‹ Bellegarde ou L'enfant indien adopté [microforme]Chapitre 60 sur 61 · A NE · texte numérisé non relu

A NE

BELLEGARDE. 3o1 l’armée sont remplis, il y en a bien peu qui deviennent historiques, et le défaut de capacités pour cette noble profession en est seul la cause, Si vous ne placez pas la carrière des armes au-dessus de toutes les autres, dit un grand général, si vous ne l’aimez avec passion, si vous n’étudiez avec ardeur tous les ouvrages de guerre et de stratégie, si vous ne rêvez enfin des combats en rougissant de ne pas y avoir encore assisté , il faut quitter un habit que vous déshonorez. Tels furent les principes des illustres généraux, de Saxe, Malborough et Eugène; la nature les avait faits guerriers, de même qu'Homère et Milton étaient nés poètes. »

La flamme étincelait dans les yeux de notre jeune officier pendant qu'il parlait de sa profes-

sion, et Mathilde l’écoutait avec plaisir. Bertin-

val, convaincu sans doute des remarques faites par sa famille sur la distance qui existait entre les deux rivaux, se retira bientôt dans son a ppartement. De Courcy sortit pour se promener dans le jardin, où il fut bientôt rejoint par Mathilde qui l'avait aperçu de sa fenêtre ; celui-ci lui offrit son bras, et ils entrèrent dans une conversation fort animée, sans réfléchir qu’ils pouvaient être vus. Malgré tout ce qu’ils avaient l’un et l’autre à se dire, ils étaient

trop heureux néanmoins dans ce moment pour pen-

ser à un autre sujet qu’au plaisir de se revoit après tant de mois d'absence.

On dit qu’un sage en tête-à-tête avec l’objet de son affection éprouve au moins autant d’embarras que l’homme le plus ordinaire. Telle était la position d'Eustace , et il ne sävait comment entamer un entretien qu'il désirait avec ardeur. Mathilde le tira bientôt de cet état de gêne.

— J'ai beaucoup de remerciemens à vous faire, dit-elle en prenant son bras, pour l'intérêt que vous avez eu la bonté de prendre à un sujet qui touche mon bonheur d’aussi près.

— Si j'avais pu me flatter que votre approbation n'autoriserait..…. Ici il s’'arrèta un moment... m’autoriserait à me mêler d’une affaire aussi délicate, je crois que mon zèle n’aurait plus connu de bornes.

— Le pèreLeclerc vous a sans doute raconté tout ce qui s’est passé, car cet excellent homme a été mon seul ami dans dgs circonstances aussi critiques.

— Votre seul ami! dit Eustace.

— Lui seul l'était, du moins, jusqu'au moment où je vous ai connu, capitaine. Aussitôt qu’il fut instruit de l'intention qu'avait mon père de m’unir à mon cousin, ce digne et sensible vieillard, sans se déclarer ouvertement , paru cependant voir avec peine mon mariage , qu’il ne croyait convena-

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ble sous aucun rapport. Il ne m’a pas donné un seul conseil qui püt m’engager à désobéir à mon père, mais je connais sa pensée, et je suis convaincue de son désintéressement. Quant à moi, j’aime mieux me retirer dans un couvent que d’épouser une personne que je déteste. Mon père me fera une pension , et son neveu héritera de sa fortune; mais je vous assure que ce sera un bonheur pour moi que d'éviter ce mariage à de pareilles conditions.

— Beaucoup de circonstances, dit Eustace, peuvent cependant changer la résolution du baron, sans imposer à sa fille un sacrifice aussi pénible.

— Je n’en prévois aucune, capitaine : mon père l'a promis à sa sœur mourante; il a informé toutes ses connaissances de ce projet; lui-même s’est flatté de le mettre à exécution , et, avec les principes que je lui connais, jamais il ne cédera aux raisons ni de ses amis ni de ses ennemis. J’en suis tout-à-fait convaincue, et j'ai peut-être en cela un peu d’entêtement de famille. En toute autre matière , je ne me hasarderais pas à résister à l'autorité paternelle. Dans cette circonstance, ma retraite du monde fournira à mon père l’occasion d’exécuter la moitié de ses promesses , et je suis persuadée que mon cousin n’en sera pas moins satisfait.

— J'espère, répondit Eustace, que vous ne serez | jamais réduite à une pareille extrémité; permettez-

moi seulement de réunir mes efforts à ceux du père Leclerc, et ils pourront peut-être, avec le temps,

éloigner les maux qui vous menacent.

Quoique Mathilde füt sincèrement attachée à de Courcy, elle n’osait pas se livrer encore à son inclination secrète, que des obstacles insurmontables semblaient devoir arrêter. Elle admirait sa mâle beauté , le charme de sa conversation,

quelquefois animée et élégante, toujours instruc-

tive et profonde; elle le préférait à tous les hommes qu’elle avait vus; mais ce qui l'avait principalement séduite, c'était une douce mélancol:: prêtant des charmes irrésistibles à ce caractère élevé que la nature avait formé des élémens les plus puissans. Mathilde voyait en lui un ami vertueux , dont les opinions étaient en harmonie avec les siennes dans la position si pénible où l'avaient placée les projets de son père ; et elle accepta voiontiers l’offre qu'Eustace lui faisait de seconder les efforts du père Leclerc. Elle ne soupçonnait pas que l'amour pût être caché sous des sentimens aussi naïfs, aussi peu coupables ; car il n’était pas encore développé. Elle plaça donc son espoir dans la protection de cette vertueuse amitié avec la confiance naturelle à sa jeunesse et à sa simplicité.

— Tout ce que vous ferez pour moi, capitaine,

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