‹ Bellegarde ou L'enfant indien adopté [microforme]Chapitre 35 sur 61 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Qu'un ami véritable est une douce chose!

Il cherche vos besoins au fond de votre cœur.

LA FonTAINE.

Quand on eut regagné le château, Bellegarde se retira dans sa chambre, pour méditer sur le malheureux incident qui avait provoqué le mécontement de sa maîtresse. Il était dans un état moral de vive souffrance, et il aurait volontiers échangé la

blessure que son cœur avait reçue contre celle que

le sanglier avait faite; car les attentions de Ma-

thilde pour l’étranger avaient inspiré au pauvre

jeune homme des sentimens de jalousie qui trou- T. L. 9

blaient son ame, jusqu’alors si tranquille. Si j'avais été blessé, se disait-il, aurait-elle ordonné à l’étranger d'amener mon cheval? m’aurait-elle montré autant d'intérêt? non sans doute. Elle me regarde comme son inférieur, et pourquoi? Qu'’a-t-il fait, et que pourrait-il faire pour elle que je ne sois prèt à faire à l'instant. Il a tué le sanglier; mais sil n’a pas péri, il doit son salut bien plus au hasard qu’à son adresse, et d’ailleurs, combien n’en ai-je pas tué moi-même ! Combien n’en ai-je pas rencontré dans des endroits où la fuite aurait été impos- sible, sans autre but que de recevoir d’elle un regard d’approbation! Mais, hélas! elle m’a humilié; son air courroucé a plongé le poignard dans mon sein. Fuis, Bellegarde, quitte ces hommes blancs; l'ombre de ton père te fait des signes de mépris, et l’épithète honteuse de vieille femme! vieille femme! retentit à tes oreilles! Mais non; tu feras bientôt de si grandes choses que tes envieux même publieront tes louanges, et quand tu t’élanceras dans l’arène, tes premiers pas seront marqués par des ruisseaux de sang!

Le pauvre jeune homme extravaguait , et quand la cloche du diner sonna, il était dans son lit avec une fièvre ardente et un grand mal de tête.

Ni le baron ni Mathilde ne s’aperçurent qu'il

i j'avais l'étranmontré regarde t-il fait, sois prèt mais sl hasard en ai-je rencon- ; iMmposle un rehumilié; ans mon blancs; épris, et femme! entôt de iblieront l'arène, uisseaux

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BELTEGARDE. 131

n'avait pas paru à table; mais le digne chapelain, qui l’aimait beaucoup, le demanda dès que la famille se réunit dans le salon de compagnie.

Le jeune homme lui expliqua en partie la cause de son chagrin, et le prètre entreprit de le consoler en l’assurant qu'il s'était entièrement mépris sur les intentions de sa maîtresse. Dans une semblable circonstance , assurait-il , elle aurait donné ses ordres à la personne qui se serait trouvée le plus près d’elle , quels que pussent être d’ailleurs son rang et sa condition. Mais le sang du fier Ontario n’était pas facile à calmer, et le chirurgien du château, étant venu pour panser la blessure de de Courcy, jugea nécessaire de faire à Bellegarde une forte saignée au bras.

Le lendemain matin, il était parfaitement rétabli, et il se présenta chez Mathilde selon son ordi-

naire, pour lui demander si elle avait quelques ordres à lui donner.

Mathilde avait appris du père Leclerc la cause de l'absence du jeune homme pendant le diner, et,

le jugeant assez puni, elle lui répondit avec bonté:

— Je ne veux pas que vous quittiez votre chambre aujourd’hui, mon bon Bellegarde: le chapelain n'a dit que vous aviez été indisposé; prenez soin de

votre santé. Si je monte à cheval, Saint-Marcel

m’'accompagnera.

— Saint-Marcel , mademoiselle, ne se hasardera pas à faire mon service, tant que je puis et que je veux le faire moi-même.

