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avait son habit oriental, qu’elle mettait pour la première fois; ses petits pieds étaient renfermés dans de jolis mocassins ornés des dépouilles du porc-pic et de franges d’or, ses cheveux noirs étaient retenus sous une toque de velours, et elle tenait à la main un léger mousquet. Bellegarde était à quelques pas d’elle, avec ses deux épagneuls favoris. Il était armé d’un tomahawk léger, qui avait servi d'épée à un célèbre guerrier indien, tué dans une bataille par le père adoptif d'Enstace, le chef des Algonquins, et conservé comme un trophée dans sa famille, jusqu’à la fête solennelle qui eut lieu lors de l'initiation de Bellegarde : alors il le reçut des mains du vieillard, symbole de virilité et de courage.
— Durant la paix, mon fils, dit le vieux chef, conserve cette épée sans tache, et assez brillante pour qu’elle puisse, durant la nuit , servir de guide à un enfant. Ne la teins jamais que du sang de tes ennemis ; laisse-la tomner sur eux comme la foudre qui abat le chêne.
Bellegarde n’avait pas encore eu loccasion de meitre en usage la maxime du sauvage; il ne connaissaii d ennemis que ceux qui pouvaient être hostiles à la maison d'Argenteuil; et, comme il ac-
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La tournure gracieuse de Bellegarde , ses traits réguliers, ses doigts longs et délicats, peints en rouge; son œil noir et brillant, lançant des regards menaçans, son teint bronzé, ses longs cheveux noirs ramassés en tresses qui pendaient jusqu'à sa ceinture , attiraient l'attention de de Courcy. Ce jeune homme, se disait-il , serait admirable dans un tableau, et il complimenta Mathilde sur le choix qu'elle avait fait d’un pareil serviteur. Bellegarde, qui ne reconnaissait au-dessus de lui que le baron et sa famille, sentit que l'étranger avait méconnu son rang et son caractère; et, comme il n'avait pas appris à dissimuler, il se hâta de répondre :
— Si je suis auprès de mademoiselle, c’est autant par mon choix que par le sien. Les lacs et les forêts où mes pères conduisaient leurs compagnons à la chasse ne sont point fermés devant moi; le fils du Grand - Ours n’est pas un serviteur mercenaire.
— Ce fier jeune homme, dit Mathilde en lui donnant un petit coup sur la joue, est mon loyal chevalier, toujours prêt à rompre une lance à mon com mandement. Allons, Bellegarde, va prendre ton arc et tes flèches : que le capitaine de Courcy puisse aujourd’hui juger de ton adresse, tandis que
nous traverserons le lac : tu n’auras pas de peine à nous abattre un épervier.
Le jeune homme, toujours avide de plaire à sa maîtresse, parut bientôt avec les mêmes armes que les sauvages employaient à la chasse . avant que les Européens eussent introduit chez eux l’usage des armes à feu.
Après le déjeuner, les chasseurs descendirent sur le bord du lac, où les bateaux étaient préparés pour les conduire sur le lieu de la scène. Les chevaux, les domestiques, tous les équipages de chasse les attendaient sur l’autre rive, et le coursier favori de Mathilde annonçait par ses hennissemens son impatience de voir sa maîtresse, qui n’avait pas oublié de porter avec elle le morceau de gâteau qu’elle avait l'habitude de lui donner. Dès qu’il l’aperçut, il baissa les oreilles, enfla ses naseaux de joie, et frappa du pied la terre. Eustace, le voyant si fougueux, crut que sa compagne ne pourrait l’approcher sans danger; le jeune Indien sourit, et Mathilde l’assura qu’elle était accoutumée à recevoir ces marques de satisfaction toutes les fois qu’elle montait cet animal, compagnon constant de toutes ses courses.
Les chiens furent lances, et, bientôt après, le son
du co arnonça que la chasse avait commencé.
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— À cheval, à cheval, s’écria Mathilde, en s’élançant sur le sien avec l’agilité d’un écuyer : et, partant au grand galop, elle se dirigea vers un lieu éloigné où elle supposait que la chasse devait passer. Bellegarde la suivait à pied, bondissant auprès d’elle comme un lévrier sauvage.
Le baron, qui allait au pas, recommanda à son compagnon de courir en avant, dans la direction que sa fille avait prise. “
— Elle essaie toujours, dit-il, de porter le premier coup, et, vu la vitesse de son cheval, elle est toujours sur la même ligne que la meute.
— Mais ne craignez- vous pas quelque danger pour elle? demanda Eustace, en la voyant s’exposer ainsi à la furie d’un cerf ou d’un sanglier qu’elle pouvait rencontrer dans le défilé d’un bois.
