‹ Bellini, sa vie, ses œuvres;Chapitre 1 sur 11 · GIOACCHINO ROSSINI · texte numérisé non relu

GIOACCHINO ROSSINI

qMaitre,

VoMS rriave\ permis d'inscrire votre nom en tête de ce livre,

U affection tendre, dévouée et fraternelle que, de son vivant, vous portie:^ à Bellini, l'admiration que vous n'ave^ cessé de témoigner pour son génie , le respect dont vous entoure:^ sa mémoire, enfin les encouragements que vous ave\ bien voulu m'adresser au sujet de ce travail, dont il est l'objet, tout me faisait un devoir de vous dédier ces pages, dans lesquelles j'ai essayé de faire connaître la vie et d'apprécier l'œuvre de cet artiste incompa-

rable. Quelle qu'en soit la valeur, f espère que ces pages ne périront pas tout à fait, placées ainsi sous la sauvegarde de votre nom illustre.

L'auteur de Norma et de la Sonnambula présenté au public sous le patronage de V auteur du Barbier et de Guillaume Tell, en voilà plus qu^il n'en faut, sans doute, pour faire excuser les défauts du livre et les défaillances de l'écrivain,

Receve\, s'il vous plaît. Maître, l'expression de mon profond respect, et laissez-moi me dire

Votre admirateur sincère, dévoué et reconnaissant,

Q4RTHUR TOUGIN.

Paris, Janvier j868.

a C'est un préjugé de croire que le

génie doit mourir de bonne heure. Je crois qu'on a assigné l'espace compris entre trente et trente-cinq ans comme l'époque la plus pernicieuse pour le génie. Que de fois j'ai plaisanté et taquiné à ce sujet le pauvre Beliini en lui prédisant qu'en sa qualité de génie, il devait mourir bientôt, parce qu'il atteignait l'âge critique! Chose étrange! Malgré notre ton de gaieté, cette prophétie lui faisait éprouver un trouble involontaire ; il m'appelait son jettatore et ne manquait jamais de faire, te signe conjurateur.... Il

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avait tant envie de vivre! Le mot de mort excitait en lui un délire d'aversion : il ne voulait' pas entendre parler de mourir; il en avait peur comme un enfant qui craint de dormir dans l'obscurité... C'était un bon et aimable enfant, un peu suffisant parfois ; mais on n'avait qu'à le menacer de sa mort prochaine pour lui rendre une voix modeste et suppliante, et lui faire faire, avec deux doigts élevés , le signe conjurateur du jettatore.,. Pauvre Bellinil

« Vous l'avez donc connu personnellement? Était-il bien?

— Il n'était pas laid. Nous autres hommes, nous ne pouvons guère plus que vous répondre affirmativement à une pareille question sur quelqu'un de notre sexe. C'était un être svelte et élancé, ayant des mouvements gracieux et presque coquets; toujours tiré à quatre épingles; figure régulière, allongée, rosâtre; cheveux blond clair presque dorés, fi'isés à boucles légères; front noble, élevé, très-élevé; nez droit, yeux pâles et bleus, bouche bien proportionnée, menton rond.

Ses traits avaient quelque chose de vague et

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sans caradère, comme le lait, et cette face laiteuse tournait quelquefois à une expressicm aigre-douce de tristesse. Cette tristesse remplaçait l'esprit sur le visage de Bellini ; mais c'était une tristesse sans profondeur, dont la lueur vacillait sans poésie dans les yeux, et tressaillait sans passion autour des lèvres. Le jeune maestro semblait vouloir étaler dans toute sa personne cette douleur molle et flasque. Ses cheveux étaient frisés avec une sentimentalité si rêveuse, ses habits se collaient avec, une langueur si souple autour de ce corps élancé; il portait son jonc d'Espagne d'un air si idyllique, qu'il me rappelait toujours ces bergers que nous avons vus minauder dans les pastorales avec houlette enrubannée et culotte de taffetas rose. Sa démarche était si demoiselle, si élégiaque, si éthéréel Toute sa personne avait l'air d'un soupir en escarpins. Il a eu beaucoup de succès auprès des femmes, mais je doute qu'il ait fait naître une grande passion. Pour moi, son apparition avait quelque chose de plaisamment gênant, dont on

pouvait tout d'abord trouver la raison dans

son mauvais langage français. Quoique Bellini vécût en France depuis plusieurs années (i), il parlait le français aussi mal qu'on le pourrait parler en Angleterre. Je ne devrais pas qualifier ce langage de mauvais ; mauvais est ici trop bon. Il faudrait dire : effroyable I à faire dresser les cheveux I Quand on était dans le même salon que Bellini, son voisinage inspirait toujours une certaine anxiété mêlée à un attrait d'effroi qui repoussait et retenait tout ensemble. Ses calembours involontaires n'étaient souvent que d'une nature amusante, et rappelaient le château de son compatriote, le prince de Pallagonie, que Goethe, dans son voyage d'Italie, représente comme un musée d'extravagances baroques et de monstruosités entassées sans raison. Comme en semblable

(i) Ici le narrateur se trompe, en exagérant la durée du séjour de Bellini parmi nous. Mort à Puteaux le 23 Septembre i835, Bellini était arrivé à Paris seulement dans les premiers jours de i834. Il ne vivait donc point en France depuis plusieurs années, puisquUl ne l'a habitée qu'environ dix-huit mois.

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occasion Bellini croyait toujours avoir dit une chose tout innocente et toute sérieuse, sa figure formait avec ses paroles le contraste le plus bouffon. Ce qui pouvait me déplaire dans ses traits ressortait alors avec d'autant plus de force ; mais ce qui me déplaisait n'était pas précisément ce que Ton pourrait appeler un défaut, du moins cet effet n'était-il pas ressenti au même degré par les femmes. La figure de Bellini, comme toute sa personne, avait cette fi-^cheur physique, cette fleur de carnation, cette couleur rose qui me fait une impression désagréable, à moi qui préfère la couleur de mort ou de marbre. Ce ne ftit que plus tard, après des relations plus fréquentes, que je ressentis pour lui un penchant réel. Cela vint surtout quand j'eus rea marqué que son caractère était tout à fait bon et [noble. Son âme est certainement restée sans souillure, au milieu des indignes contacts de k vie. Il n'était pas non plus dépourvu de cette bonhomie naïve et enfantine qu'on est toujours sûr de rencontrer chez les hommes de génie, quoiqu'il ne la laissât pas voir au premier venu..... »

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Ce portrait de Bellini est signé : Hen i Heine.

