‹ Ben-HurChapitre 74 sur 172 · OBSERVATION GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

OBSERVATION GÉNÉRALE

Pour qu'une éprouvette produise certainement son effet, il est nécessaire qu'elle soit comparativement en large proportion : l'expérience, fondée sur la connaissance du genre humain, noijs a appris que la rareté la plus savoureuse perd son influence quand elle n*est pas en proportion exubérante; car le premier mouvement qu'elle imprime aux convives est justement arrêté par la crainte qu'ils peuvent avoir d'être mesquinement servis, ou d'être, dans certaines positions, obligés de refuser par politesse : ce qui arrive souvent chez les avares fastueux.

Tai eu plusieurs fois occasion de vérifier l'effet des êprouvBttes gastronomiques; j'en rapporte un exemple qui suffira.

J'assistais à un dîner de gourmands de la quatrième c«iég<Mrie, où nous ne nous trouvions que deux profanes, mon ami R... et moi.

A/près ufi premier service de haute distinciio», on séi^U entré autres choses un énorme coq vierge* de

i. Des liommes doatrafis peol Taire docMne m'oht assaré que la chiir d«

172 MÉDITATION XIY.

Barbezieux, truffé à tout rompre, et un gibraltar de foie gras de Strasbourg.

Cette apparition produisit sur rassemblée un effet marqué, mais diflScile à décrire, à peu près comme le rire silencieux indiqué par Cooper, et je vis bien qu'il y avait lieu à observation.

Effectivement toutes les conversations cessèrent par

plénitude des cœurs; toutes les attentions se fixèrent

j sur l'adresse des prosecteurs; et quand les assiettes de

j distribution eurent passé, je vis se succéder tour à tour,

sur toutes les physionomies, le feu du désir, Textasede

la jouissance, le repos parfait de la béatitude.

MÉDITATION XIY

7\ . — L'homme est incontestablement, des êtres sensitifs qui peuplent notre globe, celui qui éprouve le plus de souffrances.

La nature Ta primitivement condamné à la douleur par la nudité de sa peau, par la forme de ses pieds, et { par rinstinct de guerre et de destruction qui accom*

i coq Tierge est sinon plus tendre, du moins certainement de plus haut goàt que celle du chapon. J'ai trop d'affaires en ce bas monde pour faire cette expérience, que je délègue i mes lecteurs ; mais je crois qu'on peut d'avance se ranger i cet avis, parce qu'il y a dans la première de ces chairs un élément de sapidité qui manque dans la seconde.

Une femme de beaucoup d'esprit m'a dit qu'elle connaît les gourmands à U manière dont ils prononcent le mot bon dans les phrases : Voilà qui eêi bon, voilà qui est bien bon, et autres pareilles; elle assure que les adeptes mettent i ce monosyllabe si court un accent de térité, de douceur et d'enthousiasme, an* quel les palais disgraciés ne peuvent jamais atteindre.

pagne l'espèce humaine partout où on Ta rencontrée.

Les animaux n*ont point é^é frappés de cette malédiction, et sans quelques combats causés par Tinstinct de la reproduction, la douleur, dans Tétat de nature, serait absolument inconnue à la plupart des espèces : tandis que Tbomme, qui ne peut éprouver le plaisir que passagèrement et par un petit nombre d'organes, peut toujours, et dans toutes les parties de son corps, être soumis à d'épouvantables douleurs.

Cet arrêt de la destinée a été aggravé, dans son exécution, par une foule de maladies qui sont nées des habitudes de l'état social : de sorte que le plaisir le plus vif et le mieux conditionné que l'on puisse imaginer ne peut, soit en intensité, soit en durée, servir de compensation pour les douleurs atroces qui accompagnent certains dérangements, tels que la goutte, la rage des dents, les rhumatismes aigus, la strangurie, ou qui sont causés par les supplices rigoureux en usage chez certains peuples.

C'est cette crainte pratique de la douleur qui fait que, sans même s'en apercevoir, l'homme se jette avec élan du côté opposé, et s'attache avec abandon au petit nombre de plaisirs que la nature a mis dans son lot. • C'est pour la même raison qu'il les augmente , les étire, les façonne, les adore enfin, puisque, sous le règne de l'idolâtrie, et pendant une longue suite de siècles, tous les plaisirs ont été des divinités secondaires, présidées par des dieux supérieurs.

La sévérité des religions nouvelles a détruit tous ces personnages : Bacchus, l'Amour et Cornus, Diane, ne sont plus que des souvenirs poétiques; mais la chose subsiste, et sous la plus sérieuse de toutes les croyances, on se régale à l'occasion des mariages, des baptêmes et même des sépultures.

