‹ Bellegarde ou L'enfant indien adopté [microforme]Chapitre 59 sur 61 · PE AM RCE ESP À · texte numérisé non relu

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296 BELI.ÉGARDE.

pays où vit Mathilde devenait le théâtre de la guerre, je pourrais la protéger plus facilement, ou même mourir en la défendant. Après avoir. longtemps réfléchi sur l'importance de ses devoirs envers son roi et son pays, il sut enfin conciliér sa fidélité comme militaire avec la bienveillance qu’il devait à ses amis. Peu d’amans eussent agi différemment dans la même position.

Son arrivée au château déconcerta singulièrement le baron, sa sœur et Bertinval ; Mathilde ellemême se trouvait embarrassée entre deux rivaux, dont les prétentions n'étaient pas également appuyées par sa famille : néanmoins elle apprit avec plaisir que celui qu’elle préférait était forcé par ses fonctions de demeurer auprès d’elle, et de venir voir son père avec un caractère officiel. C'était pour elle une bonne excuse pour ne plus le traiter avec cérémonie ; et madame de Belrose,le voyant investi dé cette petite autorité, applaudit au choix fait par le gouvernement.

* L’orgueilleux et jaloux Bertinval fut silencieux pendant le diner ; à peine semblait-il se souvenir du lieu où il avait déjà vu Eustace. Celui-ci s’aperçut bientôt de ses impertinences, et il résolut d’attendre avec patience une occasion favorable pour les lui rendre avec usure.

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Après diner, Bertinval parla du major Thorn-

wood, croyant pouvoir ainsi nuire à de Courcy dans l'opinion de sa famille.

— Votre vieil ami, capitaine, dit-il, chez lequel j'ai eu l'honneur de déjeuner avec vous, ne vient-il pas de disparaître subitement de Mont-Réal?

— Je ne savais pas, monsieur , répondit Eustace, qu’il y eût à Mont-Réal une seule personne que je pusse appeler mon ami. Si vous voulez parler du lieutenant Thornwood, j'ai cependant plutôt raison de croire que votre intimité avec lui remonte à une date plus ancienne qe l’époque à laquelle j'ai pu faire sa connaissance : j’ai été pendant quelques mois dans la même garnison que lui, en hlande, et je l'ai retrouvé à Mont-Réal lors de mon arrivée. C’est plutôt vous, monsieur, qu'il appelle son vieil ami: le déjeuner dont vous parliez ne fut donné qu’en votre honneur.

— Réellement, je crois que ce fat se vante d’être lié avec toute la race humaine ; j'avais cru seulement, d’après les apparences, que vous étiez d’anciens amis, mais j'ai pu me tromper.

— Je pourrais cependant regarder votre erreur comme voluntaire, monsieur, répondit Eustace, et

je prendrai la liberté de vous demander dans quel

but vous me donnez pour ami une personne que vous traitez avec si peu de respect.

— Je parlais sans réflexion , capitaine de Courcy, je n’avais aucune mauvaise intention; Thornwood m'avait dit que vous étiez d'anciens amis, et sans doute avec la même imprudence il se vantait auprès de vous de son intimité avec moi.

— Thornwood n’est au service que depuis deux ans, monsieur, répondit Eustace ; il a passé toute sa jeunesse dans les maisons de jeu , et sans doute ses amis ont dü être choisis dans la société qui les fréquente : qüant à moi, je n’ai Jamais joué.

Bertinval devint pâle, se mordit les lèvres, et essaya de composer sa figure ; mais il ne put y parvenir, des souvenirs trop humilians se pressaient en foule dans son esprit : son émotion fut remarquée par tous ceux qui étaient présens, et le baron, pour changer la conversation, commença à faire de la morale. +

— On ne doit accuser personne, dit-il, de se trouver dans une société où le hasard l’a placé, et rien n’est plus commun que d’entendre les gens médiocres ou dépravés se vanter de leur intimité avec des hommes connus par leur mérite et leur honneur. Une femme de mauvaise réputation donnerait la moitié de sa fortune pour attirer dans sa

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maison des personnes généralement estimées par leurs vertus, ou pour paraître en public avec elles : souvent elles réussissent, par de fausses démonstrations, à captiver celles qui sont trop crédules. Quant aux prétentions de votre major, il faut les regarder comme une sorte d'hommage rendu à la supériorité personnelle ; l’'amour-propre et le charlatanisme en sont seuls la cause.

— Je n’ai aucune raison, dit Eustace, pour me défendre de l’intimité dont M. Bertinval qualifiait mes rapports avec Thornwood. Celui-ci a peutêtre péché plus qu'il ne péche actuellement. Seulement j'ai dù être étonné de m’entendre donner pour ami un homme qu’on traitait de fat au mème instant.

— Je regrette sincèrement, capitaine de Courcy, dit Bertinval, qu’une expression irréfléchie ait pu vous choquer; je n'avais voulu qu’exprimer ma surprise de ce que Thornwood se füt enfui précipitamment lors d’une -émeute, qu'il aurait dû plutôt, comme militaire, essayer de réprimer.

— On ne peut faire un aigle d’un choucas, dit Eustace, et le courage de l’homme dépend de son organisation. S’il fallait faire sortir de la société toutes les personnes timides, on trouverait ses

rangs bien éclaircis, car les hommes affectent gé-

néralement plus de courage qu'ils n’en ont; de même que les femmes s'efforcent de se faire passer pour beaucoup plus faibles qu’elles ne le sont réellement dans les momens de danger et de souffrance. C’est un malheur indépendant de la volonté de l’homme, s’il estime sa vie plus que sa réputation, ou plutôt, s’il est assez aveugle. pour voir moins de danger dans la fuite que dans la résistance. Les hommes connus pour lâches sont toujours misérables, et finissent par être tués S'ils restent à l’armée.

— Comment donc croyez-vou:, dit le baron, que des hommes timides puissent embrasser une profession qui demande tant d'énergie? Vous avez dit à l’instant qu'une grande partie de la société manquait de courage, et cependant nous voyons tous les jeunes gens entrer dans la carrière des armes: |

— Aussi l’armée, mon cher baron , est-elle composée de toutes les vanités de l’espèce humaine : un uniforme brillant, une belle épaulette, un titre reçu dans la bonne compagnie, tels sont les seuls motifs qui nous envoient des ofliciers ; autrement nous en verrions un plus grand nombre se distinguer, et laisser une grande réputation. Dans cette liste immense de noms, dont les cadres de

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