‹ Ben-HurChapitre 156 sur 172 · MISCELLANEA · texte numérisé non relu

MISCELLANEA

« Monsieur le conseiller, disait un jour d*un boul X d'une table à l'autre une vieille marquise du fau- « bourg Saint-Gérmain, lequel préférez-vous du bour- « gogne ou du bordeaux? — Madame, répondit d'une « voix druidique le magistrat ainsi interrogé, c'est un « procès dont j'ai tant de plaisir à visiter les pièces que « j'ajourne toujours à huitaine la prononciation de € l'arrêt, i

Un amphitryon de la Chaussée-d'Antin avait fait servir sur sa table un saucisson d'Arles de taille héroïque. € Acceptez-en une tranche, disait-il à sa voisine; voilà € un meuble qui, je l'espère, annonce une bonne mai-

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«soj». — Il est vraimenl très-gros, dit la dame en le c lorgnant d'uH air' malin; c'est dommage que cela ne « ressemblîd à rien. »

Ce soiiisin*toQt les gens d'esprit irpiiitennent là gourmandise à honneur : les autres ne* sont pas capafuics d'une opération qui consiste^dians une suite d'appréciatieos et de jugemeiitSr

Madame la comitesse de Genlls se Tante, dians ses Mémoires, d^srotr appris à une Allemande qui l'avait bien reçue la manière d'aipprétier jusqu'à sept plats délicieux.

C'est M. le comte de la Place qui avait découvert une manière très-relevée d'accommoder les fraises, qui consiste à les mouiller avec le jus d*une orange douce [pomme des Hespérides).

Un autre savant a encore enchéri sur le premier, en y ajoutant le jaune de Torange, qu'il enlève en la frottant avec un morceau de sucre; et il prétend prouver, au moyen d'un lambeau échappé aux flambeaux qui détruisirent la bibliothèque d'Alexandrie, que c'est ainsi assaisonné que ce fruit était servi dans les banquets du mont Ida.

€ Je n'ai pas grande, idée de cet homme, disait le

€ comte de M en parlant d'un candidat qui venait

€ d'attraper une place il n'a jamais mangé de boudin fà la Richelieu, et n connaît pas les côtelettes à. la € Soubise. »

Un buveur était à table, et au dessert on lui offrit du raisis. € Je vous remercie, dit-il en repoussant l'assiette; € je n'ai pas coutume de prendre mon vin en pilules. >

On félicitait un amateur qui venait d'être nommé directeur des contributions directes à Périgueux; on l'entretenait du plaisir qu'il aurait à vivre au centre de la bonne chère, dans le pays des truffes, des bartavelles, des dindes truffées, etc., etc. « Hélas l dit «n soupirant « le gastronome contristé, est-il bien sûr qu'on puisse « vivre dans un pays où la marée n'arrive pas? i

Il était près d'une heure du matin; il faisait une belle nuit d'été, et nous étions formés en cavalcade, non sans avoir donné une vigoureuse sérénade aux belles qui avaient le bonheur de nous intéresser (c'est vers 4782).

Nous partions de Belley, et nous allions à Saint- Sulpice, abbaye de Bernardins située sur une des plus hautes montagnes de l'arrondissement, au moins cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer.

J'étais alors le chef d'une troupe de musiciens amateurs, tous amis de la joie et possédant à haute dose toutes les vertus qui accompagnent la jeunesse et la santé.

€ Monsieur, m'avait dit un jour l'abbé de Saint-Sul- € pîce, en me tirant, après dîner, dans l'embrasure « d'une croisée, vous seriez bien aimable si vous veniez « avec vos amis nous faire un peu de musique le jour

« de Saint-Bernard ; le saint en serait plus compléte- « ment glorifié, nos voisins en seraient réjouis, et vous « auriez l'honneur d'être les premiers Orphées qui au- « raient pénétré dans ces régions élevées. »

Je ne fis pas répéter une demande qui promettait une partie agi'éable, je promis d'un signe de tête, et le salon en fut ébranlé.

Annuit, et totum nutu tremefecit Olympum.

Toutes précautions étaient prises d'avance; et nous partions de bonne heure, parce que nous avions quatre lieues à faire par des chemins capables d'effrayer même les voyageurs audacieux qui ont bravé les hauteurs de la puissante butte Montmartre.

Le monastère était bâti dans une vallée fermée à l'ouest par le sommet de la montagne, et à l'est par un coteau moins élevé.

Le pic de l'ouest était couronné par une forêt de sapins où un seul coup de vent en renversa un jour trentesept mille ^. Le fond de la vallée était occupé par une vaste prairie, où des buissons de hêtres formaient divers compartiments irréguliers, modèles immenses de ces petits jardins anglais que nous aimons tant.

