E. DEC
Quelques passages d’une autre lettre d’Eustace, adressée à l’un de ses amis, achèveront de le faire
connaître :
« Mon cher,
» Quel que soit mon désir de vous faire partager les sensations que j'éprouve, en vérité, cela n'est impossible. Le sang se glace dans mes veines, et si la température de mon appartement était abandonnée à l'atmosphère, je pourrais comme certains cadavres de moines, que conserve encore le couvent du mont Saint-Bernard, attendre sous la neige la trompette du jugement dernier. Au moment où Je vous écris, le pays n'offre à ma vue qu'une surface uniforme de neige, haute de quatre pieds : la chasse est impossible. Ma société n’est ni
agréable ni savante. Pour unique récréation, la
table d'hôte. Vous savez de quelle valeur cette res-
source est pour moi.
» Mes camarades, vrais officiers de garnison, vivent comme disent Les Italiens, per la gola. Vou-
lez-vous que je les passe en revue ? J’entrerai dans quelques détails sur leur compte. Le lieutenantcolonel, commandant de la place, est marié et pauvre : heureux père de neuf enfans, époux d’une femme malade, il est exclusivement absorbé par les soins domestiques et n’est visible qu’à la parade et aux inspections; vous diriez un notaire, un banquier, un marchand, non un militaire. Les deux majors et quelques capitaines lui ressemblent : ils sont ici depuis plusieurs années. Ennuyés de vivre seuls, incapables de se livrer à aucun travail, ils ont pris femme. On parle maintenant de guerre. Si lopinion du prince Eugène est vraie , st tout bon mari fait un mauvais soldat, Dieu sait quelle moisson de gloire nous attend.
Quant aux jeunes officiers, je n’en ai pas encore trouvé un dont je voulusse faire un ami. Cette disette m'a exposé aux recherches et aux prévenances d’un homme que vous vous rappellerez avoir vu sous l’uniforme d’un lieutenant du 27°, le seigneur Georges-Augustus Thornwood. Il n’est pas de
complaisances qu’il n'ait eues pour moi, depuis mon