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déborde; l’Europe est inondée de romans. Tout ce dontonnepeutoune veut faire niunrécit sévèrement historique, ni un traité de morale, ni un morceau de controverse,le monde du roman l’accepte. Des résultats del’expérience,des fantaisies del’imagination, des recherches même de l’antiquité , on fait des romans. Les critiquessesont trouvés fortembarrassés sans doute quandils ont voulu circonscrire ce genre, (comme ils l’appellent) dans le cercle tracé par leur compas. Voici Walter Scott, avec ses fragmens de vieilles mœurs et ses tableaux de vieilles coutumes; Cervantes et Lesage avec leur vive satire sociale; Hoffmann et Cazotte avec leurs caprices; ici l’auteur de 7'remaine couvre ses sermons du masque romanesque ; là madame de Staël et Tieck, dans Corinneet Sternbald, associent le lecteur aux émotions et à l’étude des arts. Tous ces ouvrages sont des romans. Gæœthe développe dans ses 4ffinités électives sa théorie philosophique des rapports moraux et des sympathies. Rousseau endoctrine son siècle dans la Nouvelle Héloïse. I] n’y a pas jusqu’à la philosophie de l’histoire que l’on n ait tenté de rédiger sous forme de romans.
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traduction a eu beaucoup de succès à Londres. C’est un roman simple et moral, dans le genre du Rasselas de Johnson. Il a moins frappé les esprits par l'éclat et la puissance des incidens, par cette bizarrerie de facture, sous laquelle tant de médiocrités se cachent ,: que par un fonds de philosophie pratique , une étude très-pénétrante et peu commune des hommes et des choses, une peinture chaste et naïve de régions peu connues et de mœurs ignorées. Nous ne doutons pas qu’en France, ces mérites rares, et qui ne se font sentir qu'aux esprits distingués, n’obtiennent le même succès, en dépit des préoccupations politiques et de cet entraînement général de la pensée vers ce qui terrifie ou surprend, non vers ce qui instruit ou émeut.
Ce roman, puisqu'il faut lenommer ainsi, tient du voyage et des souvenirs anecdotiques; on s’aperçoit, en le lisant,;que l'imagination proprement dite y occupe peu de place, et que les scènes canadiennes dont l’auteur déroule la série sont copiées sur la nature. Bellegarde , sauvage que la civilisation n’a pas pu vaincre, et comme placé sur les limites de
la vie policée et de la vie des forêts, a dù exister dans quelque village du Canada. Le type du gouverneur Mac Grossgutt , se trouve dans presque toutes les colonies où le commerce anglais envoie ses satrapes. Le vieux baron d'Argenteuil, Français dont la jeunesse élégante s’est couronnée d’une vieillesse pleine d’aménité , de grâce et de philosophie, n’est pas seulement un hommage flatteur rendu à la France, mais à la vérité. Nous pourrions citer des exemples de ce caractère , qui emprunte à la civilisation tout ce qu’elle a d’aimable, et rejette ce qu’elle a de funeste.
De Courcy nous plaît surtout, parce que c’est un héros de roman fort peu romanesque, et conçu dans des proportions plus humaines qu’héroïques.
Savez-vous rien de plus ennuyeux qu’un héros de roman? cet être privilégié qui n’a pas de caractère, sinon de penser toujours bien et de toujours bien agir; ce pivot de vertu exemplaire, autour duquel tournent toutes les aventures et toutes les passions que le narrateur veut inventer. Les héroïnes sont à peu près aussi fatigantes pour le lecteur que les héros, et l’on ne peut pas s'empêcher de convenir que la Paméla du romancier anglais, la Julie même de Rousseau, nous accablent quelquefois sous le pédantisme de leur divine et sublime
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vertu. Mathilde, par son éducation bizarre et sa
position particulière, échappe au malheur d’être une héroïne. Les personnages subalternes, le jeune mauvaissujet Bertinval et le Falstaff de régiment Thornwood, sont peut-être supérieurs encore à ceux que nous avons nommés. Toutes les fois qu’ils paraissent en scène, ils amusent le lecteur et animent l’intérêt. Tout ce qui est caractéristique et en saillie se rapproche nécessairement de la laideur, et s'éloigne de la perfection. Voyez Grandisson et son imperturbable beauté, et sa vertu immobile, vraie figure de cire que nul défaut n’anime , que nulle passion ne trouble : c’est le type du beau moral et malheureusement celui de J’ennui. Dans les arts, pour que la vertu ait son prix, il faut qu’elle renferme dans son propre sein les combats et les contrastes qui la font valoir.
L'intérêt de ce livre est nécessairement plus doux que puissant : ce qui en fait le charme, selon nous, c’est la peinture exacte des mœurs canadiennes, telles qu’elles existaient en 1780. C’est chose curieuse pour nous que ce vieux débris du siècle de Louis XIV, conservé dans son élégance et sa gravité au-delà de l’océan Atlantique. C’est chose inobservée et vraiment digne d'attention que cette civilisation, mère de Bossuet et de Fénélon , cou-
doyant pour ainsi dire la demi-civilisation des colons américains, la vie aventureuse des marchands de pelleteries, et surtout la vie sauvage des nations indigènes. Tout ce qui tenait sa place dans cette étrange société est représenté dans le roman ; et, sous ce rapport, comme tous les bons romans, il est plus vrai que l’histoire.
En parcourant l'ouvrage, il est impossible de ne pas croire qu’on lit, non une fiction, mais des fragmens de mémoires particuliers, les souvenirs d’un voyageur qui se repose. Rien d’exagéré, rien de romanesque : le drame, la scène , se trouvant placés dans un pays allié à la fois à la France par son origine, à l'Angleterre par la conquête, aux Indiens primitifs par le sol et la possession, aux Américains du nord par le voisinage , rayonnent pour ainsi dire dans toutes ces directions de la manière la plus naturelle et la plus heureuse. Vous assistez à la fondation de ces villes américaines où le désert et la civilisation s’entrechoquent si singulièrement, vous franchissez sur la nacelle des Indiens les cataractes écumantes. Vous vous mêlez à cette population
toute française qui, sous un climat froid, séparée par une mer immense de sa patrie véritable, n’a voulu abandonner ni son langage, ni ses mœurs, ni son culte, ni sa gaieté primitive ; tandis que la vraie
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France elle-même, cédant au souffle des révolutions, s'altérait, se décomposait, se moulait comme le sable fondu et brülant sous l’haleine qui la transforme ; cette petite colonie gardait avec une vénération singulière et une confiance inébranlable les traditions, les idées, les souvenirs des ancêtres. Aussi, malgré la conquête anglaise, ne peut-on pas affirmer que le Canada soit jamais conquis à l’Angleterre. Ce qui fait un peuple, ce n’est pas seulement le terre quile porte , le nom dont il se pare, c’est son idiome, ce sont ses coutumes, c’est le fond même de son existence de peuple : dans le Canada, cette partie essentielle et natiorale est toujours française, et n’a jamais varié.
Pu. CHASLES.