RÉSULTAT
98. — L'homme qui a réfléchi sur son existence phy^ sique, et qui la conduit d'après les principes que nous développons, celui-là prépare avec sagacité son repos, son sommeil et ses rêves.
. II partage son travail de manière à ne jamais s der; il le rend plus léger en le variant avec dis ment et rafraîchit son aptitude par de courts intei de repos qui la soulagent sans interrompre la nuité, qui est quelquefois un devoir.
Si, pendant le jour, un repos plus long lui est saire, il ne s'y livre jamais que dans Tattitude d sion ; il se refuse au sommeil, à moins qu'il n invinciblement entraîné, et se garde bien surtoi contracter Thabitude.
Quand la nuit a amené Theure du repos diur se retire dans une chambre aérée, ne s'entoure de rideaux qui lui feraient cent fois respirer le air, et se garde bien de fermer les volets de sej sées, afin que, toutes les fois que son œil s'entr' rait, il soit consolé par un reste de lumière.
Il s'étend dans un lit légèrement relevé vers 1 son oreiller est de crin; son bonnet de nuit est de son buste n'est point accablé sous le poids des c tures; mais il a soin que ses pieds soient chaud couverts.
Il a mangé avec discernement, ne s'est refji bonne ni à l'excellente chère; il a bu les meilleur et avec précaution, même les plus fameux. Au d il a plus parlé de galanterie que de politique, e plus de madrigaux que d'épigrammes ; il a pi tasse de café, si sa constitution s'y prête, et a< après quelques instants, une cuillerée d'exc liqueur, seulement pour parfumer sa bouche. ï il s'est montré convive aimable, amateur distin^ n'a cependant outrepassé que de peu la limite du 1
En cet état, il se couche content de lui et des ; ses yeux se ferment; il traverse le crépuscule et t pour quelques heures, dans le sommeil absolu.
Bientôt la nature a levé son tribut; Fassimilation a remplacé la perte. Alors des rêves agréables viennent lui donner une existence mystérieuse; il voit les personnes qu'il aime, retrouve ses occupations favorites, et se transporte aux lieux où il s'est plu.
Enfin, il sent le sommeil se dissiper par degrés et rentre dans la société sans avoir à regretter de temps perdu, parce que, même dans son sommeil, il a joui d'une activité sans fatigue et d'un plaisir sans mélange.
99. — Si j'avais été médecin avec diplôme, j'aurais d'abord fait une bonne monographie de l'obésité; j'aurais ensuite établi mon empire dans ce recoin de la science, et j'aurais eu le double avantage d'avoir pour malades les gens qui se portent le mieux, et d'être journellement assiégé par la plus jolie moitié du genre humain; car avoir une juste proportion d'enxbonpoint, ni trop ni peu, est pour les femmes l'étude de toute leur vie.
Ce que je n'ai pas fait, un autre docteur le fera; et s'il est à la fois savant, discret et beau garçon, je lui prédis des succès à miracles.
Exoriare aliquis nostris ex ossibus hares!
En attendant, je vais ouvrir la carrière ; car un article
sur l'obésité est de rigueur dans un ouvrage qui a pour objet l'homme en tant qu'il se repaît.
J'entends par obésité cet état de congestion graisseuse où, sans que l'individu soit malade, les membres Bugmentent peu à peu en volume, et pentent leur forme et leur harmonie primitives.
Il est une sorte d'obésité qui se borne au ventre; je ne l'ai jamais observée chez les femmes : comme elles ont généralement la fibre plus molle, quand l'obésité les attaque, elle n'épargne rien. J'appelle cette variété gasirophorie y et gastrophores ceux qui en sont atteints. Je suis même de ce nombre ; mais, quoique porteur d'un ventre assez proéminent, j'ai encore le bas de la jambe sec, et le nerf détaché comme un cheval arabe.
Je n'en ai pas moins toujours regardé mon ventre comme un ennemi redoutable; je l'ai vaincu et fixé au majestueux; mais pour le vaincre, il fallait le combattre : c'est à une lutte de trente ans que je dois ce qu'il y a de bon dans cet essai.
Je commence par un extrait de plus de cinq cents dialogues que j'ai eus autrefois avec mes voisins de table menacés ou affligés de l'obésité. ^
L'obèse. — Dieul quel pain délicieux! Où le prenezvous donc?