174 MÊDIT^TIÛM UlU

72. — Les repas^ dans le sensi c[iia nous xiannons à ce mot^ ooi cûmmenoé avec le second âge de l'espèce humaioe, c*est-àrdire au moment ou elle a cessé de se nourrir de fruits. Les apprêts et la distribution des viandes ont nécessité le rassemblement de la famille, les chefs distribuant à leurs enfants le produit de leur chasse^ et les enfants adultes rendant ensuite le même service à leurs parents vieillis.

Ces réunions, bornées d'abord auxvelations lespltts proches, se sont étendues peu 4 peu à celles de voîânage et d'amitié.

Plus tard, et quand le geni?e humain se fût étendu, le voyageur fatigué vint s'asseoir à ces repas primitifs, et raconia vcequlse passait dans les contrées lointaines. Ainsi naquit l'hospitalité, avec ses droits réputés sacrés chez tous les peuples; car il n'en est aucun si féroce qfxi ne se fît un devoir de respecter les jours de celui avec qui il avait consenti de partager le pain et le sel.

C'est pendant le repas que durent naître ou se perfectionner les langues, soit parce que c'était une occasion de rassemblements toujours renaissante, soit parce que le loisir qui accompagne et suit le repas dispose naturellement à la.confiance et à la loquacité.

DIFFÉRENCE ENTRE LE PLAISIR DB; KAll^RfiT LB PLàlâU

DE LA> TABLB.

73, — Tels durent être, par la nature des choses, les éléments du plaisir, de la taWe, q|[i!il faut bien distinguer du plaisir de manger, qjui. est 6on antécédent nécessaire.

DU PLAISIR DE Lk TABLE. 175

Le plaisir 4e manger est la sensation actuelle et

directe d'un besoin qui se satisfait.

Le plaisir de la table est la sensation réfléchie qui oatt de diverses circonstances de faits, de lieux, de cboses ^ de personnes qui accompagnent le repas.

Le plaisir de manger nous est commun avec les aatmaaxj il ne suppose q^ue la faim et ce qu'il £aut pour la satisfaire.

Le plaisir de la table est particulier à l'espèce humaine ; il suppose des soi ns antécédents pour les apprêts du r^as^ pour le choix du lieu et le rassemblement des coniHyes.

Le plaisir de manger exige, sinon la £aim, au moins de i'appétit; le plaisir de la table est le plws souvent in(^endant de Ymt et de l'autre.

Ces deux états peuvent touj^oups s'observer dans nos festiiis.

Au premier service, et en commençant la session , chacun mange avidement, sans parler, sans faire attention à ce qui peut être dit, et, quel que soit le rang qu'on occupe dans la société, on oublie tout pour n'être qu'un ouvrier de la grande manufacture. Mais quand le besoin commence à être satisfait, la réflexion naît^ la conversation s'engage, un autre ordre de choses commence, et celui qui jusque-là n'était que coBsommateut^ devient convive plus ou moins aimable, sui-j vant que le maître de toutes choses lui ea a dispensé' lesmoyetis;..

BfFËTS.

7li. — Le plaiiar de la teibie ne comporte ni ravisseméblsi ni exiiases, ni transports^ niais il gagne en durée ce qu'il perd en intensité, et se distingue surtout par k privilège particulier dont 11 jouit, de nous disposer à

476 MÉDITATION ZIV.

tous les autres, ou du moins de nous consoler de leur perte.

Effectivement, à la suite d'un repas bien entendu, le corps et Tâme jouissent d'un bien-être particulier.

Au physique, en môme temps que le cerveau se rafraîchit, la physionomie s'épanouit, le coloris s'élève, les yeux brillent, une douce chaleur se répand dans tous les membres.

Au moral, l'esprit s'aiguise, l'imagination s'échauffe, les bons mots naissent et circulent ; et si La Fare et Saint-Aulaîre vont à la postérité avec la réputation d'auteurs spirituels, ils le doivent surtout à ce qu'ils furent convives aimables.

D'ailleurs, on trouve souvent rassemblés autour de la môme table toutes les modifications que l'extrême sociabilité a introduite parmi nous : l'amour, Tamitié, les affaires, les spéculations, la puissance, les sollicitations, le protectorat, l'ambition, l'intrigue; voilà pourquoi le conviviat touche à tout; voilà pourquoi il produit des fruits de toutes les saveurs.

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