— Et pourquoi, Bellegarde, si je le lui com-

mande?

rappc | sentit ne voulez pas me croire. Elle 1

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une autorité entière sur mes serviteurs ? Il n’oserait À Quve

— Mettez-le à l'épreuve, mademoiselle, si vous — Vous êtes mystérieux, Bellegarde: n’ai-je pas

pas aésobéir. füt so

— Il lui en coûterait trop cher d’avoir pris ma de sa

place auprès de ma maîtresse, tandis que je suis en

état de la suivre. | garde

— Tues fou, enfant, de me tenir un pareil lan- cheva

gage ; Si Je voulais choisir un autre à ta place, | que t’: Q “ a? * 1,9 J comment prétendrais tu t opposer à ma volonté? | En

— Je prétends faire en tout la volonté de ma débne

A . L L] . LA maîtresse ; mais nul ne pourrait me ravir le privi- ne

Lie lége que sa bonté m'a accordé, sans courir le risque quitter

de perdre la vie. compt

. . . CYR | ? , 4 En dssimle le No en qu elle éprouvait “ionèe de l’audace du jeune Indien. C'était un zèle outré, lac: çaient

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un dévouement sans bornes, et d’ailleurs il était trop jeune et d’un caractère trop violent pour écou- .

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ter le langage de la froide raison sur un point auquel il attachait son bonheur. Il était à peu près du même âge qu’elle, et l'habitude l'avait rendu assez familier avec Mathilde pour qu'il osât exprimer ses sentimens sans réserve et sans contrainte.

Il prononça les derniers mots que nous avons rapportés d’un ton de voix si résolu, que Mathilde sentit qu’il ne serait pas sage de le pousser à bout. Elle n’ignorait pas qu’elle avait affaire à un tigre apprivoisé, dont le naturel féroce était recouvert du vernis de la civilisation; car quoique Bellegarde fût sous tous les rapports supérieur aux jeunes gens de sa tribu, c'était toujours un Indien.

— Je n’ai aucune idée de te remplacer, Bellegarde, lui dit Mathilde, et je ne monterai pas à cheval aujourd’hui. Ainsi tu peux suivre le régime que t'a ordonné le docteur.

En disant ces mots elle s’éloigna pour s’abandonner de nouveau aux réflexions que Bellegarde avait interrompues un moment. Elle venait de quitter sa tante Belrose, et cherchait à se rendre compte de la répugnance que æette bonne dame montrait à faire une visite à de Courcy, que Finflammation de sa jambe et une fièvre légère forçaient de garder la chambre. Le baron avait déjà

| été le voir et lui avait porté quelques livres propres

à charmer sa solitude. Les dames avaient fait de la charpie pour penser sa blessure, et Mathilde avait employé en vain son éloquence pour engager sa tante à visiter le malade. | — Pouvez-vous être, ma chère, assez ignorante des usages de la société pour me faire sérieusement une pareille proposition? lui dit madame de Belrose. —J'ignore les usages du monde, ma tante; mais je sais ce que les lois de l’humanité exigent. Le capitaine de Courcy est notre hôte et l’ami de mon père, titres qui justifient tout ce que nous pouvons faire pour lui.

—Mon Dieu, ma chère nièce, que vous vous intéressez promptement à ce jeune homme! Ne savez- -vous pas qu’une demoiselle ne doit pas avoir d’autres amis que sa famille tant qu’elle n’est pas

mariée ?

— Et, dit malicieusement Mathilde, conformément aux lois infaillibles du code de Chantilly, elle peut avoir tous ceux qui lui plaisent, puisqu'il n'arrive jamais que le mari d’une femme soit son

ami.

— Ces choses-là, ma chère, sont réglées par l’usage, auquel vous devez vous conformer; et d’ail-

leurs si mon idée ne me trompe pas, le jeune homme lui-même trouverait notre conduite étrange.

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— Si par étrange vous voulez dire contraire aux usages de son pays, il aurait assez de bon sens pour s'apercevoir que nous sommes, au Canada, plus humains et plus affables qu’on ne l’est en Irlande.

Peu satisfaite des opinions de sa tante, Mathilde

se promenait sur la terrasse, et cherchait les meil- -

leurs moyens d'amener son père à faire ce qu’elle désirait, lorsqu’elle rencontra Bellegarde, dont la conversation que nous avons rapportée ne contribua pas à diminuer les contrariétés de la matinée.

