‹ Belluaires et porchersChapitre 41 sur 61 · Exact · texte numérisé non relu

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J'entrevis alors la profondeur de cette misère. Je compris que cette indigence de la volonté, la plus parfaite sans doute qu'on pût voir et qui était à faire sangloter de compassion, devait être le chef-d'œuvre de beaucoup d'années de patience. Le malheureux homme avait été littéralement émietté.

L'extrême susceptibilité nerveuse dont il souffrit dès son enfance l'avait désigné comme une proie vraiment trop facile à la sollicitude implacable de la Minerve qu'il épousa.

Une chrétienne eût entrepris de guérir cette volonté malade et se fût elle-même si complètement effacée que le biographe le plus attentif l'aurait à peine aperçue. Madame Hello fit exactement le contraire.

Despotiquement, elle infligea son ordre et son équilibre de bourgeoise à ce Benjamin de l'Extase qui crut, dans sa simplicité d'innocent, avoir besoin de l'un et de l'autre, et lui prit son âme en échange.

L'âme d'Hellol la plus grandiose et la plus dénuée des âmes qui furent. A la distance de plusieurs années, le souvenir m'en revient tel qu'un cauchemar. J'ai cru la voir, cette âme de tribulation et de désir, impitoyablement, continuellement refoulée dans un couloir ténébreux et de plus en plus étroit où elle se serait tordue, contractée, crispée, ratatinée comme une feuille, avec d'infinies angoisses.

Ah! ce n'était pas un homme qu'il fallait à ma-

dame Hello! Qu'en eût-elle fait, la pudibonde? Il lui fallait un enfant infirme, toujours plus infirme, tremblant devant elle, vivant par elle, pensant d'après elle, ne croyant qu'en elle *.

Et pourquoi cela? juste Dieu! Pour qu'éclatassent les magnificences de sa judiciaire de potau-feu, et pour qu'il fût dit un jour par un avorton littéraire, à la face d'un monde ricaneur, qu'elle avait été la Béatrix ou la Mentoresse du grand homme qu'elle émascula. Amariorem morte mulierem, dit PEcclésiaste.

1. La dépression graduelle et systématique d'Hello fut calculée si sûrement que jusqu'à son dernier jour, 14 juillet 1885, il conserva ou parut conserver son illusion, bénissant, avant de mourir, une providence carnassière qui le dévorait. Là est le chef-d'œuvre.

— t Maman Zoé, murmura-t-il, vous m'avez fait vivre trente ans. Vous avez été une mère pour moi, une femme bonne, un ange, dans le vrai sens du mot. »

On sait que le vrai sens du mot ange est messager, porteur de nouvelles. Que voulut dire ce moribond qui trempait à moitié dans l'ombre et à moitié dans la lumière?...

Trente ans ! Il eût mieux valu, madame, no le laisser vivre que dix. ans, et que ces dix ans eussuut été d'un

HOliUI.

Mon cher monsieur, nous sommes dans l'impossibilité absolue de (aire ce que vous nous demandez. Heureusement pour nous, car s'il n'y avait pas en impossibilité absolue, nous aurions été à la torture. Nous aurions vu se dresser devant nous mille impossibilités relatives et secondaires, mille raisons de faire la chose et mille raisons de ne la point faire. L'impossibilité absolue nous sauve.

M" Ernest Hello a Léon Blov.

Moi, je ue me trompe jamais.

De la mSme au même.

Seigneur, je ne peux pas porter votre Croix autrement qu'en lumière.

Je suis si misérable qu'il a fallu quelqu'un qui payât ma place pour mon passage.

Je ne suis pas un homme, je suis un enfant.

O Dieu, je ne puis ni agir, ni supporter, ni attendre, je suis un prodige de faiblesse.

Vous savez que je suis trop faible pour vous servir dans la souffrance. Là n'est pas mon type... La joie donc! la joie!

Seigneur, je suis un homme de désir; j'ai cela et je n'ai que cela; je vous offre mon encens, ma seule richesse.

.Seigneur, je suis trop faible pour souffrir et poui mourir.

0 Dieu, souvenez-vous que votre main a allumé les étoiles: donnez comme vous êtes, splendidement, immensément. Accablez mes désirs sous l'énormité de vos dons. Faites-moi dire : Dieu est grand, et je ne le savais pas. Dieu est Dieu et moi je dormais...

Ne me demandez rien, donnez-moi tout. Faites suivant nos deux natures. Versez à pleines mains. Vous êtes l'être, moi le néant. Dieu qui êtes, donnez comme vous êtes, sans réserve afin que je vous reconnaisse. Je suis celui qui ne suis pas. J'ai besoin de tout. Dieu qui êtes tout, donnez tout à celui qui n'est rien et qui a besoin de tout et qui se tient sous la table comme la Chananéenne. Vous n'avez pas été avare quand vous avez jeté les étoiles dans le ciel...