Moi. — Chez M. Limet, rue de Richelieu : il est le boulanger de LL. A A. RR. le duc d'Orléans et le prince de Condé ; je l'ai pris parce qu'il est mon voisin, et je le garde parce que je l'ai proclamé le premi^ panifica- (eur du monde.
L'obèse. — J'en prends note; je mange beaucoup de pain, et avec de pareilles flûtes je me passerais de tout le reste.
AuTAE OBÈsfi. — * Mais que faites-TOOs âonc là? Yo&3
recueillez le bouillon de voire potage, et vous laissez ce beau riz de la Caroline.
Moi. — C'est un régime particulier que je me suis fait.
L'obèse. — Mauvais régime! le riz fait mes délices ainsi que les fécules, les pâtes et autres pareilles : rien ne nourrit mieux, à meilleur marché, et avec moins de peine.
Uw OBÈSE renforcé. — Faites-moi, Monsieur, le plaisir de me passer les pommes de terre qui sont devant vous. Au train dont on va, j'ai peur de ne pas y être à temps.
Moi. ■— Monsieur, les voilà à votre portée.
L'obèse. — Mais vous allez sans doute vous servir? il y en a assez pour nous deux, et après nous le déluge.
Moi. — Je n'en prendrai pas; je n'estime la pomme de terreque comme préservatif contre la famine; à cela près je ne trouve rien de plus éminemment fade.
L'obèse. — Hérésie gastronomique! rien n'est meilleur que les pommes de terre; j'en mange de toutes les manières; et s'il en parait au second service, soit à la lyonnaise, soit au soufflé, je fais ici mes protestations pour la conservation de mes droits.
UwB DAME OBÈSE. — Vous scriez bien bon si vous envoyiez chercher pour moi de ces haricots de Soissons que j'aperçois au bout de la table.
Moi, après avoir exécuté Vordre en chantant tout bas sur m air connu :
Les Soissonnais sont heureux, Les haricots sont chez eux...
L'obèse. — Ne plaisantez pas; c'est un vrai trésor pour ce pays-là. Paris en tire pour des sommes considérables. Je vous demande grâce aussi pour les petites
fèves de marais, qu'on appelle fèves anglaises; quand elles sont encore vertes, c'est un manger des dieux.
Moi. — Anathème aux haricots ! anathème aux fèves de marais....
L'obèse, d'un air résolu. — Je me moque de votre anathème; ne dirait-on pas que vous êtes à vous seul tout un concile?
Moi, à une autre, — Je vous félicite sur votre belle santé; il me semble, madame, que vous avez un peu engraissé depuis la dernière fois que j'ai eu l'honneur de vous voir.
L'obèse. — Je le dois probablement à mon nouveau régime.
Moi. -— Comment donc?
L'obèse. Depuis quelque temps, je déjeune avec une bonne soupe grasse, un bowl comme pour deux et quelle soupe encore! la cuiller y tiendrait droite.
Moi, aune autre, — Madame, si vos yeux ne me trompent pas, vous accepterez un morceau de cette charlotte? et je vais l'attaquer en votre faveur.
L'obèse. — Eh bien ! Monsieur, mes yeux vous trompent : j'ai ici deux objets de prédilection, et ils sont tous du genre masculin : c'est ce gâteau de riz à côtes dorées, et ce gigantesque biscuit de Savoie; car vous saurez pour votre règle que je raffole des pâtisseries sucrées.
Moi, à une autre. — Pendant qu'on politique là-bas, voulez-vous, madame, que j'interroge pour vous cette tourte à la frangipane?
L'obèse. — Très-volontiers : rien ne me va mieui que la pâtisserie. Nous avons un pâtissier pour locataire; et entre ma fille et moi, je crois bien que nous absorbons le prix de la location, et peut-être au delà.
Moi, après avoir regardé la jevne personne, — Ce régime vous profite à merveille; mademoiselle votre filJe est une très-belle personne, armée de toutes pièces.
L'obèse. — Eh bien, croiriez-vous que ses compagnes lui disent quelquefois qu'elle est trop grasse?
Moi. — C'est peut-être par envie...
L'obèse. — Cela pourrait bien être. Au surplus, je la marie, et le premier enfant arrangera tout cela.
