USE
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
Published 14 Fcbruary 1900.
fç
M. ALFRED REBELL1AU
Agréez, mon cher ami, le juste hommage de ce travail; je vous dois une bonne part des pièces qui m'ont permis de le construire. Vous êtes un bibliothécaire, ma foi, comme on en voit peu : vous signalez et livrez vos trésors, au lieu de les cacher jalousement aux étrangers !
Il est vrai que je ne suis peut-être pas tout à fait un étranger dans votre illustre maison, à laquelle me rattachent, outre la mémoire d'un aïeul vénéré, la faveur de maîtres éminents et la sympathie de camarades dont vous êtes le plus ancien, et f ajoute, s'il vous plaît, le plus délicatement officieux .
Paris, décembre T905.
« Si l'ou nous objecte que les lettres deiruiseni le respect dû aux lois et à l'autorité, je réponds que c'est une pure calomnie, et qu'une telle accusation n'a pas le moindre degré de probabilité; car quiconque ose prétendre qu'une aveugle obéissance lie plus fortement qu'un amour éclairé de son devoir, doit en même temps assurer qu'un aveugle, que l'on conduit par la main, marche plus sûrement que celui qui, en plein jour, fait usage de ses yeux. De plus, il est hors de toute dispute cjue les arts adoucissent les mœurs, qu'ils rendent les âmes douces, souples, ductiles et dociles au commandement; qu'au contraire, l'ignorance les rend opiniâtres, réfractaires et séditieuses. Et c'est ce que l'histoire laisse hors de doute; car on voit que les temps d'ignorance, de grossièreté et de barbarie sont aussi les temps les plus sujets aux troubles, aux séditions et aux grandes innovations... »
(François Bacon, De la dignité et d4 ^accroissement des sciences, liv. I ; 1605.)
INTRODUCTION
Sommaire. — Où en est actuellement l'étude de Benjamin Constant 'travaux passés et en préparation). — But du présent ouvrage. — Intérêt capital (documentaire, historique et littéraire) de la Correspondance y insérée. — Contenu, valeur et portée des lettres à Fauriel. — Aspect graphique du manuscrit. — Benjamin Constant et la police royale; pièces inédites des Archives nationales. — Divisions de ce livre. — Sur le mot de Bacon placé en épigraphe générale.
■ Toute supériorité est un exil. »
M»ie Svi'ETCHINE.
Deux femmes illustres, douées d'humeurs très différentes, mais également admirées, courtisées de leur âge, l'une pour son vif et pénétrant génie non moins que pour sa fière indépendance d'allures, l'autre pour la grâce de ses traits et la triomphante honte de son cœur, Germaine de Staël et Juliette Récamier, viennent de revivre sous nos yeux en deux études excellentes, aussi précises qu'approfondies (1).
1) Paul Gautiki;, Madame de Staël cl Napoléon; Edouard Herriot, Madame Récamier et ses amis. — L'un et L'autre ouvrage a paru chez Pion, en 1903 et 1904.
n BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
Celui qui vécut leur intermittent adorateur, le nerveux et passionné Benjamin Constant, moins bien loti, attend encore révocation littéraire due aux morts fameux, la voix impartiale et sage qui fixe sur leur compte l'arrêt définitif de la postérité. L'on m'affirme qu'il n'a plus guère à patienter. — A merveille! Ce n'est pas un mince labeur entrepris là; et, d'avance, je complimente l'écrivain d'un succès dont son mérite et son zèle sont les sûrs garants.
Tous les amis des lettres et de la liberté s'en réjouiront. Pour moi, modeste pionnier, je me féliciterai, s'il me lit, d'avoir pu, de-ci de-là, lui déblayer le terrain.
