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lyriques, drammiper tnusica, comme disent les Italiens.
Il en fit de toutes façons : bouffes, semisérieux, tragiques, et en si grande quantité que leur nombre s'élève à plus d'une centaine.
Dans un article ému écrit au lendemain de sa mort, son ancien adversaire, Angelo Brofferio, qui , lui-même, ne devait lui survivre que d'une année à peine, s'exprimait ainsi à leur sujet : a La plus grande puissance du génie de Romani se révélait dans la représentation qu'il faisait des délires, des extases, des fureurs, des voluptés, des désespoirs de Tamour , comme Byron, comme Foscolo, comme Lamartine, comme Victor Hugo. Qui ne se rappelle les magnifiques strophes de la Straniera , à' il Pirata, de Lucre\ia Borgia, de la Sonnambula, A* Anna Bolena, de Norma, de Béatrice di Tenda, revêtues par Bellini et par Donizetti de si merveilleuses harmonies ?... Tant que l'amour palpitera dans les poitrines humaines, les vers de Romani vivront et résonneront sur les lèvres plaintives comme étant l'expression la
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plus ardente, la plus passionnée des tempêtes secrètes de Tâme. » (Feuilleton du Journal le Alpi^ de Turin, d'Avril i865.)
Malheureusement, lorsque Romani conçut la pensée d'une transformation du poëme musical et mit son idée à exécution, un esprit de conventionalisme étroit régnait en Italie, relativement à la charpente et à la structure du drame lyrique, et s'opposait vigoureusement à toute tentative par trop hardie ou aventureuse; les préjugés ont disparu aujourd'hui que, par la force même des choses, l'art a fait de grands progrès sous ce rapport; mais ces préjugés n'en ont pas moins porté un coup fatal aux poèmes de Romani, en ce sens que ceux-ci vieilliront rapidement.
De son temps, en effet, certaines exigences régnaient en despotes sur la scène lyrique italienne; des conventions absurdes étaient établies, dont il était difficile de se départir, et peut-être, malgré toute sa valeur littéraire, Romani n'eut-il pas la vigueur, l'énergie, la puissance nécessaires pour obliger ses contemporains à admettre, à accepter des formes
plus neuves et plus vraisemblables. Il fit bien quelques efforts en ce sens , mais ces efforts ne furent pas toujours couronnés par le succès. D'ailleurs, il n'était guère inventeur, et puisait peu dans son propre fonds quant aux sujets qu'il voulait traiter, se bornant, dans un grand nombre de cas, à emprunter ces sujets à la scène française, et les modifiant ensuite à sa façon. Ce qui est certain — et sa valeur personnelle ressort ici — c'est que son vers est doux , harmonieux , léger , fascinateur en quelque sorte , qu'il se marie admirablement avec l'expression musicale, que ses personnages sont bien vivants, que les caractères en sont vigoureusement tracés, enfin, que l'action dans ses drames est généralement bien conçue, nouée avec intelligence, et poursuivie avec une rare habileté, une entente remarquable des effets de la scène. Mais aussi peut-on dire que la structure des morceaux est par trop peu variée, et que la forme générale de l'œuvre a quelque chose de vieux, j'allais dire de rococo. C'est comme ces riches joyaux que l'on fabriquait il y a deux ou trois
siècles , qui faisaient à juste titre Tadmiration de nos pères, dont nous ne saurions con tester aujourd'hui la valeur et Télégance, mais que nous n'oserions plus porter.
Cependant, à l'époque où il écrivait, Romani pouvait, jusqu'à un certain point, passer pour téméraire ; en tout état de cause, ses brillantes et rares qualités le mirent promptement en évidence, et bientôt tous les compositeurs de la Péninsule s'arrachèrent ses libretti^ parmi lesquels on cite, pour la splendeur des vers, la beauté de la poésie, la Solitaria délie Asturie, Cristoforo Colombo, et surtout Torquato Tasso et Parisina, dont les Italiens ne parlent jamais qu'avec un véritable sentiment d'admiration; puis, pour la légèreté et la verve comique, il Giorno di San Michèle et ÏElisire d'Amore; parmi ceux qui se jouent encore outre-monts et que nous connaissons par cœur en France, les meilleurs sont certainement Norma, Lucres^ia Borgia et la Sonnambula.
Romani se vit donc extrêmement recherché par les musiciens et par toutes les grandes
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administrations théâtrales, et il se trouva, par le fait de sa collaboration avec la plupart des compositeurs de son temps, activement mêlé, pendant une période d'environ trente années, au mouvement musical de ritalie, travaillant successivement ou simultanément avec Rossini, Mercadante, Donizetti, Coccia, Pacini, Pavesi, Morlacchi, Meyerbeer, Majocchi, Mayr, Niccolini, Soliva, Ricci, Obiols, Pugni, Litta, Thalberg, etc., et voyant ses collaborateurs s'attacher à lui en raison des qualités et du talent qu'il déployait dans ses ouvrages. Il en est même, tels que Coccia, par exemple, qui restaient volontairement et pendant des années éloignés de la scène, parce que Romani, accablé de travaux de toute sorte, était dans l'impossibilité de leur fournir un livret.
Tel est l'homme que Bellini eut le bonheur de rencontrer à l'aurore de sa carrière, qui resta son collaborateur exclusif, et avec lequel il se lia d'une profonde et durable amitié.
La collaboration, Fassociation artistique de Bellini et de Romani, ne fut point, comme il arrive si souvent en pareil cas, un effet du hasard et des circonstances. Pendant son séjour à Naples, pour la représentation de son premier opéra, Bellini s'était lié avec un Milanais distingué, ErnestoTosi, frère de la cantatrice célèbre qui avait été sa principale interprète. Dans les fréquents entretiens qu'il avait avec lui, Bellini parlait souvent des poètes de la scène lyrique ita* lienne, se rendant parfaitement compte de
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rinfluence que peut exercer un bon livret sur Timagination du compositeur aussi bien que sur la destinée de louvrage, et il de. mandait à son ami un avis sincère sur le poëte qu'il pensait pouvoir le mieux lui convenir.
Tosi n'hésita point et lui indiqua aussitôt Romani. Celui-ci était justement attaché comme librettiste au théâtre de la Scala, avec lequel le futur auteur de Norma venait de signer un contrat. Bellini résolut de suivre le conseil qui lui était donné, et s'en fut droit à Romani, qui lui proposa le sujet du Pirate. De ce jour Talliance fut scellée^ une étroite intimité unit ces deux hommes si distingués sous tant de rapports, et leur collaboration ne prit fin que lorsque Bellini jugea à propos de quitter l'Italie pour venir se faire connaître en France et en Angleterre.
Bellini fut reçu à Milan d'une façon presque touchante, et les recommandations qu'il y avait apportées, soit de son vieux maître Zingarelli, soit d'autre part, lui ouvrirent les
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portes des maisons les plus considérables et les plus recherchées, dans lesquelles Taffabilité de son caractère et les charmes de son esprit ne contribuaient pas peu à le faire bien recevoir. Il se vit accueillir affectueusement par les premières familles de la ville, dans la maison Pollini, chez la duchesse Litta, les comtesses Amalia et Carolina Belgiojoso. En même temps, la demeure qu'il habitait dans la contrada de Santa-Margherita devint rapidement un centre de réunion fréquenté par tous ceux auxquels étaient sympathiques les gracieuses manières , Tair d'ingénuité, le sens droit, la conversation agréable, et surtout le génie de ce grand artiste à peine âgé de vingt-six ans, auquel la célébrité semblait déjà s'attacher, comme si un sombre pressentiment l'avertissait que les jours de ce bel enfant blond étaient comptés et qu'elle devait se presser de le faire jouir de sa présence et de ses bienfaits. Quelquefois, lorsque ce petit cénacle était assemblé, Bellini réclamait l'attention, s'asseyait au piano, et jouait quelques fragments de l'œuvre à laquelle il travaillait. Modeste
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comme il convient à tout artiste intelligent, défiant de son propre génie, il était heureux d'entendre un autre jugement que le sien sur ses propres inspirations; il semblait voir dans l'approbation ou Timprobation de ceux qu'il constituait ainsi ses juges désintéressés, dans le verdict rendu par les membres de ce comité intime, comme une sorte d'écho anticipé de l'opinion qui devait un jour se manifester, au sujet de son opéra, dans le cerveau de cet être multiple et indifférent qui s'appelle le public. Il réclamait à cet effet des observations sévères , impartiales , et se rendait avec la meilleure grâce du monde à ces observations, lorsqu'il le pouvait faire sans choquer ses doctrines personnelles en matière d'art.
Enfin, l'opéra fut terminé. Mais ce n'était point tout, il fallait le faire répéter, en diriger les études, et obtenir des artistes la meilleure interprétation possible. Ces artistes s'appelaient, il est vrai, Rubini, Tamburini et M™® Méric-Lalande; mais, quel que fût leur talent, Bellini ne se sentait nullement disposé à faire bon marché de ses volontés et à
les laisser chanter à leur guise. Une anecdote le prouvera.
Rubini — dont le souvenir est encore si cher aux vieux habitués de notre Théâtre- Italien -- Rubini, à cette époque, avait déjà parcouru toute l'Italie et s'était rendu célè» bre à Vienne et à Paris par la façon supé» lieure dont il interprétait les grandes œuvres . de Cimarosa, Generali, Paër, Fioravanti, Rossini et Mercadante» Bellini appréciait son talent aussi bien que qui que ce fût, mais il désirait cependant mettre en relief, chez le grand chanteur , des qualités qui devaient d'autant faire ressortir son œuvre*
Rubini vient un matin chez le giovine maestro pour répéter avec lui. Arrivé au duo entre Gualtiero et Imogène, Bellini lui fait et lui renouvelle vingt fois une observation dont l'inutilité restait constante, le chanteur ne pouvant ou ne voulant la com* prendre. A la fin, énervé et fatigué, Bellini se lève furieux et l'apostrophe ainsi :
« Tiens, tu n'es qu'une béte, et tu n'y mets pas la moitié de l'âme que tu possèdes. Tandis que tu pourrais là révolutionner
tout le théâtre, tu restes froid et languissant. Montre un peu de passion, que diable I N'astu donc jamais été amoureux ? »
Rubini^ interdit, ne répondait rien et restait confus. Bellini, aussitôt calmé, et craignant d'ailleurs de l'avoir offensé, radoucit d'autant plus sa voix pour lui dire :
a Voyons, cher ami, veux-tu être Rubini, ou bien réellement Gualtiero? Ignores-tu donc que ta voix est une mine d'or qui n'a pas été complètement explorée ? Écoute-moi un peu, et je te réponds qu'un jour tu me seras reconnaissant. Tu es un des meilleurs artistes que je connaisse, mais cela ne suffit point.
— Je comprends ce que tu veux, répondit Rubini, mais il m'est impossible de me désespérer et de me mettre en fureur* par le seul Ëiit de mon imagination.
— Allons, répliqua Bellini, avoue-le; la véritable raison, c'est que ma musique ne te plaît point, parce qu'elle te sort de tes habitudes et t'oblige à un travail auquel tu n'es pas accoutumé. Mais si je m'étais mis en tête de faire prévaloir un ordre d'idées
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particulier, de trouver en musique une forme nouvelle d'expression qui rendît étroitement le sens des paroles et qui, du chant et du drame, fît une chose unique, dis-moi, devrais-je succomber parce que je n'aurais pas été aidé par toi? Tu le peux; cela sujfBtpour justifier mes efforts et m'affermir dans ma volonté. Oublie donc qui tu es, pour te mettre tout entier en esprit dans le person* nage que tu représentes. Et maintenant, mon ajni, viens, et recommençons. »
Ils recommencèrent, en effet, et Rubini, électrisé par les conseils de Bellirii, comprit cette fois, et finit par rendre complètement la pensée du compositeur.
Cette anecdote est peu connue, et mérite de l'être, parce qu'elle montre que Bellini n'a pa^ dû, comme quelques-4ins l'ont dit, la plus grande partie de ses succès au seul talent de ses interprètes; elle prouve tout au moins qu'il savait se servir de ce talent et le façonner selon les besoins de sa cause, je veux dire selon les exigences particulières de sa musique, A propos de ce même opéra du Pirate^ il sut résister aux importunités et
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exigences de sa prima donna^ M™** Mé-
ric-I^ande , qui voulait à toute force lui
faire écrire un morceau di bravura et lui
faire modifier certains passages, de façon à.
mettre en relief ses avantages personnels de
cantatrice. Bellini, ne voulant pas sacrifier
au faux goût d'une virtuose, ayant fait ce
qu'il prétendait faire, comptant d'ailleurs
sur la valeur de son œuvre et sur ses idjées
particulières, refusa de changer et d'ajouter une seule note à sa partition.
Il eut grandement raison, et le succès vint le lui prouver en couronnant ses efforts. L'ouvrage fut représenté à la Scala, le 27 Octobre 1827, et provoqua dans le public un enthousiasme inouï. Pour le constater, je n'ai qu'à traduire ici toute la première partie d'une lettre qu'à ce sujet il écrivait à l'un de ses parents, le^ surlendemain de la première représentation. Ce fragment épistolaire, qui est aujourd'hui la propriété de son biographe, l'avocat Cicconetti, a été publié pour la première fois, il y a quelques mois, par un journal spécial italien; la seconde partie de la lettre a été déchirée, et, par
conséquent, a disparu; mais ce qui nous en reste est on ne peut plus intéressant.
Milan, 29 Octobre 1827.
Mon bien cher oncle,
Que mes parents et mes amis se réjouissent ; ton neveu a eu la fortune de rencontrer un tel succès avec son opéra, qu'il ne sait comment exprimer sa joie: ni toi, ni tous les miens, ni moi-même, ne pouvions espérer un semblable résultat. C'est le samedi 27 courant que l'ouvrage a été représenté; dès la répétition générale, le bruit s'était répandu que c'était là de la bonne musique ; ce qui fait que quand sonna l'heure qui m'appelait au piano-forte (i), et que je me montrai, le public me reçut avec de grands applaudissements; l'ouverture commence, et plaît considérablement; l'introduction, formée d'un seul choeur, a été assez mal dite, mais comme elle est suivie d'une tempête, les spectateurs ne s'en sont point aperçus: à la fin, très-peu d'applaudissements.
La sortie de Rubini excita une furore telle que je ne puis l'exprimer, et que je dus me lever au moins dix fois pour remercier. La cavatine de la prima
(i) On sait que l'usage était alors, en Italie, que les compositeurs tinssent le piano d'accompagnement aux premières représentations de leurs ouvrages.
donna applaudie aussi: ensuite, un chœur des Pirates dans le lointain, qui fit un grand plaisir, grâce à la nouveauté de la combinaison de Fécho, puis ceux-ci entrant en scène en continuant de chanter pendant une trentaine de mesures, et en diminuant toujours la voix, accompagnés par un second orchestre placé sur le théâtre et composé d^instruments à vent. Tout cela produisit un effet tel et souleva tant et tant d'applaudissements, que la commotion de plaisir que j'en ressentis se traduisit par un sanglot convulsif que je ne pus arrêter qu'au bout de cinq minutes. Puis vint la scène et le duo entre Rubini et la Lalande, à l'issue desquels les spectateurs, criant comme des fous, ont fait un tel fracas que je croyais être en enfer; la cavatinede Tamburini, qui, bien qu'applaudie, ne plut que médiocrement; et enfin on attaqua le finale, dont le largo réunit tous les suffrages, et dont le chant principal fit aussi grand effet et fut fort applaudi. Le rideau tomba, et tu peux te figurer les applaudissements qui m'appelaient sur la scène, où je me présentai pour recevoir les félicitations d'un auditoire aussi choisi, après quoi tous les chanteurs furent rappelés à leur tour. Le deuxième acte commence par un chœur de femmes que j'ai bien harmonisé, mais qui fut reçu froidement, parce que les choristes étaient trop peu nombreuses et qu'elles ont détonné. Le duo entre Tamburini (la basse) et la Lalande p^ut beaucoup, puis vint le terzetto, qui fit furore, et un chœur de guerriers qui fit aussi plaisir. Enfin la scène de Ru-
bini et celle de la Lalande ont provoqué un enthousiasme tel que je ne puis te le peindre avec des paroles ; la langue italienne elle-même n'a point de termes qui puissent servir à décrire Pesprit tumultueux qui s'emparait du public^ à ce point que je fus obligé, par deux fois, de me montrer, sur la scène avec tous les chanteurs. Hier soir, deuxième représentation, les applaudissements ont augmenté encore, et j'ai dû paraître trois fois; demain aura lieu la troisième, parce que ce àoir on donne un acte de Mosè pour laisser reposer la Lalande.