C'est par des discours semblables que j'éclaircissais une théorie dont j'avais pris les éléments hors de l'espèce humaine; savoir, que la corpulence graisseuse a toujours pour principale cause une diète trop chargée d'éléments féculents et farineux, et que je m'assurais que le même régime est toujours suivi du même effet.
Effectivement, les animaux carnivores ne s'engraissent jamais (voyez les loups, les chacals, les oiseaux de proie, le corbeau, etc.).
Les herbivores s'engraissent peu, du moins tant que l'âge ne les a pas réduits au repos; et au contraire ils s'engraissent vite et en tout temps, aussitôt qu'on leur a fait manger des pommes de terre, des grains et des ferines de toute espèce.
L'obésité ne se trouve jamais ni chez les sauvages, ni dans les classes de la société où on travaille pour manger et où on ne mange que pour vivre.
CAUSES DE l'obésité.
<00. — D'après les observations qui précèdent, et Jont chacun peut vérifier l'exactitude, il est facile d'asiigner les principales causes de l'obésité.
La prehaière est la disposition naturelle de l'individu. Presque tous les hommes naissent avec certaines préiispositions dont leur physionomie porte l'empreinte.
230 MÉDITATION m.
Sur cent personnes qui meurent de la poitrine, quatrevingt-dix ont les cheveux bruns, le visage long et le nez pointu. Sur cent obèses, quatre-vingt-dix ont le visage court, les yeux ronds et le nez obtus.
Il est donc vrai qu'il existe des personnes prédestinées en quelque sorte pour Fobésité, et dont, toutes choses égales, les puissances digestives élaborent une plus grande quantité de graisse.
Cette vérité physique, dont je suis profondément convaincu, influe d'une manière fâcheuse sur ma manière de voir en certaines occasions.-
Quand on rencontre dans la société une petite demoiselle bien vive, bien rosée, au nez fripon, aux formes arrondies, aux mains rondelettes, aux pieds courts et grassouillets, tout le monde est ravi et la trouve charmante; tandis que, instruit par Texpérience, je jette sur elle des regards postérieurs de dix ans, je vois les ravages que l'obésité aura faits sur ces charmes si frais^ et je gémis sur des maux qui n'existent pas encore. Cette compassiNi anticipée est un sentiment pénible, et fournit une preuve entre mille autres, que l'homme serait plus malheureux s'il pouvait prévoir l'avenir.
La seconde des principales causes de l'obésité est dans les farines et fécules dont l'homme fait la base de sa nourriture journalière. Nous l'avons déjà dit, tous les animaux qui vivent de farineux s'engraissent de gré ou de force ; l'homme suit la loi commune.
La fécule produit plus vite et plus sûrement son effet quand elle est unie au sucre : le sucre et la graisse contiennent l'hydrogène, principe qui leur est commun, Tun et l'autre sont inflammables. Avec cet amalgame, elle est d'autant plus active qu'elle flatte plus le goût et qu'on ne mange guère les entremets sucrés que quand
l'appétit naturel est déjà satisfait, et qu'il ne reste plus alors que cet autre appétit de luxe qu'on est obligé de solliciter par tout ce que l'art a de plus raffiné et le cbangement de plus tentatif.
La fécule n'est pas moins incrassante quand elle est charroyée par les boissons, comme dans la bière et autres de la même espèce. Les peuples qui en boivent habituellement sont aussi ceux oii on trouve les ventres les plus merveilleux , et quelques familles parisiennes qui, en 4817, burent de la bière par économie, parce que le vin était fort cher, en ont été récompensées par un embonpoint dont elles ne savent plus que faire.
SUITE
\0\. — Une double cause d'obésité résulte de la prolongation du sommeil et du défaut d'exercice.
Le corps humain répare beaucoup pendant le sommeil; et dans le même temps il perd peu, puisque l'action musculeuse est suspendue. Il faudrait donc que le superflu acquis fût évaporé par l'exercice ; mais, par cela même qu'on dort beaucoup, on limite d'autant le temps oii l'on pourrait agir.
Par une autre conséquence, les grands dormeurs se refusent à tout ce qui leur présente jusqu'à l'ombre d'une fatigue; l'excédant de l'assimilation est donc emporté par le torrent delà circulation; il s'y charge, par une opération dont la nature s'e^t réservé le secret, de quelques centièmes additionnel^ d'hydrogène, et la graisse se trouve formée, pour être déposée par le même mouvement dans les capsules du tissu cellulaire.