Je dirai tout à l'heure sur quels points — et le plus tôt possible, car cette préface ne comporte pas de longs développements, mon titre seul le laisse aisément pressentir (1) — il sera surtout question de la police au cours de cette étude, le mot guet étant pris ici par nous dans son acception première et la plus large, j'entends la sur-
(1) Selon la formule de LiTTRÉ (Dictionnaire) } le quet est 1' « acte par lequel on observe, on épie ce qui se passe, ce qui se fait » . Le guet date de loin. Les gendarmes ont remplacé les patrouilles d'archers, et le préfet de police le lieutenant-civil de l'ancienne monarchie; mais on a toujours guetté en France, pour de bons motifs ou parfois, malheureusement, pour d'autres.
INTRODUCTION III
veillance publique qui s'exerce — ou est censée s'exercer — uniquement en vue de la conservation, de la paix et de la sécurité sociales; ce qui constitue, en théorie, un noble rôle, et l'inverse d'une sinécure, nul patronage n'exigeant plus de tact et n'imposant plus de responsabilités.
Le malheur est que, si la police, considérée en tant qu'institution, réalise l'ordre appuyé sur la stricte équité, de fait, on voit trop communément que les policiers, sujets comme tout le monde aux passions humaines, penchent à plier leur office à l'assouvissement de leurs ambitions clandestines, de leurs intérêts égoïstes ou de leurs tracassières rancunes. Ils deviennent, dès lors, des êtres détestables, et leurs victimes y gagnent d'autant.
Benjamin Constant va nous en offrir la preuve.
Toutefois, pour expliquer l'attention toute particulière dont la police gratifia Benjamin Constant pendant plus de trente années et sous les régimes les plus divers (1), il faudra bien
L Hâtons-nous d'avertir que nous n'allons point envisager de ce seul point de vue l'existence entière de B. Constant : l'enquête serait insipide, à la longue. Nous avons choisi deux époques : celle de sa pleine jeunesse, entre trente et quarante ans, et le déclin de sa vie, quand a sonné la soixantaine; la police de Fouché (Consulat et Empire), et la police des Bourbons (seconde moitié du règne de Charles X).
iv BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIE DE GUET
aussi rappeler en bref les traits dominants de ee caractère hardi, mais énervé par une volonté trébuchante, les grandes lignes de cette carrière aventureuse; nous devrons, en fixant les dates et faits essentiels, peindre cette activité dévorante, essayer d'analyser, chemin faisant, l'œuvre complexe de ce Suisse naturalisé Français et cosmopolite d'instinct sans cesser d'être bon patriote (résolve qui pourra l'antithèse!), interpréter la conduite de cet homme au tempérament si riche et déconcertant, aussi curieux peut-être par ses travers, disons même, s'il vous agrée, par ses vices que par ses réelles et belles qualités. Gomme c est surtout par sa correspondance intime et confidentielle qu'un esprit de cette trempe, réfléchi, sincère (il l'est infiniment, soit avec lui-même, soit avec autrui) se décèle au regard des arrière-neveux, il conviendra de lui céder abondamment la parole. Il est logique de lui confier, d'emblée, le soin de plaider pro domOf en personne, sans intermédiaire. Ce sera donc par une édition complémentaire de lettres, pour la plupart inédites, que s'achèvera la première section du présent volume.
À tort ou à raison, on lit de moins en moins
INTRODUCTION
les écrits politiques, philosophiques ou religieux, voire même les discours parlementaires de Benjamin Constant. Ce n'est pas ici le lieu (1 en démêler les motifs obscurs : je me borne à constater le l'ait. Pour beaucoup de gens, il demeure « l'auteur à? Adolphe » . — En septembre 1831, dix mois après la mort de Constant, Sainte-Beuve, qui dans ses articles subséquents n'est guère tendre à son endroit, avançait quelque part ce paradoxe (1). 11 louait les écrivains privilégiés qui (je cite ses propres termes), en un jour, une semaine, un mois d'heureuse inspiration, où leur cœur s'est trouvé plus abondant, leur timbre plus put, leur œil plus clair, leur génie plus familier, ont su par une œuvre de dimension quelconque, mais complète, s'élever d'un jet à l'idéal d'eux-mêmes. « Bernardin de Saint-Pierre, dans Paul et Virginie, Benjamin Constant par son Adolphe, ont eu, dit-il, cette bonne fortune de s'offrir, sous une enveloppe de résumé admirable, au regard sommaire de l'avenir... »
Eh bien, souffrez que je proteste! Tout
(1) Portraits littéraires, t. I, p. 268; article sur l'abbé Prévost. — La remarque de Sainte-Beuve est, certes, plus juste pour Manon Lescaut que pour Adolphe.
