OEDRE DES DIVERSES IMPRESSIONS DU GOUT
42. — Le goût n*est pas si richement doté que Poule; celle-ci peut entendre et comparer plusieurs sons à la fois : le goût, au contraire, est simple en activité, c'està dire qu'il ne peut être impressionné par deux saveurs en même temps.
Mais il peut être double, et même multiple par succession, c'est-â-dire que, dans le même acte de gutturation, on peut éprouver successivement une seconde et même une troisième sensation, qui vont en s' affaiblissant graduellement, et qu'on désigne par les mots, arrière-goût, parfum ou fragrance; de la même manière que, lorsqu'un son principal est frappé, une oreille exercée y distingue une ou plusieurs séries dfe consonnances, dont le nombre n'est pas encore parfaitement connu.
Ceux qui mangent vite et sans attention ne discernent pas les impressions du second degré; elles sont l'apanage exclusif du petit nombre d'élus; et c'est par leur moyen qu'ils peuvent classer, par ordre d'excellence, les diverses substances soumises à leur examen.
Ces nuances fugitives vibrent encore longtemps dans l'organe du goût; les professeurs prennent, sans s'en douter, une position appropriée, et c'est toujours le cou allongé et le nez à bâbord qu'ils rendent leurs arrêts.
JOUISSANCES DONT LE GOUT EST l'OCCASION.
43. — Jetons maintenant un coup d'œil philosophique sur le plaisir ou la peine dont le goût peut être l'occasion.
Nous trouvons d'abord Fapplication de cette vérité malheureusement trop générale, savoir : que Thomme est bien plus fortement organisé pour la douleur que pour le plaisir.
Effectivement, Tinjection des substances acerbes, acres ou amères au dernier degré, peut nous faire essuyer des sensations extrêmement pénibles ou douloureuses. On prétend même que Tacide hydrocyanique ne tue si promptement que parce qu'il cause une douleur si vive que les forces vitales ne peuvent la supporter sans s'éteindre.
Les sensations agréables ne parcourent, au contraire, qu'une échelle peu étendue, et s'il y a une différence assez sensible entre ce qui est insipide et ce qui flatte le goût, l'intervalle n'est pas très-grand entre ce qui est reconnu pour bon et ce qui est réputé excellent; ce qui est éclairci par l'exemple suivant : premier terme, un bouilli sec et dur ; deuxième terme^ un morceau de veau ; troisième terme, un faisan cuit à point.
Cependant le goût, tel que la nature nous Ta accordé, est encore celui de nos sens qui, tout bien considéré, nous procure le plus de jouissances :
i*» Parce que le plaisir de manger est le seul qui, pris avec modération, ne soit pas suivi de fatigue;
2** Parce qu'il est de tous les temps, de tous les âges et de toutes les conditions;
3° Parce qu'il revient nécessairement au moins une fois par jour, et qu'il peut être répété, sans inconvénient, deux ou trois fois dans cet espace de temps;
4° Parce qu'il peut se mêler à tous les autres, et même nous consoler de leur absence ;
5° Parce que les impressions qu'il reçoit sont à la foîâ plus durables et plus dépendantes de notre volonté^
6* ËQlin^ parce qu'en mangeant nous éprouvons un
certain bien-être indéfinissable et particulier, qui vient de la conscience instinctive, que. par cela même que nous mangeons, nous réparons notre perte et nous prolongeons notre existence.
C'est ce qui sera plus amplement développé au chapitre où nous traiterons spécialement du plaisir de la tablcy pris au point où la civilisation actuelle Ta amené.