Voilà quelles ont été les démonstrations des spectateurs; nous verrons maintenant les journaux,- qui ne paraîtront qu'après la troisième représentation, et nous verrons ce que sera leur critique et ce qu'ils auront trouvé de bon. Ma joie est extrême, car je ne m'attendais pas à un résultat aussi heureux; un pareil succès me sera un encouragement pour continuer ma carrière avec honneur, et j'y parviendrai par l'étude. Donne ces nouvelles à tous les amis, s'il est vrai que j'en ai en cette ville. Je ne veux p>ourtant pas retourner pour le moment à Naples avant d'avoir établi ma réputation en Italie par d'autres efforts ; je me réglerai d'après les engagements qui me seront offerts, et j'aurai soin de t'apprendre ce qu'il m'adviendra de nouveau. Tous les amis que je possède ici ne se sentent pas de joie; ils me disent qu'ils espéraient bien peu de mon œuvre, parce qu'ils me voyaient trop modeste, et que cela n'appartient qu'aux vieux savants et aux jeunes orgueilleux
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lorsqu'ils ont quelque mérite. J'ai répondu à tous que l'éducation que j'avais reçue m'avait fait connaître avant la vieillesse les devoirs de l'homme^ et que c'est pour cela que je cherche à me distinguer par le peu que je sais, méprisant l'orgueil, fils de la médiocrité...
Cette lettre fait voir en Bellini Thomme et l'artiste,* et c'est une bonne fortune pour un biographe de pouvoir dire qu'elle fait autant d'honneur à l'un qu'à l'autre.
Trois mois après, le Pirate éldlt représenté à Vienne, et le succès considérable qu'il obtenait en cette ville venait confirmer d'une façon éclatante celui qu'il avait remporté à Milan. La renommée s'emparait définitivement du nom. dé Bellini, le faisait voler de bouche en bouche, et semblait lui préparer de nouveaux triomphes.
On préparait alors à Gênes l'ouverture du nouveau théâtre Carlo-Felice. L'imprésario^ pensant qu'il ne pourrait mieux établir son entreprise et fêter cette solennité qu'en offrant à son public un nouvel ouvrage de Bellini, dont on s'entretenait partout, écrivit au jeune compositeur pour lui offrir un
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traité à cet effet. Mais celui-ci venait de s'engager à livrer un autre opéra à la Scala, et répondit que tous ses soins devant être donnés à cette nouvelle production, il ne pouvait accepter un autre contrat.
Ce n'était point l'affaire du directeur génois, qui sentait que le nom de Bellini sur Taffiche de son théâtre serait un coup de fortune pour lui. Cet industriel lui écrivit donc de nouveau en lui disant qu'il se contenterait de monter l'opéra de Bianca e Gernando^ déjà joué à Naples, si son auteur voulait bien prendre la peine d'y ajouter trois ou quatre morceaux nouveaux. Les interprètes de l'ouvrage ainsi modifié seraient la Tosi, Davide et Tamburini. Bellini viendrait lui-même en surveiller les répétitions, et recevrait pour prix de ses peines et de son déplacement une somme ronde de huit mille francs. Devant des propositions si brillantes, des conditions d'une exécution si facile, Bellini n'hésita plus; il signa le contrat qu'on lui offrait, se rendit à Gênes vers le milieu du mois de Mars 1828, et opéra si rapidement les changements qui lui avaient été
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demandés que la seconde édition de Bianca e Gemando^ ainsi a corrigée, revue et augmentée, » put être présentée au public le 7 Avril suivant. Elle obtint un excellent accueil, et les trois morceaux ajoutés, c'est-à* dire deux airs de ténor et un air final pour la cantatrice (celui qui se termine par la cabalette: Délia gioja e dal piacere)^ ne furent pas moins bien reçus que le reste.
J'ai dit que Bellini avait signé un contrat par lequel il s'engageait à livrer une nouvelle partition au directeur de la Scala, de Milan, partition qui devait lui être payée mille ducats, et pour laquelle on lui avait promis pour interprètes M°^® Méric- Lalande, la Ungher, le ténor Reina etTamburini. Il quitta donc Gènes vers la fin d'Avril, et se rendit à Milan, où il avait été invité à passer, dans une maison amie, le temps qui lui serait nécessaire pour écrire son nouvel ouvrage.
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Cet ouvrage était la Straniera^ dont Romani avait puisé le sujet dans uns des romans alors si fort à la mode du célèbre vicomte d'Arlincourt, aujourd'hui justement oublié. La muse de Bellini était rebelle par instants, et nous Talions voir par ce que je vais rapporter tout à l'heure. Mais auparavant, je veux montrer à quel point il comprenait la grandeur et la portée du drame musical, et avec quel sens droit et juste il l'appréciait; ce fragment d'une lettre adressée à un de ses amis, tandis qu'il travaillait à la Straniera^ va nous livrer, en quelque sorte, les secrets de son esthétique, et nous édifier sur sa façon de composer :
Puisque je me suis proposé (disait-il) d'écrire quelques partitions — jamais plus d'une par an, — j'y apporte tous mes efforts. Persuadé, comme je le suis, qu'une grande partie de leur succès dépend du choix d'un thème intéressant, du contraste des passions, de l'harmonie des vers et de la chaleur de leur expression, non moins que des coups de théâtre, il me fallait, avant tout, faire choix d'un écri -vain expérimenté en ce genre, et c'est pourquoi j'ai préféré à tout autre Romani, puissant génie, fait pour le drame musical. Son travail accompli, j'étudie
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attentivement le caractère des personnages, les passions qui prédominent en eux, les sentiments dont ils sont animés. Une fois bien pénétré de tout ceci, je me mets à k place de chacun d^eux, et je fais en sorte de sentir et d'exprimer efficacement ce qu^îls sentent et ce qu'ils expriment. Sachant que la musique résulte de la variété des sons^ et que les passions des hommes se révèlent dans le langage par des tons diversement modifiés, je m'efforce, par une incessante observation, de parvenir, à l'aide de mon art, à la manifestation exacte de ces sentiments divers.
Enfermé dans ma chambre, je commence à déclamer la partie de chaque personnage du drame, avec toute la chaleur de la passion : j'observe, autant que. possible, les inflexions de ma voix, la précipitation ou la langueur du débit en telle circonstance, enfin l'accent et le ton de l'expression que la nature donne à l'homme livré aux passions, et j'y trouve les motifs et les rhythmes musicaux propres à les démontrer et à les transmettre à autrui par le moyen de l'harmonie. Je jette aussitôt cela sur le papier, je l'essaie au piano, et, quand je sens en moi-même une émotion correspondante, je juge que* j'ai réussi. Dans le cas contraire, je recommence et me remets à l'œuvre jusqu'à ce que j'aid atteint mon but. . ,
Précisément comme il terminait sa partition de la Straniera^ il lui arriva un jour
de ne pouvoir mettre d'accord Tinspiration et sa raison. Il ne lui restait plus à écrire que Tair final de son opéra, mais il avait beau se mettre à son piano, lire, étudier et relire les vers de son collaborateur, ces vers le laissaient froid et incapable d'attirer la pensée musicale absente. Il sentait pourtant confii* sèment ce qui convenait à la situation, mais il voyait aussi que le poëte avait passé à côté, le gênant au lieu de lui venir en aide. Bref, il dut prier Romani de lui changer le texte de l'air en question. Celui-ci y consen* tit volontiers, et lui donna promptement une seconde version en lui demandant si celle-ci lui semblait satisfisdsante. « Non, répondit-» il. — Eh bien 1 répliqua Romani, je vais t'en écrire une troisième. 9
Mais ni la troisième ni une autre encîore ne parvinrent à plaire à Bellini, si bien que son ami^ surpris et dépité, finit par lui dire : -— « Ma foi, je suis obligé d'avouer que je ne comprends rien à ton idée, et que )e ne sais pas ce qUè tu teux.
— Ce que je veux ! — - s'écria à son tour Bellini en s'animant; Je veux une pensée qui
soit tout à la fois une prière, une imprécation, une menace et un délire. » — Et, en disant cela, il courait à son piano, et, par une improvisation fougueuse et hardie, essayait de faire comprendre son désir à son ami, qui le regarda d'abord avec stupeur et se mit à écrire tandis qu'il continuait. Puis, ayant terminé, il se leva, et, parlant de nouveau :
« Voilà ce que je veux, •— dit-il, — as-tu compris, maintenant?
— Et voici tes paroles, — répliqua Romani en lui présentant un papier. — Suis-je entré cette fois dans ton esprit?»
Bellini lut, fut enchanté, et se jeta dans les bras de son ami. Le fameux air : Or sei pago o ciel tremendo, était trouvé.
La Straniera fut jouée pour la première fois, avec un immense succès, le 14 Février 1829. Un poëme distingué, une partition essentiellement mélodique et riche cependant de mouvements dramatiques, d'élans passionnés, enfin une interprétation hors ligne justifiaient amplement ce succès, fatal cependant pour l'artiste qui tenait le principal rôle.
M"** Mérîc-Lalande, cantatrice admirable, mais qui, par malheur pour elle, avait, ainsi que la Malibran, le défaut de ne pouvoir se livrer à demi, fut victime du régime atroce que Bellini lui avait imposé dans cet ouvrage. Obligée de chanter tout un opéra sur un diapason dont l'élévation était extrême, au milieu de situations énergiques qui exigeaient des efforts incessants, et cela sans qu'elle pût trouver où se reposer un seul instant, la malheureuse femme luttait de toutes ses forces contre des difficultés vocales qui eussent été insurmontables pour toute autre que pour elle. Elle atteignait le but et triomphait de ces difficultés, admirable dans l'expression qu'elle prétait aux superbes accents du compositeur, mais elle finit par succomber aux efforts inouïs qu'il lui fallait renouveler chaque soir. Elle perdit à jamais la voix, si bien que lorsqu'elle revint Tannée suivante se faire entendre à Paris, oti elle avait laissé de si beaux souvenirs, elle n'était plus que l'ombre d'elle-même et qu'on ne la reconnut plus.
La Straniera pourtant ne cessait d'attirer
la foule dans rimmense salle de la Scala, les journaux retentissaient d'éloges unanimes relatifs à cet ouvrage, et un grand critique italien, Carpani^ écrivait ce qui suit à son sujet: — « Trouver des accords est af&ire d'étude et de travail ; mais inventer une cantilène nouvelle est le &it du génie, la rendre belle est l'œuvre du goût. Or, Bellini, avec sa Straniera^ non-seulement se fit connaître pour un grand génie original, mais montra qu'il s*était nourri aux sources pures d'un goût délicat et parfait. Après ce prodige qui a nom il Pirata^ personne n'aurait attendu toutes les belles et fraîches mélodies dont il sut revêtir ce second ouvrage. La Straniera plut et surprit, non-seulement par l'ingénieuse nouveauté de ses chœurs, mais aussi par cette sombre et douce mélancolie, qui, s'é> tendant presque d'un bout à l'autre du drame, pénètre dans votre âme et fait couler vos larmes... Tel doit être le but de la vraie musique, ou exalter les sentiments généreux et patriotiques, ou réveiller la plus chère et la plus puissante des passions humaines, c'està-dire le sentiment de Tamour pour une
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vertu malheureuse ou pour un être privi* l^ié et sublime. Après la Straniera^ la musique de Bellini devint populaire et retentit sur les lèvres de mille affectueux admira* teurs, et Ton se souvient que Lulli avait coutume de dire qu'il était persuadé de la bonté de sa musique lorsqu'il l'entendait chanter sur le Pont-Neuf. »
Le triomphe de Bellini fut tel, au sujet de cet opéra, que les Cataniens, ses compatriotes^ s'en émurent et résolurent de lui rendre un hommage public. Catane fit frapper, en son honneur, une fort beUe médaille dont la £sice reproduisait son portrait, entouré de ces mots : Vinc, Bellini Cata^ nensis Musicœ Artis Decus^ tandis que le revers représentait une Minerve debout, tenant une couronne de la main droite, de la gauche le bouclier, avec ces paroles : Me^ ritis quœsitam Patria.
Toujours heureux comme il le fut presque toute sa vie, au moins en ce qui concernait l'exercice de son art, Bellini reçut, à peine le succès de la Straniera était-il dessiné, de nouvelles et brillantes propositions d'enga-
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gement. L'administration du théâtre ducal de Parme lui offrait une somme de 5,ooo francs en échange d'un ouvrage nouveau qu'il écrirait pour ce théâtre. 11 accepta aussitôt, signa le contrat qui lui était offert, et se rendit à Parme dans le courant du mois de Mars.
Cette fois, pourtant, Bellini devait voir son étoile pâlir; tous les éléments semblaient se tourner contre lui et se réunir pour lui faire expier, en un seul coup, la joie de ses succès passés.
A peine était-il arrivé à Parme qu'un avocat de cette ville, nommé Luigi Torrigiani, connu par quelques productions théâtrales, lui avait présenté un livret intitulé : Cesare in Egitto; Bellini, soit que le sujet lui ré* pugnât ou que le drame en lui-même lui déplût, soit qu'il ne voulût absolument point séparer son imagination de celle de Romani, dont il sentait que le génie poétique se mariait merveilleusement avec le sien, refusa le travail de Tavocat parmesan, et s'entendit avec son collaborateur ordi-
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naire pour un poëme dont la Zaïre de Voltaire avait fourni l'idée principale.
Ce premier incident eut pour résultat d'indisposer considérablement les Parmesans et d'aliéner à Bellini de nombreuses sympathies, le fait étant considéré par eux comme un outrage à leur génie particulier; l'Italie n'était pas alors comme aujourd'hui une nation forte, unie et homogène, et aucun des petits peuples qui la composaient ne voulait oublier ses vieilles rancunes, ses rivalités séculaires. Par malheur, à cette mesquinerie d'appréciation qui semblait devoir &ire de chaque Parmesan un ennemi personnel de Bellini, venait se joindre un ensemble de circonstances fâcheuses, par le concours desquelles paraissait assurée d'avance la chute de l'œuvre nouvelle que le compositeur venait livrer au jugement du public. La chance voulut que le poëme de Zaira fût précisément le pire que Romani produisît jamais. Bellini, de son côté, fut loin d'être heureusement inspiré en écrivant sa partition; et enfin l'interprétation, trèsinégale, fut faible en beaucoup d'endroits,
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bien que M*°* Méric-Lalande et Lablache y concourussent, en compagnie de la Cecconi, du ténor Trezzini et du baryton Inchindi (celui qui créa quelques années plus tard, à Paris, le rôle de Max dans le Chalet d'Adam).
Zaira, donnéis pour la première fois le i6 Mai 1829, fit donc ce que les Italiens appellent un fiasco^ et plus jamais on n'en reparla. Bellini, se trompant sur la valeur de son œuvre , eut beau dire qu'il avait eu affaire à « tin pubblico amaramente inclinato a spre{s(are quelV opéra, » il ne put foire prendre le change qu'à lui-même et abuser qui que ce soit sur la cause première de son échec.
Peu satisfait du résultat de son séjour à Parme, il n'y resta pas longtemps et retourna à Milan, oti il arriva dans les premiers jours de Juillet. Tout aussitôt, et enchantés de le revoir, les Milanais demandèrent à entendre de nouveau il Pirata^ qui, changeant de théâtre, mais retrouvant son succès, passa de la Scala à la Canobbiana", où il reparut triomphalement le 16 de ce
mois. Mettant à profit les excellentes dispositions du public, Tadministration de ce théâtre conçut même l'idée de lui présenter le premier ouvrage de Bellini, Bianca e Gemando^ qui fut joué en eflet le 5 Septembre, mais, je crois, sans beaucoup de retentissement, ce premier essai d'un talent qui s'éprouve devant paraître un peu froid à la suite d'une œuvre telle. que le Pirate. Ce dernier ouvrage avait, avec la Stra- «lertf, complètement établi la réputation de son auteur, dont le nom volait de bouche en bouche et se trouvait porté par la renommée dans toutes les parties de l'Italie. Venise, qui ne le connaissait pas encore, voulut entendre à son tour le bienheureux Pirate; Bellini y fut appelé pour diriger les études de son œuvre, et la représentation en eut lieu sur le théâtre de la Fenice le i6 Janvier i83o. Il était encore dans cette ville lorsqu'on apprit que Pacini, qui devait écrire V opéra d'obbligo (i) qu'on y
(i) En Italie^ Vopera d'obbligo (obligé) est Topera, soit joué dé)à ailleurs, mais nouveau pour la ville^
représentait chaque année, était dans l'impossibilité de tenir son engagement, par suite d'une maladie grave qui le retenait au lit. La saison était déjà avancée, le temps pressait, et Vimpresario désespéré ne savait à qui s'adresser pour obtenir Fopéra nouveau que les Vénitiens réclamaient avec instances. On pensait bien à Bellini, mais on savait qu'il ne voulait s'engager qu'à bon escient, c'est-à-dire à la condition d'avoir tout le temps qu'il jugeait nécessaire pour l'élaboration de son travail.