compte établi, les meilleurs juges ne partagent point du tout, j'imagine, à l'heure actuelle, la prédilection du critique des Lundis pour ce roman à" Adolphe, assurément bien démodé; on a contemplé, depuis, des planches d anatomie morale (1) fort supérieures. J'incline à croire, quant à moi, que le renom littéraire de Constant, pas plus que celui de Sainte-Beuve luimême, ne fut engendré par un simple volume de rêveries et souvenirs autobiographiques. C'est ailleurs qu'il en faut chercher la cause efficiente : c'est, — je ne crains pas de le hasarder, — c'est dans sa correspondance, qui ne fut jamais intégralement publiée (la chose est, au surplus, impraticable) (2) ; c'est dans ces pages fami-
(1) Expression de M. Paul Bourget, si je ne me trompe.
(2) Outre qu'il a dû s'égarer ou se détruire une quantité de lettres de notre auteur, il faudrait amener tous les collectionneurs à livrer celles qu'ils possèdent, et, pour cela, faire un pressant appel à leur complaisance et à leur désintéressement. — Et puis, il ne semble pas que le goût public, si bizarre, si souvent esclave de la mode, sente le puissant intérêt de pareils recueils épistolaires aussi complets que possible. Dans l'espèce, la raison de cet oubli ou de cette indifférence est banale. Benjamin Constant ayant prodigieusement écrit durant les trente dernières années de sa vie, — la moitié de sa carrière, — et, de plus, n'étant pas encore fort éloigné de notre époque, ses lettres autographes comme les éditions originales de ses œuvres n'atteignent pas dans les ventes publiques, au rapport des meilleurs experts, MM. A. Voisin et Noël Charavay, une valeur marchande très élevée : les premières, qui se rencontrent couramment, ne
INTRODUCTION vu
lières, où ressuscite sa sympathique, originale et curieuse figure, imparfaitement connue, et arbitrairement appréciée d'ordinaire; c'est dans ces longues épîtres et dans ces laconiques billets où il a su condenser ses aspirations, ses élans généreux, ses faiblesses, marquer ses goûts, ses mépris, ses espérances, décrire sans ambages comme sans réticences sa vie disloquée, trépidante; c'est là, clis-je, et non pas ailleurs, qu'il la faut quérir, cette cause de succès et de compassion (je n'ose écrire : d'admiration) posthumes. Et, de lui, ce sont donc surtout les lettres qui subsisteront. Ce sera justice; car, — on l'a maintes fois noté, — dans la somme de cet œuvre considérable, c'est peut-être la correspondance qui a la plus solide valeur, qui commande et retient le plus durable intérêt. Regrettons donc que ces remarquables lettres, d'un ton aisé, pleines d idées et de sentiments vrais quant au fond, très charmantes et cordiales de forme, n'aient été l'objet jusqu'ici que d'une trop restreinte, dune infime publication (1). Allons, l'heure est
dépassent guère 3 ou 4 francs la page. Ces questions de tarif sont, sans doute, bien plates et positives; mais il est des cas où les chiffres sont éloquents! — En résumé, Constant n'est pas, à lheure qu'il est, coté à sa vraie valeur.