Bellegarde et ma tante me sont tous les deux sinctrement attachés , se dit l’innocente jeune -personne: mais l’un frapperait de son poignard quiconque oserait le remplacer dans ses fonctions, et s’est déjà montré jaloux des égards de bienséance que j'ai

| eus pour le capitaine de Courcy; l’autre m’impose

l'obligation de m’abstenir des devoirs ordinaires de l’hospitalité. Je comprends que la manière d’agir

| de Bellegarde soit le résultat de son inexpérience’et

de. son exaltation; mais que ma tante soumette ma

| conduite aux règles arbitraires d’une société si dif-

férente de la vie simple et naturelle de ces forêts solitaires, où nous n'avons pour guide que notre conscience qui ne nous trompe jamais, c’est chose

| absurde et tyrannique. Comme j'ai toujours trouvé

les idées de mon père en opposition avec celles de

ma tante, je le consulterai sur la convenance d’avoir pour le capitaine de Courcy, toutes les attentions qui peuvent contribuer à rendre Rire la chambre d’un malade.

Elle trouva le baron enfermé dans son cabinet,

avec le médecin du château, qui ne tarda pas à les

laisser seuls.

— Ma chère enfant , dit le baron , notre jeune ami va mieux ; et m’a chargé de vous exprimer le

regret qu'il éprouve d'être privé de notre com-

pagnie.

:— Il doit s’ennuyer tout seul, épidis Mathilde;

ne serait-il pas de notre devoir de le distraire par

notre conversation et nos lectures, et de tâcher

enfin de lui faire oublier ses souffrances ?

—]l ne serait peut-être pas convenant de trans-

porter notre salon de société dans la chambre du

malade; mais nous lui devons a moins une visite

de bienséance.

— Nous ne la lui ferons pas tous ensemble: car

ma tante ne veut pas y aller, ni même consentir à

ce que je vous accompagne. É

— Elle veut d’abord consulter les archives de étiquette de Chantilly, dit le baron; mais nous autres , habitans du lac des Deux-Montagnes,

nous sommes libres de nous conduire d’une manière

e d’avoir ttentions rtable la

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tre jeune primer le tre com-

Mathilde ; traire par de tâcher

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mble: car onsentir à

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plus convenable à nos besoins et à nôtre position.

Ainsi je proposerai à notre hôte de nous recevoir après notre diner.

De Courcy y consentit avec joie; il désirait déjà beaucoup revoir l’aimable et intéressante Mathilde.

Tandis que cela se passait, Madame de Belrose, soupçonnant que cette importante question (et quelle misère est sans importance dans un château éloigné des scènes bruyantes de la vie?) serait discutée pendant le diner, résolut d’avoir, s’il était possible, le chapelain dé son côté. Dans cette intention elle fut lui faire une visite d’ami ; mais elle avait à peine prononcé quelques mots que le prêtre était déjà sur ses gardes. ns

— Voyez "tenant, mon cher père, dit la dame d’un aix serieux, ce qui résulte de n'avoir pas suivi mes conseils dans l’éducation de notre chère Mathilde. J’ai toujours dit à mon frère qu’un temps viendrait où il serait convaincu qu’élever une jeune fille comme un officier de cavalerie légère était une erreur dont il aurait à se repentir.

Le prêtre ôta ses lunettes, jeta sur elle un regard scrutateur, et lui demanda si quelque chose de nouveau était venu la troubler.

— La plus singulière des propositions, mon cher

père; ele choque tontes mes idée de convenances. La jeune fille est trop heureuse que nous ne soyons pas soumis à l'inquisition des voisins ; elle serait l’objet de la censure générale; personne ne voudrait épouser une demoiselle ignorante de la dignité de son sexe! Mais tout rela est l'ouvrage de mon frère, on ne doit blâmer que lui. Mademoiselle de Clermont qui, comme vous le savez, était du.

sang royal, et avait par là le privilége de faire

tout ce que bon lui semblait, sans que personne y trouvât rien à dire, n’aurait jamais proposé d'aller rendre visite à un jeune homme melconque, à moins que ce ne fût son frère. Maintenant, monsieur, je dois vous apprendre que Mathilde a insisté pour que je l’accompagnasse à la chambre de l'officier malade.

