‹ Belluaires et porchersChapitre 22 sur 61 · INTRODUCTION XXXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXXI

raires. On a mal au cœur de tout ce qui faisait la vie morale de l'ancien monde, et l'immuable nature de l'homme s'acharne pourtant à solliciter de l'idéal. Ce tigre veut sa pâture, sous peine de dévorer son triste cornac.

Or, il devient terriblement difficile à dénicher, ce merle blanc d'idéal, dans une civilisation de prétendue science et d'argent qui a congédié, depuis si longtemps, comme d'offensives chimères, la Foi, l'Enthousiasme, l'Héroïsme et jusqu'à la pauvre Charité tout en pleurs!

Le célèbre naturaliste Huysmans a raconté, dans un livre de désolation, cette recherche désespérée de l'idéal à rebours, cette humble demande d'une minute de rêve à l'idiotiïiante banalité des brasseries à femmes et des caboulots.

Mais cela, c'est encore un idéal grossièrement allié de charnelle convoitise. Il en est un autre non moins imploré et encore plus bête, s'il est possible. C'est l'idéal pur des brasseries Moyen-Age et Renaissance, généralement instaurées par des peintres exigus, pour le haut ragoût des imaginations romantiques.

Honneur donc à ces industriels qui surent discerner avec profondeur la souveraine puissance du tréteau et le despotique besoin moderne d'avilissement ! L'équitable Réclame les inonde de se3 faveurs et l'inconstante Fortune elle-même suspend en ex-voto, aux murs anachroniques de leurs « cabarets,, » sa roue capricieuse, enfin immobilisée.

aXXII INTRODUCTION

Ces lieux ont été infiniment décrits. C'est touj )urs le même archaïsme de camelote et de bricà-brac : vitraux en culs de bouteilles, lambris échappés au sac des faubourgs, crédences, bahuts, panoplies, faïences, fer forgé, tapisseries en chiendent des Gobelins et peintures du prochain siècle ; le tout ordinairement exaspéré par une imagination de Jocrisse et des lectures de cabotin, avec l'aggravation caractéristique d'un instinct de bas brocanteur.

Les maîtres de céans, pour parler leur langue, gens sérieux en affaires, ont su tirer parti de leurs anciennes relations d'atelier ou de crémerie, en prêtant, au petit bock ou au petit déjeuner, sur l'art moderne, et ce pauvre art, souvent famélique, par grand bonheur, a docilement enduit de peinture les murailles résignées de ces chapelles Sixtines de l'abrutissement.

Ne vit-on pas, un jour, à l'entrée d'un de ces boucans, un magnifique suisse, un vrai suisse rutilant de cathédrale, distributeur automatique de la profession de foi du patron qui promulguait ainsi sa candidature aux élections de l'Assemblée nationale? Cette farce d'une sottise flambante et intégrale, pratiquée plusieurs fois, d'ailleurs, fut reproduite à l'infini par de bénévoles journaux, dans le dessein probable de déshonorer un peu plus le suffrage universel qui se déshonore, pourtant, bien assez lui-même !

Tout cet ensemble de viles blagues mériterait peu qu'on s'y arrêtât, si la curiosité seule était

Page 1