(J) Cf. notre Bibliographie. — Les lettres à Mme de Charrière
vin BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
venue de raviver l'attention sur elles et de combler, du même coup, une fâcheuse lacune, au moment où la critique moderne s'attache, comme lavait déjà tenté Sainte-Beuve, à camper en plein reliei, à jeter en pleine lumière le plus célèbre groupe littéraire qui ait précédé le cénacle romantique, je veux dire celui de la baronne de Staël, de Mme Récamier et de Chateaubriand.
La majeure part des lettres qu'on va lire, adressées au savant Fauriel, l'intime ami de Constant, et totalement ou partiellement inédites, dormaient depuis plus de soixante ans, matériaux bruts attendant qu'on daignât les employer, au fond d'un carton poudreux où sont venus de loin en loin les visiter de rares érudits : Sainte-Beuve, d'abord, qui s'en est servi pour
ont été imprimées par Gaullieur dans la Bibliothèque universelle de Genève. La Correspondance intime a paru en 1844. Les lettres à Mine Récamier furent publiées d'abord par Mme Louise Colet, en 1864, dans une édition aussitôt supprimée par arrêt de justice, puis, en 1882, par Mme François Lenormant, nièce de Mme Récamier. Les lettres à Fauriel, que nous donnons pour la première fois intégralement, avaient été connues de Sainte-Beuve, qui en a mis des lambeaux, un peu au hasard, dans les divers articles qu'il a consacrés à Fauriel et à Benjamin Constant. Les autographes portent encore quelques annotations crayonnées de sa main ; et plusieurs passages, cités par lui, sont cerclés d'accolades.
INTRODUCTION ix
bâtir plusieurs de ses articles, puis Ludovic L alarme, M. (luillois et quelques autres (1). Elles offrent un vif intérêt au littérateur, au politique et à l'historien, les premières surtout, qui se rapportent à une phase encore assez mal connue de la vie de Benjamin Constant; et elles précisent sa situation par rapport à la police cousulaire, après le Tribunat et pendant l'exil. Le rôle de Fauriel y apparaît celui d'un confident fidèle, serviable, plus prompt, par exemple, à agir qu'à répondre, s il faut en croire son correspondant. Constant, qui, dans sa vie, a écrit comme en se jouant une énorme quantité de lettres, taxe sans cesse de paresse (épistolaire) ce pauvre Fauriel, lequel était pourtant, à n'en pas douter, un piocheur de premier ordre, un laborieux s'il en fut, mais qui, pareil en cela à tous les hommes de cabinettrès occupés, absorbés par leurs travaux, n'aimait guère à laisser galoper sa plume en liberté, et n'écrivait que quand il avait véritablement quelque chose
(1) BlP.UOTHKQUE DK l'InSTITUT DE FrASCE. MailUSClitS.
Fonda Fauriel (correspondance) . Relations avec la police. Relations administratives. — Lud. Lalanne a retrouvé parmi ces lettres et publié le curieux manuscrit historique de Fauriel : Les Dertiiers Jours du Consulat.
Voir le catalogue des lettres dressé par Ad. Régnier, en mars 1900 : 510 numéros.
x BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
d'utile à mander. En règle générale, même pour arrêter la forme définitive de ses cours, il était lent, il avait peine à prendre les suprêmes décisions; toute rédaction lui était pénible à l'excès. Ces lettres étant, cinq on six exceptées (1), toutes datées avec précision, nous avons aisément réussi à les classer. Quant à notre commentaire, à dessein sobre et impartial, il s'attache à élucider les passages vagues ou obscurs, à débrouiller plusieurs allusions, à rappeler quelques dates, à mettre en évidence certains noms propres. Dans l'ignorance ou le doute, le mieux est de se taire : c'est ce que nous avons fait, laissant an seul Benjamin Constant la parole, avec la pleine responsabilité de ses assertions et de ses jugements. Point n'était besoin dune annotation copieuse pour tirer au clair ce style coulant et lumineux... Et pourtant! la tâche n'est point partout aussi facile. La peur des sergents et des mouchards, et aussi la crainte du cabinet noir où l'on perlustre journellement le secret des correspondances privées, sont, à cette date, le commencement delà sagesse. Sous
(1) Le lecteur s'apercevra de lui-même des quelques attributions de date incertaines auxquelles nous faisons allusion ici ; donc, inutile d'y insister.