Le prètre prit du tabac. Il n’aimait pas à être pris pour juge des différends qui s’élevaient entre : le baron et sa sœur. C'était ce qu’on appelle en France mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce. D'ailleurs il savait que si Mathilde s'était mis en tête de rendre une visite à l'officier, elle trouverait bien le moyen d'obtenir le consentement de son père

— Je devine, madame, répondit-il, que Mathilde a de spécieuses raisons à offrir. Elle soutient

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que visiter les malades est un des principaux moyens d’obtenir la miséricorde divine, et probablement elle ne met aucune distinction entre ceux qui portent un uniforme et ceux qui n’en ont pas. D'ailleurs, madame, comme vous l'avez sagement observé, nous n’avons pas autour de nous de censeurs assez mal intentionnés pour blâmer un généreux sentiment; ainsi la proposition qu’elle a ne peut lui faire aucun tort. Avez-vous consulté le baron, madame?

Voyant que, malgré son pathétique appel, elle n'avait pu réussir à se faire de l’ecclésiastique un chaud partisan, elle changea de ton et lui répondit avec dédain :

— Non, monsieur l’abbé, si javais consulté le baron, c’est à lui seul que je me serais adressé : mais je me suis adressée à vous dont le devoir est d'apprendre à votre élève qu’une jeune fille ne saurait être trop réservée dans sa conduite.

—Mon devoir, madame, est d’inspirer en tout des sentimens de vertu et de piété, et ce devoir, je l’ai toujours rempli envers la fille de mon ami. Je connais ses pensées et ses inclinations les plus secrètes, et je puis répondre de leur pureté; mais pour ce qui regarde l’étiquette, et ce qui est convenable ou

non dans la société, je ne l’ai jamais examiné que sous un point de vue moral. D'ailleurs, madame, vous devez penser que les mœurs et usages de Chantilly ne doivent point être soumis au contrôle d’un pasteur spirituel.

— Ainsi, monsieur l'abbé, je dois conclure que vous ne blâmez pas la proposition de ma nièce.

— J'ai déià eu l'honneur de vous faire observer, madame, que la religion nous fait un devoir de visiter les malades; mais vous avez des scrupules que je dois respecter.

— Très-bien, monsieur ; nous irons tous visiter le jeune officier : ainsi la responsabilité d’une telle démarche ne tombera pas sur Mathilde.

— Comme Mathilde ne prétend faire qu’une ac-

tion méritoire, elle sera sans doute charmée d’être accompagnée par vous et par son père.

Aïnsi se termina, à la satisfaction du prètre et au grand mécontentement de radame de Belrose, une de ces petites intrigues domestiques qui troublent si souvent la tranquillité de la vie champètre.

Madame de Belrose avait un bon cœur et un bon caractère, mais .un esprit faible. Elle était fortement attachée aux préjugés qu’elle avait acquis

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dans sa jeunesse , au milieu d’une société dont les habitudes et les opinions avaient vieilli.

Les révolutions qui ont renversé l’ancien gouvernement français avaient déjà changé les mœurs et les usages qui formaient autrefois le caractère national, ce qui rendait une personne telle que celle dont nous venons de parler bien difficile à rencontrer.

À diner, Mathilde garda le silence; Bellegarde conserva son air farouche; le chapelain, assis à la tête de la table, parut ne prendre aucune part à la conversation, et le baron se montra plus prévenant que jamais auprès de sa sœur, comme pour l’indemniser d’avance de ce qu’il se proposait d’exiger d'elle. Quand le café fut servi, il dit à Mathilde, d’un ton d'autorité : — Ma fille, envoyez votre album au capitaine de Courcy, pour l’aruser jusqu’à notre arrivée. Je l’ai prévenu que j'avais l’intention de lui faire une visite ce soir; et je m'étonne, ma sœur, que vous n'ayez pas eu l’idée d'aller voir notre jeune malade.

— Mathilde y a pensé pour moi, mon frère ; mais j'ai cru qu'il serait plus convenable que vous nous accompagnassiez.

— Très-bien, ce sont là de vos idées de Paris; vous vous rapportez au temps où une dame n’o-

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