‹ Belluaires et porchersChapitre 58 sur 61 · A HENRI BARBOT · texte numérisé non relu

A HENRI BARBOT

J'attendais pour en parler que Rachel poussât des cris. Rachel est défunte, bêlas! ou si cette Mère douloureuse existe encore, c'est désormais une marâtre sourde et muette qui n'a plus pour ses enfants égorgés ni lamentations ni pleurs.

Le Conseil municipal de Paris vient d'ordonner le placement dans toutes les bibliothèques scolaires et la distribution gratuite à tous les instituteurs et institutrices du Manuel d'instruction laïque, œuvre d'un de ses membres, le citoyen Edgar Monteil.

Assurément, si quelque chose d'infiniment précieux et sacré n'était pas en péril, je rougirais d'écrire un seul mot sur cet affreux drôle déjà frappé, depuis quelques années, par la justice, pour un livre immonde et diffamatoire. Mais, telle est la misère humaine que l'énormité de

l'attentat grandit toujours le coupable, fùt-il d'ailleurs le plus lâche, le plus abject et le plus imbécile des profanateurs. Je pense que c'est ici le cas ou jamais d'être consterné de cette humiliante loi.

Jamais, en effet, un livre plus indigent par la forme autant que par le fond, plus scélératement bête, plus menteur, ne menaça une société aussi salope d'un plus effroyable danger ; et jamais, à coup sûr, un aussi terrifiant holocauste d'âmes ne fut ordonné par un Hérode plus goujat et plus chétif.

Je n'ai pas la prétention d'avoir fait une découverte. Je n'annonce aucune nouveauté. La décision du Conseil municipal est connue depuis plusieurs jours et la scandaleuse plaquette a déjà fait son triste bruit dansles journaux. Mais je me persuade qu'une clameur indignée n'est pas tout à fait inutile et qu'à certaines heures d'obscurité et de guet-apens, c'est un strict devoir pour le premier passant venu de s'ériger en accusateur public.

Voici réellement le crime le plus énorme, par ses effets immédiats aussi bien que par ses conséquences éloignées, qui puisse être commis par des hommes : le crime contre l'enfance, l'extermination sociale par l'empoisonnement des sources humaines de l'avenir. L'ignoble Paul Bert lui-même est tout à coup dépassé. Il ne s'agit plus d'évincer simplement Dieu de l'école, on veut Je blasphème dans la bouche des enfants.

On a ce goût diabolique et on ne s'en cache pas.

La semaine passée, Ignotus parlait à cette place * des affiches abominables par lesquelles les yeux et l'âme des enfants sont souillés à toute minute et dans toutes les rues de Paris, sans qu'aucune police ait le pouvoir de protéger efficacement ces êtres sans défense. Il proposait qu'on fit un procès au Ministre qui tolère de tels abus et qui les approuve même implicitement, puisqu'il ne met pas tout en œuvre pour les empêcher. Dans l'état actuel de nos mœurs et de nos cervelles, je doute fort qu'un procès de cette nature se terminât à la satisfaction de la pincée d'honnêtes gens, capables encore de sentir un degré quelconque d'horreur pour ces viols publics. Le Français de la décadence a des passions séniles qui lui font trouver un ragoût inexprimable à toute tentative de corruption sur les innocents et les impubères. Cette bête féroce se repaît par prédilection des jeunes cadavres et il n'y a pas lieu d'espérer qu'elle y renonce sur la vaine menace d'un scandale qui ne servirait qu'à exaspérer sa frénésie.

La décision du Conseil municipal est une réponse péremptoire et très-claire à la postulation indignée de mon généreux confrère. Il faut avoir la virilité de s'avouer à soi-même cette vérité peu consolante, mais fort certaine, que le Conseil municipal de Paris n'est nullement une faction,

i. Figaro.

