‹ Belluaires et porchersChapitre 57 sur 61 · A EUGÈNE GRASSET · texte numérisé non relu

A EUGÈNE GRASSET

Que fait SeoDachérib, roi plus grand que le sort? Le roi Sennachérib fait ceci qu'il est mort.

C'est précisément ce que fait, depuis quelques jours, l'octogénaire critique de la Gazette de France, Armand de Pontmartin.

Ce radoteur malfaisant vient de crever enfin et de se dissoudre à jamais dans le prolixe fumier de ses Samedis Littéraires.

La disparition de son infertile carcasse n'a pas été sensiblement déplorée, la livide presse n'en est pas devenue plus pâle et n'a pas épuisé sa verve nécrologique en de trop lugubres oraisons. Il est parti, celui-là, pour de bon, vous pouvez en être certains, et nul fantoche, né de la femme, ne parlera de lui désormais. Il a dé-

campé, le saiiveux et ratatiné pandoor des salons aristocratiques, d'un décampement infini. D s'est envolé des rives terrestre? vers on ne sait quels impénétrables néants et s'est soudainement effacé, aboli, d'une manière si définitive, si prodigieuse, qu'on peut mettre au défi n'importe quel virtuose de l'impudente sottise humaine de s'évanouir jamais dans un oubli plus irréparable et plus consolant.

Ce vieil eunuque, éreinteur de tout généreux effort, n'a pas même obtenu l'aumône fétide d'une pauvre tinette de pleurs vidée miséricor- ^rment par ses confrères sur sa minable charogne. Après un nombre presque infini de jours ignobles, il est mort sous lui, tout à coup, absolument comme il écrivait, et cette suprême déjection n'a produit aucun effet appréciable sur la république des lettres. Les journalistes se sont i l'indifférence et. en moins d'une semaine, le gâteux oracle de la vertu littéraire s'est dissipé., pour l'éternité, comme rempyreumatique fumée d'un ténia dans l'incendie calamiteux d'un laboratoire.

La vie est trop courte, en vérité, pour qu'on

ait le droit de se réjouir, un seul instant, du dé-

riarche venimeux des imbéciles.

-ment de rien m'a rappelé, tout à

coup, l'énorme deuil de l'an passé, lorsque le

ux écrivain, Barbey d'Aurevilly, s'en alla

-on grand Père des cieux, pleuré par toutes

nés artistes, étant mort si noble et si pau-

vre, en laissant à quelques esprits douloureux, le réconfort puissant de se souvenir de lui comme de la plus belle conscience littéraire qu'on ait jamais vue.

Oui, il y aura, dans quelques jours, toute une année que j'assistai, presque seul, à cette agonie et que je recueillis le dernier soupir de ce vaillant homme qui n'avait pas « péché par ses lèvres », en parlant contre sa pensée et qui, fastueux par nature, avait choisi d'être sans richesse pour garder la virginité de son témoignage.

Les journaux furent copieux et publièrent, à cette occasion, d'effroyables stupidités, d'antiques et inanes potins. Les fontaines de l'envie suppurèrent en de sales chroniques. Divers chacals accoururent au lion défunt. La presse fut, une fois de plus, l'odieuse cochonne et l'idiote incurable que nous savons bien, et les rares panégyriques entrepris parurent si aphones ou si bêtes qu'ils compliquèrent la dégoùtation.

N'importe ! la justice va toujours son train comme il lui plaît, et la haine malpropre n'apporta pas un moindre hommage, après tout, que l'admiration mal avisée. Tous confessèrent, en leurs langages, la souveraine autorité de cet esprit fier, et les quelques livres d'immortalité qu'il a laissés continueront d'être admirés longtemps après la soixante-dix-septième génération qui doit hériter des suçoirs de la vermine par laquelle ses contemporains, hostiles ou favorables, seront dévorés à leur tour.

L'effondrement silencieux de cette vieille bâtisse prostituée, qui s'est nommée Pontmarlin, devait naturellement rappeler, à moi seul peutêtre, les efforts incessants, obstinés jusqu'à l'idée fixe, les entreprises presque audacieuses que lui suggéra, trente ans, sa haine d'insecte contre celui des contemporains qui assumait le plus vi siblement la hauteur chevaleresque dans la pensée et la parfaite dignité dans l'art.

