‹ Ben-HurChapitre 80 sur 172 · INGESTION · texte numérisé non relu

INGESTION

80. — L'appétit, la faim et la soif nous avertissent^ que le corps a besoin de se restaurer; et la douleur, ce moniteur universel, ne tarde pas à no:is tourmenter, si nous ne voulons ou ne pouvons pas y obéir.

Alors viennent le manger et le boire, qui constituent l'ingestion, opération qui commence au moment où les aliments arrivent à la bouche, et finit à celui où ils entrent dans l'œsophage ^

Pendant ce trajet, qui n'est que de quelques pouces, il se passe bien des choses.

Les dents divisent les aliments solides; les glandesde toutes espèces qui tapissent la bouche intérieure les humectent, la langue les gâche pour les mêler; elle les presse ensuite contre le palais pour en exprimer le jus et en savourer le goût; en faisant cette fonction, la langue réunit les aliments en masse dans le milieu de la bouche; après quoi, s'appuyant contre la mâchoire inférieure, elle se soulève dans le milieu, de sorte qu'il se forme à sa racine une pente qui les entraîne dans l'arrière-bouche, où ils sont reçus par le pharynx, qui, se contractant à son tour, les fait entrer dans roeso-

1. Vœsophage esl le canal qui commence derrière la trachée -aVtère, etcon* dttit du gusicr à l'estomac ; son extrémité supérieui^ se nomme pharynx.

phage, dont le mouvement péristaliique les conduit jusqu'à l'estomac.

Une bouchée ainsi débitée, une seconde lui succède de la même manière; les boissons qui sont aspirées dans les entr'actes prennent la même route, et la déglutition continue jusqu'à ce que le même instinct qui avait appelé l'ingestion nous avertisse qu'il est temps de finir. Mais il est rare qu'on obéisse à la première injonction; car un des privilèges de l'espèce .humaine est de boire sans avoir soif, et, dans l'état actuel de l'art, les cuisiniers savent bien nous faire manger sans avoir faim.

Par un tour de force très-remarquable , pour que chaque morceau arrive jusqu'à l'estomac, il faut qu'il échappe à deux dangers :

Lepremier est d'être refoulé dans les arrière-narines; mais heureusement l'abaissement du voile du palais et lacoustruction du pharynx s'y opposent;

Le second danger serait de tomber dans la trachéeartère, au-dessus de laquelle tous nos aliments passent, et celui-ci serait beaucoup plus grave ; car dès qu'un corps, étranger tombe dans la trachée-artère, une toux convulsive commence, pour ne finir que quand il est expulsé.

Mais, par un mécanisme admirable, la glotte se resserre pendant qu'on avale; elle est défendue par l'épi- ?lotle, qui la recouvre, et nous avons un certain instinct lui nous porte à ne pas respirer pendant la déglutition, ^e sorte qu'en général on peut dire que, malgré cette ^^range conformation, les aliments arrivent facilement ^lans l'estomac, où finit l'empire de la volonté et où commence la digestiop proprement dite.

194 MÉDITATION tVÏ.

OFFICE DE l'estomac.

81 . —La digestion est une opération tout à fait mécanique, et l'appareil digesieur peut être considéré comme un moulin garni de ses blutoirs^ dont Teffetest d'extraire des aliments ce qui peut servir à réparer nos corps, et de rejeter le marc dépouillé de ses parties animalisables.

On a longtemps et vigoureusement disputé sur la manière dont se fait la digestion dans Testomac, et pour savoir si elle se fait par coction, maturation, fermentation, dissolution gastrique, chimique ou vitale, etc.

On y peut trouver un peu de tout cela ; et il n'y avait faute que parce qu'on voulait attribuer à un agent unique le résultat de plusieurs causes nécessairement réunies.

Effectivement les aliments, imprégnés de tous les fluides que leur fournissent la bouche et l'œsophage, arrivent dans l'estomac, où ils sont pénétrés par le suc gastrique dont il est toujours plein; ils sont soumis pendant plusieurs heures à une chaleur de plus de trente degrés de Réaumur; ils sont sassés et mêlés par le mouvement organique de l'estomac, que leur présence excite: ils agissent les uns sur les autres par l'effet de cette juxtaposition; et il est impossible qu'il n'y ait' pas fermentation, puisque pi'esqûe tout ce qui est alimentaire est fermentescrlyle.

ttùr suite de toutes ces opérations, le cbylri s'élabore; Ja couche aHrarentaire, qui est immédiatement superposée', est la première qtti esft' appfropriée ; elle passe par le pylore et tombe dan^iésititëstihd : une autre lui succède, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien dans l'estomac, qui se vide, pour ainsi dire, par

bouchées, eide la même manière dont il s'étaif rempli. Le.pylore est une espèce d'entonnoir charnu, qui sert de communication entre l'estomac et les intestins; il est fait de manière à ce que les aliments ne puissent, dit moins que difficilement, remonter. Ce viscère important est sujet quelquefois à s'obstruer; et alors on meurt de faim, après de longues et effroyables douleurs.