Avant même de retracer la vie de Bellini, d'apprécier ses œuvres, d'analyser son génie, je voulais faire connaître sa personne et rendre sympathique dès l'abord à mon lecteur cette figure tendre, rêveuse et mélancolique, dans laquelle je me plais à retrouver tout à la fois, avec quelque grain de naïveté à peu près inconnue à ceux-^i, un souvenir de Raphaël, de Mozart et d'André Chénier. J'ai pensé ne pouvoir mieux faire, pour atteindre ce résultat, que de reproduire le portrait, un peu fantaisiste assurément, que Henri Heine, cet Allemand humoriste qui connaissait toutes les souplesses de la langue française, a tracé de Bellini dans ses Reise^ bilder. Un Italien peint en Français par un Allemand, cela ne manque pas, à coup sûr, d'originalité (i); mais là n'est point ce qui m'a séduit : Heine avait connu, avait vu

(i) On sait que Heine a traduit lui-même, en fran çais, ses Reisebilder.

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Bellini à Paris, il avait été à même de l'apprécier, et ses souvenirs étaient récents lorsqu'il a jeté sur le papier les quelques lignes qui concernent ce musicien d'une grâce ^i adorable et si charmante. A part les excentricités familières à ce Germain d'une nature tout exceptionnelle, on peut donc tenir son portrait pour exact et ressemblant, d'autant que les lignes principales se rapportent très-bien à ce que, d'autre part, nous savons sur Bellini. Étant jointe à cela la saveur particulière à tout ce qui s'échappait de la plume de Heine, on comprendra sans peine le choix du fragment qui précède.

•Mon beau Toyage encore est si loin de sa fin t Je pars, et des ormeaux qui bordent le chemin

J'ai passé les premiers à peine.

Au banquet de la vie à peine commencé, Un instant seulement mes lèvres ont pressé La coupe en mes mains encore pleine.

Anbr< GHiniER. — La jeune Captive,

Dans le cours de la seconde moitié du XVIII* siècle, un jeune artiste, né dans les Abruzzes et à peine échappé des bancs de l'école, venait établir sa demeure dans la petite ville de Catane, située aii pied de l'Etna, ce fléau de la Sicile, et s'y mariait presque aussitôt. Bien que son nom fût appelé à devenir célèbre un jour, ce n'est pas à lui-même que la renommée devait s'en prendre, malgré les bonnes études qu'il avait faites au collège royal de musique

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de Naples sous la direction du grand Piccinni, le digne rival de Gluck, l'auteur de Roland^ diAtys et de cent autres chefed'œuvre. Vincenzo Bellini — c'est ainsi qu'il s'appelait — eut de son mariage plusieurs fils, dont l'un, Rosario, s'adonna aussi à la musique sans grand succès. Tout jeune encore, celui-ci songea à se marier à son tour, et il épousa une jeune fille intelligente et lettrée, nommée Agata Ferlito, qui ne lui donna pas moins de sept enfants, dont quatre fils et trois filles. C'est l'aîné de ces enfants qui nous occupe ici, celui auquel, selon une antique coutume, on donna le prénom de son aïeul, Vincenzo, et qui naquit à Catane le i^' Novembre de l'année 1801 (i).

(i) Adrien de La Fage, si justement soucieux de Tezactitude historique dans ses nombreux travaux sur la musique, a lui-même été trompé au sujet de la naissance de Bellini, et donne une date erronée dans la notice, remarquable au point de vue critique, qu'il a publiée sur ce compositeur. (Miscellanées musicales^ 1 844.) Voulant corriger les erreurs de ses devanciers, qui avaient fait naître l'auteur de Norma, tantôt le 28 Septembre i8o4, tantôt en 1808, il a indiqué à tort, comme date certaine , le i*' Novembre 1802. Celle

Il est des familles où les enfants sucent, en quelque sorte, en venant au monde, le lait d'une profession ou d'un art quelconque. Les Vernet naissaient tous peintres ; les Bach nous ont fourni plusieurs générations d'organistes et de composit^rs ; la race des Couperin est demeurée célèbre dans les fastes du clavecin; de même, les Bellini semblaient prédestinés, et la musique était chez eux cultivée de père en fils, si bien que des quatre enfants mâles de Rosario, un seul, étranger au goût général de sa famille, devint comptable, tandis que les trois autres embrassèrent avec joie la carrière dans laquelle leurs pères les avaient devancés. Pour être juste, il faut dire qu'un seul jouissait de facultés exceptionnelles en ce genre, et que sans lui le nom de Bellini se fût éteint dans une honnête obscurité. Celui-là était le jeune Vincenzo.

donnée ci-dessus est authentique, ayant été relevée «ur l'extrait de baptême de Bellini par son dernier biographe, Tavocat Filippo Cicconetti, auteur du plus récent ouvrage publié en Italie sur ce musicien : Vita di Vincenzo Bellini, Prato, in- 12, 1859,

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Quelques biographes ont dit que le père de cet enfant était contraire à son inclination précoce vers la musique; que celui-ci n'avait dû qu'aux leçons et aux conseils clandestins de son aïeul les premières connaissances qu'il acquit de cet art charmant ; qu'enfin ce ne fut que relativement tard qu'il obtint la faculté de se livrer sans réserve eX sans contrainte à ses études de prédilection. L'avocat Cicçonetti, qui a puisé une partie des éléments de son intéressant travail sur Bellini dans les récits des membres survivants de sa famille, affirme que ce fait est complètement faux et que, loin de s'opposer aux désirs de son fils, le père ne fit que les encourager. .

