M.d'Orsel.Tant pis pour vous... tant pis pour lui!

Il prononça ces mots avec un tel accent de menace, avec un air si farouche que Nancy frissonna. Désiré devina cette angoisse, et sa colère se raviva-

— Tu l'aimes ! Et tu me l'avoues à moi, ton mari ,

à moi dont tu portes le nom, à moi dont tu as juré de sauvegarder l'honneur! Tu l'aimes, et tu te crois sans doute à demi coupable parce que Ion cœur seul a failli, tandis que ton corps est encore sans souillure 1 Je souffrirais moins si tu étais sa maîtresse et si je ne savais rien !

Cet éclat de passion sauvage, si cruellement humaine, épouvanta Nancy.

— Mais non! Tu es une créature chevaleresque, comme on dit. Le mensonge te répugne. Ah! béni le mensonge qui m'eût épargné la souffrance que j'endure! Il fallait commettre ton crime et savoir me le cacher !

Ce cri de la nature révoltée arracha des larmes aux yeux de ce violent.

— Je l'aimais tant... Oh! tant!... Et j'aurais donné ma peau pour elle... balbutia le malheureux.Que suis-je après tout? J'ai plus du double de son âge... Comment eussé-je pu me faire aimer? Elle a suivi la logique de son cœur... comme j'ai suivi la logique du mien...

Il s'arrêta de nouveau pour éclater de rire : un nr e d'une amertume atroce.

— Et tu as cru aux menaces de ce bellâtre? Se * Uer > parce que tu ne serais pas klui? Quelle lamentable folie! Tu n'as donc pas compris que de nous

deux, c'est moi qui t'ai donné la plus grande pn d'amour, puisque je t'ai confié ce qu'un homn de plus cher au monde ! Mais tu es irresponsab mes yeux. Tu es folle ou tu es malade. Eh bien malades on les soigne et les fous on les enfer Quant à cet homme qui a voulu me voler mon 1 heur, il lui reste un rude compte à régler avec r Sacredieu ! je jure bien que je le punirai... Il hésita une minute. Puis, d'une voix plus dou — Montez dans votre appartement, ordonna- C'est qu'à présent sa résolution était bien a tée. Un calme relatif succédait à la fureur ] mière. Il ferma lui-même les portes du pren étage. Puis, rappelant son domestique de confiai il lui commanda de clore soigneusement toutes issues de la maison. Défense absolue de laisser trer quelqu'un. Même consigne pour tout le mor Madame était souffrante. Elle désirait dîner c elle, et ne recevoir personne. Puis, quand il ei certitude d'être ponctuellement obéi, il fit att et se rendit chez le général.

— Gomment, c'est toi? s'écria M. Hattier-Beau- ? °isin en voyant Désiré entrer chez lui. Et sans ta ' ei &me encore! J'espère bien que Belle-Madame n 'est pas souffrante?

— Non. C'est moi qui souffre.

Cette voix étrange effraya le général. Il vit son ai *tf très pâle et pressentit le drame.

— Assieds-toi et parle, dit-il simplement.

En venant chez l'homme qu'il aimait le plus, c hez son ami le plus sûr, Désiré n'avait pas *0ngé à cette nouvelle épreuve qu'il lui faudrait s vibir : revivre la scène cruelle en la racontant. Mais M. Roller avait l'âpre énergie des travailleurs obstinés qui regardent la vie en face. Il dit tout, sans omettre un détail. Le général l'écoutait, le sourcil froncé. Quand Désiré se tut, il y eut

un silence. Enfin, M. Hattier-Beauvoisin se le

— Je te connais. Tu ne viens pas me deman un conseil?

— En effet.

— Il est bien entendu que je serai ton prem témoin. Si je peux! Les règlements militaires n'< point prévu le cas du général assistant un i contre un simple capitaine. Encore faut-il que demande l'autorisation. Je ne l'obtiendrais su ment pas, si le commandement en chef du 15 e co n'était vacant. C'est le plus ancien divisionna qui fait l'intérim. Il me connaît depuis longtem Peut-être ne me refusera-t-il pas une faveur < n'est pas interdite. Un témoin n'est pas un adv saire. Tu dînes avec nous? Bon. Je me charge tout.

— Merci. Je me confie à toi.

— Eh bien! passe dans l'appartement de femme. Moi, je sors. Dans une heure je serai retour. J'oubliais : quelles armes?