MASSACRE DES INNOCENTS 32î>

mais la représentation très-fidèle et le raccourci très-exact de la majorité des citoyens de la première ville du monde. Il en exprime très-assurément l'égoïsme, la lâcheté, l'hypocrite corruption et la radieuse bêtise. Son inqualifiable rage de persécution anticléricale n'est qu'une consigne exécutéepar des fantoches infiniment dociles^ et à jamais incapables d'une libre détermination ou d'un mouvement personnel, — inanimés et stupides mannequins parlants que l'imprésario populaire frotte ou repeint à sa fantaisie et sur lesquels le voyou qui passe peut cracher sans inconvénient. Cet exemplaire Conseil règne ainsi mécaniquement sur un groupe humain de deux millions d'âmes, jusqu'au plus prochain renouvellement électoral qui le replongera dans le néant-

En attendant, l'arrêté criminel qui donne lieu. à ces réflexions et qui ne diffère de tous ceux quil'ont précédé que par l'extraordinaire portée funeste de ses effets immédiats, se dresse devant nous comme le péril le plus pressant que l'odieuse cohue républicaine nous ait suscité jusqu'à ce jour. De simples hommes n'auraient pas mieux fait, de vraishommes organisés et vivants,, haineux comme on a du génie, au point de rece«~ voir des inspirations.

Qu'on en juge par quelques exemples. Le Manuel du citoyen Monteil est par question ; et réponses dans la forme du catéchisme qu'il va remplacer pour toutes les écoles primaires :

— Qu'est-ce que Dieu ?

àCb RELLUAIRES ET PORCHERS

— Nous n'en savons rien.

— Vous niez Dieu?

— Nous ne le nions ni ne l'affirmons. Nous ne savons ce que c'est; nous ignorons ce que le terme Dieu signifie.

— Dieu est celui qui a tout créé et qui régit tout.

— Qu'en savez- vous ?

— On le dit.

— Ceux qui le disent l'ont-ils vu ou entendu?

— Non, ils ne l'ont ni vu ni entendu.

•— Il ne faut donc pas croire en Dieu ?

— Il n'y a pas à s'en occuper autrement.

« Cette partie, dit l'auteur, conforme aux doctrines positives, a été corrigée par Littré. »

C'est ainsi que ce bas et venimeux sophiste s'abrite de l'autorité d'un nom trop célèbre. Le pauvre savant qui ne voulut pas emporter sa singerie dans la vie future et qui s'éteignit, désabusé des promesses du matérialisme, dans l'auguste paix chrétienne, est, en vérité, bien cruellement puni de ses erreurs. D'ailleurs, la plupart des philosophes connus, depuis Gonfucius jusqu'à Renan et bon nombre de Pères de l'Eglise, exploités ou frelatés par cet industriel, parlent sous sa plume un langage qui les étonnerait sans doute prodigieusement. C'est l'honorable procédé de l'éducateur des générations nouvelles.

Autre exemple:

— Qu'est-ce que Jésus-Christ?

— Un homme.

— Où est-il né?

— On croit qu'il naquit à Bethléem.

— Quelle était sa famille?

— Son père était un artisan pauvre et chargé de famille; la mère de Jésus, que les livres orientaux, qui seuls en parlent, représentent comme une femme de mœurs légères, ayant eu six enfants.

Cette dernière ordure doit faire pressentir ce que va devenir l'histoire dans les mains de l'horrible pédagogue. Il enseigne que les premiers chrétiens étaient d'infâmes hypocrites, des révoltés justement châtiés par la loi et que « leurs repas de corps ou agapes dégénérèrent vite en un honteux concubinage. » En suivant le cours des siècles, il fait remarquer que « toutes les violences, toutes les haines, toutes les vengeances, le meurtre, l'inceste joint à la cupidité (ce vice caractéristique du clergé), sont le propre de la société cléricale. En Italie, en Espagne, en France, le Moyen-Age étonne le monde par les prodiges de débauche de ses couvents, de ses monastères, par sa corruption et ses crimes. Plaisirs, fortune, domination, voilà la moralité du clergé. »

Vous en avez assez, n'est-ce pas? La nausée devient terrible. Que sera-ce si nous arrivons à la morale? Je me bornerai aux deux traits suî-;, vants. 11 ne faut pas oublier que toutes ces choses vont être enseignées à des enfants de huit à seize ans. *•

— Qu'est-ce que l'amour?

— L'amour est une inclination réciproque de i'homme et de la femme dont tous les sens physiques réunis forment V attache la plus puissante et dont les autres attaches se trouvent dans l'habitude de vivre ensemble et la communauté des intérêts matériels.

— Les lois ne doivent-elles pas permettre d'avoir plusieurs femmes?

— Non. Les lois doivent seulement permettre que des individus qui se reconnaîtraient impropres à vivre ensemble, après en avoir fait l'essai, et y avoir épuisé leurs efforts, puissent se séparer.

