PROMPT EFFET DES BOISSONS
Les boissons s'absorbent dans l'économie animale avec une extrême facilité; leur effet est prompt, et le soulagement qu'on en reçoit en quelque sorte instantané. Servez à un homme fatigué les aliments les plus substantiels, il mangera avec peine et n'en éprouvera d'abord que peu de bien. Donnez-lui un verre de vin ou d'eau-de-vie, à l'instant même il se trouve mieux et vous le voyez renaître.
Je puis appuyer cette théorie sur un fait assez remarquable que je tiens de mon neveu, le colonel Guigard, peu conteur de son naturel, mais sur la véracité duquel on peut compter.
Il était à la ièie d'un détachement qui revenait du siège de Jaffa, et n'était éloigné que de quelques centaines de toises du lieu où Ton devait s'arrêter et rencontrer de l'eau, quand on commença à trouver sur la route les corps de quelques soldats qui devaient le précéder d'un jour de marche, et qui étaient morts de chaleur.
Parmi les victimes de ce climat brûlant se trouvait un carabinier, qui était de la connaissance de plusieurs personnes du détachement.
Il devait être mort depuis plus de vingt-quatre heures, et le soleil, qui l'avait frappé toute la journée, lui avait rendu le visage noir comme un corbeau.
Quelques camarades s'en approchèrent, soit pour le
voir une dernière fois, soit pour en hériter, s'il y avait
de quoi, et ils s'étonnèrent en voyant que ses membres
étaient encore flexibles et qu'il y avait même encore
un peu de chaleur autour de la région du cœur.
f Donnez-lui une goutte de sacré-chien, dit le lustig
.f34 IHÈDITATION nx.
« de la troupe; je garantis que, s'il n'est pas encore « bien loin dans d'iautceimonde, lil iFeYiendra pour y
« goûter. »
Effeetivement, à lapremière cuillerée de spiritueux, le mort ouTiit les yeux; on à'écria, on lui en frotta les tempes, on lui en'fitaTalerencore unpeu, et au 'bout d'un quart d^heure ilpUt, avec un peu d'aide, se soutenir sur un âne.
On le conduisit àinsïjusqu'à'la fontaine; on le soigna pendant la nuit, on lui fit manger quelques dattes, on le nourrit avec précaution, et le lendemain, remonté sur un âne, il arriva au Caire avec les autres.
BOISSONS FOUTES.
53. — Une chose très-digne de remarque est cette espèce d'instinct, -aussi général qu'impérieux, qui nous porte à la recherche des boissons fortes.
Le vin, la plus aimable des^ boissons, soit qu'on le doive à 'Noé,' qui jilanta la vigne, sôit qu'on le doive à Bacchus, qui a expriméie jus du raisin, date de l'enfance du monde; et la bière, qu'on attribue à Osiris, remontejusqu'aux temps au delà desquels il n'y a rien de certain.
Tous les hommes, même ceux qu'on est convenu d'appeler sauvages, ont été tellement tourmentés par cette appétence de^ boissons fortes, qu'ils sont parvenus à s'en procurer, quelles qu'aient été les bornes de leurs connaissances.
Us ont fait aigrir le lait de leurs animaux domestiques; ils ont extrait le jus de divers fruits, de diverses racines, où ils ont soupçonné les éléments de la fermentation; et partout où on a rencontré les hommes en société, on les a trouvés munis de liqueurs fortes»
dont, ils faisaient- usage dans leurs festins^ dans leurs sacrifices,. à leurs mariages, à leurs funérailles, enfin à tout ce qvii avait parmi eux quelque air de fête et de solennité.
On a bu et chanté le vin pendant bien des siècles, avant de se douter qu'il fût possible d'en extraire la partie spiritueuse qi^i en fait la force; mais les Arabes" nous ayant appris l'art de la distillation, qu'ils avaient inventée pour extraire le parfum des fleurs, et surtout de la rose tant célébrée dans leurs écrits, on commença à croire qu'il était possible de découvrir dans le vin la cause de l'exaltation de saveur qui donne au goût une excitation si particulière; et, de tâtonnements en tâtonnements, on découvrit l'alcool, l'esprit-de-vin, l'eaude-vie.
L'alcool est le monarque des liquides et porte au der nier degré l'exaltation palatale : ses diverses préparations ont ouvert de nouvelles sources de jouissances^; il donne à certains médicaments' une énergie qu'ils n'auraient pas sans cet intermède ; il est même devenu dans nos mains une arme formidable, car les nations du nouveau monde ont été presque autant domptées et détruites par l'eau-de-vie que par les armes à feu.
La méthode qui nous a fait découvrir l'alcool a conduit encore à d'autres résultats importants; car, comme elle consiste à séparer et à mettre à nu les parties qui constituent un corps et le distinguent de tous les autres, elle a dû servir de modèle à ceux qui se sont livrés ideç recherches analogues, et qui nous ont fait connaître des substances tout à fait nouvelles, telles que la quinine, la morphine, la strychnine et autres sem^blables, découvertes ou à découvrir* .