L'inextinguible ferveur de cette rage et l'étonnante inutilité de ses tentatives, n'est-ce pas là un sujet de méditation bienfaisante pour les infortunés que ronge encore aujourd'hui l'infernale passion des lettres? Ces aimables jeunes à qui je veux supposer un iris désintéressé et trèspur, pourront être ainsi consolés de l'horreur des réprimandes séniles et dilater leurs âmes généreuses dans l'espoir d'une rétribution trèsposthume qui fera crever, après eux, leurs détracteurs. Car les haïsseurs de l'Art ont la vie dure et ne s'exterminent pas le tempérament sur la croupe de la Chimère.

Il faut les admirer en sanglotant, les amoureux de cet animal divin plus implacable que la CM-

mère de Bellérophon qui n'avait pas l'excuse d'être belle et qu'on pouvait égorger en s'y prenant bien. C'est l'ondoyante et vagabonde chimère des cosmopolites du Rêve éternel.

— Je n'ai d'autre patrie que l'exil, dit Axel dans le fameux drame de Villiers de l'Isle-Adam, et cet insolite Axel est évidemment l'auteur luimême chevauchant à pleins étriers sa fabuleuse monture. Qu'elle l'entraîne vers le Gap Nord ou le Gap de Bonne-Espérance, qu'elle s'élance, aggravée de lui, d'un unique bond, par dessus les constellations et les nébuleuses, elle ne peut le désarçonner, cet homme ayant préféré l'immaculée conception de ses songes aux dégoûtantes satiétés de la vie palpable.

Quand on est un tel migrateur, il faut renoncer ostensiblement aux discutables délices de tous lares et de tout foyer. Il faut abdiquer toute ambition de jamais appartenir à la troupe élue des usufruitiers de la considération publique. Il faut, surtout, déposer tout cupide espoir de sécurité matérielle, car la Chimère n'entend pas qu'on la leurre d'aucun partage, et son dos crénelé de flammes est un suffisant canton pour les téméraires qui s'y sont assis. Enfin, cette Bête sublime est décidément une chienne finie, sans fidélité ni douceur, qui ne sut jamais qu'aboyer à la mort des pauvres et des musiciens errants fascinés par elle.

Les Pontmartin, pédestres et sages, applaudissent aux dégringolades et, naufrageurs effrayants des précipités du ciel, tirent après eux les cada-

vres dans leurs cavernes pour en faire l'utile engrais du pédantisme impuissant. C'est une chance abominable qu'il faut accepter quand on entreprend d'escalader le tonnerre.

Barbey d'Aurevilly ne put jamais être démonté. Dès son arrivée dans le plus vermineux des siècles, il avait dû sentir l'impossibilité pour lui de s'acclimater et il commença de bonne heure à courir le guilledou de la Poésie. Il convoita du premier coup les cadastres et les inventaires de l'Infini et il fut presque l'unique exemple d'un poète que les échéances brutales, de la vie n'aient jamais pu dégriser. C'était un vierge de l'enthousiasme et du trompe l'œil divin, inaccessible à tous les limons de l'expérience, improfanable à perpétuité. Mais voici le miracle. Ce vagabond obstiné des orients en flammes et des pâles banquises des cieux, ce célicole errant du dithyrambe et de l'extase était, par surcroît, un intuitif surprenant de la crasse humaine. Il connaissait le hideux péril de tomber sur de sales continents littéraires et se cramponna jusqu'à la fin avec une vigueur presque surhumaine.

Quand il eut épuisé son rêve, il congédia paisiblement l'hippogriffe et s'installa, pour y mourir, dans la sérénité lumineuse du pic le plus sourcilleux de la repentance et du détachement chrétiens.

Après cela, que voulez -vous que pût faire à un tel contemplateur l'idiote et besogneuse vanité de son ennemi Pontmartin? Il ne put jamais l'entendre ni l'apercevoir. Inde irx. L'auteur des Prophètes du Passé, critique lui-même, mais d'une autre race, avait l'œil conformé de telle sorte qu'il ne pouvait voir que les objets colorés ou qui tenaient beaucoup de place. Cet oiseau poussiéreux et sépulcral devait nécessairement lui échapper.

