‹ Bellegarde ou L'enfant indien adopté [microforme]Chapitre 10 sur 61 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Chi a più d’orgoglio e meno d’umanità , che un sciocco nobile ? — Proverbe italien.

« Quel être a plus d’orgueil et moins d’hu- » manité qu’un sat chargé de titres ? »

Quinze ou seize ans après que Louis XV, roi voluptueux et obscur, eut cédé le Canada à la Grande-Bretagne, une sorte de cour provinciale fut établie à Québec. Le gouvernement anglais aime à donner une haute idée de son pouvoir par le luxe de ses représentans dans les pays étrangers (1). Les avantages de cette prodigalité des

richesses nationales sont très-doutezx ; mais il est probable que cette coutume subsistera tant que

(4) Voyez le discours de lord Castelreagh , sur le budset de 1816.

4o BELLEGARDE.

les sources productives de l’état fourniront aux dé- (#4 sait penses effrénées des fils de lords, aux dotations de 1 con leurs femmes, aux pensions onéreuses des douai- 1 con: rières , récompensées ainsi de leurs anciens et émi- 1 à se nens services. Un gouverneur général fut donc L del envoyé à Québec avec des appointemens considé- 3 F

rables.

On devait penser que les Canadiens n’oublieraient pas facilement leur qualité de Français, et que le traité humiliant de 1763 ne réussirait pas à les rendre Anglais. Afin d'assurer leur obéissance, une forte garnison fut établie à Québec. Le gouverneur reçut l’ordre de gagner les grands propriétaires en paraissant les consulter sur les sujets qui avaient rapport aux intérêts locaux du pays. Telle fut l’origine de ce qu’on appelle encore le Conseil

de la Colonie, copie en miniature de la politique

du cardinal de Richelieu, qui, forçant les nobles

à vivre à la cour, à s’y ruiner, et à solliciter ensuite

les pensions du gouvernement, usait ainsi leur pou-

voir sur le peuple, qu’ils avaient coutume auparavant de gouverner et de protéger. Heureusement pour les Canadiens, le Richelieu de Québec ne res-

semblait pas au ministre du roi Louis XIII, et

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rien n’était plus rassurant pour l'indépendance du

pays que la lourdeur d'intelligence qui caractéri-

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sait cet administrateur anglais. D’Argenteuil en fut convaincu, lorsqu'un examen attentif lui eut fait connaître le nouveau gouverneur, qui l'avait invité à se rendre auprès de lui comme membre du conseil de la province.

Bâtara d’un duc écossais et d’une paysanne de ses domaines, sir Crowdie Mac Grossgut avait commencé par servir dans un régiment d'infanterie. L'influence paternelle l'avait puissamment secondé, et il avait marché d’un pas rapide dans la carrière des honneurs. Il se faisait vieux, quand il fut investi de ses fonctions de gouverneur (avec une liste civile de 10,000 livres sterling par an, à titre d’indemnité sans doute, pour la rigueur du climat). Long-temps il avait porté les armes dans des climats chauds, et comme la santé des vieux garçons ne se fortifie pas dans ce genre de service, il apportait sur le vice-trône de Québec une constitution usée , une humeur bourrue et irritable, suite d’infirmités incurables ; enfin un ton hautain et des manières dédaigneuses, égide et masque dont la médiocrité voile ordinairement son ignorance et son incapacité.

Si la colonie anglaise du bas Canada se composait de badauds de la cité, les montagnards d'Écosse formaient la population de Québec; vrais

enfans des brouillards, parlant un jargon inintelligible, et destinés à donner aux Canadiens une idée pompeuse de l’ar istocratie des Trois-Royaumes. Les diners de sir Crowdie, silencieux comme ceux de Damoclès, ne brillaient point par la conversation; on n'entendait que des monosyllabes, et de bruit que celui des plats et des assiettes; mais pour l’orgueilleux sir Crowdie, c'était plaisir de voir, sous la dent avide des convives, les viandes et les vins disparaître comme par enchantement. Parasites redoutables , dont les pouvoirs digestifs n'avaient pas été, dans leur jeunesse, fatigués par une nourriture trop abondante, ils buvaient et mangeaient comme de loyaux sujets doivent le faire à la table d’un vice-roi; et quand il n’y avait pas de Français au nombre des convives, il fallait les entendre damner de bon cœur les Canadiens, monstres qui portaient des sabots, et qui ne disaient pas a hat, mais un chapeau. Cet excellent motif d’antipathie nationale était réellement le seul reproche que l’on püt faire à ce peuple simple et heureux, qui, pénétré de sa véritable position, évitait avec soin toute occasion d’oflenser les amis et les compatriotes de Son Excellence.

« Qu'est-ce qu'une réunion, dit Junius, et de

quoi se compose-t-elle, quand le président est un

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magot? » Véritable Sancho Pança, la figure enluminée et le ventre proéminent, le gouverneur se gardait bien de faire la moindre attention à ses hôtes; la faveur qu’il leur octroyait en les invitant à sa table, acte signalé de condescendance , ne le dispensait-elle pas de toute cérémonie ? Au dessert, le majordome plaçait devant son maître , sur une assiette, Coguette, petite chienne favorite , et le plus vif plaisir du maitre était de recueillir les sourires, les complimens et les caresses que lui prodiguaient les convives. Coquette faisait le tour de la table, remuait la queue, et daignait boire dans les verres de ceux qui aspiraient à l’approbation du maître en faisant les complaisans. Quelque convive '.-"t témoignait-il de la répugnance pour se servir uu même verre que le chien, et en demandait-il un autre aux domestiques:alors c’était un scandale épouvantable, vous eussiez dit qu’un vutrage marqué aux convenances venait d’être commis : le gouverneur de froncer le sourcil , l’aidede-camp de murmurer, le secrétaire de remuer sa chaise avec indignation et inquiétude. Un profond silence régnait jusqu’à ce que le gouverneur se levât et donnût le signal de passer au salon (1). Les

(4) Cette scène est réelle et copiée d’après nature. Nous l'avons placée à Quebec : elle se répétait chaque soir à la table du député, gouverneur du haut Canada, résidant à Kingstown, M. Gowe.

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coupables de lése-maÿjesté canine disparaissaient ordinairement à bas bruit, en évitant les regards ; une longue pénitence et une amende honorable pouvaient seules les replacer sur la liste des habitués du château.

D’Argenteuil. qui avait assisté à quelques-uns de ces diners officiels, fut convié à un repas où toute la bonne compagnie de Québec devait se trouver. Quoique son hôtel ne füt séparé de celui du gouverneur que par une distance de 500 pas ou à peu près, une neige abondar’e, qu'augmentait à chaque instant un vent furieux, rendait cette traversée pénible ; il était impossible de sortir en voiture, et difficile de s’aventurer à pied. Des tourbillons de neige, de quatre à cinq pieds d'épaisseur, obstruaient le passage , et ces énormes masses glacées roulaient sur la place d'armes, agitées et ballottées par l'ouragan furieux. Le Canadien ne s’effraie pas de ces orages de neige, les plus terribles de tous ; illes connaît et s’y prépare. Avant de sortir, il passe par-dessus son pantalon une espèce de caleçon de laine qui le couvre des pieds jusqu’à la ceinture ; il ensevelit sa tête, ses oreilles et sa figure sous une capote de pelleterie, s’entoure d’une vaste pelisse, et dans cet équipage il s'oriente de son mieux; heureux si son nez ne gèle pas dans le

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