— Peu m'importe. Épée ou pistolet, je suis d'ég fo rce. Voici mes conditions ; elles sont bien simpl où il voudra, quand il voudra, comme il voud

Le brave soldat n'importuna pas M. Roller d'< servations inutiles. Il se garda de lui dire surtc que s'il trouvait Nancy coupable, du moins la loyai

de l'aveu rachetait en partie la faute. Pendant qu'il s'acquitterait de la mission acceptée par lui, Désiré se confierait — ou non — à M me Hattier-Beau voisin. En tous cas, l'excellente femme, avec son tact exquis, saurait deviner et panser la blessure. Le général alla droit chez le commandant par intérim du corps d'armée. Contre son attente, M; Hattier- Beauvoisin fut rabroué tout net. Il obtint (avec peine encore!) la permission de rester témoin, pendant les pourparlers, jusqu'au combat. Un officier, d'un grade égal à celui de Jacques, le remplacerait sur le terrain. Dès lors, tout devenait facile. Le général savait où trouver l'ami sûr qui assisterait M. Roller avec lui.

Tout Paris a connu ce spirituel Provençal, Fernand Bertot, qui voyage depuis deux ans en Birmanie et dans le Cachemyr. Son père, ancien consul général d'Espagne à Marseille, avait été créé baron par le roi Amédée. Devenu orphelin, Fernand se contenta d'hériter quelques millions honorablement gagnés : mais il n'eut garde de se parer de la baronnie madrilène. Quelques snobs s'obstinèrent néanmoins à lui donner un titre qui l'agaçait. Le jeune homme, que son esprit rendait assez redoutable, savait punir les importuns.

Le général se fiait à la discrétion de M. Bertot

qui aimait beaucoup Désiré. Par bonheur, le jeune homme se trouvait en ce moment à Marseille. Pure chance, quand on réside à Paris ou qu'on voyage à travers l'Europe pendant les deux tiers de l'année. M. Hattier-Beauvoisin était certain de le rencontrer au Petit Cercle, à la table de whist.

— Bonjour, mon général, s'écria Fernand en voyant l'officier qui entrait dans le grand salon du cercle.

— Je venais pour vous.

— Diable !

— Ça vous gêne ? • ' *

— Non pas. Le temps de finir ce robber, et je suis à vos ordres.

Dix minutes après, le général et M. Bertot s'enfermaient dans la bibliothèque.

— Je vous connais depuis longtemps, mon cher ami, dit le général. Donc j'ai appris à vous estimer. Notre ami, M. Roller a un duel. J'ai compté sur vous.

— Vous avez bien fait.

— Je ne vous cache pas que cette rencontre sera très sérieuse. Le motif...

Fernand fit un geste.

— Excusez-moi si je vous interromps, mon général. Inutile d'aller plus loin. Désiré est mon

ami. Vous savez quelle profonde déférence j'ai pour votre caractère. Si Roller veut se battre, c'est qu'il a raison ; si vous l'approuvez, c'est qu'il a deux fois raison. A quoi bon me révéler ce que j'ignore? La rencontre sera très sérieuse, ditesvous. Donc elle est motivée par un fait grave. Eh bien! j'estime qu'un secret est mieux gardé par deux personnes que par trois, et par trois que par quatre. Conduisez-moi où vous voudrez : je vous suis partout. Une seule question : l'adversaire n'est pas de mes amis intimes?

— Je ne crois pas : c'est le comte d'Orsel.

— Yotre officier d'ordonnance?

— Lui-môme.

— Diable !

Pendant que les trois hommes agissaient avec cette simplicité brève, Jacques savourait la joie de son triomphe. Sa vanité l'emportait à la fin sur l'inquiétude. Enfermé dans son cabinet de toilette, il défendit rigoureusement sa porte. Le comte songeait aux suites agréables de cette équipée galante, quand son ordonnance parut.

— Qu'y a-t-il? J'avais dit que je ne voulais pas être dérangé.

— Excusez-moi, mon capitaine. C'est le général. Jacques eut un mouvement brusque. Certes, la

visite ne le surprenait pas absolument. Néanmoins ce soir-là, il sentit un ennui vague.

— Fais entrer au salon. Prie le général de m'excuser cinq minutes : et reviens m'habiller, vite, vite.