Une seule fois, il y a quelque trente ans, dans le Réveil, Barbey d'Aurevilly laissa miséricordieusement tomber sur cet impondérable quelques gouttelettes de mépris qui le tirèrent du néant pendant une heure. « M. de Pontmartin, disait-il, qui se croit, entre amis, un Sainte- Beuve chrétien, — qui est peut-être chrc mais qui n'est pas Sainte-Beuve, — aurait, lui, en qualité de chrétien, une doctrine... s'il était capable de s'en servir. Oui, M. de Pontmartin, lequel est un mixte négatif, qui n'est pas tout à fait Gustave Planche et qui n'est pas tout à fait M. .Tanin, composé de deux choses qui sont deux reflets, un peu de rose qui n'est qu'une nuance et beaucoup de gris qui est à peine une couleur, aurait cependant, dans l'appréciation des œu-

vres littéraires et de leur moralité, le bénéfice des idées chrétiennes et la facile supériorité qu'elles donnent à tous les genres d'esprit, si les partis et les relations, la politique, et la politesse n'infirmaient pas jusqu'à sa raison. M. de Pontmartin a résolu le problème de Jean Paul. Il fait tenir tout son esprit sur une carte de visite. C'est trop peu. La critique a besoin de plus de largeur. M. de Pontmartin est de son époque. Dans les journaux, ne sait-on pas que les relations de la vie l'emportent sur les intérêts de la vérité. Les poignées de moin y étouffent la conscience. Hélas ! nous portons tous la chaîne de quelque indigne camaraderie, mais nous devons savoir la briser quand nous prétendons à l'honneur de rendre la justice littéraire. Malheureusement, nous ne la brisons pas toujours, et c'est ainsi que les défaillances d11 caractère s'ajoutant au scepticisme de l'esprit, la critique nonseulement n'existe plus du fait même de ceux qui l'exercent, mais elle devient impossible. » Et ce fut tout, pour jamais, mais jamais aussi ce jugement ne fut pardonné. Le pauvre Pontmartin, un instant porté dans la main et jusque sous les yeux de ce gigantesque entomologiste qui avait eu la curiosité de savoir quelle sorte d'acarus cela pouvait bien être, retomba dans l'inexistence. De loin en loin, il produisit d'extraordinaires efforts pour en sortir. Il sifflotait au talon du maître pour qu'il le ramas.-àt encore une fois. « Rossez-moi, mais parlez de

moi. » Telle était son humble prière. Barbey d'Aurevilly ne le rossa pas et continua sa route lumineuse sans même prendre garde à ces inoffensifs susurrements de reptile.

Hâtons-nous d'expédier le vieux drôle.

Le 22 septembre dernier, cinq mois après la mort de Barbey d'Aurevilly, Pontmartin publiait un immense article sur ce glorieux mort. Il avait attendu que tous les articles imaginables eussent paru dans les journaux et que le sujet fût tellement épuisé qu'aucune réponse violente ne pût être à craindre. Alors, ce fut une fête, une ivresse, un dégorgement de sa vieille bile calcinée. On eut le spectacle inouï de ce tremblant moribond, oublieux de sa mort prochaine et ■dansant tout nu devant une tombe, en jouant ■d'une flûte juvénile retrouvée dans quelque table de nuit du dernier siècle. L'écœurement dépassa toute conjecture.

Que voulez-vous? il n'y a pas de police pour imposer le respect des grands artistes, vivants ou morts, et il n'y en a pas non plus pour empêcher les vieillards en démence de se polluer comme des papions agonisants au rez-de-cliaus-

sée d'un journal vertueux et fossile. D'ailleurs, qu'importe ? Le nimbe lumineux de la vraie gloire est-il vraiment autre chose que la transsubstantiation mystérieuse des excrémentiels anatbèmes de l'envie ou de l'impuissance?

