LES MÉDECINS
64. — Des causes d'une autre nature, quoique non moins puissantes, agissent sur les médecins : ils sont gourmands par séduction, et il faudrait qu'ils fussent de bronze pour résister à la force des choses.
Les chers docteurs sont d'autant mieux accueillis que la santé, qui est sous leur patronage, est le plus précieux de tous les biens; aussi sont-ils enfants gâtés dans toute la force du terme.
Toujours impatiemment attendus, ils sont accueillis avec empressement. C'est une jolie malade qui les engage ; c'est une jeune personne qui les caresse; c'est un père, c'est un mari, qui leur recommandent ce qu'ils ont de plus cher. L'espérance les tourne par la droitei la reconnaissance par la gauche; on les embecque
DES GOURMANDS. i57
comme des pigeons; ils se laissent faire, et en six mois
l'habitude est prise, ils sont gourmands sans retour
Ipast rédemption):
C'est ce que j'osai exprimer un jour dans un repas où je figurais, moi neuvième, sous la présidence du docteur Corvisart. C'était vers 1 806 :
« Vous êtes, m'écriai-je du ton inspiré d'un prédicaf teur puritain, vous êtes les derniers restes d'une corf poration qui jadis couvrait toute la France. Hélas ! € les membres en sont anéantis ou dispersés : plus de € fermiers généraux, d'abbés, de chevaliers, de moines € blancs; tout le corps dégustateur réside en vous € seuls. Soutenez avec fermeté un si grand poids, dus- € siez-vous essuyer le sort des trois cents Spartiates au « pas des Thermopyles. n
Je dis, et il n'y eut pas une réclamation : nous agîmes en conséquence, et la vérité reste.
Je fis à ce dîner une observation qui mérite d'être connue.
Le docteur Corvisart, qui était fort aimable quand il voulait, ne buvait que du vin de Champagne frappé de glace. Aussi, dès le commencement du repas et pendant que les autres convives s'occupaient à manger, il était bruyant, conteur, anecdotier. Au dessert, au contraire, et quand la conversation commençait à s'animer, il devenait sérieux, taciturne et quelquefois morose.
De cette observation et de plusieurs autres conformes, j'ai déduit le théorème suivant : Le vin de Champagne^ qui est excitant dam ses premiers effets (ab initio), est stupéfiant dans ceux qui suivent (in rece§su); ce qui est au surplus un effet notoire du gaz acide carbonique qu'il contient.
IS8 HÉDIlTAtlOlft ZIl.
OB^tJRGATION.
65. — • Puisque je tiens les dcxelôurs à diplôiAè, je ne veux pas mourir sans leur reprocher Textrème sévérité dont ils usent envers leurs ttialades.
Dès qu'oii a le malheur dé tomber dans leurs mains, il faut subir une kyrielle de déféhses, et rehoncer à tout ce <îue nos habitudes ont d'agrékble.
Je m'élève éonlre la plupart dé ces iïiterdictions comme inutiles.
Je dis inutiles, parce que leâ malades n'appètent pi^que jamais ce qui leur serait nuisible.
Le médecin rationnel ne doit jamais perdre de vue la tendance naturelle de nos penchailts, ni oublier que si les sensations douloureuses sont funestes par leur nature, celles qui sont agréables disposent à la santé. On a vu un peu de vin, une cuillerée de café, quelques gouttes de liqueur, rappeler le sourire sur les faces les plus hippocratiques.
Au surplus, il faut qu'ils sachent bien, ces ordonnateurs sévères, que leurs prescriptions restent presque toujours sans effet; le malade cherche à s'y soustraire; ceux qui l'environnent ne manquent jamais de raisons pour lui complaire, et on n'en meurt ni plus ni moins.
La ration d'un Russe malade, en 1815, aurait grisé un fort de la halle, et celle des Anglais eut rassasié un Limousin. Et il n'y avait pas de retranchement à y faire, car des inspecteurs militaires parcouraient sans cesse nos hôpitaux, et surveillaient à la fois la fourniture et la consommation.
J'émets mon avis avec d'autant plus de confiance qu'il est appuyé sur des faits nombreux, et que les praticiens les plus heureux se rapprochent de ce système.
IMBS OOURHANDS. ilS9
Le chanoine Rollet, mort il y a environ cinquante ans, était buveur, suivant Tusage de ces temps antiques; il tomba malade, et la première phrase du médecin fui employée à lui interdire tout usage de vin. Cependant, à la visiée suivante, le docteur trouva le patient couché, et devant son lit un coi^ps de délit presque complet, savoir : une tabl-e couverte d*une nappe bien blanche, un gobelet de cristal, une bouteille de belle apparence, et une serviette pour s'essuyer les lèvres.
A cette vue il entra dans une violente colère et parlait de se retirer, quand le malheureux chanoine lui cria, d'une voix lamentable : « Ah ! docteur, souvef nez-vous que quand vous m'avez défendu de boire, € vous ne m'avez pas défendu le plaisir de voir la bou- € teille. »
Le médecin qui traitait M. de Montlucin de Pontde-Veyle fut bien encore plus cruel, car non-seulement il interdit Tusage du vin à son malade, mais encore il lui prescrivit de boire de l'eau à grandes doses.
Peu de temps après le départ de l'ordonnateur, madame de Montlucin, jalouse d'appuyer l'ordonnance et de contribuer au retour de la santé de son mari, lui présenta un grand verre d'eau la plus belle et la plus limpide.
Le malade le reçut avec docilité, et se mit à le boire avec résignation ; mais il s'arrêta à la première gorgée, et rendant le vase à sa femme : € Prenez cela, ma f chère, lui dît-il, et gardez-le pour une autrefois: f j'ai toujours ouï dire qu'il ne fallait pas badiner avec f les remèdes. »