En désespoir de cause, pourtant^ on lui fit des ouvertures à ce sujet, mais ce que l'on craignait arriva : il refusa net. Quelques amis qu'il avait dans la ville se mirent alors de la partie, lui firent observer que persister dans son refus serait mal reconnaître l'accueil chaleureux que lui avaient fait les Vénitiens, que ceux-ci réclamaient
soit composé expressément pour elle, que chaque impresario s'engage, dans le traité signé par lui avec la municipalité du théâtre qu'il exploite, à faire représenter dans le cours de la saison.
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à grands cris une partition nouvelle expressément écrite pour eux, enfin que la situation du théâtre était désastreuse, et qu'une txmne résolution de sa part pouvait seule sauver Tentrepreneur de la ruine et les artistes d'une catastrophe. Leurs insistances affectueuses triomphèrent à la fin des scrupules et des répugnances de Bellini, qui, du reste, comptait user d'un subterfuge. Sa ZairUy malheureuse à Parme, n'était point connue à Venise ; il résolut de s'en servir et de sauver du naufrage, en les adaptant à l'œuvre nouvelle, un certain nombre de ses fragments les plus heureux. Comme toujours, il s'adressa à Romani pour avoir un livret ; celui*ci n'avait rien de prêt, mais il lui proposa de remanier son poëme d'i Ca-puleti ed i Montecchi^ déjà mis en musique par Vaccaj, afin d'y pouvoir &ire entrer les morceaux possibles de l'infortunée Zazra. Un mois suffit à toute cette besogne, et Pouvrage, moitié nouveau, moitié rafistolé, fit son apparition à la Fenice le 1 1 Mars i83o, ayant pour interprètes Giuditta Grisi, alors dans tout l'éclat de sa beauté radieuse et de
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soa incomparable talent, la Carradori et Bonfigli.
Pour la première fois, Bellini écrivit dans cette partition un rôle de contralto, celui de Roméo, et ce rôle, il faut le dire, est fort bien disposé. Du reste, i Capuleti ed i Morttecchi obtinrent auprès des dilettantes vénitiens un véritable succès, bien que ce ne soit point, tant s'en faut, son meilleur opéra. Les idées cependant, on doit le reconnaître, y sont fort heureuses pour la plupart; la mélodie est abondante, aimable et toujours distinguée, on y trouve des cantilènes enchanteresses*, mais on y sent que l'auteur a manqué de souffle, et toutes les situations pathétiques sont manquée^. Cela est si vrai, surtout pour la scène capitale de l'ouvrage, celle des tombeaux, qui constitue le quatrième acte, qu'il s'en est suivi un fait dont jusque alors on n'avait pas d'exemple au théâtre. Lorsque, plus tard, et après la. mort de Bellini, on voulut reprendre ses Capulets sur diverses scènes, on prit le parti d'en supprimer le quatrième acte, et de le remplacer par celui du Romeo e Giulietta
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de Vaccaj, qui est l'un des plus beaux épisodes de musique dramatique que l'on puisse trouver. La chose est assurément singulière, et, pour ma part, je suis peu partisan de semblables accouplements. Ce fait s'est pour* tant perpétué en Italie, et l'usage en est si bien établi que lorsqu'on 1859 notre Académie impériale de musique voulut monter l'opéra de Bellini, pour les débuts de M^® Vestvali, il fut joué dans ces conditions et avec la substitution du quatrième acte de Vaccaj.
Cependant, je le répète, cet opéra obtint un .grand succès à Venise, succès tel que, le soir de sa troisième représentation, une ovation fut faite à Bellini, attendu par la foule à la porte du théâtre et reconduit par elle jusque ch^ lui au son de la musique et à la lueur des torches. Il reçut à cette occasion, du roi de Naples François I®% là médaille de l'ordre, du Mérite civil, qui avait été institué peu de mois auparavant, et dont son maître Zingarelli venait d'être nommé chevalier.
En reconnaissance de l'aide que lui avait
donnée sa patrie à l'aurore de sa carrière, et de Paffection qu'elle lui avait montrée par la suite, il voulut dédier la partition des Capulets à ses concitoyens, et le fit dans les termes suivants :
Ai Catanesi
che il lontano coneittadino
nel musicale arringo sudante
d'onorevoU dimostra^ioni
liherali confortavano
quesf opéra
suîle Venete scène fortunata
pegno di grato animo e difratemo affetto
consacra Vincen^o Bellini (i).
(ij « Aux Cataniens, qui, par d'honorables et libérales démonstrations, ont réconforté leur concitoyen ékoigné et lancé dans Farène musicale, Vincent Bellini dédie cette œuvre, favorablement accueillie par le public vénitien, comme le gage d*un esprit reconnaissant et d'une affection fraternelle. >»
La partition originale d*i Capuleti ed i Montecchi, avec cette dédicace de la main de Bellini, est conservée à Catane, dans la Bibliothèque de l'Université des études.
Il n'est pas inutile de dire que Bellini reçut de l'administration du théâtre de la Fenice, comme paiement de cet ouvrage, la somme de i,8oo ducats.
vu
Peu de temps après la représentation des CapuletSy Bellini quitta Venise et retourna de nouveau à Milan, qui semblait Pattirer toujours comme un aimant irrésistible. Il avait été si bien reçu dans cette ville hospitalière, et son Pirafe y avait obtenu un tel succès lors de son apparition, qu'il en avait conservé une reconnaissance et une afiection profondes pour la noble cité et ses aimables habitants. Mais à peine y fut-il arrivé qu'il fut atteint d'une affection intestinale du caractère le plus grave et le plus violent.
BELLJNI.
Un musicien très-distingué, qui Pavait pris en vive amitié, quoique plus âgé que lui de quarante ans environ, Francesco Fellini, pianiste extrêmement remarquable et professeur au Conservatoire de Milan, le fit transporter dans son logis et le soigna comme un fils. Malgré le dévouement de cet excellent homme, la maladie faisait des progrès terribles, et bientôt Bellini fut dans un état tel que les médecins désespérèrent de le sauver. On s'attendait d'un jour â l'autre à voir terminer une existence que les Italiens considéraient avec raison comme si précieuse, lorsque la nature jeune et vivace de l'artiste, prenant tout à coup le dessus, triompha de la maladie et fit disparaître toute apparence de danger. Bientôt Bellini fut sur pied, prêt à reprendre ses chers travaux.
L'administration du théâtre Carcano^ de Milan, était alors entre les mains d'un homme intelligent, foncièrement artiste, et qui faisait tous les efforts possibles pour placer ce théâtre à la plus grande hauteur. Cet imprésario avait réuni une compagnie de
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chanteurs de premier ordre, à la tête desquels se trouvaient Rubini et cette artiste sublime qui s'appelait la Pasta; déjà il avait signé avec Donizetti un contrat par lequel il S'était assuré une partition nouvelle du maître (c'était VArma Bolenà) ; il fit de même avec Bellini, qui s'engagea à écrire expressément pour lui un opéra nouveau et qui choisit pour texte de ses inspirations up livret de Romani, la Sormambula^ que celui-ci venait de tirer d'un vaudeville de Scribe portant le même titre, et dont le succès à Paris avait été considérable.
A ce propos, je trouve dans la notice que Tavocat Cicconetti a consacrée à Bellini un passage intéressant sur les circonstances qui accompagnèrent l'enfantement de cette œuvre adorable, inspiration merveilleuse qui restera le joyau le plus pur, le plus riche et le plus éclatant de la brillante couronne artistique du compositeur sicilien. Comme ces détails, d'ailleurs peu développés, ne sauraient être lus sans intérêt, je vais les reproduire ici.
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... La famille dont Bellini pouvait dire désormais qu'il faisait partie (une famille milanaise qu'il avait connue à Gênes quelques années auparavant) s'était retirée dans le bourg dé Moltrasio^ sur le lac de Côme. Naturellement, il avait été invité à la rejoindre, nonseulement parce qu'une affection sincère Punissait à elle» mats surtout parce que ces excellents amis pensaient avec raison qu'un séjour un peu prolongé dahs une contrée aussi salutaire aurait pour résultat d'éloigner complètement toute trace de la maladie récente qui avait failli l'emporter. Moltrasio est situé sur la rive gauche du lac, à cinquante milles environ de Milan, et presque en face de l'antique et supel^ bourg de Torno. Inondé de soleil, c'est un endroit aussi renommé par la splendeur du site, qu'il contribue à embellir, que pour l'excellence de son climat et la pureté de l'air qu'on y respire. Là se trouve une vallée charmante, baignée par une haute chute d'eau qui se transforme parfois en torrent et offire un spectacle magnifique, tout en contribuant encore à augmenter la salubrité du lieu, dans lequel elle entretient un état de constante et délicieuse fraîcheur. La villa des comtes Lucini Passalacqua s'élève, majestueuse, dans les environs, et elle oifre, avec ses jardins ornés de gigantesques cyprès et descendant se plonger jusque dans les eaux du lac, un aspect riant et enchanteur, complétant ainsi cette scène de beauté digne d'inspirer le génie d'un Claude (Lorrain) ou d'un Poussin.
Bellini, auquel les longues promenades étaient in-
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terdites par la délicatesse de ^ camplexion, prenait un plaisir extrême à passer de Fune à l'autre rive du lac, de l'une à l'autre villa, tout en observant les habitudes familières et les amours innocentes des contadini qui peuplaient ces lieux adorables. Le jour le plus agréable pour lui était le samedi, parce qu'alors les jeunes ouvriers des fabriques quittaient leur travail ordinaire, et, prenant place dans de petits bâtelets, s'en retournaient dans leurs demeures en faisant retentir l'air de chansons joyeuses et de délicieuses harmonies. Le son des instruments et la suavité de la voix humaine acquièrent, on le sait, dans le si* lence et la tranquillité des champs, un charme inexprimable, et saisissent conune par enchantement les esprits même les plus rebelles aux douceurs de la musique; on peut supposer l'effet qui pouvait en résulter sur l'âme tendre de Bellini* Assis lui-même dans une barque, en compagnie de ses hôtes, il suivait d'un œil attentif les évolutions des jeunes paysans et prêtait l'oreille à leurs chants. Fatigué parfois du bruit importun des rames, il en &isait suspendre le mouvement, et écoutait avec une sorte d'ivresse, fas* ciné par le charme de cantilènes expressives^ aussi bien que mû par le désir de les étudier pour en reproduire exactement le caractère naturel, simple et ingénu...
On voit que Bellini puisait aux sources vives de l'inspiration, qu'il savait au moins
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la diriger, la conduire, la guider; si ses ouvrages sont empreints d'un pathétique vrai, d'une sensibilité naturelle, on ne saurait dire que c'est seulement parce qu'il suivait les mouvements de son cœur et se laissait uniquement entraîner par son imagination. Il cherchait la vérité par tous les moyens possibles, et s'en faisait l'esclave, ayant le courage d'obliger son inspiration à lui obéir, ce que certains musiciens bien plus instruits que lui, bien plus variés, bien plus complets, n'ont pas toujours daigné faire.
Bdlini tenait d'autant plus à frapper un grand coup et à réussir au gré de ses désirs sa chère Sonnambula^ qu'il avait pour en interpréter le rôle principal une artiste incomparable, offrant la réunion de qualités exceptionnelles portées à leur plus haut degré. Belle comme le jour, douée d'une voix dont l'ampleur, la richesse et la sonorité ne pouvaient connaître de rivales, comédienne de la tête aux pieds, non tout d'une pièce, mais avec une variété d'accents et un naturel tel que Talma l'entendant, toute jeune
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encore, chanter un de ses meilleurs rôles, s'écria émerveillé : — t Voilà une enfant qui a trouvé ce que je cherche depuis vingt ansi j» — avec cela passionnée, pathétique et entraînante au possible, la Pasta — car c'est d'elle qu'il s'agit — était alors dans toute la splendeur de son admirable talent.
Ce talent, que les hommes de notre génération n'ont pu être à même d'apprécier, était certainement bien émouvant, bien étonnant, bien extraordinaire, car tous les contemporains, et parmi eux les artistes les plus illustres, s'accordaient à lui reconnaître les qualités les plus sublimes.
Un jour que la Pasta chantait le Tancredi de Rossini (c'était en 1824), Talma, qui avait lui-mémè prêté si souvent ses accents sublimes mTancrède de Voltaire, s'en vint voir aux Italiens la grande artiste' qu'on lui avait tarit vantée. Dès l'entrée noble et majestueuse du fier et gracieux Tancredi, Talma n'eut plus d'yeux que pour lui, resta attentif à ses moindres gestes, s'attacha à ses moindres accents comme aux plus légers mouvements de sa physionomie.
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Le regard de l'actrice, son attitude, la fierté de son maintien, la splendeur de sa voix et la beauté de son chant, la puissance de son exécution, son jeu passionné, naturel, émouvant et vrai, tout enfin concourait chez elle à la production de l'illusion la plus complète, et plus elle avançait dans son rôle, plus le regard de Talma semblait comme attaché à ses lèvres. Lorsqu'elle fit entendre cette phrase lumineuse et inspirée :
O patria! doice e ingrata patria; al fine A te ritorno; io ti salute, o cara Terra degli avi miei ! Ti bacio e questo
Per me giorno sereno !
Comincia il core a respirareni in seno! Amenaide!
Talma, l'œil fixe, le visage contracté, la poitrine haletante, demeura immobile, puis s'écria, dans un véritable élan d'admiration : — « C'est une belle bien chose! »
Quelques jours après, l'illustre tragédien se faisait présenter chez la célèbre cantatrice, qui l'accueillit avec une grâce touchante, et l'on raconte que, les yeux rem-
gS BELLINL
plis de larmes, parlant de cette voix grave et mélancolique dont il savait tirer des. accents si profonds et si vrais, Talma dit à la Pasta :
— Madame, vous réalisez l'idéal que j'ai rêvé; vous possédez les secrets que je n'ai cessé de chercher avec ardeur depuis que la carrière théâtrale s'est ouverte pour moi, depuis que je considère la faculté d'émouvoir les cœurs comme le but suprême de l'art.
De son côté, Stendhal, dans son intéressante Vie de Rossini^ s'exprimait ainsi sur le compte de la Pasta :
En sortant d^tine représentation danfe laquelle M** Pasta nous a traoïâportéé, Ton ne peut se rappeler autre chosâ que Textrênie et profonde émotion dont elle nous a saisis. C^est en vain que l'on chercherait à âe rendre Un compte plus distinct d'une sensation si profonde et si extraordinaire. On ne sait où se prendre poUr admirer; Cette voix n'a point un timbre extraordinaire ; elle ne doit point ses effets à une flexibilité surprenante; ce n'est point non plus une extension inaccoutumée; c'est uniquement et tout simplement le chant qui part du cœur,
// canto che nelV tonima si sente}
et qui séduit et qui entraîne eii deux mesures toUs
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les spectateurs qui ont pleuré en leur vie pour autre chose que de Pargent ou des croix. »
Sur là nature de la voix de la cantatrice, il dit ceci : ,
La voix de M"* Pasta a une étendue considérable. Elle donne d'une manière sonore le la sous les lignes et s'élève jusqu'à Vut dièse et même jusqu'au ré aigu. M"« Pàsta a le rare avantage de pouvoir chanter la musique de contralto comme celle de soprano. J'oserai dire, malgré mon peu de science, qu'il me semble que la véritable position de sa voix est le mes(^o-soprano. Le maestro qui écrirait pour elle devrait placer le tissu ordinaire de ses chants dans la voix de me^^^^o^-soprano, et se servir- ensuite en passant, et par occasion, de toutes les autres cordes de cette voix si riche. Beaucoup de ces cordes non-seulement sont fort belles, mais 'produisent une certaine vibration sonore et magnétique qui, je crois, par un mélange d'effets physiques non encore expliqué jusqu'ici, s'empare avec la rapidité de l'éclair de rame des spectateurs.
Enfin, un autre jugé, Castil-Blaze, dont on ne saurait récuser la compétence, n'en parlait pas avec moins d'enthousiasme :
Quelle est l'enchanteresse dont la voix pathétique et brillante exécute avec autant de force que d'amabilité les jeunes compositions de Rossini et les
loo BELLINI.
chants simples et grandioses de Tancienne école? Qui revêt la cuirasse des preux et la parure élégante des reines pour nous offrir, tour à tour, les grâces de ramante d'Othello et la fierté chevaleresque du héros de Syracuse ? Qui réunit à c^t éminent degré le talent de virtuose à celui de tragédienne, et sait entraîner par un jeu plein de vigueur, de naturel et de sensibilité ceux qui pourraient résister à de mélodieux accents? Q.ui nous fait admirer les dons les plus précieux de la nature soumis aux lois d'un goût sévère, pur, et les charmes d'une belle figure harmonieusement unis aux charmes d'une belle voix ? Q.UÎ, sur la scène lyrique, exerce un double empire, cause des illusions et des jalousies, fait éprouver à l'âme de npbles jouissances et des tourments délicieux? C'est M">* Pasta. Elle ne fait pas tout^ comme Termite du mont Sauvage, mais on voudrait la voir partout, et son nom est un attrait irrésistible pour les amateurs de la belle musique dramatique (i).