SUITE
i 02. — Une dernière cause d'obésité consiste dans l'excès du boire et du manger.
On a eu raison de dire qu'un des privilèges de l'espèce humaine est de manger sans avoir faim et de boire sans avoir soif; et, en effet, il ne peut appartenir aux bêtes, car il naît de la réflexion sur le plaisir de la table et du désir d'en prolonger la durée.
On a trouvé ce double penchant partout où l'on a trouvé des hommes ; et on sait que les sauvages mangent avec excès et s'enivrent jusqu'à l'abrutissement toutes les fois qu'ils en trouvent Tocjeasion.
Quant à nous, citoyens des deux mondes, qui croyons être à l'apogée de la civilisation, il est certain que nous mangeons trop.
Je ne dis pas cela pour le petit nombre de ceux qui, serrés par l'avarice ou l'impuissance, vivent seuls et à l'écart : les premiers, réjouis de sentir qu'ils amassent; les autres, gémissant de ne pouvoir mieux faire; mais je le dis avec affirmation pour tous ceux qui, circulant autour de nous, sont tour à tour amphitryons ou convives, offrent avec politesse ou acceptent avec complaisance; qui, n'ayant déjà plus de besoins, mangent d'un mets parce qu'il est attrayant, et boivent d'un vin parce qu'il est étranger; je le dis, soit qu'ils siègent chaque jour dans un salon, soit qu'ils fêtent seulement le dimanche et quelquefois le lundi : dans chaque majorité immense, tous mangent et boivent trop, et des poids énormes en comestibles sont chaque jour absorbés sans besoin.
Cette cause, presque toujours présente, agit différemment suivant la constitution des individus; et pour ceux
qui ont Testomac mauvais, elle a pour effet non Tobésité, mais l'indigestion.
ANECDOTE
103. — Nous en avons eu sous les yeux un exemple que la moitié de Paris a pu connaître.
M. Lang avait une des maisons les plus brillantes de cette ville; sa table surtout était excellente, mais son estomac était aussi mauvais que sa gourrùandise était grande. Il faisait parfaitement les honneurs, et mangeait surtout avec un courage digne d'un meilleur sort.
Tout se passait bien jusqu'au café inclusivement; mais bientôt l'estomac se refusait au travail qu'on lui avait imposé, les douleurs commençaient, et le malheureux gastronome était obligé de se jeter sur un canapé, oii il restait jusqu'au lendemain à expier dans de longues angoisses le court plaisir qu'il avait goûté.
Ce qu'il y a de très-remarquable, c'est qu'il ne s'est jamais corrigé; tant qu'il a vécu, il s'est soumis à cette étrange alternative, et les souffrances de la veille n'ont jamais influé sur le repas du lendemain.
Chez les individus qui ont l'estomac actif, l'excès de nutrition agit comme dans l'article précédent. Tout est digéré, et ce qui n'est pas nécessaire pour la réparation du corps se fixe et se tourne en graisse.
Chez les autres, il y a indigestion perpétuelle : les aliments défilent sans faire profit, et ceux qui n'en connaissent pas la cause s'étonnent que tant de bonnes choses ne produisent pas un meilleur résultat.
On doit bien s'apercevoir que je n'épuise pas minutieusement la matière ; car il est une foule de causes secondaires qui naissent de nos habitudes, de l'état em-
brassé, de nos manies, de nos plaisirs, qui i^eGondentel activent celles que je viens d'indiquer.
Je lègue tout cela au successeur que j'ai planté en commençant ce chapitre, et me contente de préliber, ce qui estj le droit du premier venu en toute matière.
Il y a longtemps que l*intempérance a fixé les regards des observateurs. Les philosophes ont vanté la tempérance, les princes ont fait des lois somptuaires, la religion a moralisé la gourmandise ; hélas I on n'en a pas mangé une bouchée de moins, et l'art de trop manger devient chaque jour plus florissant.
Je serai peut-être plus heureux en prenant une route nouvelle, j'exposerai les inconvénients physiques de t obésité; le soin de soi-même [self-preservation) sera peutêtre plus influent que la morale, plus persuasif que les sermons, plus puissant que les lois, et je crois le beau sexe tout disposé à ouvrir les yeux à la lumière.