Magnificences, magnificences,... ne soyez pas en fête sans nous!...

Père, le désir est venu des collines éternelles, et ma poitrine a éclaté.

Délivrez V Alléluia qui veut monter vers vous, car mon cœur éclate et il ne se contient plus.

... O Dieu qui tenez dans vos mains l'haleine de la création, recevez enfin comme un encens nouveau le cri suprême dont je vis et dont je meurs.

...Les écluses sont ouvertes! les cataractes sont vaincues. Ruisselez, torrents de joie, sur les désirs qui brisent les cœurs! Ruisselez, torrents de gloire! Alléluia...

Guérissez-moi, exaucez-moi; je suis la créature la plus misérable qui soit sortie de vos mains et je n'ai rien autre chose à dire... Pitié pour le pauvre enfani malade qui n'en peut plus...

Fac-similé d'une carte postale adressée h Léom Bloy le 25 (mois illi?ihle) 187!).

Seigneur, le néant n'a ni droit ni pouvoir : je ne suis rien, je ne peux rien!...

Ne soyez pas invincible, puisque vous êtes Dieu...

Père qui prenez plaisir à céder, étant la Toute- Puissance, à vous baisser, étant la Toute- Hauteur, à être vaincu, étant la Gloire... Exaucez-moi sans mérite, comme vous m'avez créé de rien...

Ce désir immense et indéterminé qui m'a toujours séparé de toutes les créatures, ce trait de feu qui passait entre moi et les enfants de mon âge,... cette impuissance de me satisfaire, ce dégoût inexprimable de la limite, même éloignée, tout cela, c'est le fond du cœur de l'homme, c'est-à-dire le désir de voir la Face de Dieu. Sa Face, c'est sa Gloire... Et sa Face, je vais la voir, sur la terre, car je l'ai désirée. Alléluia!

Je vais la voir et tomber mort; puis je me relèverai revêtu de sa ressemblance, et alors je parlerai.

Ces prières, dignes du meilleur Verlaine de Sagesse, écrites sans doute loin des yeux de madame Hello et cachées avec soin, je le suppose, dans un tiroir mystérieux où elles ne furent découvertes qu'après la mort, sont terribles.

Fallait-il que le malheureux en eût sur le cœur et qu'il sentît sa détresse pour trouver de tels accents t La lecture seule de la honteuse et grotesque biographie peut donner une idée du gouffre de misère où il était descendu.

Que pensez-vous, par exemple, de l'introduction de la viande dans la vie contemplative?

C'est un chapitre à la louange de madame Hello, bien entendu, comme tous les autres, sans exception, mais plus spécialement écrit sous sa dictée.

Le copiste ayant établi que « la même main qui n'avait qu'à se promener sur les touches du piano pour en faire jaillir des flots d'harmonie, n'était pas moins remarquable à faire rôtir un poulet », termine le poème de la très-savante cuisson d'un bifteck, absolument indispensable à l'éclosion des pensers sublimes, par cette simple réflexion que j'oserai qualifier de virginale:

« Le couteau de cuisine que vous voyez entre les mains de la femme d'Ernest Hello est, pour elle, un moyen de tailler la plume de son mari. »

On a soin de rappeler que cette épouse, « étant la gardienne de ce beau génie, a, de la sorte, collaboré à son œuvre et qu'elle a sa part cachée (!!!) dans ses inspirations ». Il ne tient qu'à nous de conclure que les dix ou quinze grands chapitres de Y Homme ou les deux cents pages sublimes éparpillées çà et là furent beaucoup moins écrits que rotés après d'excellents repas.

« Nul ne sait ce que peut une côtelette tendre sur resprit d'un homme. »

Il y a aussi l'histoire d'un chien consolé toute la nuit par madame Hello pour qu'il ne troublât pas de ses hurlements le sommeil du « cher malade », anecdote quelque peu déshonorante pour son mari, que l'héroïne raconte sans fatigue à toute la terre, depuis environ vingt ans

« Nul ne sait ce que l'aboiement d'un chien peut nous ravir de chefs-d'œuvre. »

Ces choses, je pense, n'ont pas besoin de trèsamples commentaires. Ernest Hello n'aurait pu rien faire sans sa femme. Elle lui a donné la vie physique, la vie intellectuelle et la vie morale. L'auteur de V Homme doit tout à son mariage et le genre humain, à son tour, pour ne rien dire du monde angélique, est redevable à Maman Zoé de la fructescence de ce « beau génie ».

Voilà ce qu'il s'agissait de notifier à quelques peuples,... la personnalité même du malheureux,. — déjà si posthume avant d'être mort, — dût-elle irréparablement succomber sous le ridicule de pareilles divulgations.