Bellini comprit rapidement tout le parti qu'il pouvait tirer de semblables qualités pour Tinterprétation de l'œuvre qu'il pré-
(ij Journal des Débats du lo Septembre 1822.— On sait que la Pasta a survécu de trente ans à l'aimable musicien dont elle fut surtout l'interprète inspirée. Elle est morte seulement le i*' Avril i865.
parait. Par une coïncidence heureuse, la Pasta était reçue presque journellement dans la maison où lui-même avait trouvé une si affectueuse hospitalité. D'autres artistes y venaient encore, et le salon de la villa se transformait souvent en une sorte de petit cénacle intellectuel, oti les questions d'art et de littérature étaient discutées, débattues avec une véritable ardeur. On se réunissait, on causait, on faisait de la musique, et le compositeur pouvait apprécier à loisir l'admirable artiste qui devait donner la vie à ses inspirations et les transmettre au public. Il étudia attentivement sa personne, le caractère de sa voix, la nature exceptionnelle de son talent, enfin les ressources infinies que ce talent mettait à sa disposition.
Mais tout cela fût resté însufHsant peutêtre, n'eût été quelque autre cause intime, pour lui faire créer une de ces œuvres d'autant plus belles, d'autant plus expressives, d'autant plus passionnées, que l'artiste y met le meilleur de son être et qu'elles sont comine un écho de ses souffrances, de ses angoisses, de ses douleurs passées. Bellini
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avait aimé, il avait pleuré, il était ' à même d'ouvrir le livre de son cœur, et je suppose volontiers qu'une voix intérieure lui faisait entendre des accents semblables à ceux que Musset prête à la Muse dans sa belle pièce de la Nuit de Mai :
Poôte, prends ton luth ; c^est moi, ton immortelle, Qui f ai vu cette nuit triste et silencieux, Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle, Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux. Viens, tu souffres, ami; quelque ennui solitaire Te ronge; quelque chose a gémi dans ton cœur, Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre, Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur. Viens, chantons devant Dieu; chantons dans tes pensées. Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées; Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu.
Quoi qu'il en soit, la Sonnambula fut menée à bien, et représentée le 6 Mars i83i avec un succès colossal, ayant pour interprètes la Pasta, Rubini et Mariani.
Quels que soient les reproches qu'on puisse lui faire sous le rapport de la facture proprement dite et de l'instrumentation, il n'en reste pas moins vrai pour tout artiste sin*
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cère, pour tout homme amoureux du beau et sensible aux accents de la vérité et de la passion, que cette partition est un chefd'œuvre admirable. Je suis fort disposé, pour ma part, je l'avoue, à passer condamnation sur les dâauts secondaires d'une oeuvre lorsque cette œuvre m'émeut profondément et qu'elle ouvre mon cœur pour s'y faire une place, dût-elle même le faire saigner en agissant avec violence. Mais ce n'était pas le cas pour Bellini. Chez lui, l'expression de la passion ne se produisait pas en accents désordonnés, et pourtant elle n'agitait pas avec moins d'intensité l'âme des auditeurs. Toujours simple, toujours naturel, toujours vrai, il saisit merveilleusement le caractère de chacun de ses personnages, et sait reproduire avec une exactitude scrupuleuse le sentiment particulier qui les anime.
Q\x trouver une vérité d'accent plus parfaite, une délicatesse plus exquise, une grâce plus soutenue, une émotion plus poignante et plus douloureuse, une passion plus intense, et en même temps une sobriété de
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langage plus heureuse que dans ce poème adorable qui a nom la Sotmambula ?
Je ne parle point de la mélodie. Chacun sait qu'elle coulait de source chez Bellini, et la fraîcheur de ses cantilènes, âgées aujourd'hui de plus de trente ans, n'a été ni flétrie ni seulement altérée, tandis que nous en voyons tant d'autres beaucoup plus jeunes se fsmer et vieillir prématurément. Mais le caractère même de son chant, la nature de son langage musical, ne sont-ils pas toujours en conformité parfaite avec le sentiment qu'il veut peindre, avec la situation qu'il lui faut interpréter?
Amina et Elvino sont deux paysans, deux contadini; on n'a pas besoin de les voir pour le deviner, et l'expression simple et ingénue que le musicien a su donner à leur chant, tout en lui conservant la distinction naturelle aux âmes délicates, suffit pour faire comprendre la modestie de leur condition. Oti trouvera-t-on une tendresse plus vive, plus émue, que dans le délicieux air d'Amina, Corne per me sereno^ et surtout dans son adorable andante :
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Sopra il sen la man mi posa Palpitar il cor mi senti...
Et ce finale si beau, si grand, si noble, si pathétique, est-ce donc une page vulgaire dont il faille faire fi? Il vous sied bien, messieurs les rhéteurs, en présence d'un tableau si parfait et si achevé, d'une page dramatique débordante de passion et d'un effet si saisissant, il vous sied bien de parler de l'ignorance de Bellini et de son impuissance à développer un motif? Où rencontrerezvous quelque chose de plus beau, de plus magnifique, de plus inspiré, et en même temps de plus simple, de plus pur et de plus irréprochable comme forme que la magnifique progression du dessin mélodique qui constitue la seconde partie de ce morceau admirable?
Et l'air d'Elvino, au second acte, n'est-il pas l'expression la plus poignante du désespoir, le cri d'une âme déchirée, d'un cœur tordu par la douleur, et qui pourtant ne saurait voir changer en haine l'amour dont il avait fait le rêve enchanté de sa vie? Rap-
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pelez- VOUS l'accent douloureux et tendre placé sur ces vers :
Ah ! perche non posso odiarti Infîdel quai io vorrei Ma del tutto amor non sei Cancellata del mio cor* . .
et dites si ce n'est pas là le triomphe de la passion exprimée en un langage vrai, noble et touchant?
Mais ce sont là des beautés qui ne se discutent point, car ceux qui n'en sont pas émus et auxqùds elles n'arrachent point de larmes n'en sauraient comprendre la portée.
J'avoue que pour moi il n'est rien, dans l'œuvre de Bellini, de supérieur à la Sonnambula. Son style est peut-être plus grandiose et plus énergique dans Norma; les Puritains sont sans doute d'un caractère plus complexe et plus foncièrement dramatique; j'aurai à m'étendre plus loin sur ces deux œuvres remarquables. Mais rien ne me charme, ne m'émeut plus profondément que cette idylle d'une grâce et d'une fraîcheur si enivrantes, qui tourne parfois à l'élégie,
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mais qui s'arrête au seuil du drame proprement dit, comme effrayée des conséquences que pourrait avoir son excursion dans le domaine de la tragédie pure.
La Sonnambula est, pour parler juste, ce que les Italiens appellent une œuvre di me\\o carattere, passionnée, pathétique, mais non fougueuse et désordonnée, une de ces œuvres dans lesquelles le sourire se mêle parfois aux larmes, et qui glisse en votre âme ce sentiment de mélancolie douce et tendre, de réverie élégiaque, qui pénètre au fond de votre cœur, sans jamais pourtant le déchirer cruellement.
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L'indescriptible succès obtenu, au théâtre Carcano, par la Sonnambula^ excita les convoitises des administrateurs de la Scala, qui d'ailleurs se rappelaient les brillantes soirées que le Virate et la Straniera avaient procurées à leur théâtre. Ils vinrent donc trouver Bellini pour lui demander un opéra nouveau, lui offrant, outre quelques autres avantages, de le lui payer trois mille ducats, et lui promettant pour interprèt<;s la Pasta, Giulia Grisi, Donzelli et Negrini. Des conditions aussi brillantes décidèrent
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Bellini à accepter immédiatement; il signa donc le traité, et s'enquit aussitôt d'un nouveau poëme auprès de Romani.
Celui-ci s'occupa de lui en ajuster un sur la tragédie de Soumet, intitulée Norma (on sait avec quel sans-géne les librettistes italiens ont toujours puisé dans le répertoire français ; pour être plus habile que d'autres et véritablement poëte, Romani, nous l'avons dit déjà, n'était pas plus scrupuleux sous ce rapport). Bientôt le livret fut achevé, et Bellini, réjoui et surexcité par la présence à Milan de son ami Pacini, pour lequel il avait toujours ressenti une vive affection, l'eut promptement mis en musique. Les études en furent alors conduites avec rapidité, et neuf mois et demi après la première représentation de la Sonnambula au théâtre Carcano, c'est-à-dire, le 26 Décembre i83i, Norma faisait son apparition à la Scala.
Il faut bien le dire, ce bel ouvrage n'obtint, le premier soir, aucun succès. Comme rOljrmpiade de Pergolèse, comme le Don Juan de Mozart, à Vienne, comme le Barhier de Rossini, comme VOberon de Weber,
iio BELLINI.
il fut incompris et demeura lettre close pour la grande masse des auditeurs, déroutés par les accents grandioses que Bellini avait su trouver en cette occasion, et qui n'étaient point dans ses habitudes. Je ne répéterai point à ce sujet les accusations absurdes qu'on se plaît à jeter à la face du public en semblables circonstances, lesquelles consistent à dire qu'il est incapable de sentir tout d'abord les beautés d'une œuvre, pour peu que ces beautés soient d'un caractère noble et élevé. Eh quoil le Cid, Athalie, le Mi'^ santhrope, Alceste, Fernand Corte^^ Lucia di Lammermoor et tant d'autres drames sublimes n'ont-ils pas été accueillis, dans l'origine, avec une sorte de fureur sympathique, et n'ont-ils pas été immédiatement compris?
Ne faisons donc paS; le public plus sot qu'il ne l'est en réalité ; il se trompe parfois dans l'expression première de son jugement, cela est vrai, et, dans ce Cas^ il revient généralement sur son erreur. Mais l'homme, qui, dans cet ordre d'idées, doit être pris pour une fraction de la foule, l'hommô isolé ne se
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trompe-t-il jamais? Eh bien, les causes de son erreur sont celles de l'erreur du public ; une mauvaise disposition peut, tout comme un individu, envahir un auditoire à un moment donné, il peut manquer d?attention, d'indulgence, de justice même; mais pour ignare, insensible, il ne l'est pas autant qu'on veut bien le dire. Il subit tout simplement l'influence des défauts inhérents à la nature humaine. '
Il n'en est pas moins vrai que Norma
reçut, à son apparition, un accueil qui, s'il ^
n'était pas hostile, était au moins froid et
réservé. Bellini, qui avait foi en son oeuvre,
semblait indifférent et se contentait de dire
de temps à autre : Védrétno, vedremo!
(Nous verrons, nous verrons 1) Il était plus
atteint pourtant qu'il ne voulait bien l'avouer, tl son ami Pacini, mort il y a quelques mois à peine, le cotistatait lui-même
en ces termes, dans une lettre écrite plus
tard : — « J'ai vu Bellini à Milan, lorsqu'il
y fit représenter son chef-d'œuvre, la Nonna,
et je me rappelle bien qu'à la première, à la
seconde et à la troisième représentation ce
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sublime ouvrage eut un sort presque malheureux, qui affligea le jeune compositeur au point que je lui vis verser des larmes... y> D'ailleurs, voici qui prouvera péremptoirement que cette admirable partition de Norma ne rencontra pas, lors de son apparition, toutes les sympathies auxquelles elle était en droit de prétendre, et qui ne lui firent pas défaut par la suite; c'est une lettre écrite par Bellini au retour du théâtre, le soir même de la première représentation, à son intime ami, M. Francesco Flcwrimo, son condisciple au Conservatoire de Naples et dans la classe de Zingarelli (i).
Milan, 26 Décembre i83i«
Bien cher Florimo,
Je t'écris sous l'impression de la douleur, d'une acerbe douleur que je ne puis l'exprimer, mais que toi seul peux comprendre. Je viens de la Scala.
(i) Cette lettre, jusqu'ici absolument inédite^ m'a été communiquée avec une bonne grâce charmante par le chevalier Francesco Florimo, qui est aujourd'hui archiviste de ce même Conservatoire de San
Première représentation de la Norma. Le croirais-tu ? Fiasco ! fiasco ! solennel fiasco ! !
A te dire vrai^ le public a été sévère; il semblait positivement venu pour me juger et me condamner^ et avec précipitation (du moins, je le crois) il a fait subir à ma pauvre Norma le sort de la druidesse elle-même.
Je n'ai plus reconnu ces chers Milanais qui accueillirent avec enthousiasme, avec la joie sur le visage, avec la chaleur dans le cœur, il Pirata, la Straniera et la Sonnambula; et pourtant je croyais leur en présenter une digne sœur dans la Norma : mais malheureusement il n'en a pas été ainsi ; je me suis trompé; )'ai fait une bévue; mes pronostics étaient faux et mes espérances sont déçues. Eh bien, malgré tout,— je le dis à toi seul et le cc^ur sur les lèvres, si toutefois la passion ne m'égare pas, — Pintroduction, la sortie, la cavatîne de Norma, le duo
Pietro à Majella, où il étudia avec Bellini, et qui a conservé pour la mémoire de son ami un culte véritable et touchant.
Je dois d'autant plus cîe remercîments à M. Florimo, que lui-même achève en ce moment un travail considérable sur les anciens Conservatoires de Naples et sur les musiciens qui en sont sortis, travail dans lequel Bellini tiendra naturellement une place fort importante, et qu'il n'a pas hésité cependant à m'offrir la primeur de ce document précieux et intéressant.
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des deux femmes avec le trio^ qui suit^ le finale du premier acte^ et puis l'autre duo des deux femmes et le finale entier du second acte qui commence par l'hymne de guerre, sont de tels morceaux de musique et me plaisent tant (modestie), que, je te le confesse, je serais heureux d'en pouvoir toujours faire de semblables - dans le cours de ma vie artistique. BastaU! Dans les œuvres théâtrales, le public est le juge suprême. Cependant, je compte en appeler de l'arrêt qu'il a rendu contre moi, et s'il en arrive à se détromper, j'aurai gagné la cause et je proclamerai alors la Norma le meilleur de mes opéras : sinoii, je me résignerai à mon triste sort, et je dirai pour me consoler: — cLes Romains n'ont-ils pas sifflé VOlympiade du divin Pergolèse?.*. »
Je pars par le courrier, et j'espère arriver à Naples avant la présente. Mais l'un des deux, ou moi, ou cette lettre, te fera connaître le triste sort de la Norma, sifflée. Ne t'afflige pas trop de cela, mon bon Florimo. Je suis jeune, et je me sens dans l'âme la force de pouvoir prendre une revanche de cette chute terrible.
Lis la présente à tous nos amis. J'aime à dire toujours la vérité, aussi bien* dans la bonne que dans la mauvaise fortune.
Adieu, et à nous revoir promptement! — En attendant, reçois un baiser de
Ton affectionné
BELLINL
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On le voit, la douleur de Bellini était profonde, et, comme le disait Pacini, il versa des larmes amères sur le sort de son infortunée JVbrma, de cette Norma qu'il aimait tant, qu'un jour, interrogé par une amie sur celle de ses œuvres qu'il affectionnait le plus et hésitant à répondre, et cette amie le pressant par cette question nette : — « Enfin, je suppose qu'embarqué sur un vaisseau et vous trouvant en pleine mer, ' vous soyez menacé de faire naufrage et qu'on voulût jeter à la mer toutes vos partitions, laquelle sauveriez-vous? » Il s'écria : — « Ahl ma chère Norma... »
Heureusement, Norma ne fit pas naufi-age, même métaphoriquement ; elle se releva bientôt en effet, on rendit justice à cette œuvre si magnifique dans quelques-unes de ses parties, et le public témoigna pour elle un enthousiasme plus grand encore que n'avait été sa première indifférence.
Un fait donnera d'ailleurs une idée du soin que Bellini avait apporté à la composition de cet ouvrage.
