BOUQUET
MYTHOLOGIE GASTRONOMIQUB.
4 48. — Gastëréa estla dixième muse : elle préside aux jouissances du goùt.
Elle pourrait prétendre à Tempire de l'univers; car Tunivers n'est rien sans la vie, et tout ce qui vit se aourrit.
Elle se plaît particulièrement sur les coteaux où la rigne fleurit, sur ceux que Toranger parfume, dans les bosquets où la truffe s'élabore, dans les pays abondants en gibier et en fruits.
Quand elle daigne se montrer, elle apparaît sous la Sgure d'une jeune fille : sa ceinture est couleur de feu; ses cheveux sont noirs, ses yeux bleu d'azur, et ses formes pleines de grâces ; belle comme Vénus, elle est surtout souverainement jolie.
EUe se montre rarement aux mortels; mais sa statue [es console de son invisibilité. Un seul sculpteur a été idmis à contempler tant de charmes, et tel a été le succès de cet artiste aimé des dieux, que quiconque voit son ouvrage, croit y reconnaître les traits de la femme . [{u'il a le plus aimée.
De tous les lieux où Gastéréa ades autels, celui qu'elle préfère est cette ville, reine du monde, qui emprisonné la Seine entre les marches de ses palais.
Son temple est bâii sur cette montagne célèbre à
laquelle Mars a donné son nom; il est posé sur un socle immense de marbre blanc, sur lequel on monte de tous côtés par cent marches.
C'est dans ce bloc révéré que sont percés ces souterrains mystérieux où l'art interroge la nature et la soumet à ses lois.
C'est là que Tair, TeaUjle fer et le feu, mis en action par des mains habiles, divisent, réunissent, triturent, amalgament et produisent les effets dont le vulgaire ne connaît pas la cause.
C'est de là enfin que s'échappent, à des époques déterminées, des recettes merveilleuses dont les auteurs aiment à rester inconnus, parce que leur bonheur est dans leur conscience, et que leur récompense consistée savoir qu'ils ont reculé les bornes de la science et procuré aux hommes des jouissances nouvelles.
Le temple, monument unique d'architecture simple et majestueuse, est supporté par cent colonnes de jaspe oriental et éclairé par un dôme qui imite la voûte des cieux.
Nous n'entrerons pas dans le détail des merveilles que cet édifice renferme; il suffira de dire que les sculptures qui en ornent les frontons, ainsi que les bas-reliefs qui en décorent l'enceinte, sont consacrés à la mémoire des hommes qui ont bien mérité de leurs semblables par des inventions utiles, telles que l'application du feu aux besoins de la vie, l'invention de la charrue et autres pareilles.
Bien loin du dôme et dans le sanctuaire on voit la statue de la déesse : elle a la mam gauche, appuyée sur un fourneau et tient de la droite la production la plus chère à ses adorateurs.
Le baldaquin de cristal qui la couvre est soutenu par Iiuit colonnes de méiçe matière^ et ces colonnes con-
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tinuellement inondées de flamme électrique, répandent dans le lieu saint une clarté qui a quelque chose de divin.
Le culte de la déesse est simple : chaque jour, au lever du soleil, ses prêtres viennent enlever la couronne de fleurs qui orne sa statue, en placent une nouvelle, et chantent en chœur un des hymnes nombreux par lesquels la poésie a célébré les biens dont Timmor telle comble le genre humain.
Ces prêtres sont au nombre de douze, présidés par le plus âgé : ils sont choisis parmi les plus savants, et les plus beaux, toutes choses égales, obtiennent la préférence. Leur âge est celui de la maturité; ils sont sujets à la vieillesse, mais jamais à la caducité; Tair qu'ils respirent dans le temple les en défend.
Les fêtes de la déesse égalent le nombre des jours de Tannée, car elle ne cesse jamais de verser ses bienfaits; mais parmi ces jours il en est un qui lui est spécialement consacré .-^ c'est le vingt-un septembre, appelé le grand halel gastronomique.
En ce jour solennel, la ville-reine est, dès le matin, environnée d'un nuage d'encens; le peuple, couronné de fleurs, parcourt les rues en chantant les louanges de la déesse; les citoyens s'appellent parles titres de la plus aimable parenté; tous les cœurs sont émus des plus doux sentiments; l'atmosphère se charge de sympathie et propage partout l'amour et l'amitié.
Une partie de la journée se passe dans ces épanchements, et, à l'heure déterminée par l'usage, la foule se porte vers le temple où doit se célébrer le banquet sacré.
Dans le sanctuaire, aux pieds de la statue, s'élève une table destinée au collège des prêtres. Une autre table de douze cents couverts a été préparée sous le
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dônie pour des convives des deux sexes. Tous les arts ont concouru à l'ornement de ces tables solennelles; rien de si élégant ne parut jamais dans le palais des rois.