L'intestin qui reçoit les aliments au sortir du pylore est le duodénum ; il a été ainsi nommé parce qu'il est long de douze doigts.

Le chyle arrivé dans le duodénum y reçoit une élaboration nouvelle, P^^MÉj^^S^ ^^ ^^ ^^^^ ^^ ^^ ^^^ pancréatique; il pgrdw^^TOfeur grisâtre et acide qu'il avait auparavant, se colore en jaune et commence à contracter le fumet stercoral, qui va toujours en s' aggravant à mesure qu'il s'avance vers le rectum. Les divers principes qui se trouvent dans ce mélange agissent réciproquement les uns sur les autres : le chyle se prépare, et il doit y avoir formation de gaz analogues.

Le mouvement organique d'impulsion qui avait fait sortir le chyle de l'estomac continuant, le pousse vers les intestins grêles : là se dégage le ç^iyle, qui est absorbé par les organes destinés à cef Usage, et qui est porté vers le foie pour s'y mêler au sang, qu'il rafraîchit en réparant les pertes causées par l'absorption des orgasmes vitaux et par l'exhalation transpiratoire.

It est assez difficile d'expliquer comment le chyle, qui est une liqueur blanche et à peu près insipide et inodcHte, peut s'extraire d'une masse dont la couleur, l'odeur et le goût doivent être très-prononcés.

(kuKM: qu'il en soity l'extraction du chyle parait être le véritable but de la digestion; et afBSIsitét qu'il est

j96 MÉDITATION XVI.

mêlé à la circulation, l'individu en est averti par une augnoentation de force vitale et par une conviction inlime que ses pertes sont réparées.

La digestion des liquides est bien moins compliquée que celle des aliments solides, et peut s'exposer en peu de mots.

La partie alimentaire qui se trouve suspendue se sépare, se joint au chyle, et en subit toutes les vicissitudes.

La partie purement liquide est absorbée par les suçoirs de l'estomac et jetée dans la circulation : de là elle est portée par les artères émulgentes vers les reins, qui la filtrent et l'élaboreiit, et, au moyen des uretères \ la font parvenir dans la vessie sous la forme d'urine.

Arrivée à ce dernier récipient, et quoique également retenue par un sphincter, l'urine y réside peu; son action excitante fait naître le besoin ; et bientôt une constriction volontaire la rend à la lumière et la fait jaillir par les canaux d'irrigation que tout le monde connaît et qu'on est convenu de ne jamais nommer.

La digestion dure plus ou moins de temps, suivant la disposition particulière des individus. Cependant on peut lui donner un terme moyen de sept heures, savoir : un peu plus de trois heures pour l'estomac, et le surplus pour le trajet jusqu'au rectum.

Au moyen de cet exposé, que j'ai extrait des meilleurs auteurs, et que j'ai convenablement dégagé des aridités anatomiques et des abstractions de la science, mes lecteurs pourront désormais assez bien juger de l'endroit où doit se trouver le dernier repas qu'ils au-

I . Ces uretères sont deux conduits de la grosseur d'un tuyau de plame * écrire, qui partent de chacun des reins, et aboutissent au col postérieur de U feuie.

DE LA DiaESTION. 197

ront pris, savoir : pendant les trois premières heures, dansTestomac; plus tard, dans le trajet intestinal; et après sept ou huit heures, dans le rectum, en attendant son tour d'expulsion.

82. — La digestion est de toutes les opérations corporelles celle qui influe le plus sur Tétat moral de l'individu.

Cette assertion ne doit étonner personne, et il est impossible que cela soit autrement.

Les principes de la plus simple psychologie nous apprennent que Tâme n'est impressionnée qu'au moyen des organes qui lui sont soumis et qui la mettent en rapport avec les objets extérieurs ; d'où il suit que, quand ces organes sont mal conservés, mal restaurés, ou irrités, cet état de dégradation exerce une influence nécessaire sur les sensations, qui sont les moyens intermédiaires et occasionnels des opérations intellectuelles.

Ainsi la manière habituelle dont la digestion se fait, etsurtout se termine, nous rend habituellement tristes, gais, taciturnes, parleurs, moroses ou mélancoliques, sans que nous nous en doutions, et surtout sans que nous puissions nous y refuser.

On pourrait ranger, sous ce rapport, le genre humain civilisé en trois grandes catégories : les réguliers, 'es resserrés et les relâchés.

Il est d'expérience que chacun de ceux qui se trouvent dans ces diverses séries non-seulement ont des dispositions naturelles semblables et des propensions qui leur sont communes, mais encore qu'ils ont quelque chose d'analogue et de similaire dans la manière

èépsÊÊiim dan» le coiir$ de la vitt^

Peur me faire^ cMtpfiindftr pM toi emmii^^jîk prendrai dans le vaste champde la littëraftare. Je crois que les gens de lettres doivent le plus souvent à leur estomac le genre qu'ils ont préférablement choisi.