Je regrette, pourtant, moi le vomi de tous les journaux que j'ai déféqués, de n'avoir pas eu, à ce moment-là, quelque instrument de publicité pour m'élancer au secours de la voie publique, veuve de tout gardien et privée de désinfectants. Je n'avais pas, hélas I les mains bien occupées ni bien pures et je n'aurais certes pas craint d'être foudroyé, comme le téméraire Oza des Paralipomènes, en portant la main sur l'un ou l'autre brancard de cette vieille arche politique et littéraire qui s'appelle, depuis tant de siècles, la Gazette de France et qui, pour moi, n'est le symbole d'aucune alliance ni le tabernacle d'aucun Dieu.

15 avril 1890.

A YVES BERTHOU

De tous les cabotins qui empoisonnèrent jamais Paris et le monde, je n'en connais pas de plus répugnants, de plus exaspérants, de plus trépanants que les cabotins provençaux. Qu'ils soient poètes, hommes politiques, négriers, marchands de contremarques ou toutes ces belles choses ensemble; qu'ils aient encore le pied dans la noire crotte du début ou qu'ils aient depuis longtemps escaladé les frises, ils sont identiques par la plus enragée fringale de publicité et de tintamarre.

Ah! il faut qu'ils aient de rudes qualités naturelles ou acquises, les méridionaux de Provence, pour qu'on arrive à les endurer 1 Leur assurance indéconcertable d'être les premiers d'entre les mortels, leur sempiternelle vantardise, l'indégonflable vessie de leur bavardage et,

LES CABOTINS SANGLANTS 3i3

surtout, l'exacerbante chaudronnerie de leur accent, les rendent à peu près abominables à tout le reste du genre humain.

Mais les sentiments de ce cadet de genre humain ne les troublent guère. Ils se persuadent qu'ils surabondent de vitalité et que leur esclaffante folie est assez riche pour faire l'aumône à la maussade sagesse des sceptiques hyperboréens.

Ils se disent qu'ils sont, après tout, les plus incontestables survivanciers du vieux monde latin par qui toutes les races sublunaires furent domptées, bâtées, éduquées, disciplinées et parquées, pour toute la durée des siècles, dans les intervalles des monts et des fleuves.

L'intempéré de leur nature leur paraît correspondre à la prodigieuse largitudo de leurs destins, et cette espèce d'autonomie exclusive qu'on leur reproche est jugée par eux la suprême ressource de l'imprescriptible droit d'aînesse des races latines.

Eh bien! passe encore. On est habitué depuis des siècles à l'invasion de ces bateleurs. La bonne humeur gauloise les supporte, et nous nous empilons volontiers pour faire place àleur encombrante superbe de dindons.

Que dis-je? Notre stupidité les épouse quelquefois pour d'étonnantes ribotes de gloire. Témoin Mistral, imagier romantique et j :

qui aurait pu être un si beau vacher troubadour dans son pays de cigales et d'oliviers, mais qui préféra le métier de ramasseur de crottin de journalistes sur le boulevard Montmartre.

Aujourd'hui, c'est M. Glovis Hugues et son invincible moitié. Le lion et la lionne. Ces vaillantes natures, dégoûtées de l'insuffisante auréole double du poète ridicule et du député bafouilleur, ont inventé de la faire triple en assassinant le pauvre monde. Il me semble que c'est pousser un peu loin l'abus du tréteau natal.

Et pourtant, notre abrutissement est si parfait qu'ils se trouvent avoir fort exactement calculé. Le monde est à leurs pieds et la Justice du journalisme sanctionne la justice des douze bourgeois épeurés qui ont rendu sous eux le monstrueux verdict de non culpabilité.

La circonstance inouïe de l'abstention d'un tiers du jury est étrangement significative. Il paraît que les diverses mitraillades de ces derniers jours ont agi avec puissance sur l'intime conviction de tous ceux qui étaient appelés, de manière ou d'autre, à prononcer sur cette affaire.

Je me suis imposé l'héroïque besogne de lire un assez grand nombre de journaux sans pouvoir dénicher un blâme viril, une vibrante et mâle parole d'indignation contre cette salauderie de tout un peuple muet d'effroi devant deux cabotins sinistres piaffant dans le sang que notre dyssenterie morale leur a permis de répandre sans danger.

a Si madame Glovis Hugues avait été condamnée, j'eusse été un des premiers à demander sa grâce. Elle a tant souffert! »

C'est le tendre Albert Delpit qui filtre cette larme. On devine que cet homme a dû être furieusement aimé des femmes.

