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INDUSTRIE GASTRONOMIQUE DES ÉMIGRÉS

Toute Française, à ce que j'imagiiie, Sait, bien ou mal, faire un peu de enifine.

Belle Arsène, acte III*

J*ai exposé dans un chapitre précédent les avantages immenses que la France a tirés de la gourmandise dans les circonstances de 4815. Cette propension si générale n'a pas été moins utile aux émigrés; et ceux d'entre eux qui avaient quelques talents pour l'art alimentaire en ont tiré de précieux secours.

En passant à Boston, j'appris au restaurateur Ju-: lien ^ à faire des œufs brouillés au fromage. Ce mets, nouveau pour les Américains, fit tellement fureur, qu'il se crut obligé de me remercier, en m'envoyant à New- York le derrière d'un de ces jolis petits chevreuils qu'on tire en hiver du Canada, et qui fut trouvé exquis par le comité choisi que je convoquai en cette occasion.

Le capitaine Collet gagna aussi beaucoup d'argent à New-York en 1794 et 1795, en faisant, pour les habitants de cette ville commerçante, des glaces et des sorbets.

Les femmes surtout ne se lassaient pas d'un plaisir si nouveau pour elles; rien n'était plus amusant que de voir les petites mines qu'elles faisaient en y goûtant. Elles avaient surtout peine à concevoir comment cela

I. Julien florissait en 1794. C'était un habile garçon, qui avait, disait -il, été eoinnier de l'archeTèque de Bordeaux. Il a dû faire une grande fortune, si Dieu hd a prêté irie. «

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pouvait se maintenir si froid par une chaleur de vingtsix degrés de Réaumur.

En passant à Cologne, j'avais rencontré un gentilhomme breton qui se trouvait très-bien de s'être fait traiteur, et je pourrais multiplier indéfiniment les exemples; mais j'aime mieux conter, comme plus singulière, l'histoire d'un Français qui s'enrichit à Londres par son habileté à faire de la salade.

Il était Limousin, et^ si ma mémoire est fidèle,il s'appelait d'Aubignac ou d'Albignac.

Quoique sa pitance fût fortement restreinte parle mauvais état de ses finances, il n'en était pas moins un jour à dtner dans une des plus fameuses tavernes de Londres; il était de ceux qui ont pour système qu'on peut bien dîner avec un seul plat, pourvu qu'il soit excellent

Pendant qu'il achevait un succulent rostbeef, cinq à six jeunes gens des premières familles (dandies) se régalaient à une table voisine, et l'un d'eux s'étant levé s'approcha, et lui dit d'un ton poli : « Monsieur le « Français, on dit que votre nation excelle dans Fart « de faire la salade; voudriez-vous nous favoriser et en f accommoder une pour nous^? »

D'Albignac y consentit après quelque hésitation, demanda tout ce qu'il crut nécessaire pour faire le chefd'œuvre attendu, y mit tous ses soins et eut le bonheur de réussir.

Pendant qu'il étudiait .ses 4oses, il répondait aiiiec franchise aux questions qu'on lui faisait sur sa situation actuelle; il dit qu'il était émigré et avoua, son sam rougir un peu, qu'il recevait les secours du gouvernement anglais, circonstance qui autorisa sans doute un

1 . Traduction mot à mot àa compliment anglùs qui doit être bit dêta cetH occaiion.

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des jeunes gens à lui glisser dans la main un billet de cinq livres sterling, qu'il accepta après une molle ré* sistance.

II avait donné son adi*esse; et à quelque temps delà il ne fut que médiocrement surpris de recevoir une lettre par laquelle on le priait^ dans les termes les plus honnêtes, de venir accommoder une salade dans un des plus beaux hôtels de Grosvenor square.

D'Albignac, commençant à prévoir quelque avantage durable, ne balança pas un instant, et arriva ponctuellement après s'être muni de quelques assaisonnements nouveaux qu'il jugea convenables pour oonner à son ouvrage un plus haut degré de perfection.

[1 avait eu le temps de songer à la besogne qu'il avait à faire; il eut donc le bonheur de réussir encore, et reçut, pour cette fois, une gratification telle qu'il n'eût pas pu la refuser sans se nuire.

Les premiers jeunes gens pour qui il avait opéré avaient, comme on peut le présumer, vanté jusqu'à l'exagération le mérite de la salade qu'il avait assaisonnée pour eux. La seconde compagnie lit encore plus de bruit, de sorte que la réputation de d'Albignac s'étendit promptement : on le désigna sous laqualihcatiande fmskionaèle salat-maker; et dans ce pays avide de nouveautés, tout ce qu'il y avait de plus élégant dans la capitale des trois royaumes se mourait pour une salade de la façon du gentleman français : / die for it, c'est l'expression consacrée.

Désir de nonne est ud feu qui dé?ore, Désir d*Anglaiêe est cent fols pire eacore,

D'Albignac profita en homme d'esprit de l'engouément dont i! était robjet; bientôt îl eut un carrik pour .se team^or4er plus vile 4aas les divers ;ieAdix>its où il

était appelé, et un domestique portant, dans un nécessaire d'acajou, tous les ingrédients dont il avait enrichi son répertoire, tels que des vinaigres à ditférents parfums, des huiles avec ou sans goût de fruit, du soy, du caviar, des truffes, des anchois, du calchup, du jus de viandes et même des jaunes d'œuf, qui sont le caractère distinctif de la mayonnaise.

Plus tard, il fit fabriquer des nécessaires pareils, qu'il garnit complètement, et qu'il vendit par centaines.

Enfin, en suivant avec exactitude et sagesse sa ligne d'opération, il vint à bout de réaliser une fortune de plus de 80,000 fr. qu'il transporta en France quand les temps furent devenus meilleurs.

Rentré dans sa patrie, il ne s'amusa point à briller sur le pavé de Paris; mais il s'occupa de son avenir. Il plaça 60,000 fr. dans les fonds publics, qui pour lors étaient à cinquante pour cent, et acheta pour 20,000 fr. une petite gentilhommière située en Limousin, où probaljlement il vit encore, contint et heureux, puisqu'il sait berner ses désirs.

Ces détails me furent donnés dans le temps par un de mes amis qui avait connu d'Albignac à Londres, et qui l'avait tout nouvellement rencontré lors de son passage à Paris.

AUTRB3 SOUVENIRS D*ÉMIGRATION.

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