Quand il fut de retour, l'ordonnance compléta le renseignement. M. Hattier-Beauvoisin n'était point seul. Un de ses amis raccompagnait. Décidément, la situation se corsait. Cette double visite, rendue huit jours, un mois plus tard, n'aurait laissé aucun doute à M. d'Orsel. Mais le soir même... Quelques heures après la première entrevue avec Belle-Madame! C'était un peu rapide. N'importe. Jacques en savait assez pour se mettre en garde.

Le général se tenait debout contre la cheminée du salon. Son officier d'ordonnance le connaissait à fond. Au premier regard échangé avec son chef, Jacques devina tout.

— Quel est le motif qui me Vaut l'honneur de votre visite, mon général? demanda-t-il avec une parfaite courtoisie.

M. Hattier-Beauvoisin, au lieu de répondre directement, présenta d'abord M. Fernand Bertot. Les jeunes gens ne se connaissaient que de vue.

— Monsieur... continua l'officier (il évitait de donner son grade au capitaine, montrant ainsi que les questions de préséance militaire ne comptaient

| plus), Monsieur, nous sommes chargés par notre t ami, M. Roller, de vous demander une réparation

I parles armes.

Jacques ne broncha pas. Cependant, il songeait : « Comment diable ! le mari de Belle-Madame a-t-il été si promptement instruit?

— Mon ami, M. Roller, s'est pris de querelle avec vous hier soir, au cercle. Une discussion politique, n'est-il pas vrai ?

— En effet. Une discussion politique.

— M. Roller estime que vous avez prononcé quelques paroles offensantes pour lui. 11 croit aussi vous avoir répliqué très vivement. Pour éviter tout malentendu, il vous propose de laisser le choix des armes aux quatre témoins.

Jacques restait imperturbable, malgré sa violente envie de rire. Pas bête, M. Roller! Il le mettait, lui, te comte d'Orsel, dans la nécessité de subir toutes s ^s exigences. Désiré savait que le capitaine ne le ^mentirait pas. Certes, le général n'ignorait rien, e * Fernand Bertot soupçonnait la vérité : Jacques " e ût parié. Les deux témoins de son adversaire ne Pouvaient être dupes. Soit. La comédie serait jouée dans le sens indiqué par M. Roller. Aussi bien il ne déplaisait pas au séducteur de donner à Nancy c 6tte preuve de respect.

— Je suis entièrement à vos ordres, mon généra (Il insista même sur ces deux mots par extrêw politesse. Le chef voulait bien ne pas se rappet son grade; le capitaine ne consentait pas à l'o« blier.) Mes témoins seront chez vous ce soir à <■ heures. Je n'ai aucune préférence pour le choix d armes, et, d'avance, je m'en rapporte à votre déc sion. Nous autres soldats avons peu l'habitude dduels. Mais M. Bertot que j'ai vu quelquefois à salle, et qui tire fort bien, nous aidera de se expérience.

Une légère ironie perçait sous cette phrase coutoise. Elle exprimait pourtant une grande vérité M. Bertot eut soin de la souligner.

— Et comme on a raison, capitaine, d'interdir la politique dans l'armée ! Pour une fois que vou en parlez...

Malgré sa gravité, le général sourit. Il fit u geste à Fernand : l'un et l'autre se retirèrent Quelques heures plus tard, tout était réglé d'u commun accord. Saint-Gel et Marius Houcharc les témoins de Jacques, n'élevèrent d'objection que pour la forme. Sur le terrain môme, on tir les épées au sort : le hasard favorisa M. d'Orse Gomme de juste, le capitaine de Pelleran (qui reir plaçait le général) dirigeait le combat. Après avoi

croisé les fers, et prononcé le sacramentel : « Allez, Messieurs! » M. de Pelleran. s'éloigna de quelques pas. La première attaque n'eut aucun résultat. Elle permit cependant d'établir la supériorité de M. Roller sur Jacques. Il avait à la fois plus de fougue et d'habileté. A la seconde reprise, Désiré froissa brusquement l'épée de son adversaire, et, par un dégagé, l'atteignit en pleine poitrine.

Quelle nuit pour la malheureuse Nancy ! A peine, elle quittait son mari pour rentrer dans sa chambre, lorsque Mélitte arriva, tout en colère.

— Ah ! Madame, si vous saviez !

— Qu'y a-t-il donc, ma petite?

— Nous sommes prisonnières!

