SYSTÈME DU DOCTEUR 6ALL
89. — En me laissant doucement conduire par uïi ijet qui n'est pas sans charmes, me voilà parvenu aux >nfins du système du docteur Gall, qui enseigne et souent la multiformité des organes du cerveau. Je ne dois donc pas aller plus loin, ni franchir les mites que je me sute fixées ; cependant, par amour )ur la science, à laquelle on peut hien voir que je ne lis pas étranger, je ne puis m'empêcher de consigner i deux observations que j'ai faites avec soin, et sur squeiles on peut d'autant mieux compter que, parmi jux qui me liront, il existe plusieurs personnes qui )urraient en attester la vérité.
PREMIÈRE ORSERVATION.
Vers i 790, il existait, dans un village appelé Gevrin, Tondissement de Belley, un' commerçant extrêmement isé; ii s'appelait Landot^ et s'était arrondi une asàWf' lie fortune.
IT fut tout à ccmp ftappftd'ùtt tiéf coccpdfe paralysé, r*oh le crut mort. La Faculté tint à son secotTr», etil^
s'en tira, mais non sans perte, car il laissa derrière lui à peu près toutes les facultés intellectuelles, et surtout ^ la mémoire. Cependant , comme il se traînait encore tant bien que mal, et qu'il avait repris Tappélit, ilavaii conservé l'administration de ses biens.
Quand on le vit dans cet état, ceux qui avaient eu f des affaires avec lui crurent que le temps était venu de f prendre leur revanche; et, sous prétexte de venir lui Ç tenir compagnie, on venait de toutes parts lui proposer des marchés, des achats, des ventes, des échanges, et autres de cette espèce qui avaientété jusque-làl'objet de son commerce habituel. Mais les assaillants se trou- [ vèrent bien surpris, et sentirent bientôt qu'il fallait ^ décompter. l
Le madré vieillard n'avait rien perdu de ses puis- | sances commerciales, et le même homme qui quelque- | fois ne connaissait pas ses domestiques et oubliait jusqu'à son nom, était toujours au courant du prix de toutes les denrées, ainsi que de la valeur de tout arpent de prés, de vignes ou de bois à trois lieues à la ronde. |
Sous ces divers rapports, son jugement était resté | intact; et comme on s'en défiait moins, la plupart de | ceux qui tâtèrent le marchand invalide furent pris aux 5 pièges qu'eux-mêmes avaient préparés pour lui. g
DEUXIÈME OBSE^RVATION.
Il existait à Belley un M. Chirol, qui avait servi longtemps dans les gardes du corps, tant sous Louis XV que sous Louis XVL
Son intelligence était tout juste à la hauteur du service qu'il avait eu à faire toute sa vie; mais il avait au suprême degré l'esprit des jeux, de sorte que, non-
seulement il jouait bien tous les jeux anciens, tels que rhombre, le piquet, le whist, mais encore que, quand a mode en introduisait un nouveau, dès la troisième )artie il en connaissait toutes les finesses.
Or, ce M. Chirol fut aussi frappé de paralysie, et le ;oup fut tel qu'il tomba dans un état d'insensibilité )resque absolue. Deux choses cependant furent épargnées, les facultés digestives et la faculté de jouer.
Il venait tous les jours dans la maison où depuis plus le vingt ans il avait coutume de faire sa partie, s'asseyait Bn un coin, et y demeurait immobile et somnolent sans s'occuper en rien de ce qui se passait autour de lui.
Le moment d'arranger les parties étant venu, on lui proposait d'y prendre part ; il acceptait toujours, et se traînait vers la table; et là, on pouvait se convaincre que la maladie qui avait paralysé la plus grande partie de ses facultés ne lui avait pas fait perdre un point de son jeu. Peu de temps avant sa mort, M. Chirol donna une preuve authentique de l'intégrité de son existence comme joueur.
Il nous survint à Belley un banquier de Paris qui s'appelait, je crois, M. Delins; il était porteur de lettres de recommandation; il était étranger, il était Parisien : c'était plus qu'il n'en fallait dans une petite ville pour qu'on s'empressât à faire tout ce qui pouvait lui être agréable.
M. Delins était gourmand et joueur. Sous le premier rapport on lui donna suffisamment d'occupation en le tenant chaque jour cinq ou six heures à table ; sous le scKîond rapport, il était plus difficile à amuser : il avait un grand amour pour le piquet, et parlait de jouer à six francs la fiche, ce qui excédait de beaucoup le taux de notre jeu le plus cher.
Pour surmonter cet obstacle, on fit une société oii
chacun prit ou ne prit pas intérêt, suivant la nature de ses pressentiments : les uns disant que les Plârisîenyen savent bien plus long que les provinciaux; dTàutrts soutenant, au contraire, que tous les habitants^ de cette grande ville ont toujours, dans leur individu, quelques atomes de badauderie. Quoiqull en soit, la société se forma; et à qui confia-t-on le soin de défendre la masse commune?... â M. Chirol.
Quand le banquier parisien vit arriver cette grande figure pâle, blême, marchant de côté, qui vint s'asseoir en face de lui, il crut d'abord que c'était une plaisanterie ; mais quand il vit le spectre prendre les cartes et les battre en professeur, il commença à croire que cet adversaire avait autrefois pu être digne de lui.
Il ne fut pas longtemps à se convaincre que cette taculté durait encore* car non-seulement à cette partie, mais encore à un grand nombre d'autres qui se succédèrent, M. Delins fut battu, opprimé, plumé tellement, qu'à son départ il eut à nous compter plus de six cents francs, qui furent soigneusement partagés entre tous les associés.
Avant de partir, M. Delins vint nous remercier du bon accueil qu'il avait reçu de nous : cependant il se récriait sur l'état caduc de l'adversaire que nous lui avions opposé, et nous assurait qu'il ne pourrait jamais ^ se consoler d'avoir lutté avec tant de désavantage contre un mort.
La conséquence de ces- deux observations est faicileà déduire : il me semble évident que le coup qui, dans ces deux cas, avait bouleversé le cerveau, avait respecté la portion de cet organe qui avait si longtemps été employée aux combinaisons du commerce et du
jeu; et sans doute cette portion d'organe n'avait xé* sistë que parce qu'un exercice^continuel lui avait donné plus de vigueur, ou encore ^arce .que les mêmes impression^, si longtemps T^étées^ y. .avaient. laissées traces plus profondes.