L'autre Albert du Figaro, Albert Wolff. — le Grand Albert du chantage! — plus difficile à aimer et, par conséquent, plus austère, parle de {'éternelle Justice et repousse énergiquement la doctrine du revolver.

Mais il juge avec sa hauteur de vues qu'il « n'était pas possible d'envoyer cette honnête femme, égarée jusqu'à la sauvagerie, tenir compagnie à Gabrielle Fenayrou. »

Pourquoi donc pas? J'avoue ne pas discerner très-clairement ce qu'il y aurait eu d'injuste dans un tel arrêt.

Au point de vue simplement humain, je serais même assez disposé à trouver madame P'enayrou beaucoup plus intéressante. C'était une vraie femme, celle-là, et madame Clovis Hugues est une dompteuse de foire.

Ses réponses au président sont renversantes de cynisme et de dureté. Elle ne parle que de « supprimer » et ne veut pas qu'on lui suppose des remords.

Elle est une honnête femme, elle n'a jamais fait l'amour qu'avec son bélître de mari, elle

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adore ses enfants, et ce qu'elle a souffert, ahf Dieul qui pourrait le raconter?

L'appareil de la Cour d'assises ne la trouble pas plu3 que le regard épouvanté de sa victime. Elle est sur les planches et se réjouit de voir le populo affluer dans la baraque.

Tout, dans sa conduite et dans son langage, donne lieu de supposer qu'elle n'a tué Morin que pour cela.

Gomme femme de député populaire, elle savait bien ne pas risquer grand'chose. Comme prisonnière à Saint-Lazare, elle avait eu la précaution préalable d'emballer soigneusement sa poudre de riz, son cold-cram, sa brosse à dents et son faux-derrière, circonstance qui a rendu manifeste aux yeux pénétrants du Jury la non préméditation de l'attentat.

Enfin, comme accusée, elle avait ses raisons, sans doute, pour se croire à peu près certaine de l'acquittement, quelle que fût son insolence et peut-être même à cause de cette insolence, comme l'événement l'a surabondamment démontré à tous les peuples.

Et, alors, quel triomphe! et quelle extase littéraire !

Etre à jamais l'impassible statue de la Vengeance, ainsi que des journalistes jobards le lui ont affirmé sur leur honneur; étaler glorieuse-

ment à Paris et à Marseille ses mains de helluaire teintes de sang, du vrai sang d'un homme tué par elle pour venger ses chastes flancs diffamés!

Du côté de l'inébranlable époux, sécurité plus énorme encore et espérance non moins certaine, quoique un peu moins littéraire.

Le sang de Morin ne rejaillirait-il pas sur cet imbécile déjà rouge, lui faisant une manière de pourpre politique à tirer l'œil de la P'rance entière?

Le député de Paris, M. Anatole de La Forge, ne viendrait-il pas déclarer en pleine audience que son estime, déjà presque sans bornes, pour madame Hugues, avait augmenté depuis le meurtre du pauvre diable?

Certes, il était facile de conjecturer que cette forte femme porterait loin son heureux époux.

Et Marseille donc ! où on commençait, paraîtil, à le trouver ridicule! Que dirait cette cité d'athlètes? et que ne.ferait-elle pas aux réélections prochaines?

Quel goujat du port, quel bourgeois de la Gannebière s'aviserait maintenant de lui refuser son vote? Et quelle femme de Marseille serait capable de l'endurer?

Pour honorer le grand Glovis Hugues, toutes ensemble cocufieraient plutôt leurs maris quarante fois le même jour!

Donc, suppression d'un gêneur et gloire infinie de tous les côtés. Telle apparaît la combinai-

son. C'est le chef-d'œuvre du cabotinisme san

glant.

Le malheur, l'unique malheur, c'est qu'il n'y a pas en France universalité absolue de canaillerie et de lâcheté.

Nous sommes, il est vrai, bien sales, bien bas, bien dépenaillés de cœur et d'esprit, mais enfin, ce n'est pas un niveau rigide et inexorable. Il traîne encore cà et là quelques hommes et quelques femmes non encore submergés par l'histrionisme diluvien.

