LES DÉVOTS
67. — Enfin la gourmandise compte beaucoup de dévots parmi ses plus fidèles sectateurs.
Nousentendonsparcfe'2;o^^cequ'entendaientLouisXIY et Molière, c'est-à-dire ceux dont toute la religion consiste en pratiques extérieures; les gens pieux et charitables n'ont rien à faire là.
Voyons donc comment la vocation leur vient. Parmi ceux qui veulent faire leur salut, le plus grand nombre cherche le chemin le plus doux; ceux qui fuient les hommes, couchent sur la dure et revêtent le cilice, ont toujours été et ne peuvent jamais être que des exceptions.
Or, il est des choses damnables sans équivoque, et qu'on ne peut jamais se permettre, comme le bal, les
spertades, le jeu et autres pai^sé-tem'ps sëtoblablès.
Pendant qu'on les a1î)0tniTïe, alnd que ceux qui les mettent en pratique, là gourmandise se ptésenté «t se glisse avec une tace tout à feit théologique.
Be droit divin, ITiomme est le roi de la nature', et tcftit ce que la terre produit a été i^téé potir lui. C'est pour lui que la caille s'engraisse, pour lui que le moka a un si doux parfum, pour lui que le sucre est favorabk à la santé.
Comment donc ne pas user, à\x moins avec la modération convenable, des biens que la Providence nous offre, surtout si nous continuons aies regarder comme des choses périssables, surtout si elles exaltent notre reconnaissance envers l'auteur de toutes choses 1
Des raisons non moins fortes viennent encore renforcer celles-ci. Peut-on trop bien recevoir ceux qui dirigent nos âmes et nous tiennent dans la voie du salut? Ne doit-on pas rendre aimables, et par cela même plus fréquentes, des réunions dont le but est excellent?
Quelquefois aussi les dons de Comus arrivent sans qu'on les cherche : c'est un souvenir de collège, c'est le don d'une vieille amitié, c'est un pénitent qui s'humilie, c'est un collatéral qui se rappelle, c'est un protégé qui se reconnaît. Comment repousser de pareilles offrandes? -comment ne pas les assortir? C'est une pure nécessité.
D'ailleurs les choses se sont toujours passées ainsi :
Les moutiers étaient de vrais magasins des plus adorables friandises; et voilà pour<}uoi certains amateurs tes regrettent si amèrement ^
1. Les meilleuret liquean de France se faisaient à la C6te,chez les Tifitaidines ; celles de Niort ont inventé la confiture d'angélique ; on vante les paiiM de flear d'oranger des sœurs de Château-Thierry; et les ilrtolines de lE^ley avaient pour les noix confites une recette qui en faisait un trésor d'amour et dl friandise. Il est i craindre, hélas 1 qu'elle ne soit perdue.
Plusieurs ordres monastiques, les Berni^rdins surtout, foisaieut profession de bonne •chère. Les cuisiniers du clergé ont reculé les limites de l'art; et quand H; de Pressigny (mort archevêque de Besançoti] revint du conclave qui avait nommé Pie VI, il disait que le meilleur dîner qu'il eût fait à Rome avait été chez le général des Capucins.
LES CHEVAI/rsMfcS Et LES ÂBÉÉS.
6S. — Nous ne pouvons mieux finir <^et article qu'en faisant une mention honorable de deux corporations que nous avons vues dans toute leur gloire, et que la Révolution a éclipsées : les chevaliers et les abbés.
Ou'ils étaient gourmands, ces chers amist il était impossible de s'y méprendre à leurs narines ouvertes, à leurs yeux écarquillés, à leurs lèvres vernissées, à leur langue promeneuse; cependant chaque classe avait une manière de manger qui lui était particulière.
Les chevaliers avaient quelque chose de militaire dafis leur pose; ils s'administraient les morceaux avec dignité, les travaillaient avec calme, et promenaient horizontalement, du maître à la maîtresse de la maison, des regards approbateurs.
Les abbés, au contraire, se pelotonnaient pour se rafyprocher de Tassiette; leur main droite s'arrondissait comme la patte du chat qui tire les marrons du feu ; leur physionomie était toute jouissance, et leur regard avait quelq<ue €hose de concentré qu'il ^t plus facile de concevoir qu»de peiÉdre.
G0Qi«Qe les trois quarts de ceux ilfui oomiHB^iit M gélération actuelle n'ont rien vu qui ressemble aox chevaliers et aux abbés que nous venons dé désigner, et qu'il est cependant indispensable de les reconnaître
i64 MÉDITATION XII.
pour bien entendre beaucoup de livres écrits dans le dix-huitième siècle, nous emprunterons à Fauteur du Traité historique sur le duel quelques pages qui ne laisseront rien à désirer sur ce sujet. (Voyez les Variétés^ n« 20.)