Les prêtres arrivent d'un pas grave et d'un air préparé; ils sont vêtus d'une tunique blanche de laine de Caciiemire, une broderie incarnat en orne les bords, et une ceinture de même couleur en ramasse les plis; leur physionomie annonce la santé et la bienveillance; ils s'asseyent après s'être réciproquement salués.
Déjà des serviteurs, vêtus de fin lin, ont placé les mets devant eux : ce ne sont point des préparations communes, faites pour apaiser des besoins vulgaires; rien n'est servi sur cette table auguste qui n'en ail été jugé digne et qui ne tienne à la sphère transceudantef tant par le choix de la matière que par la profondeur du travail.
Les vénérables consommateurs sont au-dessus de leurs fonctions : leur conversation paisible et substantielle roule sur les merveilles de la création et la puissance de Fart; ils mangent avec lenteur et savourent avec énergie; le mouvement imprimé à leur mâchoire a quelque chose de moelleux; on dirait que chaque coup de dent a un accent particulier, et s'il leur arrive de promener la langue sur leurs lèvres vernissées, l'auteur des mets en consommation en acquiert une gloire immortelle.
Les boissons, qui se succèdent par intervalles, sont dignes de ce banquet; elles sont versées par douze jeunes filles choisies, pour ce jour seulement, par un comité de peintres et de sculpteurs; elles sont vêtues à Falhénienne, costume heureux qui favorise la beauté sans alarmer la pudeur.
Les prêtres de la déesse n'affectent point de détour-
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ner des regards hypocrites, tandis que de jolies mains font couler pour eux les délices des deuK mondes; mais tout ^fiï admirant le plus bel ouvrage du Créateur, la reftenue de la sagesse ne cesse pas de si^er sur leur front : la manièredont ils remercient, dont ils boivent, exprime ce double sentiment.
Autour de cette table mystérieuse on voit circuler des rois, des princes et d'illustres étrangers, arrivés exprès de toutes les parties du monde; ils marchent en silence et observent avec attention : ils sont venus pour s'instruire dans le grand art de bien manger, art difficile, et que des peuples entiers ignorent encore.
Pendant que *ces choses se passent dans le sanctuaire, une hilarité générale et brillante anime les convives placés autour de la table du dôme.
{lette ^ieté est due surtout k ce qu'aucun d'entre eux n'est placé à côté de la femme à laquelle il a déjà iout dit. Ainsi l'a voulu la déesse.
A cette table immense ont été appelés, par choix, les savants des deux sexes qui ont enrichi l'art par leurs découvertes, les maîtres de maisons qui remplissent avec tant de grâce les devoirs de l'hospitalité française, les savants cosmopolites à qui la société doit des importations utiles ou agréables, et ces hommes misérixnrdieux qui nourrissent les pauvres des dépouilles élûmes de leur superflu.
Le centre en est évidé, et laisse un grand espace qui )Bt occupé par une foule de prosecteurs et de distribueurs qui offrent etvoiturent, des parties les plus éloil^ées, tout ce que les convives peuvent désirer.
Là se trouve placé avec avantage tout ce que la naure, dans sa prodigalité, a créé pour la nourriture de 'homme. Ces trésors sont centuplés, non-seulement >ar 4eur association, mais encore par les mëtaraor-
phoses que Fart leur a fait subir. Cet enchanteur a réuni les deux mondes, confondu les règnes et rapproché les distances; le parfum qui s'élève de ces préparations savantes embaume l'air et le remplit de gaz excitateurs.
Cependant de jeunes garçons, aussi beaux que bien vêtus, parcourent le cercle extérieur, et présentent incessamment des coupes remplies de vin délicieux, qui ont tantôt l'éclat du rubis, tantôt la couleur plus modeste de la topaze.
De temps en temps d'habiles musiciens, placés dans les galeries du dôme, font retentir le temple des accents mélodieux d'une harmonie aussi simple que savante.
Alors les têtes s'élèvent, l'attention est entraînée, et pendant ces courts intervalles, toutes les conversations sont suspendues; mais elles recommencent bientôt avec plus de charme : il semble que ce nouveau présent des dieux ait donné à l'imagination plus de fraîcheur, et à tous les cœurs plus d'abandon.
Lorsque le plaisir de la table a rempli le temps qui lui est assigné, le collège des prêtres s'avance sur le bord de l'enceinte; ils viennent prendre part au banquet, se mêler avec les convives, et boire avec eux le ', moka que le législateur de l'Orient permet à ses disciples. La liqueur embaumée fume dans des vases rehaussés d'or^ et les belles acolytes du sanctuaire parcourent l'assemblée pour distribuer le sucre qui en adoucit l'amertume. Elles sont charmantes, et cependant telle est l'influence de l'air qu'on respire dans le temple de Gastéréa, qu'aucun cœur de femme ne s'ouvre à la jalousie.
Enfin le doyen des prêtres entonne Thyrane de reconnaissance; toutes les voix s'y joignent, les instru*