— Il peut bien y avoir quelque danger, monsieur, mais Bellegarde a le coup d’œil si juste et la main si sûre, qu'il ne manque jamais de terrasser ou de tuer l'animal; il est si léger à la course, si prompt dans ses mouvemens, qu'il est toujours près de ma fille au moment du péril.
— Je n'ai jamais vu de sanglier, dit Eustace, et, si vous me le permettez, je vais assister à sa
mort.
— Âllez, monsieur, et soyez prudent : la bête est déjà lancée.
Ainsi autorisé à rejoindre Mathilde, sans craindre de paraître la rechercher, de Courcy fit sentir les éperons à son cheval, et, se dirigeant vers l’endroit où il entendait les cris de la meute, il eut bientôt atteint un étroit défilé qui conduisait du bois dans la campagne. Là, il aperçut à une grande distance un énorme sanglier qui courait vers lui écumant de rage, et poursuivi par les chasseurs et les chiens avec de grands cris. De Courcy était armé d’une carabine et d’un couteau de chasse, et, dans l'intention d’en finir promptement, il sauta de cheval, l’attacha à un arbre , et se plaça en face du sanglier qui venait vers lui. Nous n’avons pas besoin d’informer ceux de nos lecteurs qui connaissent la chasse que les personnes accoutumées à cette espèce de petite guerre n’attaquent jamais leur ennemi de front. Mathilde aperçut le danger qu’il courait, et, présumant qu'il ignorait ce danger, elle l’appela de toutes ses forces, lui faisant signe de laisser passer le sanglier ; mais Eustace était trop.
occupé de sa chasse pour qu’il pût voir ou entendre autre chose; il arma sa carabine, et attendit, pour faire feu, que l'animal ne fût plus qu’à quelques pas de lui. La balle passa à travers l'œil et le cou
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du sanglier, et lui fracassa l’épaule ; mais sa force et la rapidité de sa course étaient si grandes que cette blessure mortelle ne l’empêcha pas d’arriver jusqu'à Eustace et de se précipiter sur lui avec tant de violence que le jeune homme tomba en même temps que l'animal qu'il avait tué. Il se releva aussitôt, et voyant le sanglier expirant, il tira son couteau de chasse, et d’un grand coup il eut bientôt séparé la tête du corps.
— Bravo! bravo! s’écria Mathilde, vous vous en êtes noblement tiré. Ne savez-vous pas, capitaine de Courcy, qu’un adversaire de cette trempe est rarement abattu du premier coup, et qu'il ne manque jamais de blesser la personne qui tente de l'arrêter au passage? # "1
— J'ai donc été plus heureux que prudent, dit Eustace, car je ne suis tombé que par le choc que j'ai reçu.
Bellegarde, qui voyait sa botte déchirée, en conclut qu’il voulait cacher sa blessure, et lui dit à voix basse de se retirer un moment, tandis que Mathilde parlait avec son père qui venait de rejoindre la compagnie. Il aida de Courcy à tirer sa botte, et trouvant qu'une des défenses du sanglier lui avait déchiré la jambe, il la lui banda avec un
mouchoir, et courut vers Mathilde linformer que le capitaine avait reçu une légère blessure.
— Les sangliers ne: font pas de légères blessures, s’écria Mathilde, et, quittant à l'instant son père, elle se dirigea vers de Courcy, qui commençait à ressentir de vives douleurs et s’appuyait contre un arbre. L’anxiété avec laquelle elle lui demanda sil était sérieusement blessé était vive et sincère.
— Ce n’est rien, dit Eustace, et je m’en félicite puisqu'elle me rend un instant l’objet de votre intérêt.
— Nous allons retourner à la maison, dit Mathilde , et l’on pansera votre blessure.
— Je vous en prie, ne renoncez pas aux plaisirs de la journée pour un,.sigpetit accident; je vais remonter à cheval; nus aurons tout le temps de panser ma blessure quand nous retournerons au château pour diner. |
— Bellegarde, amenez le cheval de monsieur.
Bellegarde, au lieu d’obéir , transmit à un palfrenier l’ordre qu’il venait de recevoir.
— Pourquoi n’exécutez-vous pas mon ordre? dit Mathilde avec vivacité.
— Je ne sers que ma maîtresse, répondit le fier q ,
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les autres.
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— Je n'oublierai pas cela, Bellegarde.
— Puisque l’égratignure que l’Anglais a reçue lui inspire tant d'intérêt, murmura l’Indien, je tâcherai de me casser la jambe à la première occasion.
