CHANT
Et le poisson des mers et celui des rivières. Le congre, le glaucus, le pagre, les harengs, Farcis, dénaturés, devinrent succulents
Je ne m'étendrai point sur les sauces nombreuses. Les coulis variés et les farces heureuses Qu'inventa le génie éclairé par le goût, Théarion brilla dans les pâtes surtout ; Sous ses doigts délicats les farines pétries Sortirent en beignets, en gaufres, en oublies. Des Cappadociens il apprit le secret De faire des gâteaux aussi blancs que le lait, D'y mêler avec art le miel du mont Hymète, Ce miel chéri des Grecs, que la terre regrette, Que l'abeille aujourd'hui cherche en vain dans ces lieux Abandonnés de Flore et méprisés des dieux.
La grâce, l'industrie et la délicatesse *
Présidèrent alors aux festins de la Grèce. On y nommait un roi ♦ : ses fortunés sujets Osaient bien rarement enfreindre ses décrets. Son règne était fort doux; il réglait le service, Gourmandait quelquefois la licence et le vice. Faisait boire : il était sévère sur ce point. Celui qui buvait mal, ou qui ne buvait point, Renvoyé par son chef, allait loin de la table Expier les refus d'un estomac coupable. ...
Qui peut parler des Grecs sans parler des Romains, Peuple-roi qui longtemps a réglé les destins De cent peuples divers qu'il rendit tributaires? Il abjura bientôt ses coutumes grossières. Ne choisit plus ses chefs parmi les laboureurs, Sur les lois de Numa ne régla plus ses mœurs. Des hommes enrichis de dépouilles immenses Durent à leur fortune égaler leurs dépenses. Le règne des Tarquins, agité, malheureux. N'en vit pas moins fleurir un art ingénieux.
Entre tous les consuls et les héros de Rome, J'aperçois LucuUus Au nom de ce grand homme.
Saisi d'un saînl respect, je fléchis, les genoux^ J'admire sa fortune et j'honore ses goûts» Je ne vois point enlui le vainqueur de Tigrane^ Mais L'illustre gourmand du saloa de Diaaa*. En vain il a vaincu Mithridate,.Ainiloac, Vu les rois de l'Asie enchaînés à. son. char.; Qu'importe en Lucullus le gi^néral d'année;? Il doit à ses soupesa toute sa renommée. Cicéron et Pompée, admis à sa. faveuc, Ont pu de ses repas attester la splendeur.
11 était seul' uu jour. : un cuisinier propose^ Au moment du^ souper, d'en ôter quelque chose: « Tant de metfr, répond-il, ne sont pas superilu&; • LmiuHwi^aujour>J^lwÀ soupe chez Lumllm. »^ Rassasié d'honneur,, usé par la victoire,. 'Il mit à ses festinS: son étude eL sa.gloire. La terre lui fournit, de l'aurore au couchant,. De ses production&le tribut succulent.
A l'art de sa cuisine elles furent soumises
Et l'Europe lui doit le» premières cedses.
C'est alors que l'on vit das écuyers tranchants Et des maîtres d'hôtel au service des grands.. Alors les cuisiniers, riches par leurs salaires, Ne furent point comptés au rang des mercenaires.: Considérés, chéris dons leur utile état, Ils macchèrent de pair avec le magistrat.. Des ragoûts les plus fins Marc-Antoine idolâtre, Au sortir d'un dîner donné par Cléopûtre, Ivre de bonne chère et grand dans ses amours, Fit présent d'une ville avec ses alentours A l'artiste fameux qui traita cette reine ; Présent digne en effet de la grandeur romaine.
A plusieurs- plats nouveaux, d'un goût très-recherché^ Le nom d'Apiciua fut longtemps attaché; 11 fit secte, et l'on sait qu'il s'émut des querelles Sur les apiciens et leurs sauces- nouvelles •.
Oai connaît L'appétit dos empereurs» comains,.
Leur iluxe singulier, leurs énormes festins.
Dans un repas célèbre, on dit qu'un de ces princes
Mangea le revenu de deux grandes provinces.
Vitellius, malgré son pouvoir chancelant,
De son règne bien court profita dignement.
Rien ne peut égaler la merveilleuse chère
Qu'en un jour d'appareil il offrit à son frère.
On y vit, s'il faut croire à ces profusions,
Plus de sept mille oiseaux et deux mille poissons :
Tout y fui prodigué. L'excessive dépense
Du fils d'iËnobarbus passe toute croyance.
Je sais qu'il fut cruel, assassin, suborneur ;
Hais de son estomac je distingue son cœur.
11 se mettait à table au lever de l'aurore,
L'aurore, en revenant, l'y retrouvait encore.
Claude, faible héritier du pouvoir des Wérons,
Préférait à la gloire un plat de champignons.
Tibère, retiré dans les îles Caprées,
N'y changea pas ses mœurs, des Romains abhorrées.
Caligula fit faire un repas sans égal
Pour son Incitatus, très-illustre chevail ^
Je ne puis oublier l'appcMit méthodique
De Géta, qui mangeait par ordre alphabétique.
Domitien un jour se présente au sénat : « Pères conscrits, dit-il, 'une affaire d'État « M'appelle auprès de vous. Je ne viens point vous dire « Qu'il s'agit de veiller au salut de l'empire ; « Exciter votre zèle, et prendre vos avis « Sur les destins de Rome et des peuples conquis; « Agiter avec vous ou la paix ou •la guerre: « Vains projets sur lesquels vous n'avez qu'à vous taîr: I « Il s'agit d'un turbot : daignez délibérer « Sur la sauce qu'on doit lui faire préparer... » Le sénat mit aux voix cette affaire importante. Et le turbot fut mis à la sauce piquante ^,
Je pourrais m'emparer, pour enri:îhir mes chants, De mille traits connus non moins intéressants ;
Je pourrais compulser d'innombrables chroniques y
Laissons pour aujourd'hui les cuisines antiques...
J*ai dû parler des Grecs, et citer les Romains;
Mais ce n'est point assez pour mes contemporains.
Il faut, il en est temps, que notre siècle dîne;
Les poètes ont trop dédaigné la cuisine.
Sans doute ils auraient cru, jusque-là s'abaissant, -
Déshonorer leur Muse, avilir leur talent ;
Les routes d'ici-bas sont à peine connues
A leur noble Apollon qui se perd dans les nues :
Orgueilleux écuyers, sur Pégase montés.
Ils habitent l'Olympe ou les grandes cités.
Pour moi, paisible ami des demeures agrestes,
Je dois borner ma Muse à des sujets modestes.
Delille, dans ses vers nobles, harmonieux, A fait de la campagne un tableau précieux ; n peint l'homme entouré de ruisseaux, de prairies, Promenant dans les bois ses douces rêveries ; Le loto, le trictrac l'attendent au retour. J'admire ces plaisirs d'un champêtre séjour ; Mais je ne vois jamais l'Homme des champs à table. Réparons, s*il se peut, cet oubli condamnable *. Puissent tous mes lecteurs, approuvant mon projet, Pardonner à mes vers en faveur du sujet I