L'OMELETTE DU CURÉ
« être pas, dit le pasteur en souriant; c'est aujourd'hui « jour maigre suivant les lois de TÉglise. » Notre amie s'inclina en signe d'assentiment; mais des mémoires particuliers assurent qu'elle rougit un peu, ce qui n'empêcha pas le curé de manger.
L'exécution avait commencé par la truite, dont la partie supérieure était en consommation ; la sauce indiquait une main habile, et une satisfaction intérieure paraissait sur le front du pasteur.
Après ce premier plat, il attaqua Tomelette, qui était ronde, ventrue et cuite à point.
Au premier coup de la cuiller, la panse laissa échapper un jus lié qui flattait à la fois la vue et l'odorat; le plat en paraissait plein, et la chère Juliette avouait que l'eau lui en était venue à la bouche.
Ce mouvement sympathique n'échappa pas au cure accoutumé à surveiller les passions des hommes, et ayant l'air de répondre à une question que madame R*** s'était bien gardée de faire : « C'est une omelette au « thon, dit-il; ma cuisinière les entend à merveille, « et peu de gens y goûtent sans m'en faire compliment. € — Je n'en suis pas étonnée, répondit l'habitante de « la Ghaussée-d'Antin ; et jamais omelette si appétis- € santé ne parut sur nos tables mondaines. »
La salade survint. (J'en recommande l'usage à tous ceux qui ont confiance en moi; la salade rafraîchit sans affaiblir, et conforte sans irriter : j'ai coutume de dire qu'elle rajeunit.)
Le dtner n'interrompit pas la conversation. On causa de l'affaire qui avait occasionné la visite, de la guerre qui faisait alors rage, des affaires du temps, des espérances de l'Église, et autres propos de table qui font* passer un mauvais dîner et en embellissent un bon. (
Le dessert vint en son lieu; il consistait en un fro-
mage de Septmoncel, trois pommes dé calville et un pot de confitures.
Enfin , la bonne approcha une petite table ronde, telle qu'on en avait autrefois et qu'on nommait guéridon , sur laquelle elle posa une tasse de moka bien limpide, bien chaud, et dontTarome remplit l'appartement.
Après l'avoir siroté (siped), le curé dit ses grâces, et ajouta en se levant : « Je ne prends jamais de liqueurs « fortes ; c'est un superflu que j'offre toujours à mes « convives, mais dont je ne fais aucun usage personnel. « Je me réserve ainsi un secours pour l'extrême vieil- « lesse, si Dieu me fait la grâce d'y parvenir. »
Pendant que ces choses se passaient, le temps avait couru, six heures arrivaient; madame R*** se hâta donc de remonter en voiture, car elle avait ce jour-là à dîner quelques amis dont je faisais partie. Elle arriva tard, suivant sa coutume ; mais enfin elle arriva, encore tout émue de ce qu'elle avait vu et flairé.
Il ne fut question, pendant le repas, que du menu du curé et surtout de son omelette au thon.
Madame R*** eut soin de la louer sous les divers rapports de la taille, de la rondeur, de la tournure, et toutes ses données étant certaines, il fut unanimement conclu qu'elle devait être excellente. C'était une véritable équation sensuelle que chacun fit à sa manière.
Le sujet de la conversation épuisé, on passa à d'autres et on n'y pensa plus. Quant à moi, propagateur de vérités utiles, je crus devoir tirer de l'obscurité une préparation que je crois aussi saine qu'agréable. Je chargeai mon maître queux de s'en procurer la recette avec les détails les plus minutieux, et je la donne d'autant plus volontiers aux amateurs que je ne l'ai trouvée dans aucun dispensaire.