Tout le monde connaît la suave et déli-
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cieuse cavatine, Casta diva, à laquelle la Pasta donnait, dit-on, un accent si pénétrant. Eh bien, semblable à Boieldieu, qui refit cinq fois les charmants couplets de Marguerite au second acte de la Dame Blanche^ Bellini, avant de s'arrêter à la mélodie aujourd'hui si répandue de cet air célèbre, en écrivit huit versions différentes, dont aucune ne le satisfaisait et qu'il déchira les unes après les autres, ensuite de quoi il en vint enfin à celle que nous connaissons. Mais cette cavatine jouait de malheur, et la modestie poussée jusqu'au scrupule de la Pasta pensa faire sombrer même cette neuvième version. L'admirable artiste la trouvait trop difficile pour elle, et se refusait absolument à la chanter, affirmant qu'elle n'en viendrait jamais à bout. Bellini avait beau user de toute son influence auprès d'elle, il ne pouvait parvenir à triompher d'une répugnance qui semblait insurmontable. Enfin il la lui laissa un jour entre les mains, en lui disant de la conserver pendant toute une semaine, et en lui faisant prendre l'engagement de la chanter une fois
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chaque matin; si, au bout de ce temps, ses dispositions n'étaient point modifiées, il s'engageait de son côté à changer la cavatine et à chercher un nouveau texte. Mais ce qu'il avait prévu arriva : à force de ^oins, la grande artiste vainquit toutes les difficultés, et cet air devint par la suite la cause de ses plus grands triomphes.
Il est certain que Norma présente un progrès réel dans la manière du compositeur. La forme générale grandit, l'inspiration prend de l'ampleur et de la majesté, le récitatif est plus ferme, plus net, mieux accentué que dans les œuvres précédentes ; la tendresse se change en une véritable passion, qui se traduit parfois en élans sublimes; les chœurs sont larges et vigoureux; enfin, l'orchestre lui-même, toujours si chétif, souvent si misérable chez Bellini, semble prendre un peu de corps et acquiert pa r moments un relief inusité, bien que la science de l'agencement des timbres y brille encore généralement par son absence. Enfin, le style du compositeur s'élève, s'anoblit, et prend une énergie qui jusque-là lui était totalement inconnue.
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Si l'on excepte, en effet, le fameux air Costa diva^ qui n'est point, comme on s'obstine à l'appeler, une cavatine, mais une sorte de prière élégiaque, presque toute la partition de Norma respire une passion brûlante, et Bellini, de douceâtre et de langoureux que nous l'avons presque toujours vu jusqu'alors, devient vigoureux et souvent tout à fait pathétique. Ses moyens d'action pourtant sont toujours bornés, sa science musicale n'a pas grandi, et l'enchaînement de ses mélodies est toujours aussi nul; son horizon restreint n'a pas été reculé, mais, grâce à cette justesse d'interprétation de la pensée poétique qui le distinguait entre tous, à cette vérité d'accent qu'il recherchait avec tant de sincérité et qu'il atteignait presque infailliblement, il a trouvé des inspirations nobles, grandioses, et dignes en tout point du sujet qu'il avait à traiter.
Voyez le beau duo de Norma et de Pollione, celui de Norma et d'Adalgise, le trio entre ces trois personnages, les imprécations de la prêtresse, la marche et le chœur des druides, enfin l'admirable finale qui ter-
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mine l'œuvre, et dites si tout cela n'est pas marqué au coin du génie, d'un génie ignorant, il est vrai, tout de spontanéité, et chez lequel la science ne pouvait malheureusement venir en aide à l'imagination, mais véritable cependant et jusqu'à un certain point maître de lui-même. Ce qui me frappe dans Norma et qui était rare chez Bellini, c'est la couleur particulière, le relief inusité qu'il a su donner aux deux rôles de femme, rôles si distincts et si fortement, si puissamment tracés tous deux, qu'ils semblent coulés dans le métal. Quoi qu'on puisse dire, enfin, et quels que soient les reproches qu'on lui puisse faire, Norma n'en restera pas moins l'une des plus belles et des plus pures expressions du génie humain.
Le triomphe qu'il avait remporté avec Norma raviva dans le cœur de Bellini le souvenir de son cher maître Zingarelli, pour lequel son affection n'avait pas faibli un instant, et qu'il supposait aussi désireux de le revoir que lui-même l'était de l'embrasser. D'autre part, il éprouvait le besoin de s'entretenir de ses succès récents avec son excellente famille, qu'il n'avait point vue depuis près de six années, et de lui faire partager la joie qu'il en ressentait. Il prit donc la résolution de se rendre d'abord à Naples, puis à Catane, en passant
par Florence et Rome, et quitta à cet effet Milan dans les premiers jours dé i832.
Il arriva à Naples le 1 1 Janvier, et son premier souci en revoyant cette ville oîi il avait passé quelques-unes des meilleures années de sa jeunesse, fut de prendre une voiture et de se faire conduire au Conservatoire, où il courut aussitôt auprès de Zîngarelli. Tous deux se jetèrent avec transport dans les bras Tun de l'autre, et la nouvelle de l'arrivée de Bellini se répandit par toute l'école avec la rapidité de l'éclair. Si tous les élèves s'empressèrent autour de lui, il n'est pas. besoin de le dire ; quelques-uns , l'avaient connu, et étaient enchantés de le revoir et de lui serrer la main; pour les autres, qui connaissaient par ouï-dire l'amabilité^ la douceur et l'excellence de son caractère, ils s'estimaient heureux de pouvoir lui adresser quelques paroles et d'en obtenir quelques mots gracieux. La joie fut grande pour tous lorsque Bellini déclara que, touché d'un tel accueil, il entendaitxpasser dans le collège même les deux semaines qu'il avait décidé de rester à Naples.
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On avait donné à San-Carlo, le soir précédant son arrivée, i Capuleti ed i Montecchi^ mais un différend étant survenu entre la Ronzi et la Boccabadati, qui jouaient les deux rôles importants de cet ouvrage, l'affiche avait dû être changée, et YElisabetta de Rossini y remplaçait, dès le lendemain, Topera de Bellini. Ce n'était point l'affeire des Napolitains, qui, sachant que ce dernier était parmi eux, réclamèrent à grands cris ses Capulets. Bellini dut s'interposer entre les deux cantatrices et opérer leur réconciliation, afin que son ouvrage pût être joué de nouveau. On raconte que le soir de cette représentation, comme il allait dans une loge rendre Visite à une dame de ses amies, il la trouva les larmes aux yeux, et que, lui en ayant demandé la cause, elle lui répondit qu'il n'avait point besoin de la chercher autre part que dans les accents qu'il avait prêtés à ses personnages.
Pendant son court séjour à Naples, il se vit nommer membre de l'Académie Bourbonienne, et fut obligé de repousser les propositions de Barbaja, qui ne lui demân-
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dait rien de moins que trois œuvres nouvelles pour San-Carlo, offrant de les lui payer la somme, exorbitante pour cette époque, de neuf mille ducats. Mais ses instants étaient comptés, et, après avoir pris congé de ses amis et du vieux Zingarelli, auquel, en guise de reconnaissance, il dédia sa partition de Norma^ il partit pour Catane en compagnie de M. Francesco Florimo, aujourd'hui archiviste de ce même Conservatoire de Naples, oti tous deux avaient étudié et s'étaient liés d'une étroite et vive amitié.
Son voyage fut une sorte de' triomphe, et Palerme et Messine, entre autres, le reçurent avec les élans d'une joie indescriptible. Mais tout fut dépassé par la réception qui lui fut faite à Catane : l'intendant de la ville, Don Giuseppe Alvaro Paternô, prince de Sperlinga Manganelli, s'en fut à sa rencontre jusqu'en dehors de la cité, et, Payant prié de monter dans sa voiture, traînée par quatre chevaux magnifiques^ il le conduisit jusqu'à la maison paternelle au milieu des applaudissements des Cataniens, qui se rangeaient
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en deux files sur son passage et le couvraient d'acclamations enthousiastes. Les abords de la maison étaient encombrés d'une foule de curieux, et lorsque le père et la mère de Bellini parurent en lui tendant les bras, il s'y précipita avec bonheur.
On ne peut se faire que difficilement une idée de Taffection extraordinaire et profonde que les Cataniens ressentaient pour leur jeune et glorieux concitoyen. Cela se traduisait de mille façons différentes, qui prouvent bien toute l'ardeur de ce tempérament italien, si accessible à l'enthousiasme, qu'il le pousse parfois jusqu'à l'idolâtrie. Si Bellini sortait, il se voyait aussitôt suivi, entouré par des gens qu'il ne connaissait point, mais qui lui donnaient les témoignages d'un respect presque fanatique, d'une sorte de vénération; cela pouvait parfois devenir gênant, mais n'en était pas moins touchant. Lui arrivait-il d'entrer dans un magasin pour y prendre quelques 'rafraîchissements, il lui était impossible de faire accepter aucun paiement, le marchand s'estimant trop heureux, disait-il, d'avoir pu lui être agréable
en quelque chose. Un jour, il voit entrer chez lui quelques moines d'un couvent voisin, lui disant que la vie solitaire ne les empêchait nullement de s'intéresser à ce qui était la gloire de la patrie commune, et le priant de vouloir bien venir honorer le monastère de sa présence : Bellini s*y rendit en effet, fut reçu avec toutes sortes de soins et d'égards, et régalé, s'il en faut croire les on-dit, d'une certaine pâte délicieuse qui se fabriquait exclusivement dans le couvent. Fut-il sensible à cet honneur alimentaire ? je l'ignore complètement. Une autre fois, comme on exécutait au théâtre quelques morceaux du Pirate^ il entra dans la loge de l'intendant, et la salle aussitôt faillit crouler au bruit des applaudissements et des vivats; ceux-ci n'eussent point cessé s'il ne se fût décidé à descendre sur la scène, où il se montra plusieurs fois avec son père, qui était ivre de joie. Cela paraîtra peut-être un peu puéril, vu à distance; cela n'en est pas moins caractéristique, et surtout très-réel. D'ailleurs, et pour juger de tels faits à leur juste valeur, il faut se rendre compte des
habitudes et des mœurs de l'Italie, et connaître la faculté expansive de ses habitants. Néanmoins, et étant donnée la nature tendre et aimante de Bellini, on peut se figurer le bonheur que devaient lui procurer * des témoignages aussi désintéressés et aussi universels de sympathie.
Il était pourtant obsédé par une idée fixe, que venait rendre plus insupportable encore l'approche de son départ pour Venise, oîi il s'était engagé à donner une nouvelle partition. Il semblait entrevoir confusément l'avenir, et, s'il n'avait point le pressentiment de sa fin douloureuse et prématurée, il paraissait du moins intérieurement convaincu qu'il ne r^iendrait jamais à Catane, et qu'il voyait sa patrie et les siens pour la dernière fois. Rien ne pouvait le distraire de cette pensée incessante, ni les honneurs qui lui étaient rendus, ni les fêtes dont il était le prétexte, ni les preuves d'affection qui lui étaient données par sa famille, par ses amis, et jusque par les indifférents ou ceux qui eussent pu l'être. Il en. était tourmenté à ce point que, la veille même de son départ.
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comme l'Etna vomissait des flammes plus abondantes et plus éclatantes que de coutume, et qu'il assistait à ce spectacle de la colère du volcan, on l'entendit s'écrier : — «Et toi aussi, Etna, tu veux donc me donner le dernier adieu I» Pauvre cher grand artiste, comme il devait souffrir I
C'est dans cette disposition d'esprit qu'il avait écrit son adorable mélodie sur la Malinconia de .Pindemonte, et c'est alors aussi qu'il conçut le projet de mettre en musique VOreste d'Alfieri, tel que ce grand poëte l'avait écrit, projet qui ne fut jamais exécuté. Bellini était-il de taille à s'attaquer à un tel sujet, et doit-on regretter qu'il ne l'ait pu faire ? Je ne sais trop ; mais il me semble que son génie tendre, élégiaque et mélancolique se fût trouvé mal en communication avec Oreste et ses fureurs.
Quoi qu'il en soit, il partit de Catane après y être resté trente-neuf jours, se rendit à Naples, où il ne demeura que peu d'instants, passa par Rome, où Ton jouait la Straniera^ par Florence, où l'on chantait la Sonnambulay et arriva à Milan, où il devait séjour-
ner quelque peu. Il fit en cette ville connaissance de Mercadante, qui lui survit aujourd'hui après plus de trente années, et se lia avec lui d'une telle amitié que pas un jour ne se passait sans qu'il lui rendît visite. Enfin, il s'en fut à Bergame, où il assista en triomphateur à une exécution de la Nortna, et de là se dirigea sur Venise, où il arriva dans le courant du mois d'Août i832.
L'opéra qu'il devait donner en cette ville était la Béatrice di Tenda^ et sa mise à Fétude fut entourée de divers ennuis qui vinrent assaillir Bellini. D'abord, et comme on donnait alors à la Fenice le Tancredi de Rossini, un bruit malveillant se répandit dans la ville concernant de prétendues critiques qu'il aurait faites de cet ouvrage lors de ses répétitions; cela était d'autant plus faux que Rossini n'eut jamais de plus sincère et de plus enthousiaste admirateur que Bellini. Ces rumeurs ne firent pas moins leur chemin, et indisposèrent les Vénitiens contre ce dernier. D'autre part, Bellini éprouva une vive contrariété, causée par la négligence de
son collaborateur Romani, lequel, fort épris, paraît-il, en ce moment, s'occupait beaucoup plus de ses amours que des vers qu'il devait livrer à son musicien; ce fait amena même une rupture complète de leurs relations, si affectueuses depuis tant d'années.
La représentation de l'ouvrage eut lieu pourtant à la Fenice le 16 Mars i833; mais, quoique chanté par la Pasta, par Anna del Sere, Cartagenova et Curioni, il fit à cette représentation un fiasco presque complet. Les Vénitiens, je viens de le dire, étaient à tort indisposés contre Bellini, et lorsque celui-ci parut à l'orchestre pour aller prendre 'place au piano, les spectateurs ne prirent même pas la peine de dissimuler leur mauvaise humeur, que la belle introduction de Topera et l'entrée en scène de la Pasta elle-même ne purent parvenir à dissiper. Le mécontentement se traduisait par des signes non équivoques, si bien que la grande artiste, ignorante des causes de ce mécontentement et croyant à un caprice injuste du public à son égard, en conçut une sourde colère. Avec une rare présence d'es-
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prit, elle saisit l'occasion de la manifester, et dans la scène entre le duc et Béatrice, quand celle<i, désespérée, s'écrie fièrement : — « Se amar non puoi, rispettamiln (si tu ne peux m'aimer, respecte-moi I ), au lieu de s'adresser à son mari, elle se retourna vivement du côté du public et lui lança cette apostrophe avec véhémence. Une immense salve d'applaudissements accueillit cette hardiesse, et l'ouvrage finit sans encombre. Cependant il n'obtint jamais un très-grand succès. Bellini avait fait beaucoup mieux, et une belle introductioh, un finale remarquable et un superbe quintette restèrent insuffisants à sauver une partition dont les faiblesses étaient nombreuses.
Ouoi qu'il en fût du sort de Béatrice di Tenda, il ne pouvait exercer aucune influence sur la renommée toujours croissante dé Bellini, renommée si rapidement établie, et qui se basait sur quatre sucdès éclatants et pleinement justifiés : il Pirata, la Str ornera^ la Sotmambula et Nortna. A peine âgé de trente-deux ans^ et alors que tant d'autres entrent à peine dans la carrière, le jeune artiste était dans tout Péclat d'une gloire incontestée, dans l'ettivrementde triomphes répétés, et toute TEurope^ on peut le dire, retentissait du bruit de son
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nom et de ses exploits. L'Italie en était fière, et la France elle-même, la France, qui eût pu se dispenser de jalouser sa voisine, puisqu'elle possédait alors quatre grands musiciens qui s'appelaient Boieldieu, Hérold, Auber et Halévy, songeait à accaparer à son profit les fruits d'un génie si particulier, si jeune et si vivace.
A ce moment, en effet, Bellini fut l'objet d'instances qui durent flatter considérablement son amour-propre. Non-seulement on lui offrait à Londres un traité extrêmement avantageux pour aller organiser et diriger les études de deux de ses ouvrages joués en Italie, mais l'administration du Théâtre- Italien de Paris lui âiisait demander s'il consentirait à écrire expressément pour ce théâtre un opéra nouveau, et, en même temps, le directeur de l'Opéra entrait en correspondance avec lui dans un but identique. Voici ce qu'il écrivait à ce sujet à un de ses amis, à la date du 23 Avril i833 :
— « Je vous confie un secret que vous
ne communiquerez à personne» Le directeur de r Académie de musique, c'est-à-dire de
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rOpéra de Paris, m'a demandé, et continue de le faire avec chaleur, si je voudrais écrire un opéra français pour ce théâtre, m'offrant, outre les droits d'auteur, une prime considérable; je me suis réservé de répondre d'ici un ou deux mois, ou lors du passage que je ferai à Paris vers la fin de Juillet, Comme vous devez le penser, écrire un opéra pour ce théâtre est chose qui flatte mon amour-propre...»