Nous arrivâmes à la pointe du jour, et nous fûmes reçus par le père cellérier, dont le visage était quadrangulaire et le nez en obélisque.

« Messieurs, dit le bon père, soyez les bienvenus : « notre révérend abbé sera bien content quand il saura « que vous êtes arrivés; il est encore dans son lit, car « hier il était bien fatigué; mais vous allez venir avec « moi, et vous verrez si nous vous attendions. »

1 . La maîtrise des eaux et forêts les coibpta, les Tendit ; le commerce en |>rofita, les moines en profitèrent, de grands capitaux furent mis en circulation^ et personne ne se plaignit de l'ouragan.

Il dit, se mit en marche, et nous le suivîmes, supposant avec raison qu'il nous conduisait vers le réfectoire.

Là tous nos sens furent envahis par Tapparition du ' déjeuner le plus séduisant, d'un déjeuner vraiment classique.

Au milieu d'une table spacieuse, s'élevait un pftté grand comme une église; il était flanqué au nord par un quartier de veau froid, au sud par un jambon énorme, à l'est par uxLeipelotede beurreimoausmenlale, et à l'ouest par un boisseau d'artichauts à la poivrade.

On y voyait encore 'diverses espèces de fruits, des assiettes, des serviettes, des couteaux, et de l'argenterie flans des corbeilles; et au bout de la *table, des frères lais et des domestiques prêts à servir, quoique étonnés de se voir levés si matin.

En un coin du réfectoire, on voyait une pile de plus fie cent bouteilles, continuellement arrosée par une fontaine naturelle, qui s'échappait en murmurant Evohe 'Bacche; et si Tarome du moka ne chatouillait pas nos narines, c'est que dans ces temps héroïques on ne prenait pas encore de café si matin.

Le révérend cellérier jouit quelque temps de notre étonnement; après quoi il nous adressa l'allocution suivante, que, dans notre sagesse, nous jugeâmes avoir été préparée :

« Messieurs, dit-il, je Toudrais pouvoir vous tenir « compagnie; mais je n'ai pas encore dit ma messe, et « c'est aujourd'hui jour de grand office. Je devrais vous € inviter à manger; mais votre âge, le voyage et l'air « vif de nos montagnes doivent m'en dispenser. Ac- « ceptez avec plaisir ce que nous vous offrons de bon € cœur; je vous quitte et vais chanter matines, t

A ces mots, if disparut.

Ce fut alors le motment d'agir; et nous attaquâmes

UmE JOURNÉE qu>£Z LES BERNARDINS. M^

AVfic rénergie que supposaient en effet les trois circonstances aggravantes si bien Indiquées par le cellérier. Mais que .pouvaieni; de faibles enfants d'Adam contre un repas qui paraissait préparé pour leSibabitants de Siriusl Nos ;eiForis furent impuissant&j quoique ultrarepus, nous n'avions laissé de noire passage que des traces imperceptibles.

Ainsi, bien munis jusqu'au dtner, on se dispersa; -et j'allai me tapir dans un bon lit, où je dormis en attendant la messQ, semblable au héros de Rocroy et à d'autres encore, qui ont dormi jusqu'au moment de commencer la bataille.

Je fus réveillé par un robuste frère, qui faillit m'arracher le bras, et je courus àl'églisei, où je trouvai Xout le monde à son poste.

Nous exécutâmes une symphonie à l'offertoire; on chanta un motet à l'élévation, et on tinit par un quatuor d'instruments à \ent. £t malgré les mauvaises plaisanteries contre la musique d'amateurs, le respect que je dois à la vérité m'oblige d'assurer que nous nous en tirâmes fort bien.

Je remarque à cette occasion que tous ceux qui ne sont jamais contents de rien sont presque toujours des ignorants qui ne tranchent hardiment que parce qu'ils espèrent que leur audace pourra leur faire supposer des connaissances qu'ils n'ont pas eu le courage d'acquérir.

Nous reçûmes avec bénignité les éloges qu'on ne manqua pas de nous prodiguer en cette occasion, et, après avoir reçu les remerclments de l'abbé, nous allâmes nous mettre à table.

Le dîner fut servi dans le goût du quin?:ième siècle; peu d'entremets, peu de superfluités; mais un excellent choix de viandes, des ragoûts simples, substan-

tiels, une bonne cuisine, une cuisson parfaite, et surtout des légumes d'une saveur inconnue dans les marais, empêchaient de désirer ce qu'on ne voyait pas.