Elle dit cette phrase avec une indignation si exagérée, qu'en dépit de sa tristesse et de son anxiété Nancy eut envie de rire. De vrai, cette nouvelle l'étonnait peu. M, Rolier défendait son bien. Puis cette captivité n'effrayait guère Belle-Madame. Elle connaissait à merveille le caractère de son mari. Qu'il l'eût massacrée dans un premier transport de rage, rien de plus naturel. Mais elle le tenait pour un galant homme, et savait bien que la fureur de Désiré tomberait avec l'apaisement de ses nerfs.

*-■ inquiétude de Nancy ne commença de poindre Qu'assez ayant dans la soirée. M. Roller ne rentrait Pas. Pourquoi? Gomment expliquer cette inexpiic ^ble absence? Vers onze heures, un des domestiques du général se présenta, portant une lettre de désiré. Celui-ci demandait du linge et des effets.

Le cerveau de Belle-Madame travaillait. Elle v oyait avec raison une menaçante coïncidence, e **tre ces deux faits rapprochés : l'absence de son Ix ^ari et l'intervention de M. Hattier-Beauvoisin. *out à coup, M me Roller eut l'instinct brusque de la v ^rité. Désiré avait provoqué M. d'Orsel! Les deux Sommes allaient se battre ! En retenant sa femme Prisonnière, Désiré l'empêchait de rien savoir : Partant, de contrecarrer ses projets. En évitant de r ^ paraître chez lui, il supprimait les scènes pénibles e t- les supplications vaines.

Dès qu'elle eut deviné, Belle-Madame sentit fon- ^ï^e tout son courage. Par une contradiction bizarre, ^lle ne s'effrayait point pour Jacques, mais pour ^Od mari. 11 lui paraissait impossible qu'un officier ^^une et brave n'eût pas aisément raison d'un ad- ^^rsaire moins habile et plus âgé. Elle ne savait pas ^« que Jacques avouait lui-même : c'est que les soldats tirent beaucoup moins bien que les pékins. ïtelle-Madame attendait, attendait toujours. Comme

l'espérance est tenace ! Par instants elle tentait dr se prouver que sa nervosité exagérait la situations Désiré reviendrait. Impossible qu'il ne revînt pas. Alors, elle prêtait avidement l'oreille, croyant entendre au loin le sable des allées crier sous les roues de la Victoria. Puis elle songeait qu'un homme était venu chercher la valise de M. Roller... Et elle retombait lourdement dans ses anxiétés renaissantes. Enfin le jour parut, chassant les fantômes qui peuplaient l'imagination de la jeune femme. Seulement alors, elle goûta quelques heures de repos. A son réveil, un peu avant midi, Nancy était plus calme, sinon plus rassurée. Sitôt qu'elle eut sonné, Mélitte parut. Et tout de suite :

— C'est fini, Belle-Madame, c'est fini! Nous sommes redevenues libres, et Monsieur est rentré !

— Ah!

— Il m'a demandé si vous pouviez le recevoir. Dès qu'il a su que vous reposiez encore...

— C'est bien, mon enfant. Prépare tout pour ma toilette.

Désiré attendait sa femme dans le petit salon du rez-de-chaussée. Quand il la vit fort pâle, les traits tirés par des angoisses nocturnes, sa jalousie mau vaise se réveilla. Elle souffrait! Et elle souffrait pour qui? Pour un homme qu'il avait gravement

Messe. Môme tué, le comte vivrait encore dans le cœur de cette femme ! Cette pensée lancinante mit une telle dureté dans les yeux de Désiré, que Nancy demeura interdite. Tel la veille au soir elle avait quitté son mari, tel elle le retrouvait ce matin-là, vingt-quatre heures plus tard, non plus époux, mais juge. Enfin, refoulant ses terreurs, elle dit d'une voix très émue :

— Vous désirez me parler?

— Oui. D'abord, je vous prie d'excuser la mesure rigoureuse que j'ai dû prendre hier. En donnant 1 ordre qu'on ne laissât sortir personne, je ne vouais que m'assurer quelques heures de liberté. Après votre aveu, j'ai demandé compte à M. dOrsel ** e sa conduite. L'un de nous deux était de trop. ^°us nous sommes battus. Je ne crois pas qu'il Sl *r vive à sa blessure.