Mais le savant citoyen Monteil ne se contente pas de pétrir et d'orner des intelligences. Il prétend surtout former des citoyens semblables à lui, qui puissent, eux aussi, devenir un jour des conseillers municipaux ou même d'impeccables journalistes à la façon d'Aurélien ScholL par exemple, ou de Francisque Sarcey.

Voici donc le sommet de son enseignement. Après avoir reconnu de bonne foi que l'Eglise hait la femme, qui est pourtant l'égale de l'homme, qu'elle favorise le concubinage, déteste le mariage, bénit les unions incestueuses, méprise le travail et maudit la société; considérant en outre que « le chrétien est l'esclave abruti du Seigneur, » il prononce qu' « on ne saurait empêcher l'action dissolvante et pernicieuse des prêtres sur les conciences, c'est-à-dire véritablement les anéantir, qu'en les frappant dans leur sacer-

doce même, en frappant la religion, car c'est la religion qui est nuisible, funeste, qui permet l'exploitation éhontée de l'humanité.

» Il faut prendre le mal dans sa racine et couper la racine. Le clergé forme les branches et les feuilles chargées de répandre le poison contenu dans le tronc; que le tronc s'abatte, et les branches et les feuilles se dessécheront...

>) Il faut donc que d'une façon définitive, il soit rompu avec la foi chrétienne : c'est une chose faite, mais il faut la parfaire. »

Et maintenant, je dois poser la plume, car je n'en peux plus et j'ai le cœur triste à en mourir. Quelle que soit ma confiance en Dieu, comme chrétien, je ne peux ignorer que beaucoup de ses créatures, faites à son image, paraissent tout à fait sans défense et sont, en effet, foulées aux pieds des immondes oppresseurs du faible et de l'innocent. Gela, sans doute, par une sagesse trèsprofonde et des lois très-cachées, en vertu desquelles l'infaillible équité divine se dissimule parfois sous les apparences d'une insupportable injustice. En mêmetempsje suis enfermé, comme tous mes semblables, dans le fini et le contingent et alors, comment pourrais-je me défendre de l'indicible angoisse de subir le spectacle de tels attentats!

J'ai rappelé le massacre des Innocents, cette pluie de sang rose qui a transpercé dix-neuf siècles. Mais l'égorgeur était un roi d'Orient dans sa gloire et il ne fit mourir que les tendres corps.

Les âmes, dit la Foi, montèrent vers le trône de Dieu. L'égorgeur actuel, qui est un simple cuistre, veut assassiner les âmes, lesquelles descendront indubitablement versles ruisseaux infects de la crapule et de l'infamie. Quelques nobles cœurs saigneront peut-être dans les ténèbres, mais nulle puissante voix ne s'élèvera, je le crains, pour protéger ceux que le Dieu des pauvres semble avoir abandonnés.

Pour moi, je suis parmi les impuissants et je n'ai voulu que pousser ce cri lamentable. Puisset-il retentir comme un tocsin de détresse et de suprême épouvante aux dures oreilles de mes déplorables contemporains!

22 mars 1884.

A mon cher filleul LOUIS-JOSEPH L'HUILLIER

Pourquoi ne Vavouerais-je pas? Ma tentatioD était forte de manquer de respect à cette trépassée fameuse, dont tous les journaux de la terre ont publié, ces jours derniers, le panégyrique.

Je sentais un énervement terrible à toujours entendre la même jérémiade clichée sur la beauté d'àme de tous les défunts pourvus de millions, quel que soit l'usage qu'ils en aient pu faire pendant leur voyage de noces avec la terreuse humanité, honorée parfois de leurs complaisances. Le cynisme des lamentations prostituées m'incitait à d'irrespectueuses clameurs. A quoi bon?

La duchesse de Galliera, rivale des impératrices, « est couchée à jamais », comme la Gléopâtre d'or d'un temps qui réprouve toute autre grandeur. Son corps attend la résurrection dans un caveau plus ou moins fastueux et son âme, — l'âme

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tragique de la potentate qui pouvait, à sa volonté, manger, chaque jour, le pain, la chair et le sang de dix mille pauvres, — où donc est-elle?