On jugera, au surplus, de Tabondance qui régnait en ce bon lieu, quand on saura que le second service ofifrit jusqu'à quatorze plats de rôt.

Le dessert fut d'autant plus remarquable qu'il était composé en partie de fruits qui ne croissent point à cette hauteur, et qu'on avait apportés du pays bas; car on avait mis à contribution les jardins de Machuraz, la Morflent, et autres endroits favorisés de l'astre père de la chaleur.

Les liqueurs ne manquèrent pas; mais le café mérite une mention particulière.

Il était limpide, parfumé, chaud à merveille; mais surtout il n'était pas servi dans ces vases dégénérés qu'on ose appeler tasses sur les rives de la Seine, mais dans de beaux et profonds bowls où se plongeaient à souhait les lèvres épaisses des révérends, qui en aspiraient le liquide vivifiant avec un bruit qui aurait fait honneur à deux cachalots avant l'orage.

Après dîner, nous allâmes à vêpres, et nous y exécutâmes, entre les psaumes, des antiphones que j'avais composés exprès. C'étaitdela musique courante comme on en faisait alors; et je n'en dis ni bien ni mal, de peur d'être arrêté par la modestie, ou influencé par la paternité.

La journée officielle étant ainsi terminée, les voisins commencèrent à défiler; les autres s'arrangèrent pour faire quelques parties à des jeux de commerce.

Pour moi, je préférai la promenade; et, ayant réuni quelques amis, j'allai fouler ce gazon si doux et si serré qui vaut bien les tapis de la Savonnerie, et respirer cet air pur des hauts lieux, qui rafraîchit l'âme et

dispose rimagination à la méditation et au romantisme^.

Il était tard quand nous rentrâmes. L'abbé vint à moi pour me souhaiter le bonsoir et une bonne nuit. « Je i vais, me dit-il, rentrer chez moi, et vous laisser finir « la soirée. Ce n'est pas que je croie que ma présence « pût être importune à nos pères; mais je veux qu'ils « sachent bien qu'ils ont liberté plénière. Ce n'est pas « tous les jours Saint-Bernard; demain nous rentre- « rons dans l'ordre accoutumé : cras iterabimus œquor. >

Effectivement, après le départ de l'abbé, il y eut plus de mouvement dans l'assemblée; elle devint plus bruyante, et on fit plus de ces plaisanteries spéciales aux cloîtres qui ne voulaient pas dire grand'chose, et dont on riait saus savoir pourquoi.

Vers neuf heures, le souper fut servi : souper soigné, délicat, et éloigné du dîner de plusieurs siècles.

On mangea sur nouveaux frais, on causa, on rit, on chanta des chansons de table; et un des pères nous lut quelques vers de sa façon, qui vraiment n'étaient pas mauvais pour avoir été faits par un tondu.

Sur la fin de la soirée, une voix s'éleva et cria : « Père « cellérier, où est donc votre plat? — C'est trop juste-, « répondit le révérend ; je ne suis pas cellérier pour « rien. >

Il sortit un moment, et revint bientôt après, accompagné de trois serviteurs, dont le premier apportait des rôties d'excellent beurre, et les deux autres étaient chargés d'une table si^r laquelle se trouvait une cuve d'eau-de-vie sucrée et brûlante : ce qui équivalait presque au punch, qui n'était point encore connu.

1 . J'ai constamment éprouvé cet effet dans les mlKmes circonstances, et je suis porté à croire que la légèreté de l'air, dans les montagnes, laisse agir certaines puissances cérébrales que sa pesanteur opprime dans la plaine.

402 VAaiÉTâa.

Lftiinouwtaua: vena» ftirent. reçu» ayec acclamalioii'; on mangea les rôties, on but l'eau-de-vie brûlée,, et quand V borifige; de L'abbaiye. sonna mîiuiit,. ofaaeun se retira djan% aan appaittttmfini.pour y jouir dtes douceoss: d'uni sommeiii auquel les trayinx de la jouroée lui avaient donné des dispositions et des droite.

TV. B^ Le père ceUéri^, dont il est fait mention dans cette narration yéuitablefnent historique^ étant devenu vieux ^ on pairlaitr deyant lui d'un abbé nouveUement nommé qui aaxiyaiit. de P^is^, et dont on redoutait la rigueur.

« le suis tranquille^ ai soni égard, dit le révëirend ; qu'il « soit méchant tanti qu'il voudra^ il n'aura jamais» le « courage d'ôter à un vieillard ni le coin, du feu ni la « clef de la cave. »

BOiraEUR EN VOTA-CfE".

J'étais un jourmonté sur mon bon cheval la Jme^ et je parcourais lescoteausriantsdu Juva.