Ce jeune homme à demi-sauvage, ayant ainsi soutenu ce qu’il croyait être sa dignité personnelle, s'abandonna de nouveau à la bonté de son cœur, et tâächa de racheter sa désobéissance par ses attentions pour Eustace. Il l’aida à arriver jusqu’au bateau, plaça un lit de fougère sous sa jambe, et se donna tant de peines pour le soulager, que Mathilde lui avait déjà pardonné avant qu’on fût arrivé au château.
Quoique Bellegarde se fût repenti un moment d’avoir désobéi à sa maitresse, il n’en approuva pas moins sa conduite après y avoir réfléchi, et cette manière de penser était peut-être naturelle à un fier et ignorant jeune homme. C'était cependant la première fois qu’il éprouvait de la répugnance à exécuter un ordre que.sa maîtresse lui donnait ; il croyait, à la vérité, que cet ordre l'aurait fait déroger à sa dignité, à laquelle il tenait d’autant plus qu'il se trouvait dans une position dépendante. Suspendu entre l'amour, le dévouement, l’orgueil
et la douleur, les larmes lui vinrent aux yeux, il
les dévora en se voyant dans le bateau , devant un peu
étranger. Sa fierté étouffait le tribut involontaire tait
que sa sensibilité payait à l’idole qu’il adorait. Bel- et ©
legarde était trop jeune pour examiner la véritable rend
cause de ses émotions; il n’avait jamäis pensé à re- étud
garder sa jeune protectrice comme son égale ; il la mon
servait comme il avait servi l’image de la madone, entre
à la chapelle de Sainte Anne, ‘quand, dans les jours gens
| de fête, il jetait des fleurs devant ses reliques. Il des .
| était jaloux de toutes les personnes qui approchaient élevé | Mathilde; il aurait frappé de son poignard celui attei qui aurait osé se permettre de remplir la moindre la th de ses fonctions. assez
Il n’y a là rien d’exagéré dans le portrait de d'élé:
| Bellegarde : quoique ses pieux instructeurs eussent auqu
son
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ment
tâché de lui inspirer des sentimens d'humanité, et
de lui apprendre à vaincre les penchans vindicatifs LE à de sa tribu , l'esprit de sa race demeurait en lui; il était constamment excité par les discours hautains
jamai
des vieux guerriers qui continuaient toujours à es- terre
mirat bus d
nom («
timer le courage comme la plus haute vertu, et la
| vengeance comme la plus noble devoir. Il avait ap-
pris du vieux cuisinier de la maison des mission-
celui c
naires le secret de sa naissance ; et depuis qu'il avait
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peuple dont son. père avait été le chef. Il se sentait humilié de se voir adopté par des étrangers, et cherchait, par tous les moyens possibles, à se rendre supérieur aux jeunes gens de son âge. Il étudiait avec la plus grande assiduité ; jamais un moment d’oisiveté. Il approfondissait tout ce qu'il entreprenait de savoir. Tandis que les autres jeunes gens jouaient, Bellegarde s’exerçait au maniement des armes. Il plaçait un but sur l’arbre le plus élevé, et y lançait des flèches jusqu’à ce qu'il l’eùt atteint d’une main sûre; quoiqu'il ne connût rien à la théorie des projectiles, il acquit par la pratique assez d'adresse pour donner à sa flèche un angle d’élévation correspondant à la distance de l’objet auquel il visait. Il passait des jours entiers à lancer son poignard ou sa hache contre un sapin, jusqu’à ce qu'il püt être sûr de le traverser. Il était également agile à courir et à nager ; et quoiqu'il ne se fût jamais montré cruel ou féroce, il était un objet de terreur pour les jeunes gens de son âge, et d’admiration pour les guerriers de la contrée. Les tribus des Indiens ont contume de donner à chacun'le nom correspondant aux qualités qui le distinguent ; celui de Bellegarde était Serpent à corne, animal fabuleux , dont on suppose que le poison est contenu dans une substance calleuse qui forme la pointe de
sa queue, dont la piqûre fait, dit-on, mourir d’une
manière subite tous les êtres vivans; on assure même que les plantes périssent ct que les arbres perdent leurs feuilles, s’ils sont frappés par ce formidable reptile. Les Indiens prétendent que nager comme un poisson, courir comme un lièvre, grimper comme un écureuil, ne sont pas des moyens suflisans pour se soustraire à la fureur du serpent à corne, lorsqu'il poursuit sa victime. Et comme personne n’osait le disputer à Bellegarde dans tous les exercices dangereux, le nom indien qu’il reçut était fort bien appliqué. Il était fier de la considération dont il jouissait parmi les gens de sa nation, et bien que dévoué à la famille d'Argenteuil par penchant et par reconnaissance, rien de bas ou de servile n’entrait dans les sentimens qu'il avait pour elle.
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