SOUVENIRS D'ÉMIGRATION
montrant un visage serein à la fortune contraire, et gardant notre amour à la patrie qui nous persécutait. ^
Nous vînmes à Mondon, où j'avais des parents, et ! fûmes reçus par la famille Trolliet avec une bienveil- ] lance dont j'ai gardé chèrement le souvenir.
Cette famille, une des plus anciennes du pays, est maintenant éteinte, le dernier bailli n'ayant laissé qu'une fille, qui elle-même n'a point eu d'enfant mâle.
On me montra, en cette ville, un jeune officier français qui exerçait la profession de tisserand; et voici comment il en était venu là.
Ce jeune homme, d'une très-bonne famille, traversant Mondon pour se rendre à l'armée de Condé, se trouva à table à côté d'un vieillard porteur d'une de ces figures à la fois graves et animées, telles que les peintres la donnent aux compagnons de Guillaume Tell.
Au dessert, on causa : l'officier ne dissimula pas sa position, et reçut diverses marques d'intérêt de la part de son voisin. Celui-ci le plaignait d'être obligé de renoncer, si jeune, à tout ce qu'il devait aimer, et lui fit remarquer la justesse de la maxime de Rousseau qui voudrait que chaque homme sût un métier pour s'en aider dans l'adversité et se nourrir partout. Quant à lui, il déclara qu'il était tisserand, veuf sans enfans, et qu'il était content de son sort.
La conversation en resta là ; le lendemain l'officier partit, et peu de temps après se trouva installé dans' les rangs de l'armée de Condé. Mais à tout ce qui se passait, tant en dedans qu'au dehors de cette armée, il jugea facilement que ce n'était pas par cette porte qu'il
litaire à Lyon. C'est un administrateur de première force. Il a dans ses cartons on système de comptabilité militaire tellement clair, qu'il faudra bien qu'on y Tienne.
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pouvait espérer de rentrer en France. II ne tarda pasi y éprouver quelques-uns de ces désagréments qu'y ont quelquefois rencontrés ceux qui n'avaient d'autres titres que leur zèle pour la cause royale; et plus tard on lui fit un passe-droit, ou quelque chose de pareil, qui lui parut d'une injustice criante.
Alors le discours du tisserand lui revint dans la mémoire; il y rêva quelque temps; et ayant pris son parti, quitta l'armée, revint à Mondon, et se présenta au tisserand, en le priant de le recevoir comme apprenti.
« Je ne laisserai pas échapper cette occasion de faire « une bonne action, dit le vieillard, vous mangerez € avec moi; je ne sais qu'une chose, je vous Tappren- « drai; je n'ai qu'un lit, vous le partagerez; vous tra- < vaillerez ainsi pendant un an, et au bout de ce temps « vous travaillerez à votre compte, et vous vivrez heu- € reux dans un pays où le travail est honoré et prof voqué. »
Dès le lendemain, TofFicier se mit à l'ouvrage, et y réussit si bien, qu'au bout de six mois son maître lui déclara qu'il n'avait plus rien h lui apprendre, qu'il se regardait comme payé des soins qu'il lui avait donnés, et que désormais tout ce qu'il ferait tournerait à son profit particulier.
Quand je passai à Mondon, le nouvel artisan avait déjà gagné assez d'argent pour acheter un métier et un lit; il travaillait avec une assiduité remarquable, et on prenait à lui un tel intérêt, que les premières maisons de la ville s'étaient arrangées pour lui donner tour à tour à dîner chaque dimanche.
Ce jour-là, il endossait son uniforme, reprenait ses droits dans la société; et comme il était fort aimable et fort instruit, il était fêté et can^sé par tout le monde. Mais le lundi, il redevenait tisserand, et, passant le
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temps dans cette alternatiTe, ne paraissait pas trop mécontent de son sort.