C'était dans le&plus mauvais jours de la Révolution, et j'allais à Dôle, auprès du représentant Prôt, pour en obtenir un sauf-conduit qui devait m'empêchor d'aller en prison, et probablement ensuite à l'écliafaud».

En arrivant, vers onze heures du matin, à une auberge dui petiii bouiîg ou village de Mont-sous- Vaudrey, je fti d'aboudj bien soigner ma monture,, et de là, passant à la cuisine, j'y fus^frappé d'un spectacle qu'aucun voyageur n'eût pu voir sans plaisir.

Devant un feu vif et brillant tournait une broche admirablement garnie de cailles, rois de cailles, et de ces petits râles à pieds vert^ qui sont toujours sr gras. Ce gibier de choisi rendaii se^> dernières goutt^^ sur une

BONHEUR EN VOYAGE. i03

iinmense rôtie, dont la facture annonçait la nmti d'un cbasseur ; et tout auprès, on voyait d^à cuit un de cet» lervrauts à côtes rondes, que les Parisiens ne eonnatssent pas, et dont le fumet embaumerait une église.

« Boni dis-je en moi-même, ranimé par cette vue, € ïa- Providence ne m'abandonne pas tout à fait. Gueilr Ions encore cette fleur en passant; il sera toujours^ « temps de mourir. »

Alors, en m'adressant à Thôte, qui, pendant eet examen, sifflait, les maints derrière le dos, en promenant dans h cuisine sa stature de géant, je lui dis ; t Mon c cher, qu'allèz-vous me d'onner de bon pour mon df^- «ner? — Rien que de bon, monsieur; bon bouilli^ f bonne soupe aux^ pommes de tevre, bonne épaule de c mouton et bons harieets. »

A cette réponse inattendue, un frisson de désappeinteraeni parcourut tout mon corps; on sait que je ne mange point de bouilli, parce que c'est de la viande moins son jus ; les pommes de terre et les haricots sont oMsigènes; je nerae sentais pas des dents d'acier pour déchirer l'éclanche : ce menu était fait exprès pour me désoler, et tous mes maoïx retombèrent sur moi.

L'hôte me regardait d'un air sournois, et avait Tah* de deviner la cause de mon désappointement... « Et « pour qui réservez-vous donc tout ce joli gibier? lui « dis-je d'un air tout à fait contrarié. *— Hélàs t Munir sieur, répondit-il d'un ton sympathique, je ne puis en € disposer; tout cdia appartient à des messieurs de ju» € ticequi sont ici depuis dix jours^ pour une expertise € qui intéresse une dame fort riche; ils ont fini hier, et « se régalent ,pour célébrer cet événement heureux; c c''est ce que nous appelbns ici faire la révolte. — Mon^ € sîcur, répirquaî-je après avoir musé quelques instants^ c faites-moi le plaisir die dire à ces messieurs qu'un

« homme de bonne compagnie demande, comme une « faveur, d*être admis à dîner avec eux, qu'il prendra « sa part de la dépense, et qu'il leur en aura surtout « une extrême obligation. » Je dis : il partit, et ne revint plus.

Mais, peu après, je vis entrer un petit homme gras, frais, joufllu, trapu, guilleret, qui vint rôder dans la cuisine, déplaça quelques meubles, leva le couvercle d'une casserole, et disparut.

« Bon, dis-je en moi-même, voilà le frère tuileur qui « vient me reconnaître !» Et je recommençai à espérer, car Vexpérience m'avait déjà appris que mon extérieur n'est pas repoussant.

Le cœur ne m'en battit pas moins comme à un candidat sur la fin du dépouillement du scrutin, quand i'hôte reparut et vint m'annoncer que ces messieurs étaient très-fiattés de ma proposition, et n'attendaient que moi pour se mettre à table.

Je partis en entrechats; je reçus l'accueil le plus flaUeur, et au bout de quelques minutes j'avais pris racine...

Quel bon dîner! Je n'en ferai pas le détail; mais je dois une mention honorable à une fricassée de poulets de haute facture, telle qu'on n'en trouve qu'en province, et si richement dotée de truffes, qji'il y en avait assez pour retremper le vieux Tithon.

On connaît déjà le rôt; son goût répondait à son extérieur : il était cuit à point, et la difficulté que j'avais éprouvée à m'en approcher en rehaussait encore la saveur.

Le dessert était composé d'une crème à la vanille, de fromage de choix et de fruits excellents. Nous arro siens tout cela avec un vin léger et couleur de grenat • plus tard, avec du vin de l'Ermitage ; plus tard encore,

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