INTRODUCTION m
l'œil toujours éveillé de la police consulaire ou impériale, ce Benjamin Constant qui fera, treize ans plus tard, rétonnante conversion politique que l'on sait, s'exprime parfois à mots couverts, obéissant à la prudence élémentaire. — C'est de bonne guerre, d'accord! « On nous guette, on nous observe ; on veut nous nuire, nous entraver, compromettre nos intérêts par un éloignement forcé? soit! Rusons alors; dans de certains cas, sous tels régimes de contrainte ou d'intimidation, les précautions de tous genres et de tous instants, les bypocrisies, voire les mensonges, ne sauraient entacher d'indignité ni la conduite ni le langage d'un honnête homme!... »
Et Benjamin Constant s'accoutume à ce système pour esquiver, jouer et déjouer le guet. Il n'hésite pas, d'ores et déjà, à recourir aux petits subterfuges, aux circonlocutions amusantes, aux périphrases énigmatiques pour les tiers, aux initiales ambiguës : il expédie ses lettres à Fauriel, non pas directement, mais chez une ferblantière de Meulan, personne sûre, chargée de les lui remettre de la main à la main; il convient avec celui-ci de désigner Paris par Baie : quand il aura envie de gagner subrepticement la capitale, il annoncera un voyage à Belle, et
xii BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
Fauriel seul saura ce que cela signifie, et Fouché non; enfin, changeant sans crier gare le sexe de Fauriel, sans réfléchir à ce que la chose pouvait avoir de désobligeant pour son épouse morganatique Mme de Gondorcet, il va jusqu'à l'intituler : Ma CHÈRE amie!... Est-il besoin d'ajouter que jamais il ne signe?
Ailleurs, telle de ses phrases, affectant les allures d'un pur logogriphe, rappelle passablement les deux vers si comiques (1) placés sur les lèvres d'un laquais trop discret : [Cet argent]
Vient de qui vous savez pour ce que vous savez. Nous devons, tous les deux, être fort réservés...
avec cette différence, pourtant, qu'on ne peut pas toujours répondre, avec Don Gésar :
C'est parfaitement clair!
Donc, en présence d'indications vagues, d allusions à dessein obscures et dont la clef nous échappait, nous nous sommes résignés à douter, à ignorer, quand il le fallait, préférant pécher par excès de prudence, et non par excès d'imagination. La folle du logis est souventefois désas-
(1) Victor Hugo, Buy Blas, acte IV (Don César de Bazan), scène m. — Bouche close, c'était la devise du temps.
INTRODUCTION xui
treuse quand elle s'ébat sur le terrain philologique ; et c'est pur hasard quand elle y apporte des éléments précis d'information.
Quant à la valeur des sentiments mêmes qui emplissent et animent ces pages, elle est indiscutable; on peut se fier à ces épanchements généreux et candides, au sens latin du mot, spécifiant cette belle qualité d'âme que le poète Horace saluait chez ses plus chers camarades (animœ^quales neq uecandldiores terra tulit)(l).
En 1802, B. Constant est âgé de trente-cinq ans : il est dans toute la maturité de la jeunesse et du talent. Fauriel, son cadet de cinq ans, n'en a que trente. Quoique peu avancés dans la vie, ils se connaissent déjà de longue date; ils se chérissent à plein cœur; ils sont naïfs dans leur affection; ils sont sincères. Fauriel l'a toujours été, et j'aimerais à tempérer le jugement un peu sévère que M. Guillois porte sur son compte (2). Nous reviendrons sur son portrait. Quant à Benjamin Constant, certes, comme l'a noté justement un pénétrant critique, expert
(1) Horace, Satires, livre I, sat. v, v. 41-42.