Lorsqu'il écrivait cette lettre, Bellini avait accepté les doubles propositions des théâtres italiens de Londres et de Paris, et c'est pour cela qu'il remettait sa réponse définitive au passage qu'il ferait à Paris en revenant de Londres. Il s'était engagé, moyennant une somme de douze mille francs, à diriger dans cette dernière ville les études de la Sonnambula et de la Norma et à faire exécuter ces deux ouvrages, qui devaient être chantés par la Pasta, M"*® Méric-Lalande et DonzeUi.
Il partit donc de Venise six semaines en^ viron après la représentation de sa Béatrice., se rendit à Milan, où l'appelaient quelques affaires, puis, en compagnie de la Pasta,
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s'achemina vers Londres, où tous deux arrivèrent vers la fin de Mai. Bellini fut en cette ville l'objet d'ovations sans pareilles^ et ses deux opéras y obtinrent un succès d'enthousiasme. Recherché, fêté par toute la haute aristocratie anglaise, réclamé par chacun à son tour, et choyé jusque dans les familles les plus illustres, son séjour fut une sorte de triomphe perpétuel, dont les douceurs, cependant, ne purent lui faire oublier les engagements qu*il avait contractés et les obligations qui l'appelaient à Paris.
Il passa donc le détroit et débarqua en France dans les premiers jours de 1834. S'il fut accueilli à Paris, cela ne fait pas question; sa grande réputation l'y avait précédé, et, ici comme partout, l'affabilité de son caractère lui fit, de chaque personne avec laquelle il entrait en relations, un ami nouveau. Pourtant, il semblait que les idées fâcheuses qui étaient venues l'obséder dans les derniers instants de son récent séjour à Catane lui revinssent dans l'esprit avec plus de force encore que par le passé. A peine a-t-il posé le pied sur le sol français, Bellini
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s'émeut ; il est inquiet, agité, tourmenté par je ne sais quelle vision intérieure et fatale. Bien que tout paraisse devoir lui réussir, il écrit à un ami d'Italie que «Tavenir ne lui sourit plus comme auparavant.» Les Parisiens le comblent de caresses et de prévenances, le reçoivent à bras ouverts, s'empressent autour de lui, se disputent les rares moments qu'il veut bien dérober au travail pour les leur accorder, et cependant il s'écrie : — « Ahl ma chère Milan, je ne t'oublierai jamais, et si j'eusse pu ne te jamais quitter, je serais encore heureux I » Nos deux grands théâtres le pressent, chacun de leur côté, de songer à ses promesses, de travailler pour eux, et emploient leurs instances les plus affectueuses ; il se rend à leurs désirs, semble heureux d'être l'objet d'une sollicitude aussi flatteuse, mais on dirait qu'il n'entrevoit ses prochains succès, ce complément promis d'une gloire déjà si complète, qu'à travers un voile noir et funèbre.
Faut-il donc croire qu'il avait un vague pressentiment de l'avenir, et devons-nous voir dans ces préoccupations étranges, dans
ces plaintes sans sujet apparent, Texpression anticipée de la douleur qu'il dut ressentir lorsqu*il se vit mourir parmi nous, loin de sa patrie bien-aimée, loin d'une famille qu'il adorait et dont il était si tendrement chéri ? Le mal cruel dont il avait été si rudement atteint quelques années auparavant avait-il laissé en lui un germe fatal, ou bien ces papillons noirs devaient-ils tout simplement être mis sur le compte d'un tempérament ultra-nerveux? Chi lo sa? Quoi que ce pût être, et d'oîi que provînt le sentiment indéfinissable et en quelque sorte prévisionnaire qu'il éprouvait, il semble que Bellini ait dû endurer, pendant tout le séjour qu'il fit à Paris et même avant que la maladie soit venue le frapper, des souffrances morales très-intenses.
Heureusement, ces souffrances devaient être souvent et efficacement distraites, nonseulement par le travail, mais aussi par les relations et les amitiés qu'il s'était créées à Paris. Il se lia d'abord, et tout naturellement, avec Cherubini et Rossini, surtout avec ce dernier, qu'il connaissait déjà, et
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qui, n'ayant que quelques années de plus que lui, était un compagnon et un confident tout naturel. L'auteur de Guillaume Tell était d'ailleurs un dieu pour Bellini, qui n'en parlait jamais qu'avec le sentiment d'une admiration manifeste, admiration dont il avait donné plus d'une preuve convaincante et que deux ou trois faits caractéristiques suffiront à faire connaître.
Un soir du mois de Janvier 1825, alors qu'il comptait encore au nombre des élèves du Conservatoire de Naples, Bellini revenait avec quelques-uns de ses condisciples d'une représentation de la Semiramide^ qui avait eu lieu à San-Carlo. Naturellement, la conversation de ces jeunes gens roulait sur les beautés de l'œuvre qu'ils venaient d'entendre, et ils apportaient dans l'expression de leurs sentiments à l'égard de ce magnifique ouvrage un feu, une énergie et un enthousiasme inouïs. Tous pourtant n'avaient pas éprouvé les mêmes sensations ; tel admirait le grand chœur ou la cavatine de Semiramide, tandis qu'un autre prisait surtout le finale Mesîo gemito ou la scène de l'appari-
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tion de Ninus; un troisième portait aux nues le duo d'Assur et de la reine de Babylone, et un quatrième réservait son approbation la plus complète pour le délicieux trio Usato ardir. Depuis longtemps l'entretien se continuait, et un seul, parmi ces futurs artistes, songeait silencieusement, ab^ sorbe en lui-même et sans prendre aucune part à la discussion. On était arrivé ain^ jusque sur la pia\\a del Mercatello, précisément devant la porte Alba, lorsque ce jeune penseur silencieux, qui n'était autre que Bellini, prit enfin la parole et s'écria : ce Pour moi, mes amis, je ne saurais comprendre et me persuader comment il se peut faire que nous ayons encore le courage d'étudier la musique et d'aspirer à devenir jamais compositeurs, après avoir entendu ce sublime et miraculeux produit de Pesprit humain, ce prodige de l'art, cette merveille qui s'appelle la <Sem2rami^edeRossini(i)I»
(i) Ici se place un rapprochement singulier. Précisément à l'endroit où Bellini s'était arrêté pour
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Une autre fois, — c'est lorsque, à la suite de rapparition de Norma à la Scala, Bellini quitta Milan pour aller à Naples visiter Zingarelli et lui rendre compte du succès définitif de cet ouvrage, — Bellini était en voiture, se dirigeant d'abord sur Rome. Il était nuit noire quand le courrier où il avait pris place passa à Foligno ; un second voyageur se présente, ouvre la portière, et monte se mettre à ses côtés, après Tavoir salué courtoisement. Ce voyageur était un homme distingué, un avocat, je crois, M. Fabio Gavaletti ; la conversation s'engagea, et chacun déclina son nom. Lorsque Bellini eut prononcé le sien, et que son compagnon lui eut exprimé tout le plaisir qu'il ressentait d'être assez favorisé par le hasard pour se
adresser ainsi la parole à ses compagnons, sur cette même pia;({a del Mercatello, s'ouvrait, trente-neuf ans après, un théâtre de premier ordre placé sous son invocation et dont le fronton était orné de sa statue. C'est celui qui fut inauguré en 1864 sous le nom de Théâtre Bellini, et dans lequel on joue, comme à San-Carlo, tout le grand répertoire de Topérà italien.
rencontrer avec lui, Tentretien se tourna tout naturellement sur la musique et les musiciens, et principalement sur Rossini. Bellini s'échauffa alors et déclara à son interlocuteur que le génie de Rossini était si admirable, si complet, qu'il devait désespérer tous ceux qui chercheraient à atteindre une telle hauteur. « Dans le genre boufie, ajoutat*il, je ne connais rien au-dessus de Vltaliana inAlgieri, et dans le genre sérieux, je pense que la Semiramîde est son chef-d'œuvre; toujours est-il que quand il me fut donné de l'entendre pour la première fois, je restai dans l'impossibilité de fermer Tœil de la nuit. » Il détailla ensuite l'œuvre fragment par fragment, puis ajouta en manière de conclusion : « II y a dans cet ouvrage une telle abondance de beautés, qu'à la fin les auditeurs deviennent incapables de les goûter et laissent passer inaperçues des choses merveilleuses. »
Une autre fois encore, c'était à Venise, peu de jours après la représentation des Capuleît ed i Montecchu Bellini se trouvait en soirée chez un ami. On le pria de se
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mettre au piano et d'exécuter un morceau quelconque, pensant qu'il allait choisir un fragment d'un de ses opéras ; il n'en fut rien, et, profitant de la présence d'un pianiste renommé, Antonio Fanna, il joua avec celuici l'ouverture de Guillaume Tell. C'était évidemment faire preuve de bon goût, de modestie, et en même temps de l'admiration qu'il professait pour Rossini et pour son chef-d'œuvre, admiration sincère, enthousiaste, que nous allons voir se confirmer encore par ce fragment d'une lettre adressée plus tard à un ami : — ^ Je viens d'entendre pour la trentième fois le divin Guillaume Tell^ et je me persuade chaque jour davantage que nous, les compositeurs du jour, nous ne sommes qu'autant d'insectes, comparés au maître des maîtres. Pour moi, Guillaume Tell vaut la Divine Comédie du Dante. Je ne comprends pas comment chacun ne l'étudié point comme un modèle. Dans mes études quotidiennes, je ne me sépare jamais de mon Guillaume Tell^ véritable prodige de l'art. »
On comprend qu'avec de tels sentiments
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à l'égard de Ro$sini, Bellini avait dû, dès son arrivée à Paris, rechercher avidement la société de ce grand homme. Tous deux se voyaient souvent en effet, sortaient souvent ensemble, l'un au bras de Tautre, et avaient de longs entretiens, dont, tout naturellement, leur art de prédilection faisait tous les frais.
C'était d'ailleurs par l'entremise de Rossini que Bellini avait signé le contrat qui ramenait à Paris, et par lequel il s'engageait à écrire un opéra nouveau pour notre Théâtre-Italien. Ami intime de l'un des deux directeurs de ce théâtre, Severini, lequel lui devait sa position et sa fortune, Rossini, au retour de son dernier voyage à Bologne, avait accepté le logement qui lui était offert par celui-ci dans les combles de la salle Favart, où se trouve aujourd'hui l'Opéra-Comique, et qui servait alors à l'exploitation de l'opéra italien. Libre de toute préoccupation artistique personnelle, puisqu'il avait renoncé à travailler désormais pour la scène, il prenait — d'une façon toute désintéressée— une part des plus actives à l'administration
du théâtre, choisissant les ouvrages dignes d'être joués, faisant venir d'Italie les artistes nécessaires, dirigeant les études, s'occupant de la mise en scène, prodiguant ses soins et ayant la haute main sur tout. Cest lui qui avait appelé Rubini à Paris; c'est lui qui, lors du départ de M™* Pasta, départ trèspréjudiciable aux intérêts de la direction et qui l'avait laissée dans un très-grand embarras, avait jeté les yeux sur Giulia Grisi et dit à Severini : « Voilà une femme que j'ai entendu chanter en Italie, oui jusqu'ici elle s'est trouvée reléguée dans l'emploi des sé^ conde donne; mais elle est d'une beauté radieuse, elle possède une voix- admirable, elle est douée d'une rare intelligence, et en la faisant travailler, en l'imposant au public^ on en fera un sujet hors ligne.» C'est lui enfin qui^ ainsi que je le disais plus haut, songea à Bellini, conçut Pidée de lui faire Composer une partition nouvelle expressément écrite pour Paris, entama, dirigea les négociations entreprises dans ce but, et sut les mener à bonne fin, au gré des deux parties intéressées. On conçoit donc que le sen-
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timent tout particulier dont Bellini était animé à son égard devait être mêlé d'admiration, d'affection et de reconnaissance, et que l'amitié qui unissait ces deux hommes devait être profonde et inaltérable.
Cette amitié, et quelques autres, ne détournaient cependant point Bellini de son travail, dont certains détails le préoccupaient même considérablement. D'abord, et vu sa brouille récente avec Romani au sujet de Béatrice di Tenda, il avait été obligé de s* enquérir d'un autre librettiste, et son choix s'était tourné sur le comte Pepoli, lequel lui avait bientôt fabriqué, sur le sujet d'une comédie d'Ancelot, Cavaliers et Têtes rondes, représentée récemment, et tirée elle-même d'un roman bien connu de Walter-Scott, le poëme des Puritains. Ceci l'avait déjà vivement contrarié, non pas seulement parce que la sensibilité de son caractère lui rappelait sans cesse sa rupture avec son ami et en grossissait les effets à ses yeux, mais encore parce que ses habitudes de travail s'en trouvaient profondément modifiées, et que, accoutumé au style et aux formes poétiques
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de Romani, lequel se pliait d'ailleurs à toutes ses exigences et se rendait à tous ses désirs, il lui fallait se faire au genre de son nouveau collaborateur, qui ne connaissait ni ses besoins, ni ses goûts. Bellini attachait à ce fait une importance que Ton peut apprécier par les lignes suivantes, adressées par lui à un
ami d'Italie : « Je sens maintenant que
s'iKme fallait écrire encore pour l'Italie, je ne le pourrais sans Romani. Tous les autres sont froids, insipides, et manquent du nerf de la passion. Je dois sacrifier mon amourpropre à mon art, et c'est pour cela que je chercherai tous les moyens de me rapprocher de lui » lisse raccommodèrent effectivement peu de temps après ) comme on le verra par la suite.
D'autre part, BelMni savait que Donizettî, qui avait aussi signé un contrat aVec l'administration du Théâtre- Italien, écrivait de son côté un opéra qui devait être représenté presque immédiatement après le sien (i), et
(i) C'était Marino Faliero,
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l'idée d'entrer en quelque sorte en lutte avec celui-ci, et d'être obligé de subir une comparaison qui pouvait, selon les circonstances, ne pas être à son avantage, ne laissait pas que de l'inquiéter quelque peu.
Il se mit donc au travail résolument, électrisé et stimulé par l'espoir si tendrement caressé d'un succès à Paris. Et pour être plus tranquille, pour se mettre à l'abri des importuns et dès oisifs, il alla se réfugier à Puteauz, au milieu d'une famille amie qui lui avait ofiTert une cordiale hospitalité. C'est là, sur les bords verdoyants de la Seine, dans une villa enfouie sous les roâes, loin de tout bruit, de toute préoccupation, qu'il se mit en devoir de satisfaire aux engagements qu'il avait contractés et qu'il attaqua enfin son œuvre nouvelle.
Son esprit cependant n'était pas si complètement absorbé par le travail qu'il ne trouvât le temps de penser à la suite qu'il pourrait donner à sa carrière, et le souci du présent ne l'empêchait pas de songer à l'avenir. Ses idées noires avaient sans doute
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fléchi, au moins momentanément, et le séjour enchanteur qu'il s'était choisi n'avait pas été sans exercer sur son état moral une heureuse influence. On peut s*en rendre compte par ce fragment d'une lettre qu'il écrivait de Puteaux, le 14 Juin 1834, à son ami Ricordi, le célèbre éditeur de musique de Milan, lettre qui accuse chez son auteur une complète liberté d'esprit.
Après avoir commencé par engager Ricordi à envoyer à Paris un fondé de pouvoirs, chargé de traiter avec lui de la propriété de l'ouvrage qu'il était en train d'écrire, Bellini s'exprimait ainsi :
Permettez-moi de vous faire une demande*
Voulez-vous vous obliger à acheter la propriété de rédition des ouvrages que je pourrai écrire dans le cours de i835 à i838, propriété limitée aux seuls Etats autrichiens? De plus, vous pourriez donner la partition au théâtre qui vous plaira; mais la partition sera en même temps votre propriété et la mienne; vous et moi la donnerons à qui la demandera* Ainsi, vous jouirez du profit des théâtres qui s^adresseront à vous, comme moi de ceux qui s*a> dresseront à moi. Mais, par délicatesse^ je vous préviens que je n'userai pas de cette fiiculté.avant qu
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cinq ou six théâtres d'Italie aient reçu la partition de vous. Je vous laisserai sûrement tous les théâtres de Milan, et vous pourrez, si elle ne m'est pas demandée à moi, la vendre à Lisbonne, en Espagne, à Londres et à tant d'autres petits théâtres avec lesquels vous êtes en relation. Maintenant, pour ces prérogatives, voulez-vous me donner 4,000 ft*ancs? C'est la seule demande qui n'oblige ni vous ni moi. Répondez-moi seulement si cela vous convient. Je le désire, dans le but d'empêcher une fois pour toutes les infâmes d'instrumenter mes partitions (z). Je voudrais forcer les principaux théâtres à les prendre chez moi ou chez vous. Alors il sera inutile aux pirates de faire la dépense, car cela ne vaudra plus la peine pour les vendre à Bergame, Bologne ou Ancône. Ces théâtres, comme tant d'autres de la même force, vous reviendraient, car je ne connais même pas le. nom de leurs directeurs. Répondez-moi après avoir fait vos réflexions, et souvenez-vous que Bellini ne fait plus de demande à Ricordi par rapport au prix« Réfléchissez donc si 'cela vous convient ou non, et écrivez-le-moi clairement.