Sans vouloir prendre à la lettre les assertions de ce biographe parfois un peu can-* dide, sans admettre, comme il le fait trop bénévolement, que le petitVincenzo,à peine âgé d'un an, battait la mesure lorsqu'il entendait chanter un air quelconque, qu'à dix-huit mois, son grand-père l'accompagnant au piano, il fredonnait correctement une ariette de Fioravanti, enfin qu'à trois ans.

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et tandis que celui-ci dirigeait l'exécution d'une messe dans l'église des Capucins, il s'approcha du pupitre, s'empara subrepticement du bâton, et se mit à conduire l'orchestre avec un aplomb et une sûreté extraordinaires, il n'en paraît pas moins avéré que l'enfant témoigna, dès ses plus tendres années, d'un penchant irrésistible et de dispositions tout exceptionnelles pour la musique.

Sa facilité était telle que, recevant des leçons de son père et de son grand-père, à cinq ans il possédait déjà une certaine habileté sur le piano, et qu'à partir de l'année suivante il donna, comme compositeur, des preuves d'une fécondité précoce et remarquable. A six ans, en effet, après s'être fait expliquer le texte du Gallus cantavit de l'Évangile, il le mit en musique en l'honneur de son maître d'italien, le chanoine Innocenzo Fulci ; à sept ans, il écrivit deux Tantum ergo, dont l'un fut exécuté dans l'église de Saint-Michel majeur, puis quelques romances et can!{one siciliennes, deux messes avec vêpres, trois Salve Regina et

plusieurs cantates. Dans le même temps il s'appliquait à l'étude de la langue latine, et suivait le cours de ses études à l'Université.

Son caractère se développait ainsi que son intelligence, et cette bonté affectueuse, qui était un des principaux traits de sa nature tendre et mélancolique, se montrait à tout instant. Déjà aussi l'on pouvait remarquer chez lui ces fréquents passages d'une joie désordonnée à une sombre tristesse, sans aucune espèce de cause apparente. Plus il avança en âge et plus on vit augmenter ces élans d'une tristesse irraisonnée, indice d'une sensibilité nerveuse poussée jusqu'à l'excès, et dont ses œuvres portent l'empreinte ineffaçable.

Cependant, l'enfant était devenu adolescent, et son père songeait à ne point laisser périr, faute d'expansion, d'aussi brillantes facultés que celles qu'il avait jusque-là déployées. Se sentant d'ailleurs incapable de le diriger dans des études supérieures, il comprenait que son fils avait besoin des leçons et des conseils d'un artiste plus expérimenté que lui-même. En conséquence, il adressa

une supplique au duc de Sammartino, intendant de la ville de Catane, à l'effet d'obtenir sur la caisse communale, en faveur de Vincenzo, une pension qui permît à celui-ci de se rendre à Naples et d'y suivre les cours du Conservatoire. L'intendant fit parvenir la pétition au prince Pardo, patricien, et la décurie, sur la recommandation de ce dernier, décréta, le 5 Mai 1819, une allocation annuelle en faveur du jeune Bellini.

Sa joie fut grande à la réception de cette nouvelle, bien que tempérée pat le chagrin qu'il éprouvait d'être obligé de se séparer des siens, pour lesquels son affection avait toujours été et fut toujours vive et profonde. Il fallut pourtant se soumettre à cette nécessité, et moitié riant, moitié pleurant, père et mère, frères et soeurs, sans oublier le vieil aïeul, lui firent leurs adieux affectueux et le conduisirent sur la route de Naples, d'où il ne devait revenir que six ans plus tard, déjà marqué au fi-ont par la Gloire et encouragé par un premier succès.

Voilà donc Beliini à Naples, et, malgré la douleur réelle qu'il ressentait d'être éloigné de sa famille pour un temps dont il ignorait la durée, au comble de ses vœux. Avant de partir, il avait reçu, de diverses personnes de Catane, des recommandations pour le duc de Noja, gouverneur du Conservatoire de San-Sebastiano (devenu plus tard celui de San-Pietro a Majellaj, dont le grand artiste qui s'appelait Nicolas Zingarelli était le directeur effectif. Mais ses dispositions musicales le recommandaient

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plus que toute autre chose, et, à la suite d'un brillant examen, il fut reçu d'emblée et prit place dans le célèbre établissement.

Lorsque. Bellini entra au Conservatoire, Mercadante, ce patriarche de l'école musicale italienne contemporaine, venait à peine d'en sortir, et préludait à ses futurs succès dramatiques par la composition de quelques cantates exécutées à San-Carlo. Il n'eut donc pour condisciples , — si l'on excepte M. Carlo Conti (i), musicien distingué, et les deux frères Luigi et Federico Ricci, les auteurs si heureusement inspirés de Crispino e la Comare et de beaucoup d'autres ouvrages composés ensemble ou séparément , — que quelques jeunes artistes qui ne sont jamais

(i) M. Carlo Conti, dont le nom est absolument inconnu en France et dont aucun ouvrage n'y a jamais été représenté, est auteur d'un assez grand nombre d'opéras, parmi lesquels on remarque : le Truppe in Franconia, Olimpia, gli Aragonesi in Napoli, V Innocenta in perigîio, Giovanna Shore, Enrico al passa delta Marna, la Face desiderata. Mi'santropia e Pentimento, il Trionfo délia Giustis[ia, VAudacia fortunata, etc.

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sortis de l'obscurité, tels que Anseimo Dezio, Gianni, Tonetti, Perugini, Marras, etc.