Aucun verdict ni aucun boniment de journal ou de trottoir n'empêchera ces débris abhorrés, mais subsistants, de l'ancienne société chrétienne de soupçonner, s'il leur plaît, laparfaite infamie sous cet abominable triomphe.

On appartient à qui l'on se donne, et voilà plus d'un an que ce ménage de saltimbanques s'offre atout l'univers.

Quel besoin avions-nous d'être exactement informés des adorables vertus privées de madame Glovis Hugues? Depuis des mois, on ne saurait lire quatre journaux sans rencontrer ce tableau de genre, sans lire que la femme du député de Marseille n'a pas embrassé tel ou tel monsieur dans tel escalier, et que la seule supposition d'une telle horreur appelle l'effusion de plusieurs cataractes de sang humain.

Et les enfants, avec cela! car ces marsupiaux

ont des enfants qu'ils trimballent avec eux dans toutes les cuisines de leur scandaleuse popularité.

Et les tendresses de la famille et les saintes indignations de l'époux adoré et les justes pleurs d'une Smala d'histrions!

Gela devient exaspérant à la fin, cette fureur d'occuper le monde de soi, et on serait heureux d'apprendre qu'une colère de la Méditerranée a soudainement englouti l'infernale patrie de ces enragés montreurs d'ours de la vanité provençale!

On pourrait fort bien leur dire, à ces enragés, qu'on ne refuse pas absolument de croire à la chasteté sans tache d'une femme qui parle tant de l'irréprochable pureté de ses mœurs; mais que, pour le rassasiement quotidien de l'oreille, on aimerait mieux le récit des aventures d'une simple et rudimentaire catin, parce que ce serait plus drôle.

Je sais même des gens qui n'ont jamais tué personne et que l'impatience égare jusqu'à douter de la vertu si prodigieusement tambourinée d'une Glorinde qui ne se promène que le revolver au poing, qui assassine un homme sans défense avec la plus sereine tranquillité, et qui possède un mari et des enfants sans avoir jamais été mariée de sa vie.

Il est vrai que ces gens-là sont d'infects et

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séditieux catholiques qui ne croient pas que le mariage consiste dans l'exhibition d'une écharpe tricolore investissant un cocu probable qui profère ces simples mots : « Au nom de la loi, vous êtes unis. »

Ils appellent cela nettement le concubinage légal et, alors, que diable voulez-vous qu'ils pensent de madame Glovis Hugues qui se trouve précisément dans ce triste cas et qui se permet néanmoins de parler avec mépris des « rouleuses »? que nous avons bien le droit d'aimer, peut-être 1 d'abord, parce qu'elles savent jouer d'autre chose que du revolver, et, surtout, parce qu'elles se donnent bravement pour ce qu'elles sont, sans chercher à couvrir leur abjection de la révoltante vilenie d'une hypocrisie sociale.

Finissons-en. Cette odieuse affaire s'éloigne déjà de notre attention et va subir la loi commune de l'oubli où tant d'autres affaires du même genre ont sombré pour l'éternité.

Madame Glovis Hugues en a maintenant pour quelques jours ou pour quelques mois de ces applaudissements de marlous qu'elle s'imagine n'avoir pas payés trop cher. Après cela, plus rien, ce sera fini.

La plupart des acéphales qui la congratulent à l'heure présente, s'éloigneront d'elle, successivement, en essuyant leurs mains souillées au

contact de cette égorgeuse dont le sale honneur a déjà coûté la vie à deux hommes.

Il ne restera de tout ce vacarme qu'une honte immense.

Honte sur toute une nation plus ou moins complice d'un assassinat resté sans châtiment et honte sur la criminelle qui sentira peut-être enfin l'angoisse du remords contre lequel, en ce moment, il lui paraît sublime de cuirasser orgueilleusement son cœur !

Sinon, qu'elle prenne garde ! S'il lui plaisait de s'acharner au rôle des Théroigne de Méricourt, malgré l'affreuse indigence du Desmoulins qui est son éditeur responsable, elle pourrait apprendre à s«es dépens ce qu'il en coûte d'être par trop populaire, et les célèbres étrivières de l'Egérie du Vieux Cordelier pourraient bien lui être administrées un jour par de malpropres abatis — s'il faut tout lui dire, à la fin des finsl

i5 janvier 1885.

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