Belle-Madame ne jeta pas un cri, ne fit pas un S^ste. Elle devint affreusement pâle, prête à se tr Ouver mal. Mais ces frêles natures ont des nerfs ** ^.cier. Après un lourd silence, elle se leva, et, sans r ^pondre un mot, se dirigea vers la porte. Arrivée ^^ns le vestibule, Nancy prit d'un geste machinal s ^n chapeau de campagne accroché à un portemanteau. Puis, elle sortit. Le long des allées, sur les ^ blouses, des journaliers travaillaient. 11 montait

des bois une odeur pénétrante de foins coupés ; et, par cette adorable matinée, la malheureuse femme, indifférente aux choses extérieures, s'en allait droit devant elle, avec des yeux de folle, avec le pas raide des somnambules. M. Roller était demeuré quelques minutes démonté par ce silence glacial. Lorsque Nancy s'éloigna, la peur le saisit. Il sortit à son tour, prenant au plus court par un sentier à travers bois. Il rejoignit sa femme lorsqu'elle débouchait déjà dans la grande allée des Imbergères. En entendant les pas hâtifs de son mari, M me Roller s'arrêta net; et tous les deux se regardèrent, d'un regard aigu, chargé de haine.

— Où allez-vous ? demanda-t-il brusquement.

Elle le regardait toujours, bien en face, avec ses

yeux étincelants.

— Où allez-vous ? demanda-t-il encore avec une telle violence que toute autre aurait eu peur.

— Chez celui que j'aime et que vous avez tué.

Il eut une exclamation de rage, et saisit le bras de Nancy, rudement, grossièrement.

— Prenez garde, dit-elle avec ironie. Tous ces hommes vous examinent. Autant de témoins sûrs que j'invoquerais au besoin si vous me forciez de m'adresser aux tribunaux.

Désiré recula. Elle reprit sa marche, laissant in-

terdit, presque craintif, cet homme qui était son maître. Alors seulement, il mesura la portée et les conséquences de la faute commise. Impossible de : la retenir, impossible d'empêcher cette évasion hardie. Tout acte de violence serait interprète? contre IuL 11 voyait rouge, comme la veille ! Kn pelques minutes, il conçut dix projets divers, sans oser prendre une détermination. Quoi qu'il fît, scandale inévitable. Empoigner sa femme, la saisir F entre ses bras et l'emporter comme une proie ? Impossible encore : elle appellerait au secours. La laisser libre? Elle entrerait publiquement chez le comte, pour s'asseoir au chevet du blessé. Et quel tapage dans cette ville bavarde ! M. Roller voyait Nancy, à quelques mètres en avant. Elle s'acheminait posément, sans hâte, vers la grille, en suivant la grande allée. Quelques pas encore, et elle arriérait sur le Prado. De nouveau, Désiré prit sa course, et de nouveau M mo Roller s'arrêta, très ;alme, prête à subir le second assaut aussi vaillamment que le premier.

— Vous ne sortirez pas ! cria-t-il d'une voix fuieuse.

Une lueur chaude flamba dans les yeux de la eune femme. Elle dit avec une ironie morlante :

— Vous avez encore l'intention de me tenir so clé?

— Je veux...

— Décidément, Monsieur, vous ne vous rend pas compte de mes sentiments à votre égard. 1 situation que vous-même avez créée est pourta bien simple. Entre vous et moi, tout est fini. Hi encore je vous aimais d'une profonde amitié. A. jourd'hui je vous hais. Je me refuse à demeur chez vous, avec vous, auprès de vous! Sans don vous espérez m'y contraindre par la force. Mais force n'a qu'un temps. Vous ne serez pas toujou geôlier : je ne serai pas toujours captive. Il viend bien une heure où je m'évaderai. Plus vous aun usé de violence, plus j'aurai d'arguments pour voi accabler.

M. Roller ne reconnaissait plus sa femme. Cet fine créature, si docile naguère, le dominait à pr sent par son énergie, par sa résolution, par sa v lonté. La dernière phrase de Nancy le frappa en plein cœur. Il sentait de nouveau sous ses pi rôles calmes la menace déguisée. Un appel ai tribunaux; un procès qui aggraverait encore < scandale dont il avait si peur. Il hésita. Ce fut tro Quelques secondes décidèrent sans appel de la v de cet homme et de la vie de cette femme. Bell

Madame fit un bond, et disparut. Elle allait vite, maintenant. Le Prado est une des promenades favorites du Marseillais. Par cette belle et chaude journée, les allées se peuplaient de badauds. Et tous contemplaient avec stupeur la jolie, l'élégante M me Roller qui marchait rapidement, vêtue de son négligé du matin, coiffée d'un méchant chapeau de paille. Qu'est-ce que cela voulait dire? Nancy restait absolument indifférente aux commentaires ironiques des uns, aux réflexions malveillantes des autres. Elle avait si hâte d'arriver! Heureusement, un fiacre à vide passait, débouchant de la rue Paradis. Nancy fit signe au cocher, et, montant dans la voiture, jeta d'une voix haletante l'adresse du comte.