Tout d'abord ses études s'entamèrent sans qu'il y parût apporter aucune vocation particulière et bien déterminée ; c'est ainsi qu'il travailla le chant et- divers instruments sans appeler autrement l'attention sur lui, et sans faire surgir, comme on eût pu s'y attendre, sa personnalité de la masse compacte des jeunes élèves du Conservatoire. Ce n'est que du jour où il s'essaya dans la composition que datent ses premiers succès. Il passa deux années sous la direction de Tritto(i), qui lui fit faire un cours complet de contre-point,

(i) Giacomo di Turitto, connu ^us le nom de Tritto, né à Âltamura vers 1782 ou i735, mort à Naples le 16 Septembre i8îi4, l'un des derniers et des plus célèbres représentants de Fécole napolitaine, auteur de plus de quarante opéras & cantates dramatiques, de nombreuses œuvres de musique religieuse, et excellent professeur. Il fat le maître de Farinelli, de Spontinî, de Raimondi^ d'Orlandi, de Manfroce, de CiulTolotti, de Bellini, de MM. Mercadante, Costa, le fameux chef d'orchestre du Théâtre- Italien de Londres, Carlo Conti,et de beaucoup d'autres moins célèbres.

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après quoi il entra dans la classe de Zingarelli(i).

A partir de ce moment, il travailla avec une véritable ardeur. Déjà, à la suite d'un concours, il s'était vu accorder le titre de mae^^rmo, dignité réservée aux plus studieux élèves du Conservatoire, et qui correspond à ce que nous nommons en France répétiteur^ ceux qui en sont honorés devant, trois fois par semaine, donner leçon à ceux qui sont moins avancés qu'eux. Un peu plus tard, il se vit élever au rang de primo maestrino^ emploi toujours purement honorifique, qui consiste à surveiller les études des élèves, les leçons données par les simples maestrini^ et à exercer sur tous une sorte d'autorité morale, familière et affectueuse.

Au reste, par l'effet de sa nature ouverte,

(i) Nicolô Zingarelli, didacticien et compositeur dramatique lui-même, l'un des plus nobles champions de l'école napolitaine, était né le 4 Avril 1752, à Naples, où il mourut le 5 Mai iSSy. Le 3o Avril 1 790, il fit représenter à l'Académie royale de Musique de Paris un opéra eh trois actes, intitulé Antigone, dont Marmontel avait écrit les paroles, & qui n'eut point de succès.

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expansive et ultra-sensible, par la douceur et l'aménité de son caractère, par l'exquise distinction de ses manières, Bellini s'attirait au Conservatoire l'afifection, l'estime et la sympathie de tous; professeurs et élèves se sentaient attirés vers lui, et le vieux Zingarelli, à cette époque âgé d'environ soixante-dix ans, éprouvait pour son jeune maestrino une tendresse quasi paternelle. Les derniers renseignements recueillis à ce sujet par l'avocat Qcconetti permettent d'affirmer qu'il n'y avait absolument rien de fondé dans les prétendues duretés que Zingarelli aurait exercées à l'égard de Bellini, et qu'au contraire, si l'on excepte quelques caprices, excusables assurément chez un vieillard, et dont aucun élève ne devait être à l'abri, il le traita toujours en quelque sorte comme un fils.

Il faut croire cependant, ou que l'intelligence de Bellini, plongée et comme perdue dans les rêveries et la contemplation, restait rétive aux enseignements qu'il recevait, ou que le niveau des études, tombé si bas aujourd'hui, était considérablement déchu, dès cette époque, au Conservatoire de Naples ;

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car Bellini ne fut jamais un musicien instruit — loin de là I bien qu'en dehors des leçons qu'il reçut de Tritto et Zingarelli, il ait aussi travaillé le contre-point avec Raimondi et Carlo Conti, Son meilleur travail eût été certainement celui qu'il entreprit un jour, à l'imitation de Rossini, et qui consistait à mettre en partition les quatuors d'Haydn et de Mozart; travail pénible, à la vérité, si l'on n'en considère que le côté purement mécanique, mais qui donne à un élève attentif l'occasion de remarquer avec fruit, et mieux qu'il ne le ferait après dix auditions successives, les beautés de style et de facture et l'admirable correction des grands maîtres. Malheureusement, Bellini n'eut pas le courage d'accomplir la tâche qu'il s'était imposée, et qu'il abandonna à peine commencée. En réalité, ce qui constitue le meilleur de son éducation musicale fut la lecture des œuvres d'Haydn et de Mozart, de Durante et de Jomelli, surtout de Pergolèse, pour lequel il éprouvait une admiration sans réserve, et avec qui, d'ailleurs, son cœur sympathisait complètement.

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Néanmoins, il composait considérablement; déjà il avait envoyé à sa famille quelques essais, parmi lesquels une messe qui fut exécutée à Catane, dans Téglise de Saint- François d'Assise, le jour de la fête de l'empereur d'Autriche (i). Bientôt il écrivit plusieurs morceaux de musique instrumentale, jusqu'à quinze ouvertures ou symphonies (I) trois messes à grand orchestre, un Dixit Dominus, un Tantum ergo, un Magnificat, des litanies, etc.

De La Fage, critique très-érudit et trèscompétent, a été à même de lire quelquesuns des morceaux d'orchestre de Bellini, et voici ce qu'il en dit dans la notice qu'il a consacrée à ce compositeur; tous ceux qui se rendent compte de l'insuffisance de Bellini en ce qui concerne l'orchestre et l'instrumentation le croiront facilement sur parole :

J^ai eu Toccasion d'examiner deux ou trois de ces morceaux : ils ne sont pas même d'une satisfaisante médiocrité. Tout porte à croire que Bellini reconnut

(i) On sait que la Sicile était alors occupée par les Autrichiens.

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lui-même que ce genre ne lui convenait pas; car, dans la plupart de ses opéras, il s'est mis tout à fait à Taise sous ce rapport, en se dispensant de faire précéder sa première scène du morceau instrumental connu sous le nom d'ouverture. Il eut pour excuse de ce procédé, d'ailleurs fort commode, Pindulgence du public, qui n'exigea rien de lui à cet égard, & l'essai malheureux de l'ouverture de la Norma, où il offre le spectacle d'un faible enfant se consumanrt en impuissants efforts pour atteindre un point qui, placé hors de sa portée, semble s'éloigner de lui chaque fois qu'il en approche.