(i) On voit que Bellini tenait à son instrumentation, et ceci n'a rien qui doive surprendre. Si ché-^' tive fût-elle (et peut-être ne la jugeait-il pas ainsi), il est certain qu'elle devait valoir mieux que celle écrite par un musicien de cinquième ou de sixième ordre, ignorant des intentions de l'auteur et ne pouvant communier avec son génie.
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M. D... V... (i) m'a fait dire par M- T... (2) qu'il avait Tintention de m'engager si j'y consentais. Il le lui a dit sur la scène de la Scala un soir qu'elle allait visiter la Malibran, qui venait de jouer la Norma, J'ai pris tout cela pour une galanterie, et je n'ai répondu à A^"" T... ni oui, ni non. Mais dans ma réponse perçait le bon souvenir que j'ai gardé précieusement pour Milan, pays à qui je dois ma fortune, où j'ai écrit les quatre opéras que j'aime le mieux. Que puis-je dire de plus? J'aime Milan comme la chose la plus chère que je puisse posséder. Mais il m'a été dit que le public avait épousé les questions qui nous séparent, M"« T... et moi, et qu'il est irrité contre moi. Je vous jure que cette absurdité m'a bien fait rire. Cotnment se peut-il faire que certaines personnes veuillent avoir la satisfaction de savoir tous les motifs d'une relation rompue, et que d'autres se mettent en tête des faits qui n'ont aucune probabilité? De pareilles circonstances me font mettre en doute s'il me convient ou non d'aller à Milan pour y composer en ce moment. Je
(i) Le d\ic fducaj Visconti di Modrone, alors directeur du théâtre de la Scala, où il avait fait venir la Malibran en lui donnant 2,000 francs par représentation, ce qui jusqu'alors ne s'était jamais vu et ce dont il n'eut pas lieu de se repentir.
(2) Cantatrice habile, femme d'un musicien distingué dont, par l'effet d'une réserve que l'on comprendra, nous croyons devoir taire le nom.
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8ui8 en traité, comme vous le savez, avec Naples, qui m'a fait une of&e à laquelle je ne pourrais répondre sans voir d'abord l'avantage que je pourrais retirer de la propriété entière qu'on m'y offre. Je crois que je vais combiner plusieurs ouvrages avec D...,et, si j'y trouve mes convenances, je continuerai volontiers mon traité avec lui. Mais il faut le persuader de ne pas songer à quelques milliers de francs de plus ou de moins ; car cela mérite bien réflexion et récompense d'écrire trois ou quatre opéras en un an, tandis que d'autres n'en écrivent qu'un en deux ou trois ans. Et puis, quand j'en ai eu le temps, n'aije pas employé toutes mes forces pour faire réussir mes ouvrages ? N'en ai-je pas trouvé heureusement la récompense dans le bon accueil du public ? La Norma, qui parut avoir un début si malheureux, n'est-elle pas, par les journaux allemands, appelée le plus beau et le plus profond de mes opéras ?
Je ne peux donc voir avec indifférence les plaintes des directeurs sur les prix que je demande. Est-ce que je ne pourrais écrire quatre opéras en un an ? Mais je ruinerais ma réputation, et j'aurais le remords de tromper qui me paie. N'ai-je pas écrit la Sonnambula du 1 1 Janvier au 6 Mars ? Mais ce fut un accident, et puis j'avais déjà quelques réminiscences de mon Ernani (i) qui avait été défendu. Mais la
(i) Voici la première et la seule trace que nous trouvions de cet opéra. Fut-il écrit entièrement ? fut-
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Béatrice et Zaira porteront toujours l'empreinte d'avoir été conçues en peu de jours et peu de nuits. Qu'on examine donc la vérité et les degrés de probabilité de la réussite, mais sans esprit de partialité, et on trouvera que je n'ai pas tort si à la fin de l'année je veux avoir gagné autant que mes confrères, eux en écrivant quatre opéras et moi un seul (i). Si M. D. .. vous en parle, vous pourrez lui manifester mon désir que la chose se fasse pour plusieurs ouvrages comme pour Naples; on pourra ainsi aplanir toutes les difficultés.
Adieu, mon cher Ricordi; répondez-moi sur toutes choses avec précision. Mes embrassements.
Votre très-affectionaé, ' BELLINI.
Les projets et les préoccupations d'avenir qui dictèrent cette lettre à Bellini ne nui-
il seulement ébauché ? C'est ce qu'il serait sans doute bien difficile desavoir.
(i) Il y a dans tout ceci une contradiction évidente, provenant selon toute apparence d'une erreur de traduction, et qui laisse croire tout à la fois que Bellini ne voulait composer qu'un opéra dans le cours d'une année, et qu'il en voulait composer plusieurs. Malheureusement, nous n'avons pu nous procurer le texte italien de cette lettre^ qlie nous reproduisons d'après une traduction publiée par un journal français.
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saient en rien à son travail; la partition des Puritains avançait rapidement, et déjà on pouvait prévoir Pépoque de son apparition. Plus ce moment approchait, et plus le compositeur sentait son courage s'affermir. Il avait, du reste, pour interpréter son œuvre, cette réunion de chanteurs incomparables qui, pendant tant d'années, fit affluer le public dilettante dans la salle du Théâtre- Italien^ ce quatuor admirable et célèbre qui se composait de Giulia Grisi, de Rubini, de Lablache et de Tamburini, et dont nos vieux amateurs sont encore à déplorer la perte. C'était là un puissant élément de succès ; BelUni ne l'ignorait pas, et tous ses efforts tendaient à rendre l'œuvre digne des ^ interprètes. Il savait aussi que le public parisien était, sous de certains rapports, plus difficile que ne le sont d'ordinaire les publics italiens, qu'on a vus plus d'une fois accueillir favorablement des opéras médiocres dans leur ensemble, mais renfermant deux ou trois morceaux supérieurs, suffisant à faire leur fortune. Aussi soignait-il, travaiUait-il ses Puritains, sous le rapport de U factyre
et de la forme générale, plus qu'il ne l'avait fait pour aucune de ses partitions antérieures, prenant les conseils de Rossîni et ne manquant pas de lui faire entendre chacun des morceaux dès qu'il les avait terminés.
L'ouvrage fut prêt enfin dans les derniers jours de 1834, et on le mit à l'étude aussitôt, pensant que la première représentation pourrait en être donnée au plus tard à la fin de Janvier i835.
Les études d'/ Puriiani di Sco:{ia (c'est le titre que portait l'ouvrage lors de son apparition] furent conduites avec un soin extrême, et Taide de Rossini, en cette circonstance encore, ne fut pas inutile à son amL Les quatre chanteurs incomparables dont nous venons de parler, et qui depuis longtemps déjà exerçaient une grande action sur le public, faisaient des efforts surhumains et se surpassaient eux-mêmes ; l'orchestre, qui avait répété plus que de coutume, faisait merveille, et le nouvel ouvrage, objet de l'attente générale, put enfin
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être affiché pour le 25 Janvier (i835). Toutes les places avaient été retenues longtemps à l'avance, et, le grand jour arrivé, il eût été impossible de s'en procurer une à quelque prix que ce fût. La salle était garnie de bonne heure, et l'on peut dire que tout ce que Paris comptait d'hommes distingués, illustres, dans toutes les branches de l'activité humaine, politique, sciences, lettres, beaux-arts, s'y était donné rendez-vous.
Auteur et partition obtinrent un succès formidable, inouï, dont on se rendra compte en lisant la fin de l'article que le Journal des Débats publia à ce sujet. Voici, en effet, ce que disait Castil-Blaze :
Cette fin (celle du duo final du second acte)
est chantée à l'unisson par Ta^nburini et Lablache. Déjà on avait été transporté en entendant le même passage, dit alternativement par ces deux admirables chanteurs. Mais lorsque Ton ressentit l'efFet de ces deux voix puissantes à l'unisson, l'enthousiasme a été porté à. son comble. On a redemandé le duo ; il a été chanté une seconde fois avec plus d'énergie encore qu'à la première. Alors la toile est tombée au milieu des applaudissements unanimes. On était ému, agité, au parterre, dans les loges, et, d'un com-
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mun accord, on a demandé le compositeur. Le rideau s'est relevé^ et Lablache et Tamburtni ont entraîné Bellini sur le théâtre. Nous n'avons jamais vu l'auditoire des Italiens si éveillé. Le jeune musicien a été couvert d'applaudissements, accueilli par deis bravos, et salué avec les mouchoirs de toutes les parties de la salle.
La dernière et troisième partie de l'opéra porte un caractère de mélancolie tendre et amoureuse que la musique reproduit fidèlement. Arthur, proscrit, errant, est ramené, par la force de son amour, près de l'habitation d'Elvire. Un couplet de romance qu'elle chante apprend à Arthur qu'il est près de sa maîtresse. Cette Romance de V Exilé est continuée par Rubini, qui nous raccommoderait avec les romances si la chose était possible. Mais en cette occasion, il faut le répéter, cette espèce de chant peut être admise, de mênie qu'il faut avouer que Rubini a été admirable en la disant. Toutefois, c'est dans le finale de l'opéra que le compositeur a donné à ce grand chanteur les plus belles occasions de développer son talent. C'est lorsque, reconnu par les habitants, voyant sa chère Elvire folle à cause de lui, et lorsque la mort est suspendue sur sa tête que Rubini déploie tout ce qu'il y a de si pathétique dans ses accents. L'agitation causée par le dernier duo de l'acte précédent a pu détourner l'attention des auditeurs de ce beau finale, mais nous le recommandons particulièrement aux amateurs de bonne musique et à ceux qui prennent intérêt aux progrès du talent de
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M. Bellini. Ils reconnaîtront avec quel art ce jeune compositeur a su ramener à Tunité musicale toutes les parties si différentes que la complication de cette scène du drame a fait naître ; ils apprécieront le soin et la manière grande et gracieuse tout à la fois avec lesquels les parties d*orchestre sont liées avec le chant et le font valoir ; enfin, ils reconnaîtront la vérité de ce que nous avons annoncé en commençant : que le talent de M. Bellini a singulièrement grandi. Après la représentation, on a redemandé le compositeur et les acteurs. M. Bellini a été ramené pour la seconde fois sur la scène par M"» Grisi, Rubini, Tamburini et Lablache.
L'interprétation fut admirable, l'éloge unanime, le succès, je viens de le dire, formidable, et en grande partie justifié par la valeur de l'œuvre. Non-seulement on trouve dans les Puritains de ces chants exquis comme Bellini savait les créer, une déclamation nette, juste et parfaitement appropriée, mais, sous le rapport de la facture, il est certain que ses progrès étaient' évidents, considérables, inattendus. Et non-seulement, grâce au travail d'observation auquel il s'était livré depuis son arrivée en France, ses mQFceaux, frappés d'une main plus sûre,
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construits sur un plan plus solide, dénotaient une modification heureuse et réelle de son style, mais ses harmonies devenaient plus franches, plus serrées, moins vulgaires, et la banalité même de son orchestre faisait place à des effets cherchés et parfois trouvés; son instrumentation, en effet, plus corsée, plus nourrie, prenait un caractère que jusque-là le chantrç sicilien n'avait pas su lui donner.
Amis et ennemis, — je veux dire partisans et détracteurs, car jamais Bellini ne connut un ennemi, — ^"tous furent étonnés et charmés de la modification profonde qui s'était opérée dans la manière du compositeur, et qui montrait que son génie était entré dans une phase tout à fait nouvelle, dont la puissance future ne pouvait encore être appréciée.
Donizetti, l'excellent Donizetti, qui était à Paris pour y diriger les études de son Marino Faliero^ lequel, je l'ai dit, devait être représenté aussitôt après les Puritains^ constatait ainsi le succès du dernier ouvrage de Bellini, dans une lettre écrite à Romani, vers le milieu de Février, et restée jusqu'ici
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inédite : — « J'arriverai tard, mais mieux vaut tard que jamais. Le succès de Bellini a été très-grand, malgré un libretto médio cr€ ; il se maintient toujours, bien que nous soyons à la cinquième représentation, et il en sera ainsi jusqu'à la fin de la saison. Je t'en parle, parce que je sais que vous avez fait la paix. Aujourd'hui, je commence les répétitions de mon côté, et j'espère pouvoir donner à la fin du mois la première représentation. Je ne mérite point le succès des Puritains^ mais je désire ne point déplaire...»
Tous les bonheurs, en effet, et tous les honneurs arrivaient à Bellini. Dès que Romani avait appris Theureuse issue de la tentative qu'il était venu faire à Paris, il lui avait écrit une lettre charmante, dont Bellini fut plus heureux qu'on ne saurait le dire, parce qu'elle cimentait de nouveau l'amitié qui les avait unis pendant tant d'années, et qui s'était trouvée rompue tout à coup par un caprice du poëte. D'autre part, Bellini avait reçu, un soir, dans les coulisses même du Théâtre-Italien, l'avis de
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sa nomination de chevalier de la Légion d'honneur, tandis que le roi de Naples lui envoyait de son côté le brevet d'une décoration. Enfin, alléchée par le triomphe qu'il venait d'obtenir, l'administration de l'Opéra le pressait de penser à l'ouvrage qu'il lui avait promis, et on lui écrivait de Naples lettres sur lettres pour le supplier d'écrire une, et même deux partitions nouvelles pour San-Carlo. — « J'ai accepté, — écrivait-il à ce sujet à un ami, — j'ai accepté le contrat pour Naples, .sauf quelque accident; et dans le courant du mois de Janvier prochain ou au printemps, j'irai à Milan et je m'entendrai moi-même avec le duc, pour voir si nous pouvons conclure quelque traité. Ce sera peut-être chose un peu difficile, parce que le duc ne voudra point me payer comme Naples, qui me donne 45,000 lires autrichiennes, soit 9,000 ducats nets, de la propriété, pour deux opéras nouveaux seulement à écrire dans le cours de l'année prochaine. Pour r Italie, ce contrat est superbe ; je l'ai dé)à en main, signé de la Société. » Ces divers événements avaient mis Bellini
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dans l'exaltation de la joie la plus profonde. Il était heureux autant qu'homme peut Têtre ; il jouissait de son bonheur avec une sorte de volupté, et son contentement se tra*duisait, dans les lettres qu'il écrivait à ses amis, en une gaieté charmante et familière à laquelle ceux-ci n'étaient pas accoutumés. C'est ainsi qu'il écrivait à l'un d'eux, Doca, alors à Londres, d'où celui-ci lui avait rendu compte de la première représentation des Puritains^ qui avaient été donnés en cette ville presque aussitôt après Paris : — «... Je te remercie infiniment de l'intérêt que tu veux bien prendre à ton compatriote. J'ai reçu avec un vif plaisir les détails que tu
m'as donnés sur mes Puritains, dans lesquels, me dis-tu, les chœurs ont fort mal marché. Ne les a-t-on donc pas fait répéter suffisamment, pour qu'ils puissent savoir leurs parties? Si tu n'as pas encore les journaux, ne me les envoie pas; je les aurais désirés plus tôt, mais maintenant que les premières représentations sont données, ils me seraient inutiles, car je les ai tous lus à Paris. J'en aurais voulu quelques exemplair
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res, afin de les envoyer à Catane, mais si tu te les es procurés, donne-les à Pepoli, et fais-en payer le port pour mon compte.
Embrasse affectueusement pour moi Costa ( i), et remercie-le pour la peine qu'il s'est donnée au sujet des études de mon opéra. Tu me dis qu'on va donner la Norma. Miséricorde ! 1 1 — Que fais- tu ? Toujours la même vie ! T'attend-on encore chez toi cette année? Bien des amitiés au cher Pepoli. Le grand Gabussi grandit- il encore di lunga e chiatta (2)? Donne-moi des nouvelles de tout le monde, et fais-moi rire; dis-moi aussi si Costa est amoureux ; enfin mets-moi au fait de tout et de tous, et apprends-moi ce que sont les bavardages du théâtre. Adieu, mon cher ami. »
Hélas ! ce bonheur ne devait être que de
(i) Le célèbre chef d'orchestre de Her Majesty's TTieatrCi puis de Covent-Garden, à Londres.
(2) Locution du dialecte sicilien qui signifie : <r En long et en large. 3» C'est-à-dire : a Le grand Gabussi (c'était un compositeur distingué) grandit-il et engraisse-t-il encore?