Sous ce point de vue les poëtes comiques doivent étvedans Ips réguliëK»,! lea tegiques daiis les resserra, et le» élégiaques et paséotoreauoL dans les reiàehiés: d'où il suit que le poëte le plus lacrymal n'est séparé du poëte le plus comique que par quelque degré de coction digestionnaire.

C'est par application de ce principe au courage que, dans le temps oii le prince* Eugène de Savoie faisait le plus grand mal à la France, quelqu'un de la cour de Louis XIV s'écriait ; « Oh ! que ne puis-je lui envoyer « la foire pendant huit jours I J en aurais bientôt fait le € plus grand j...-f..... de l'Europe. »

< Hâtons-nous, disait un général anglais, de faire € battre nos soldats pendant qu'ils ont encore le mor- € ceau de bœuf dans l'estomac. »

La digestion, chez les jeunes gens, est souvent accompagnée d'un léger frisson, et chez les vieillards d'une assez forte envie de dormir.

Dans le premier cas, c'est la nature qui retire le calorique des surfaces, pour l'employer dans son laboratoire; dans. le second, c'est la même puissance qui, déjà affaiblie par l'âge, ne peut plus suffire à la fois au travail delà digestion et à l'excitation des sens.

Dans les premi^s moment&ide la digestion, il est dangereux, de se livrer aux travaux de l'esprit, plus dangereux encore de s'abandonner aux jouissancesgé^ nésiquesw Le courant qui porte vers les cimetières de la capitale y entraîne chaque année des centaine»

Aasimes què^ a^&s avoir trèsi^bîen éknà^ eicpielqanh fois pour avoir trop bien dtné, n'ont pas su fermer les jmneà seiboydher les cweillaïu.

Cttte observation i ce^tienitiuo Mis,^mêmd pouo la jeunesse, cpii ne regarde à tien f. tfn ^mtmii. pcnir les hommes faits, qui oubliez^ que le^ tes^ ne s'arrête jamais^ ei une loi pénale ponit ceux: qui^sont du maum côté deeinquaiite ans^ [om ther moron^side fifty)^

Quelques personnes ont de rhumeor pendant tout le temps qu'elles digèrent;, ce n'esÉle: temps alors ni de leur présenter des projets, lA de leur demander des grâces..-

De ce nombre était spécialement le maréchal Auge* reau;pa[idant la première heureaprès son dîner, il tuait tout, ami& et ennemis.

Je lui ai entendu dire un jour qu'il y avait dans Tarméedeux personnes (fue le général en chef était toujours maître de faire fusiller, savoir : le commissaire ordonnateur en chef et le chef de son état-major. Ils étaient présents l'un et Tautre; le général Chérin répondit en câlinant, mais avec esprit; l'ordonnateur ne répondit rien, mais il n'en pensa probablement pas moins.

J'étais à cette époque attaché à son état-major, et iQon couvert était toujours mis à sa table; mais j'y venais rarement, par la crainte de ces bourrasques périodiques; j'avais peur que, sur un mot, il ne m'envayât digérer en prison.

Je l'ai souvent rencontré depuis à Paris; et comme il me témoignait obligeamment le regret de ne m'avoir pas vu plus souvent, je ne lui en dissimulai point la cause; nous en rîmes ensemble^ mais il avoua presque que je n'avais pas eu tout à fait tort.

Nous étions alors à Ofienbourg, et on se plaignait à

rétat-major de ce que nous ne mangions ni gibier ni poisson.

Cette plainte était fondée ; car c'est une maxime de droit public, que les vainqueurs doivent faire bonne chère aux dépens des vaincus. Ainsi, le jour même, j'écrivis au conservateur de^ forêts une lettre fort polie pour lui indiquer le mal et lui prescrire le remède.

Le conservateur était un vieux reitre, grand, sec et noir, qui ne pouvait pas nous souffrir, et qui sans doute ne nous traitait pas bien, de peur que nous ne prissions racine dans son territoire. Sa réponse fut donc à peu près négative et pleine d'évasions. Les gardes s-étaient enfuis, de peur de nos soldats; les pêcheurs ne gardaient plus de subordination; les eaux étaient grosses, etc., etc. A de si bonnes raisons, je ne répliquai pas; mais je lui envoyai dix grenadiers pour les loger et les nourrir à discrétion jusqu'à nouvel ordre. '

Le topique fit effet : le surlendemain, de très-grand matin, il nous arriva un chariot bien et richement chargé; les gardes étaient sans doute revenus, les pêcheurs soumis, car on nous apportait, en gibier et en poisson, de quoi nous régaler pour plus d'une semaine: chevreuils, bécasses, carpes, brochets; c'était une bénédiction.

A la réception de cette offrande expiatoire, je délivrai de ses hôtes le conservateur malencontreux. Il vint nous voir; je lui fis entendre raison; et pendant le reste de notre séjour en ce pays, nous n'eûmes qu'à nous louer de ses bons procédés.

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