Cependant, et même en ces essais, — incorrects certainement, et dans lesquels on devait trouver beaucoup à reprendre sous le rapport de la forme, — Bellini faisait preuve déjà de certaines qualités d'expression et de sentiment dont le caractère inaccoutumé effarouchait le vieux Zingarelli, qui, comme la plupart des professeurs âgés, ne voulait admettre aucune espèce de tendance à l'innovation. Un jour qu'il montrait à son maître un travail dans lequel celui-ci crut remarquer certaines traces d'un esprit libre et indépendant, Zingarelli se mit tout de bon en colère et lui déclara qu'il n'était qu'un igno-

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rant. Malgré sa mansuétude habituelle, Bellini ne put s'empêcher d'être vivement froissé par les paroles de son vieux maître; il se retint pourtant en sa présence, mais, une fois seul avec un de ses amis et condisciples, Anselmo Dezio, il donna un libre cours à son courroux et s'écria : « Moi, un ignorant I Eh bieni je jure par ce qu'il y a de plus sacré au monde que, si jamais je parviens à quelque chose, j'écrirai une partition sur le sujet de Roméo et Juliette. » Pour apprécier toute la portée de la vengeance que Bellini se réservait d'exercer à l'égard de son professeur, il est bon de se rappeler que Zingarelli était l'auteur d'un opéra de Romeo e Giulietta^ qui était considéré comme son chef-d'œuvre, et qui avait obtenu en Italie le succès le plus colossal que jamais drame lyrique ait rencontré en ce pays. Au reste, Bellini tint parole, non évidemment pour . obéir à un sentiment de vengeance que sa belle âme était incapable de ressentir, mais parce que le sujet le tentait et l'attirait ; il écrivit plus tard, à Venise, t Capuletti ed i Montecchù

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La colère qu'avait manifestée Zingarelli en cette occasion était-elle plus feinte que réelle, ou s'aperçut-il qu'il avait eu tort ? Toujours est-il que Bellini s'étant, sur les conseils de Donizetti et de Pacini, dont il avait fait la connaissance, essayé à écrire un opéra, Zingarelli lui déclara que, pour pouvoir juger absolument le mérite de cette tentative, il prétendait ne mettre en aucune façon la main à sa partition et n'y pas faire la moindre correction.

Bellini avait choisi pour texte de sa première inspiration dramatique un ancien livret mis jadis en musique par Vincenzo Fioravanti, et intitulé Adelson e Salvini (i). Sa musique terminée, les rôles furent confiés à trois de ses camarades, élèves comme lui du Conservatoire, Marras, Manzi & Perugini, et l'ouvrage fut exécuté sur le petit théâtre de cet établissement, au commençe-

(i) Et non Andelson e Salvini ou Adelson e Sol" vina, comme on Ta dit par erreur. La partition originale de ce petit opéra est conservée par la famille de BeUini.

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ment de Tannée 1825. L'accueil qu'il reçut de l'auditoire intime appelé à l'apprécier était fait pour flatter le jeune compositeur, ce qui ne l'empêcha pas d'écrire plus tard sur le dernier feuillet de sa partition : Fine del dramma, alias pasticcione. Le premier ouvrage un peu important d'un artiste, d'un musicien surtout, ne peut guère être, en efiTet, qu'une imitation plus ou moins habile, plus ou moins déguisée; Bellini le reconnaissait lui-même, on le voit, et pourtant dans ce c pastiche, » comme il l'appelait, il distingua, paraît-il, quelques morceaux d'une réelle valeur, puisqu'il en prit deux ensuite pour les transporter dans des ouvrages auxquels il apportait tous ses soins : l'un de ces morceaux devint la belle romance des Capuletti — Oh! quante volte, oh! quante! — l'autre, le Meco tu vieni, 0 misera! de la Straniera. D'ailleurs, un de ses biographes, en parlant de ce petit ouvrage, dit qu'il fit reconnaître en Bellini, c sinon les grandes qualités que le travail ^t la production développèrent plus tard, du moins les germes précieux de ces .qualités, l'imagination qui

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crée les mélodies et la sensibilité qui les rend expressives. »

Quoi qu'il en soit, le succès de ce début, fait presque à huis clos, semblait ouvrir une belle carrière à Bellini, et le vieux Zingarelli, ^embrassant avec effusion, lui prédit un brillant avenir. De fait, un second succès l'attendait à peu de temps de là, qui eut pour lui des résultats inespérés ; et Bellini put se dire, dès Taurore de sa vie d'artiste, l'enfant gâté de la fortune, par laquelle il se voyait favorisé d'une façon tout exceptionnelle, et qui semblait le prendre par la main en ayant soin d'aplanir devant lui toute espèce d'ob* stacle.

Il existait alors à Naples un usage excellent, que malheureusement on ne voit pas se généraliser, et qui consistait en ceci : Le plus considéré des jeunes maestrini du collège royal de musique recevait, peu de temps avant d'en sortir définitivement, les paroles d'une cantate à mettre en musique, cantate qui devait être exécutée au théâtre San-Carlo, le jour du prochain gran gala,

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c'est-à-dire un de ces jours dans lesquels on célébrait la fête ou l'anniversaire de naissance d'un des membres dé la famille royale. J'emprunte à Adrien de La Fage, qui a vécu longtemps en Italie et qui en connaissait parfaitement les coutumes artistiques, la description de ces sortes de solennités.

n y a, — dit-il, — gala & gran gala. Le jour d*un gran gala, le théâtre de San-Carlo, Tun des plus beaux et des plus vastes de PEurope, est éclairé par des milliers de bougies ; toute la famille royale est présente et occupe une raste loge qui laisse apercevoir non-seulement chacun de se^ membres, mais encore tous les grands officiers de la cour, debout derrière eux, et se perdant en échelons dans le fond de la loge ; les plus belles toilettes resplendissent dans les sept rangs des loges, portés en quelque sorte par Pimmense cordon de spectateurs non assis qui ceint le parterre et occupe, en avant du mur circulaire, les places de ce que nous nommons les baignoires ; les banquettes des files les plus apparentes sont occupées par le corps des officiers de tous les régiments présents à Naples, revêtus de leur grand uniforme. Vu de la scène, l'aspect de la salle, ainsi ornée de décorations vivantes, a vraiment quelque chose de magique. Il faut remarquer que TefTet des grandes représentations, dans nos théâtres, ne saurait en donner une juste idée en raison de la différence de

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construction. Disposées en amphithéâtres et coupées par des lignes non interrompues de galeries, nos salles offrent un coup d'œil mieux gradué, mieux ménagé, plus nuancé ; mais elles n'ont pas cet aspect éblouissant que présente, aux jours de gran gala, le théâtre San-Carlo, dont les rangs de loges, disposés perpendiculairement et séparés par une multitude de lustres, ressemblent à une muraille de feu et de pierres précieuses, au milieu de laquelle on apercevrait, par places et un peu en arrière, d'innombrables vitraux enrichis des peintures les plus variées et les magnifiques.