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courte durée, et tandis que Bellini faisait en souriant des projets pour l'avenir, la mort impitoyable s'apprêtait à saisir sa proie palpitante. La délicatesse de sa complexion eût dû lui imposer un genre de vie des plus réguliers et des plus sévères, et malheureusement Bellini, comme affolé par tant de joies successives, fatigué d'ailleurs par les études et les travaux auxquels il s'était livré depuis son arrivée en France, ne se montrait pas assez ménager des plaisirs de toute sorte que lui offrait Paris, et dont, plus que tout autre, il lui eût fallu user avec la plus grande modération.
Pris déjà d'une lassitude assez grande, il avait dû, après être venu se fixer momentanément à Paris pour pouvoir surveiller plus facilement les études de son ouvrage, se retirer de nouveau à Puteaux , auprès des bojtis amis qui l'avaient une première fois si cordialement accueilli. L'air pur et salubre qu'on respire en cet agréable pays, baigné par la Seine, sembla d'abord on ne peut plus favorable à sa santé frêle, dont l'état cependant ne présentait encore aucune inquiétude.
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Ce ne fut que vers le commencement de Septembre que se manifestèrent les premiers symptômes du retour de la terrible maladie intestinale qui avait failli l'emporter à Milan quelques années auparavant, alors qu'il venait de faire représenter à Venise ses Capulets.
Les médecins furent aussitôt appelés, et, ayant reconnu le péril, soumirent le malade à un régime régulier et des plus formels ; non-seulement un repos absolu lui fut prescrit, mais défense lui fut faite de sortir de sa chambre et de recevoir plus de cinq ou six amis, personnellement désignés. On fut obligé de répondre aux visiteurs nombreux qui se présentaient chaque jour pour le voir, qu'il avait dû s'éloigner de Paris pour un temps indéterminé. La sévérité de la consigne était telle que quelques-uns même de ses amis les plus chers ne. purent obtenir cette faveur. Mercadante, qui venait d'arriver à Paris, se présenta quatre fois inutilement à sa porte, et fut toujours éconduit. Carafa ne put réussir à la franchir qu'en employant un subterfuge, et en se faisant passer pour
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un médecin dont la présence était réclamée par le malade lui-même. Rossini était alors en voyage, mais, rongé par l'inquiétude et tourmenté par la confusion des nouvelles qui lui étaient données, il s'empressa de revenir pour savoir exactement à quoi s'en tenir sur Tétat de Bellini.
Malheureusement, tous les soins restaient impuissants à ramener la santé du cher ma* lade, et malgré les précautions que l'on prenait pour tâcher d'atténuer à ses yeux la gravité de son mal, les souffrances horribles qu'il endurait et sa faiblesse toujours croissante ne lui laissèrent bientôt presque plus de doute sur Fissue de la maladie. Un jour, qu'il était entouré des quelques amis dont la visite lui était permise, et comme ceux-ci faisaient tous leurs efforts pour l'égayer et le distraire de ses sombres pensées, il les interrompit tout à coup, et s'écria :
« — N'est-ce pas une chose horrible à pen-» sèr qu'après sa mort l'homme le plus aime ne laisse qu'une trace légère, souvent presque effacée et quelquefois tout à fait oubliée? Me voici, par exemple, entouré d'amis
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sincères, affectueux : si j'en venais à quitter ce monde, ils redeviendraient gais comme par le passé, ne penseraient plus à moi, et peut-être un jour écouteraient ma musique sans se dire seulement : — Pauvre Bellini! ( i ) »
Hélas ! oui, pauvre cher génie, il en est ainsi, et il n'en peut être autrement, car alors la vie, déjà si dure et si misérable pour la plupart d'entre nous, deviendrait un enfer perpétuel!
Cette exclamation de l'infortuné Bellini rappelle aussitôt celle exprimée en ces vers de Gilbert:
Au banquet de la vie infortuné convive,
J'apparus un jour et je meurs; Je meurs, et sur la tombe où lentement j'arrive.
Nul ne viendra verser des pleurs!
avec cette différence que, chez Gilbert, le sentiment de sa valeur et l'égoïsme parlaient séuls^ tandis que Bellini était mû surtout
(i) Cicconetti ; Vita di Vincen^o Bellini,
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par la tendresse qu'il ressentait pour tous les siens.
Le mal empira bientôt avec une rapidité foudroyante, et Bellini fut en proie à un délire qui ne lui laissait que de bien rares instants de repos. Dans les longs et fréquents accès de cette folie intermittente, il appelait —dernier signe d'une affection profonde et vivacel — il appelait constamment sa mère, et la priait d'écrire à Naples, à son cher ami Florimo, afin que celui-ci le vînt promptement voir, avant que la mort l'ait emporté. Mais cette consolation devait lui être refusée, et, le 23 Septembre i835, Bellini partait pour un monde meilleur. Il était âgé, comme le remarque son biographe, de trente-trois ans, dix mois et vingt^eux jours.
L'art subissait alors des pertes bien cruelles, et voyait ses deuils s'accumuler sans trêve. Le 8 Octobre 1834, c'est-à-dire moins de onze mois auparavant, Boieldieu, notre bien-aimé Boieldieu, avait rendu le dernier soupir, et un an, jour pour jour, après la
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mort de Bellini, la Malibran, sa tendre amie et Tinterprète sublime de ses œuvres, le suivait dans la tombe, à peine âgée de vingt-huit ans, comme lui dans tout Téclat de sa gloire et de son incomparable talent. Aussi Musset s'écriait-il douloureusement dans ses stances à cette admirable artiste :
Ah! combien, depuis peu, sont partis pleins de vie! Sous les cyprès anciens que de saules nouveaux I La cendre de Robert (i) à peine refroidie, Bellîni tombe et meurt! — Une lente agonie Traîne Carrel sanglant à l'éternel repos. Le seuil de notre siècle est pavé de tombeaux t
(i) Léopold Robert.
Tout ' semble légendaîre aujourd'hui dans Bellini : sa candeur et sa grâce, son génie adorable, sa célébrité précoce, ses succès précipités, tout, jusqu'à ce bruit absurde qui courut après sa mort, et d'après lequel il aurait été empoisonné! Comme si un grand artiste, par cela seul qu'il est grand, ne pouvait payer comme un autre son tribut à la naturel On eut bientôt fait justice de cette Calomnie ridicule, qui ne se basait, il faut bien le dire, non-seulement sur aucun fait, mais sur aucun indice. On dut cependant, pour mettre un terme à
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la malignité publique, procéder à l'autopsie du corps, autopsie qui ne fit que confirmer l'existence de la maladie terrible à laquelle Bellini avait succombé.
Cette mort prématurée n'en affligea pas moins, non-seulement l'Italie et la France, mais l'Europe entière, que Bellini avait touchée de son souffle mélancolique et pénétrant. Ce fut comme un deuil général auquel s'associaient toutes les nations civilisées, auquel prenaient part surtout tous ceux qui avaient connu particulièrement l'aimable compositeur sicilien. A la nouvelle du fatal événement, le vieux Zingarelli s'écria, en fondant en larmes : — « Âh I il eût mieux valu pour l'Italie que Je fusse mort moimême 1 Cela lui eût été moins préjudiciable.» Rossini dit que l'art venait de perdre « un colosse. » Romani, qui n'avait cessé de chérir Bellini, même pendant la courte interruption de leur longue liaison, écrivit : — « J'ai cherché quinze ans avant de trouver un Bellini I Un seul jour me le ravit I Elle est partie, cette âme qui répondait à la mienne! » Notre excellent statuaire Dantan
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se rendit aussitôt à Puteaux pour reproduire les traits du grand artiste, et le buste en grandeur naturelle qu'il fit de Bellini est l'un des plus beaux qui soient sortis de son ciseau magistral. Enfin, les hommages pleuvaient de toute part et de toute sorte, sous forme de notices, d'éloges, de. biographies, de pièces de vers... Parmi ces dernières, je choisis une des meilleures, celle qui fut inspirée à M^® Élise Moreau , aujourd'hui M"*" Gagne, et que le Journal des Débats inséra dans son numéro du 9 Octobre 18 35:
Un chant mélodieux se perdit dans l'espace, Et la foule cria : C'est un esprit qui passe ! ! ! Et l'esprit traversa les champs de l'infini ; Il vint se prosterner devant le Dieu suprême Dont mille étoiles d'or forment le diadème : C'était ton âme, ô Bellini !
C'était ton âme, hélas! délivrée avant l'heure. Qui montait en chantant vers la sainte demeure ; Et les cieux de ta voix admiraient la douceur ; Et l'âme de Mozart, toujours rêveuse et tendre, Aux portes du palais éternel vint t'attendre, En te disant : Déjà, ma sœur ! . . .
Ainsi tu nous quittas, colombe d'harmonie, Et le monde étonné pleurera ton génie.
Et moi, poète obscur, simple fille des champs, Moi, je viens t'implorer. Rends ma lyre sonore, Et pour te célébrer, à ma voix faible encore, Prête la douceur de tes chants...
O toi qui fus heureux ! toi qui vis chaque année D'une palme de plus ta tête couronnée ! Tu n'as jamais connu ces horribles douleurs Qui rongent le génie et brisent l'espérance ; Ton front ne s'est jamais courbé sous la souffrance ; Tes yeux n'ont point versé de pleurs !...
Car pour toi tous les jours étaient des jours de fête; Jamais ton ciel brillant n'annonça la tempête; Les succès les plus doux t'enivraient tour à tour; Favori gracieux, tu désarmais l'envie.
Et le sort généreux t'avait fait une vie Toute d'harmonie et d'amour!...
Pourquoi donc as- tu fui, tandis que ceux qui pleurent Voudraient fuir avant l'aube et j usqu'au soir demeurent i Tu comptais pour amis ceux que ta voix charmait; Tes chants étaient si purs qu'ils séduisaient les femmes; Pourquoi donc as-tu fui dans le pays des âmes?... Pourquoi mourir, toi qu'on aimait?
Quoi l le génie heureux que partout on encense, Dont le monde à genoux révère la puissance, Tombe aux bras de la mort, jeune et plein d'avenir!... Et le génie, en proie aux coups de l'infortune. Rugit et se débat sous sa vie importune. Et son temps ne peut pas finir ! . . .
Comment approfondir ce terrible mystère?... Est-il donc vrai, mon Dieu, sur cette froide terre Que rien ne soit durable, hélas ! que la douleur ?... Que la gloire au repos ne soit jamais unie, Et que le Ciel jaloux ne permette au génie De vivre que par le malheur?...
Toi, tu n'as point souffert, Bellini ! Jeune encore, Aussi, tu disparais comme un blanc météore !... Car les deux mêmes lois nous poursuivent toujours : Grandir dans la misère et vieillir dans l'orage, Ou fleurir un moment et tomber avant l'âge, Heureux, après quelques beaux jours!
Adieu, chantre divin ! De ma muse inconnue Si la France retient cette plainte ingénue, A toi je le devrai... Pauvre enfieint sans soutien, J'ai besoin d'un grand nom qui m'ouvre la carrière ; Me pardonneras-tu, pour dorer (?) ma prière, D'avoir osé choisir le tien?,..
La France voulut rendre à Bellini des honneurs dignes de lui. Une commission fut nommée à cet effet : elle se composait de Rossini, Cherubinî, Paër, Carafa, Halévy, Panseron, Rubini, Nourrit, Habeneck, des deux directeurs du Théâtre-Italien, Robert et Severini, enfin de l*éditeur Troupenas. Tout fut réglé par les soins de cette com-
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mission, et les funérailles eurent lieu, le 2 Octobre, dans la chapelle des Invalides, beaucoup trop petite pour contenir l'immense foule qui se pressait à ses abords.
Les cordons du poêle étaient tenus par quatre compatriotes de Bellini, devenus légalement Français, à l'exception d'un seul, Paër, Cherubini, Carafa et Rossini. Dans l'église, cent cinquante chanteurs avaient été réunis à l'orchestre, qui était dirigé par Habeneck. Le Dies irœ et le De Profundis furent exécutés en faux-bourdon, puis on chanta un Kyrie eleison et un Pie Jesu de Panseron, et enfin Lablache, Rubini, Tamburini et Ivanoff entonnèrent un Lacrymosa du même artiste, auquel un des plus beaux thèmes des Puritains servait de base et de pivot. Malgré une pluie horrible, le convoi fut suivi par une foule immense jusqu'au Père-Lachaise, où plusieurs discours furent prononcés, par Paër, d'abord, comme délégué de Tlnstitut de France, par le docteur Fornari, représentant particulièrement la Sicile, et par M. Francesco Orioli, au nom de l'Italie entière. Cherubini, déjà fort
vieux à cette époque, exhalait son chagrin en larmes abondantes, et, quand il fut appelé à jeter sur la tombe la première pelletée de terre, il eut besoin de l'appui d'Auber et d'Halévy, qui étaient à ses côtés.
Toutes les villes de la Sicile retentirent de plaintes amères lorsqu'elles apprirent la fatale nouvelle ; mais, à Catane, la douleur générale et profonde prit le caractère d'un deuil public. Un service funèbre pour le repos de l'âme de Bellini y fut célébré dans l'église des Bénédictins, où l'on exécuta une messe de Pappalardo, tandis que les cloches de toutes les autres églises sonnaient à grande volée. La consternation était générale, et la ville entière rendait hommage à celui qui n'était plus. Le soir, un spectacle de circonstance fut donné au théâtre, et la prima donna de ce tKéâtre, la Ruggeri, couronna en scène, au bruit des acclamations et des applaudissements enthousiastes du public, le buste de Bellini, en disant le beau chant des Capulets : — c Ùeh tu, deh tu; belV anima!,,, y) dont les paroles empruntaient
précisément à la circonstance un caractère singulier d'opportunité.
Malheureusement, et il faut bien le dire, la douleur de la propre famille du grand artiste, — qui, cependant, lui avait toujours témoigné une véritable affection, — semblait considérablement tempérée par l'espoir de se trouver bientôt en possession de la petite fortune qu'il avait dû laisser. Rossini s'était spontanément chargé de régler les affaires de son ami; mais avant tout, et pensant, en homme de cœur, qu'un prompt souvenir serait agréable aux siens, il s'empressa d'envoyer au père (i) et à deux des frères de Bellini quelques bijoux portés par lui, deux bagues et une petite croix. Ceux-ci répondirent, — le croirait-on? — que de l'argent ferait bien mieux leur affaire I
Toutes choses réglées, il se trouva que Bellini avait laissé environ quarante mille francs, qui furent remis intégralement à sa famille.
(i) A la mort de Bellini, son père et son aïeul vivaient encore.
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Une souscription fut ouverte en France dans le but d'élever un monument à celui que la mort était venue frapper dans notre pays. Les fonds furent promptement réunis; l'architecte Abel Blouet lut chargé du travail, et son œuvre élégante et poétique s'éleva bientôt, au Père-Lachaise, au-dessus des restes du grand musicien (i).
(i) Lorsque, arrivé au cimetière du Père-Lachaise, on prend l'avenue de TOrangerie, un peu à gauche du fastueux monument de Casimir-Périer, on atteint, en montant jusque vers la chapelle, une sorte de labyrinthe où se trouvent réunis, comme dans un campo^santo particulier, les tombes de la plupart de nos musiciens illustres. En cet endroit, bien connu de quelques artistes sous le nom de « bosquet des musiciens, 9 reposent les restes de Méhul, Nicolo, Boieldieu, Catel, Hérold, Chopin, Gossec, Habeneck, Wilhem, Panseron, et bien d'autres dont les noms m'échappent. On les dirait groupés là comme pour donner un éternel concert, que les oreilles humaines ne peuvent pas entendre, et dont les échos montent vers le ciel. C'est là qu'est la tombe de Bellini, mausolée poétique et d'un caractère touchant, que Ton doit à l'architecte Abel Blouet, mais qui malheureusement n'a pas été à l'abri de dévastations volontaires ; des Italiens ultra-fanatiques n'ont pas craint de profaner, en le mutilant, ce monument qui aurait dû être sacré pour eux, de le briser par endroits pour s'en approprier des fragments, qu'ils emportaient en guise de reliques.
En i865, les Cataniens songèrent à réclamer à la France ces restes vénérés, pour les ensevelir au milieu d'eux. Une commission fut nommée à cet effet, et voici le manifeste qu'elle publia :
c< La patrie des grands hommes est le monde. Ils représentent les véritables colonnes de lumière qui guident le progrès à travers les ruinés des empires. — L'humanité doit un tribut de larmes et de couronnes à leurs tombeaux éternels^ sur les* quels s'inspirent et devront s'inspirer les générations présentes et futures.
» Cest pour cela que les concitoyens de Bellini s'adressent à tous les enfants de la belle Péninsule pour concourir à transporter des bords de la Seine les cendres de cet ange qui fit entendre à la terre
les divines mélodies du paradis, et pour lui élever un monument.
» Certains que V Italie concourra à célébrer la gloire d'un de ses fils immortels^ nous pourrons inscrire prochainement sur les pages de notre histoire :