Si le Christianisme n'est pas l'erreur tenace de la tête humaine, en même temps que le déshonneur immortel des balais philosophiques impuissants à le congédier, il faut avouer que c'est, tout de même, formidable de penser qu'au moment précis où la douleur des journaux éclate à propos du décès d'un grand, — quelque chos« vient de commencer qui n'aura jamais de fin pour ce disparu.

Pendant que les chroniqueurs sonnent à leur manière l'hallali du pauvre corps revendiqué par toutes les horreurs sépulcrales, pendant que les chapelles ardentes s'allument dans les cryptes des palais et dans les souterraines imaginations des hoirs, pendant qu'on dénombre les écus et qu'on secoue dans l'oreille des indigents les glorieux coffre^ gavés de millions; oh! surtout à ce moment-là, sans doute, l'âme, — désemparée du sensible et tout à fait nue devant Quelqu'un dont le Nom est irrévélable, assiégée de toutes les tlagrances des cieux, immergée dans le resplendissement de la Justice absolue, — se juge ellemême avec une rigueur dont l'esprit humain n'a pas la mesure et répercute en sa profondeur les litigieuses interrogations de la Lumière :

— Qu'as-tu fait de mes petits que j'avais suspendus à ton sein? De quelle manière as-tu réparti la substance des lépreux, des prostituées,

des désespérés, des maudits que j'aime et que je t'avais confiés en t'investissant d'une boue meilleure?Quelle goutte de ton sang, quellelarme efficace as-tu répandue pour ce poète désolé dont vingt mille de mes séraphins ont contemplé l'agonie et qui n'attendait qu'un geste de toi pour subsister en me glorifiant? Dans la splendeur de tes fêtes quasi royales, as-tu pensé, quelquefois, aux pauvres lampes humaines qui se consument en silence devant ma Face douloureuse? Quand tu t'es baignée dans tes parfums, as-tu songé qu'ils pouvaient être sublimes, les pieds putrides des errants et des pourchassés? L'enseignement de ma Parole et de mon Eglise a-t-il pu te faire comprendre que ces richesses enviées ne t'appartenaient que comme un dépôt et que tu avais seulement d'honneur de porter, entre tes deux mamelles, le viatique terrestre de Jésus souffrant dans ses membres ;qu'ilte fallait, par conséquent, — avec une diligence infinie, avec une voix brisée de tendresse et des mains tremblantes d'amour, — vaquer, tous les jours de ta vie, aux plaies horribles, aux réprobations monstrueuses, aux dérélictions épouvantables et te rédimer ainsi de ton dangereux bonheur? Enfin, as-tu pris, un jour, un seul jour de ta longue vie, tes propres entrailles dans ta main, pour les interroger avec anxiété sur tous ces points d'où dépendent tes destinées éternelles, — pauvre âme solitaire pour qui je saigne sur ma vieille croix depuis deux mille ans ?...

Les grands quotidiens ont publié avec fracas la liste des donations ou dépenses charitables faites par laduchesse deGalliera, liste d'une exactitude contestable, d'ailleurs, — les vingt-cinq millions, par exemple, donnés à la ville de Gênes pour le creusement de son port, devant être portés au compte du richissime et fastueux époux.

Enfin, cela monte à une centaine de millions. Aussitôt, la presse entière s'incline comme un champ d'avoine sous un vent d'orage. Cent millions ! L'énormité du chiffre ne permet pas au tre chose que le balbutiement de l'extase.

Un journaliste, pourtant moins vautré que ses honorables confrères, a rappelé que le duc de Galliera, l'un des plus acharnés constructeur? de chemins de fer qu'on ait jamais vus, avail été mêlé, dans les dernières années de sa vie, à des opérations financières qui furent désastreuses pour l'épargne publique. Ce serait, ditil, l'origine « touchante » des donations prodigieuses de la duchesse.

Le mot restitutions eût été, sans doute, plus exact, mais qui donc, parmi les eunuques de la chronique, aurait eu la virilité de l'écrire?

Les spéculations du duc furent assez fructueu ses, parait-il, pour élever sa fortune au chiffre de deux cent vingt millions. Il est difficile de croire qu'une aussi rapide et fabuleuse opulence

ait pu être acquise sans dommage certain pour un grand nombre de pauvres diables. Que la duchesse ait eu la main brûlée par cet argent et qu'elle ait désiré de le rendre aux nécessiteux, tant mieux pour ceux-ci et tant mieux pour elle. Mais tel n'est pas précisément le sens du vocable charité, dont on abuse étrangement, et il est vraiment ignoble de pousser de pareils cris d'admiration pour un acte de rudimentaire justice.