On voit que ces jours de fête exceptionnels étaient des jours heureux pour Fart musical, et l'on conçoit que le jeune artiste appelé à faire exécuter une œuvre nouvelle dans de telles conditions, devant un public composé de la sorte, merveilleusement disposé, prêt à trouver tout bien et à tout applaudir, on conçoit que ce jeune artiste, pour peu qu'il obtînt de succès à une telle épreuve, se trou vait lancé du premier coup et entrait presque triomphalement dans la carrière.

Or, Bellini ayant été choisi pour écrire la cantate de 1825, laquelle était intitulée /yméwe, obtint le plus complet succès qu'on

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puisse imaginer. Le roi — en raison de l'usage au moins singulier qui veut que les souverains aient le droit de décider en matière de goût — le roi donna plusieurs fois le signal des applaudissements, et l'accueil fait au compositeur fut tel que celui-ci, obscur encore la veille, se réveilla le lendemain presque célèbre.

Ici se place, dans la vie de Bellini, un incident amoureux, un petit roman sentimental brusquement arrêté dans son essor, interrompu presque aussitôt qu'ébauché. Bellini, on le sait, fut gâté par les femmes aussi bien que par la fortune, et, à cette époque de sa vie, il inspira une passion véritable, fort naturelle du reste, si Pon considère le portrait qu'en trace alors un de ses biographes, portrait qui complète celui que Heine a si largement dessiné : « Affable, honnête, sincère, modeste, bienveillant, af-

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fectueux et fort éloigné de ces mesquineries de caractère qui gâtent bien souvent le mérite des plus grands artistes, Bellini avait, de plus , reçu de la nature les dons les plus heureux : une physionomie distinguée, des traits nobles et réguliers, une carnation délicate et transparente, d'abondants cheveux blonds — particularité trèsrare dans l'Italie méridionale — enfin de grands et limpides yeux bleus, miroir de sa belle âme... »

Donc, il s'était épris d'une jeune fille charmante et de famille aisée, nommée Maddalena Fumaroli, et celle-ci répondait au sentiment qu'elle avait fait naître dans son cœur. D'accord avec son amie, Bellini se présente aux parents de la jeune personne et leur demande résolument sa main. Ceux-ci, malheureusement, ne surent pas prévoir l'avenir réservé à cet artiste hier encore assis sur les bancs d'une école, lui ^répondirent qu'ils ne pouvaient accorder leur fille à un maestro dont la position était loin d'être faite, et repoussèrent obstinément sa demande. Ni ses prières, ni les larmes de leur enfant,

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rien ne put les fléchir , et Bellini , le cœur brisé, dut se retirer sans aucun espoir.

Peut-être ce fait eût-il exercé une influence fâcheuse sttr sa destinée si, fort heureusement pour lui, un événement inespéré ne fût venu faire diversion à son chagrin, et lui o£Erir à temps une puissante distrac* tien, — ce remède suprême aux maux du cœur«

I^ duc de Noja, gouverneur du Conservatoire, qui jadis Tavait puissamment aidé l(»rs de son arrivée â Naples, était aussi surintendant des théâtres royaux, et ne cherchait qu'une occasion d'être utile encore et agréable à son protégé. A l'instigation de ce personnage, Barbaja, V imprésario célèbre de San-Carlo, l'homme avisé auquel une pénétration particulière faisait flairer de loin les grands artistes, et qui avait déjà jeté les yeux sur Bellini, Barbaja, a qui sentait qu'il avait épuisé tout le suc des plus belles compositions de Rossini, » songea à lui faire écrire un opéra pour ce théâtre, alors le plus célèbre de l'Italie entière. Il ne s'agissait plus cette fois d'une cantate, d'un simple

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intermède, mais Bellini se trouvait ainsi appelé à faire son début véritable comme compositeur dramatique sur une scène que les musiciens les plus renommés ne pouvaient aborder d'ordinaire qu'avec les plus grandes difficultés. Un poëme de Domenico Giraldoni, Bianca e Gemando^ lui fut donc confié, et Bellini, dans le double but de couper court à son chagrin et de revoir sa famille, dont il était séparé depuis six ans, résolut de faire un voyage à Catane, où il passerait quelque temps auprès des siens, tout en travaillant à sa partition.

Il partit donc de Naples dans le courant du mois d'Août 1825, et demeura plusieurs mois dans sa famille, où, comme on le pense bien, il fut reçu avec des transports d'allégresse. Son opéra terminé, il retourna dans la capitale pour en préparer les études, et l'ouvrage fut représenté à San-Carlo, le 3o Mai 1826, avec laTosi, Rubini et Lablache pour principaux interprètes.

Quoique Bianca e Gemando ne fût en réa lité qu'une œuvre faible, du milieu de la quelle surgissait seulement un quatuor si

remarquable qu'on a cru y reconnaître en de certains endroits la main de Zingarelli, le succès n'en fut pas moins très-grand, et le roi lui-même, qui assistait à la représentation, réclama la présence sur la scène du compositeur, qui dut se montrer au public et fut accueilli par de bruyantes salves d'applaudissements.