Hélas ! que trouverait-elle là-bas ? Un homme ou un cadavre? Pour que son mari n'eût pas donné suite à ses projets de vengeance, il devait croire... Et, à cette idée atroce que Jacques était mort, un frisson tordait les nerfs de la malheureuse. Pas un instant elle ne craignit pour elle-même ; pas une fois elle ne se dit : « Si Jacques disparaît, je reste seule au monde... j'aurai tout quitté, tout sacrifié... Et mon unique soutien s'effondre, et je roule à l'abîme. » Cette femme avait le cœur trop haut, l'âme trop noble pour que ces honteuses pensées pussent

fl

l'avilir. Plus égoïste, elle se fût rappelé la prédiction de M me de Guerny : « Chez toi, le cœur et l'imagination emportent toute logique... Tu vois les hommes bons et les femmes généreuses, parce que tu es bonne et généreuse toi-même... » La pauvre Nancy venait de faire le pas décisif : elle saurait bientôt ce que vaut le monde, cette pourriture.

— Allez, ma chère, vous êtes bien vengée. Cette malheureuse est tombée si bas que vous auriez tort de lui garder de la rancune. Une dépense inutile !

— Est-ce que vous croyez vraiment?...

— Je ne crois pas : je suis sûre. Comment n'êtesvous pas de mon avis, vous, la mondaine par excellence? Une femme a le droit de tout faire, pourvu qu'elle soit riche et protégée. Le mari est le pavillon planté sur la marchandise... pardon! sur les fredaines de sa femme? Tant qu'on voit ce pavillon là, l'honneur est sauf. La société où nous sommes ne vit que sur des simulacres. Elle honore les gens, non pour les vertus qu'ils pratiquent, mais pour les momeries qu'ils affectent.

M me de Chevry ne se consolait pas si aisément.

— Parfait, tout ce que vous dites là, ma bonne

madame Soulac. 11 n'en est pas moins vrai que le* envieux clabauderont...

Juliette n'acheva pas sa pensée. La petite baronne j était trop sotte pour s'analyser elle-même : duj moins, elle possédait cette finesse instinctive qui* ne fait jamais défaut même à la plus béte. Elle se rendait compte que ses bonnes petites amies répéteraient : « D'Orsel a lâché la baronne pour Belle- Madame. » Certes, à l'avenir, celle-ci ne serait qu'une déclassée. Plus de rivalités à craindre. Mais la déchéance de Nancy ne suffisait pas à calmer le ressentiment de la coquette. Elle interrogeait, questionnait et bavardait, insatiable de détails. M me Soulac étant arrivée à son five o'clock, Juliette caqufc* tait sans se lasser. C'étaient des : « Comment! voi** ne savez pas?» « Mais toute la ville ne parle que ô> ça! » M me Soulac devait inventer beaucoup : ca* en somme, on ne connaissait que deux faits sar? certitude. 1° Belle-Madame s'était improvisée gard-^ malade pour soigner le blessé ; 2° M. Roller ava3 introduit une demande en divorce devant le tribi* nal.

Pendant plusieurs jours, les médecins n'osèrei* promettre que le comte guérirait. On fut bientdi rassuré. Le coup d'épée, profond mais très neP n'atteignait aucun organe essentiel. Du reste, dan*

Vivresse de sa joie, Jacques aurait accepté de bon

; cœur des souffrances plus vives. Nancy était sienne

désormais. La crânerie de la jeune femme flattait

délicieusement sa vanité d'homme à succès. Mém<»

il était ému, touché malgré lui, par ce dévouement

teinté d'héroïsme.