Si, du moins, cette avalanche d'or avait eu le discernement de tomber sur de grandes choses! Il serait bas et puéril de contester l'utilité de certaines fondations de bienfaisance. Mais, bon Dieu ! que d'absurdes largesses et quelle dilapidation insensée du patrimoine des vrais indigents ! Le trait caractéristique de la duchesse de Galliera paraît avoir été l'inintelligence absolue de toute réalité supérieure, l'amour exclusif du médiocre qu'elle se plaisait à magnifier du faste grossier de ses écus. Elle aurait fait dorer la Tour Eiffel! Ses relations avec le comte de Paris le démontrent surabondamment. Ce ladre prince des économistes et des statisticiens dut trouver exquis d'être défrayé de la dépense d'un hôtel somptueux. Il est vrai que le doux roman eut la fin misérable qu'on sait. Laduchesse ne pardonna ' pas à son hôte de s'être fait expulser, fut même épouvantée des paladines audaces de ce préten- ! dantet finalement, découvrit le secret de l'annu- ' 1er un peu plus que nature en le rayant de ses dispositions testamentaires, — ce dont l'héritier

de la couronne de France exprima le plus aigre mécontentement.

Etle choix de ses familiers littéraires ! Thiers, Mignet, Marmier, Garo, Barthélémy Saint-Hilaire, le duc de Broglie, enfin toute la Revue des Deux-Mondes et toute la rédaction des Débals ! Elle ne s'est jamais douté qu'il pût exister quelque chose en dehors de l'Académie et le nom seul d'un écrivain sans livrée lui eût fait horreur. Qu'espérer d'un pareil cerveau?

Elle recueillit, un jour, dans son hôtel, à la recommandation de Marmier, un grimaud quelconque de l'Ecole des Chartes, une sorte de fruit sec républicain que sa puissante protection n'a pu tirer du néant. Tel était son discernement et son Mécénat. Baudelaire, tué par la misère, et Flaubert, mort sans un sou, n'auraient obtenu que son mépris. Elle avait exactement les goûts littéraires d'une petite bourgeoise et aurait fait la compagne d'élection d'un parfait notaire ou d'un chef de bureau de l'Assistance publique. Il eût été beau pourtant, puisqu'on était une si grande dame, de fronder les préjugés imbéciles de son milieu et d'établir dans le sillage de sa traîne de quasi princesse, un courant nouveau qui rénovât l'intellectualité d'un monde déchu. Mais ce n'est, à coup sûr, ni le troglodite Marmier, ni le blanchâtre professeur Garo qui eussent pu lui ouvrir l'entendement et l'incliner à ce genre de magnificence.

On sait que l'hùlel de la rue de Varenne, évalué

à douze millions, a été légué à l'empereur d'Autriche pour y loger son ambassadeur. Que pensez-vous, sérieusement, d'une agonisante, « mère des pauvres », qui leur préfère un tel héritier?

Mais voici une chose terrible et qui dément un peu la légende propagée par tous les journaux.

Le pauvre crevait très-bien à la porte de ce môme hôtel où des galas si fameux furent octroyés au Bourbon lacustre qu'on y hébergeait et aux pédoncules académiques de ce lys flétri flottant sur les eaux impures.

Un huissier poli, mais inexpugnable, avait la consigne de refuser tout message, sans exception, Les lettres, même recommandées ou chargées, étaient exactement retournées à l'envoyeur par l'employé de la poste qui avait, sans doute, lui aussi, sa consigne. Certains déshérités lamentables, jobardement abusés par la réclame éhontée de quelques larbins du reportage et qui avaient mis en cette bienfaitrice leur suprême espoir, en sont morts de rage et j'en pourrais citer un exemple affreux.

J'imagine que cette muraille de la Chine aux assises bardées d'airain, dressée entre les pieds nus de l'indigent et l'hôtelière attentive des princes, n'a pas dû monter jusqu'au ciel pour y offusquer aussi le Dieu des pauvres, et je crains, s'il faut tout dire, que la seule clameur d'agonie d'une orpheline au désespoir ait été mieux entendue d'un certain Juge, que les fanfares d'apothéose de l'universelle domesticité.