Bellini toucha de Barbaja, pour sa partition, une somme de trois cents ducats. Mais son triomphe dut lui être plus cher que l'argent qu'il reçut. L'accueil fait à son opéra le mettait pour ainsi dire hors de page, et un succès de ce genre, obtenu sur un théâtre comme celui de San-Carlo, semblait devoir le classer définitivement.

Les fruits d'un tel événement ne se firent pas longtemps attendre, et, au bout de peu de mois, Bellini était engagé, scritturato^ par V imprésario du théâtre de la Scala, de Milan, pour écrire un nouvel opéra. S'il s'empressa d'accepter le contrat qui lui était offert, vous pouvez le penser. Après avoir fait ses adieux à son excellent maître Zingarelli , ainsi qu'aux nombreux amis qu'il laissait à

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Naples, il quitta donc cette ville le 5 Avril 1827, en compagnie de Rubini, auquel il réservait un rôle dans son second ouvrage, et partit pour Milan, les poches pleines de lettres de recommandation que lui avait données Zingarelli,

L'Italie possédait alors un écrivain distingué, à la fois critique judicieux et poëte élégant, qui semblait s'être donné pour tâche principale de relever le drame lyrique de l'état d'abjection dans lequel il était tombé depuis la mort d'Apostolo Zeno et de Métastase, que l'on peut considérer comme les deux créateurs du genre.

La renommée de Felice Romani — c'est de lui que je veux parler — restera indissolublement attachée à celle de Bellini, et leur souvenir sera désormais inséparable dans la

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mémoire des admirateurs de l'un ou de l'autre.

Romani tient, à juste titre, une place particulière et distinguée dans Thistoire de l'art talien. Il a eu le bonheur d'être mêlé au magnifique mouvement de renaissance artistique, philosophique et littéraire qui sera l'un des plus beaux titres de gloire de sa patrie au XIX® siècle, et il a été assez fortuné pour être le contemporain de cette pléiade immortelle de grands hommes qui s'appelaient Giuseppe Giusti , Alessandro Manzoni, Silvio Pellico, Tommaso Grossi, Leopardi, Niccolini, Guerrazzi, Môntanelli, Gioberti, Tommaseo, Massimo d'Azeglio , Canova, Vêla, Rossini, Mercadante, Pacini, Bellini, Donizetti, Verdi, et cent autres que le temps, l'espace et la mémoire ne me permettent pas de citer.

C'était une belle époque, en vérité, pour l'art italien, si injustement dénigré par ceux qui sont ignorants des effort» sublimes qu'il a faits depuis cinquante ans, que celle où Manzoni écrivait il cinque Maggio et i Pro-

messi Sposi; Grossi, Marco Visconti et la Fuggittiva; Niccolini, Antonio Foscarini et Giovanni da Procida; Nota, il Filosofo Celibe et la Lusinghiera; Silvio Pellico, le mie Prigioni; où Rossini composait Senti* ramide; Donizetti, Anna Bolena et VElisire d^Amore; Bellini, la Straniera, Norma et la Sonnambula; où Canova taillait dans le marbre ses belles statues de Flore et de Vénus; où le grand tragédien Modena se faisait admirer dans Maria Stuarda, dans Zaira et dans Virginia!

Romani, je le répète, fut heureux d'arriver en un tel moment et de pouvoir prendre sa part de Timmense travail de rénovation auquel concouraient alors toutes les grandes intelligences de la Péninsule. Sans prétendre qu'il pût marcher de pair avec tous les hommes célèbres que je viens de nommer, on peut affirmer qu'il a concouru à ce travail dans la mesure de ses moyens, et, si l'œuvre à laquelle il s'est voué n'est en réalité qu'une œuvre secondaire, il a eu du moins la conscience de la mener à bien et la satisfaction d'atteindre le but qu'il s'était proposé. Il est

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donc juste de dire que si Romani ne peut être considéré comme Pun des premiers poëtes dramatiques de l'Italie^ il mérite, en tant que librettiste — et c'est sous ce rapport qu'il nous occupe ici — de tenir une place fort distinguée dans l'histoire de la littérature contemporaine. Â ce point de vue, il peut être en effet considéré comme un chef d'école^ et le sillon tracé par lui a été suivi par tous ceux qui se sont lancés dans le même courant de travaux, MM. Salvatore Cammarano et Temistocle Solera en tête, ses émules, j'allais dire ses imitateurs les plus heureux. Romani était né à Gênes vers 1785 ou 1790. Il avait fait ses études littéraires sous la direction de Solari et de Gagliuiii, et suivi les cours de droit de l'Université de Pise; mais, ne se sentant pas fait pour la carrière de légiste, il revint bientôt dans sa ville natale, où, à quinze ans, il fut nommé professeur de belles-lettres. Au bout de quelque temps cependant, le professorat ne lui convenant pas non plus, il se rendit à Milan, et y ayant produit queilques essais dramatiques, il fut nommé par le ministre de

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rintérieur poëte des théâtres royaux, avec un traitement annuel de 6,000 francs. — Le roi d'Italie s'appelait alors Napoléon.

La domination française ayant cessé, Romani demeura sans emploi. C'est alors qu'il fit représenter à Milan une comédie intitulée: l'Amante e Vltnpostore, laquelle obtint un brillant succès. Son but pourtant n'était pas de devenir le successeur de Goldoni ou le rival de Nota; peut-être entrevoyait-il trop de difficultés pour atteindre ce résultat. Mais c'est à ce moment que l'idée lui vint d'essayer une reconstitution du drame lyrique, et qu'il tenta, on sait avec quel succès, une résurrection de ce genre littéraire, tombé si bas dans l'estime publique par la faute des écrivains qui l'avaient cultivé depuis la mort de Métastase.

Il réussit si pleinement dès l'abord que la cour de Vienne voulut se l'attacher, et que l'Empereur offrit à Romani le poste de poëte césaréen, mais à la condition que celui-ci renoncerait à sa qualité de citoyen piémontais et consentirait à devenir sujet autrichien. Le poëte refusa noblement, et l'on

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doit lui tenir d'autant plus de compte de cette louable conduite que la situation n'était pas alors la même qu'aujourd'hui, et que personne sans doute n'eût songé à le blâmer d'accepter les propositions qui lui étaient faites.