Nancy fut sublime. Tant qu'on craignit un dénouement fatal, elle refusa tout repos. La journée, la nuit, elle restait là, soigneuse, attentive, ne quittant pas des yeux le cher blessé. Les deux médecins, appelés au chevet de M. d'Orsel, ne tarissaient par sur elle. Ils ne perdraient pas un seul client s'ils avaient toujours sous la main une sœur de charité comme celle-là ! Naturellement, les ennemies deM me Roller s'ameutaient encore plus. — « Comprenez-vous cela, chère madame? Admirer cette Malheureuse parce qu'elle soigne son amant ! » ^eux personnes restèrent seules fidèles à Nancy : M* 6 de Guerny et M me Hattier-Beauvoisin. Le général éprouvait lui aussi une pitié profonde pour ta pauvre déclassée; mais l'amitié très ancienne <lui le liait à Désiré le condamnait à la réserve.

Nancy fut émue aux larmes quand, un beau matin, M mo Hattier-Beauvoisin se présenta chez le comte.

— Allons, ne pleurez pas, mon amie. Et embras-

sez-moi d'abord I Naturellement, ce ne sont pas compliments que je vous apporte. Rassurez-vo pas davantage des remontrances. Le mal est f« il est trop tard. Du moins, sachez que les gen: cœur vous blâment, sans vous mésestimer. "V avez ennobli votre faute par votre bravoure votre sincérité...

Nancy pleurait toujours. M me Hattier-Beauvo l'attira de nouveau vers elle, la câlinant, Pemb sant.

— Un peu de calme, mon enfant, je vous prie. J'ai des avis sérieux à vous donner. Vous pouvez pas rester à Marseille. Sans rien conna de vos projets, j'imagine que vous partagez r opinion. Mon mari a fait un rapport d'office ce malheureux duel. Évidemment le capitaine ! prochainement désigné pour un autre poste, a] avoir obtenu un congé de convalescence. Tout prendra bien plusieurs mois : le temps d'obt votre divorce. Encore dix mois de patience, a] le prononcé du jugement, et vous deviem l|me d'Orsel. Le comte vous aime, et c'est un ga homme. La grosse fortune qui vous reviendra.

Nancy eut un mouvement brusque. Elle ne c prenait pas.

— - Une grosse fortune... à moi? Je n'ai rien.

— Erreur, ma chère petite. Vous vous êtes mariés, M. Roller et vous, sous le régime de la communauté pleine et entière.

Belle-Madame devint toute rouge.

— Oh! Madame, vous qui m'estimez, puisque vous êtes ici, avez-vous pu croire un instant que j'accepterais? Rien, rien, je ne veux rien! Non par orgueil : par honnêteté. Quand mon... quand H. Roller a demandé ma main, je l'ai supplié de garder sa fortune pour lui, de ne me reconnaître aucune somme au contrat. Je n'y ai consenti que pour ne pas contrister un homme généreux et bon. Pouvais-je prévoir...

Elle soupira, et comme il en disait long, ce soupir I

— Pauvre jetais quand M. Roller m'a prise, pauvre je reste en le quittant.

M me Hattier-Beauvoisin hochait tristement la tête. Deux fois, elle ouvrit la bouche pour parler, mais une instinctive pudeur la retenait. Dans ses craintes, Nancy verrait peut-être une accusation portée contre Jacques. Si elle l'eût osé, la générale aurait dit ^ la délaissée : « Prends garde, mon enfant ! Tu c **ois ne refuser que de l'argent, et c'est ton bonheur que tu rejettes! Les hommes d'aujourd'hui s ont terriblement pratiques, et leur amour s'ac-

commode mal du désintéressement... »A quoi bon?" Nancy fût restée incrédule. Un amour comme te sien ne pouvait vivre que par la foi.

Le lendemain, ce fut M me de Guerny qui vint à son tour. La causerie, plus tendre peut-être, avec une nuance de maternité plus touchante, traita le même sujet. Les deux femmes se préoccupaient trop de l'avenir réservé à Nancy pour qu'il en fût autrement. Pendant que Belle -Madame causait avec sa vieille amie, le comte parut, accompagné de son médecin.

— Oh ! mon Dieu, quelle imprudence !

— Rassurez-vous, Madame. J'ai voulu que mon blessé essayât ses forces, répliqua le docteur. Asseyez-vous là, Monsieur. Appuyez la tête sur ces oreillers... Bien, très bien. Je vous autorise à rester debout jusqu'à quatre heures.

La venue soudaine de Jacques gênait un peu M me de Guerny. Elle ne pourrait plus recevoir les confidences de son amie. M. d'Orsel, au contraire, semblait enchanté.

— Je sais combien votre élève vous aime, dit-il gracieusement, je sais quelle confiance elle a en vous. Permettez-moi de vous soumettre mes pro-

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