Ici on viole, là on tue, an peu plus loin on estropie.

Mi« de Sade.

L'influence mauvaise dénatura si complètement Hello que, parfois, on se demande si vraiment il était fait pour être écrivain.

L'absence opiniâtre, invincible, de ce style personnel qu'il ambitionna toute sa vie, est une chose confondante quand on considère ce qui, pourtant, est sorti de lui.

Son indigence le condamnait au Sublime, — à perpétuité. Et il ne pouvait s'en évader que par les cloaques de la niaiserie. Quand il ratait le sublime, et il le rata souvent, la médiocrité même lui devenait aussitôt un Himalaya. Il tombait, comme la foudre, juste au niveau de l'exécrable. La misère indicible de ses Contes en est la meilleure de toutes les preuves.

« La force en lui, écrivait d'Aurevilly, — une force intellectuelle par moments immense, — tout à coup se fond en faiblesse. » Et quelle faiblesse!

n Son style eunuque et flétri par le commerce exclusif de frigides pédants et de soutaniers tondeurs, disais-je à mon tour, en 1889, aurait pu devenir tout à fait artiste, s'il avait su trouver assez d'énergie dans sa raison pour s'enquérir d'un autre milieu. Il n'osa jamais, et sa punition fut d'être l'auteur des Contes extraordinaires *, où la plus emphatique anémie déshonore d'obscures adaptations de sa philosophie religieuse aux réalités dramatiques de la vie. Voilà pour l'amoureux d'art, hélas I

« Quant à l'altéré de Justice, au millénaire, il n'avait pas à subir un si grand déchet, mais l'indigence de sa forme rendit blafarde, quelquefois, jusqu'à l'expression de sa charité, tant l'écriture humaine est un mystère !! »

i. L'une de ses plus grandes misères fut son impuissance à trouver des titres : L'Homme, Paroles de Dieu. Contes extraordinaires, Les Plateaux de ta Balance, etc.

rCI ON ASSASSINE LES GRANDS HOMMES 199

Quelques-uns, sans doute, eussent été capables de l'avertir, mais ce qu'il pouvait avoir d'énergie dans sa raison avait été confisqué si sévèrement que rien n'était plus à entreprendre ni à espérer.

Ayant été certainement l'un des hommes qu'il aima le plus, je fus assez téméraire pour essayer quelque chose. Mon compte fut bientôt réglé. Maman Zoé lui fit comprendre que j'étais possédé du diable, et l'obéissance de cet enfant discipliné fut si parfaite qu'en un clin d'oeil il m'abandonna pour toujours.

La dernière fois que je le vis, en 1881, il venait à ma rencontre, sans le savoir, et ne m'aperçut qu'à la distance de cinquante pas environ. Il bondit en arrière, franchit la rue de Sèvres comme un oiseau et disparut.

Il est mort quatre ans plus tard sans qu'on daignât m'en informer.

Ce fut une de mes peines les plus dures et c'est en ce sens que j'ai dit que madame Hello m'a crevé le cœur. Je doute que le souvenir de cette injustice fasse fleurir les rosiers miraculeux autour de son lit d'agonie...

Douloureux homme qui se consumait du désir de contempler la Face de Dieu et qui n'aperçut jamais l'obstacle ! Tout ce qu'il pouvait avoir de volonté propre, de fierté, de générosité, de courage ; tout ce qui eût été vraiment Lui, lui fut soutiré avec la lenteur affreuse des vampires.

Ce que Dieu donnait à ce pauvre tout en lar-

mes, ce qui était le fruit d'or de son jardin clos, l'émolument et le tison de sa prière, cela même fut intercepté.

Ne fallait-il pas que Jean Lander * pût écrire le Chemin de la vie, Marguerites en fleurs, Récits villageois, etc., livres édifiants où les plus hautes conceptions d'Hello nous sont servies dans du caramel?

On lui passait, en retour, les sentences médicamenteuses de la plus abjecte sagesse, et c'est ainsi qu'on a pu voir, tant de fois, ce contemplateur torturer son propre génie pour qu'il s'alignât aux sottes formules dont Maman Zoé peuplait son Thabor. Transposition effroyable!

L' ordre bourgeois de madame Hello qui fut, en réalité, le désordre même de l'enfer ; l'équilibre, le bon sens, la dignité, la juste mesure, la saine raison, dont elle creva son mari, se réduisirent en fin de compte, à cet avilissement dernier que je ne vois pas le moyen de nommer autrement que le délire de la réclame *.

« Hello, nous dit l'imbécile trop de fois cité, n'aurait pas voulu crier dans le désert, comme Jean-Baptiste *. » Devenu la proie d'un sophisme

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