Je n'ai pas à m'étendre ici sur les qualités de Romani en tant que prosateur; je dirai seulement que pendant tout le temps qu'il fut, sous le règne de Charles-Albert, directeur littéraire de la Ga^etta Piemontese^ le journal officiel dé Turin , il se fit considérablement remarquer comme critique, principalement dans la longue et vigoureuse polémique qu'il soutint avec Angelo Brofferio, l'un des bons écrivains modernes de l'Italie, alors rédacteur en chef du Messagiere Torinese. Romani publia aussi , dans la feuille officielle et dans un journal exclusivement littéraire, il Furetto, quelques gracieuses nouvelles qui furent très- bien accueillies.

Ses poésies, en dehors du théâtre, furent aussi très-goûtées ; par l'élégance, la pureté

de la forme, Theureuse allure et la mélodie du vers, la nouveauté des pensées, la richesse et la sonorité de la rime, elles se rattachent à Técole qui eut en Vincenzo Monti son chef et plus illustre représentant. Au nombre de ses cam^onCj on cite particulièrement celle inspirée précisément par Monti, et celles qui furent adressées au sculpteur Pompeo Marchesi, à Paganini,àla Pastaet à la Malibran. Ces dernières rentrent indirectement dans le cadre de mon travail, et j'en veux profiter pour faire connaître quelque peu ce poëte distingué. Lisez cette jolie et expressive can- \(me à Paganini :

Quante han voci la terra e il cielo e Vonda,

Quanti accenti il dolor, la gioia e Vira,

Tutti un concavo legno in grembo accoglie;

Par che e Varpa tintinni e si confonda

Coi notturni sospir di Eolia lira.

Coi lamenti delV aura in rami e infoglie;

Ora è poster che scioglie

La sihestre canton cheil.gregge àduna

0 ménestrel che invita alla carole,

Or virgin che si duole

Délie sue pêne alla tàcente luna.

5o BELLINI.

Or Vangoscia di un cuor da un cuor divisa

Or lo scher\o, or a il v^^^o, e il bacio, e il riso (i).

Ecoutez maintenant ce fragment de son poëme à cette sublime artiste qui s'appelait la Malibran :

Forse segrete norme

Dal settemplice apprendi arco delV Iri,

Poickè muta armonia sono i colori;

A llor che il mondo dorme

Forse desta tu sola erri e faggiri

Innamorata dei notturni orrori;

E il cielo, e i campi e ifiori,

E la bre:(^a che aleggia a vol sommesso,

Gli astri che amoreggiar sembran colVonde,

(i) Le ciel, la terre et Fonde ont une voix, — La douleur, la joie et la colère ont des accents — Qui se trouvent réunis dans cette baguette flexible que tu tiens en ta main. — Tantôt il semble que la harpe résonne et se confonde — Avec les nocturnes soupirs de la lyre éolienne, — Avec les plaintes de la brise courant dans les rameaux et dans le feuillage ',— Tantôt on dirait le pâtre modulant — La chanson agreste à l'aide de laquelle il rassemble ses brebis,— Ou le ménestrel invitant à la danse. — Parfois on croirait entendre une vierge adressant ses plaintes— A la lune silencieuse^ — Ou les angoisses d'un cœur séparé d'un autre cœur, — Ou les refrains joyeux, les baisers et les ris.

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Il ciel che si confonde

Col mar lontano ed il silen\io istesso

Délie misteriose e placid'ore

Han qualche voce che ti parla al core.

Ed una voce ha pure

Per te il mattin che Vori}^:^onte imbianca

E le sopite cose awiva e desta :

Voce han per te le oscure

Acque del lago quando il flotto mancay

O il turbo lo solleva e la tetnpesta;

Voce la cupa vesta

Di che si câpre quando estate è spenta^ '

Il monte in lutto corne padre in doglià;

Voce Varida foglia

Che si stacca dal ramo e code tenta,

Quando déclina, quando fa partita

L'autunno, emblema delVumana vita (i).

(i) Peut-être les secrets de son art — Te sont-ils dévoilés par Parc aux sept couleurs d'Iris, — Car les couleurs, comme les sons, ont une muette harmonie?

— Quand l'univers sommeille, — Peut-être ! t'éveiliant, erres-tu seule au hasard, — Amoureuse des horreurs de la nuit? -~ Et le ciel, et les champs et les fleurs — Et la brise qui s'élève d'un vol discret,

— Et les astres qui semblent s'entretenir tendrement avec les ondes, — Et le ciel qui se confond — Avec la mer lointaine, et le silence même — Des heures calmes et mystérieuses, — Peut-être tout cela a-t-il une voix secrète qui parle à ton cœur?

Elle possède une voix aussi — Pour toi, l'aurore

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Cependant, et quelle que soit la valeur des nombreuses pièces de ce genre qu'il a laissées, ce n'est point à ses can\one ou à ses liriche que Romani doit la réputation qu'il s'est acquise parmi ses compatriotes ; plus d'un entre ceux-ci eût pu se dire son rival, sinon son maître, dans cet ordre d'idées. Non ; son plus beau titre de gloire, aux yeux de ses contemporains et de la postérité, est dans le talent tout particulier dont il fit preuve en ce qui concerne la composition des libretti; sa renommée s'est véritablement fondée sur l'intelligence qu'il déploya dans Fœuvre de transformation à laquelle il s'était attaché, et sur la rare valeur, le haut degré de perfection qu'il sut donner à ses drames

qui blanchit l'horizon — Et qui vient réveiller la nature assoupie: — Et les eaux obscures — Du lac, qu'elles soient unies et tranquilles — Oir agitées par le vent et la tempête ; — Et le voile sombre — Dont se couvre, quand l'été s'est enfui, — La montagne, qui semble en deuil, comme un père de son enfant; — Et la feuille séchée — Qui se détache de la branche et tombe lentement — Quand l'automne, cet emblème de la vie humaine, — S'achève et s'enfuit à son tour.

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