Mais en voilà bien assez, n'est-ce pas? sur cette duchesse dont Paris déjà se fatigue et que je n'ai nullement formé le dessein de déshonorer. Je voudrais finir par deux mots sur la charité, dont on bafouille depuis quelques jours.

Avez-vous remarqué l'imbécillité prodigieuse de l'argent, l'infaillible bêtise, l'éternelle gaffe de tous ceux qui le possèdent? On a infiniment écrit sur ce métal. Les politiques, les économistes, les moralistes, les psychologues même et les mystagogues s'y sont épuisés. Mais je ne remarque pas qu'aucun d'eux ait jamais exprimé la sensation de mystère que dégage ce mot étonnant.

L'exégèse biblique a relevé cette particularité notable que, dans les saints Livres, le mot argent est synonyme et figuratif de la vivante Parole de Dieu. D'où découle cette conséquence, que les Juifs, dépositaires anciens de cette parole, qu'ils ont fini par crucifier quand elle est devenue la Chair de l'Homme, en ont retenu, postérieurement à leur déchéance, le simulacre, pour accomplir leur destin et ne pas errer sans vocation sur la terre. C'est donc en vertu d'un décret divin qu'ils posséderaient, n'importe comment, la plus large part des biens de ce monde. Grande joie pour eux ! Mais qu'en font-ils et qu'en font

aussi les chrétiens qu'ils n'ont pas ruinés ? * J'entends bien que cet argent coule et circule et qu'il est devenu le sang de nos veines incrédules, précisément comme la Parole du Seigneur dans les temps de foi. Gomment alors se fait-il que cette matière substituée soit si inféconde,, si maudite, si dépossédée de l'Esprit, que jamais on ne puisse contempler un riche ouvrant ses deux mains dans la lumière et dissipant sa richesse aux œuvres de haute justice et de véritable amour?

Il est, je le répète, profondément mystérieux et décourageant de toujours voir ce puissant levier dans des mains indignes ou dans des mains imbéciles. Unmercanti sordide et brutal, un dissipateur crétin, une dévote obtuse, quelquefois un brave homme à l'esprit débile, hanté du démon des sales affaires, tels sont les élus, les sempiternels élus de l'argent. Quand ces êtreslà font les Mécènes, ne craignez pas qu'ils s'égarent, une seule fois, sur un artiste supérieur qui pourrait élever l'étiage de l'esprit humain et devenir ainsi le redoutable parangon du pouvoir dont ils disposent. Avec l'instinct pervers de leur insondable sottise, ils iront droit aux médiocres, comme les libellules aux flambeaux.

Quant à la Charité, ce mot chrétien et ce sentiment chrétien, — l'un des noms de Dieu, —

1. J'ai développé cette idée, — combien vainement I — dans le Salut par les Juifs, le seul de mes livres que j'oserais présenter à Dieu.

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il y a beau temps qu'on ne le distingue plus du mot aumône qui ne signifie rien du tout, sinon l'acte matériel inspiré par la charité qui veut dire Amour; et il est écrit que les œuvres, même d'une duchesse ou d'un empereur, n'existent pas sans ce condiment.

Ce nom de la Troisième Personne divine appelle le nom du Pauvre, comme l'abîme invoque l'abîme. C'est vrai qu'on ne peut pas faire un pas dans la vie sans trouver un pauvre, parce qu'on ne peut pas faire un pas sans rencontrer Dieu qui est le vrai Pauvre en ce monde où ne se trouve pas son royaume, et l'oubli, l'omission du pauvre est, par conséquent, le plus énorme attentat dont notre vermine soit capable.

« La gloire de la charité, disait Hello, c'est de deviner. » Je n'ai trouvé dans aucun livre purement humain aucune parole qui s'enfonçât dans une comparable profondeur.

Pour ce qui est de la récompense, elle est racontée dans les Evangiles. C'est bien autre chose., en vérité, que l'absence de tout clairon glorieux et de tout applaudissement. C/est la haineuse vocifération d'un peuple entier, c'est l'averse des soufflets et des crachats, et cet ouragan de tortures qui éteignit le soleil et fit chanceler les constellations. C'est enfin, etsurtout, le très-saint silence d'un sépulcre gardé par des sentinelles endormies.

17 décembre 1S88.

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