(2) Cf. son ouvrage sur Le salon de Madame Helvétius, passim, et notamment pp. 178 (aspect physique), 282-283, 292-293. « La situation de Fauriel était étrange clans cette maison, où il trouvait le bonheur et l'aisance de la vie. » — Etrange, mais confortable.
xiv 15ENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
aux essais de psychologie contemporaine (1), il « a commis de graves fautes, trop complais imment dévoilées par ses adversaires et confessées par lui-même pour qu'il soit besoin de les rappeler Il n'a montré, ni dans sa vie publique, ni dans sa vie privée, cette fermeté et cette suite qui imposent l'estime. — Cela dit, il convient d'ajouter qu'il a donné jusqu'au bout l'exemple d'une vertu si rare qu'elle tient lieu de beaucoup d'autres, parce qu'elle suppose une noblesse d âme demeurée intacte même dans les pires égarements. Il a été sincère, et de cette haute sincérité qu'il faut distinguer en l'appeJant la grande, vis-à-vis non seulement des autres, mais de lui-même. » — On ne saurait mieux dire; et joignez-y, s'il vous plaît, l'amour authentique, non singé, de la liberté. Or, c'est, en somme, cette double vertu, — franchise absolue, libéralisme impénitent, — qui fait tout le charme naïf (eh! oui, c'est le mot) de ces causeries à distance, dont nous n'entendons malheureusement qu'une voix; et ce charme simple, sans apprêt, opère sur nos esprits mieux que
(1) M. P. Bourget, de l'Académie française. — Voir son article sur Benjamin Constant dans le Livre du Centenaire du «Journal des Débats » (Pion, 1889, in-4°, p. 145).
INTRODUCTION xv
n'opéraient sur 1 âme de Mme Ilécamier les brillantes épîtres, évidemment pins soignées, dont il la régalait à son corps défendant.
Sied-il d'effleurer maintenant les principaux sujets détaillés en ces lettres, au risque d'en déflorer l'intérêt? — Notons d'abord qu'on y découvre un Benjamin Constant familier, intime et tendre, qu'on ne connaissait pas encore autant sous cet aspect, des effusions amicales et protestations de dévouement qui partent du cœur, et aussi des aperçus déliés sur les événements politiques ou militaires de l'époque, des jugements littéraires marqués au coin de la justesse et du bon sens; tout cela visiblement écrit de verve, de premier jet. Sans doute, le pessimisme l'inspire volontiers; l'avenir lui paraît douteux ou sombre, le présent l'attriste et l'écœure ! Pas plus que Lamennais, il n'espère voir prévaloir les honnêtes gens et les modérés; la société et la vie lui causent déjà, malgré sa courte expérience, un profond sentiment de dégoût. Mais enfin il ne va pas, comme ce même Lamennais, jusqu'à déclarer la probité politique une chose très rare, une sorte de merle blanc, et à conclure avec lui : « On ne rencontre guère que
xvi BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
des fripons en ce triste monde. » — Non, il n'est pas misanthrope à ce point; ou plutôt, cela dépendait des jours. Certes, on connaissait dès longtemps, en ses lignes essentielles, grâce à ses aveux comme à ses réticences, cette humeur de bonne heure agitée, troublée, mécontente, ondoyante, inquiète, incapable, je ne dis pas de félicité, mais même d'assiette, de quiétude, de repos, toujours acharnée à se dévorer, à se ronger soi-même. Et pourtant, si je ne m'abuse, ces lettres à Fauriel, pesées et méditées dans leur ensemble (1), sont bien utiles à la compréhension totale du personnage : elles nous aident, indubitablement, à mieux visiter les replis de ce cœur bizarre qui passe, dune heure à l'autre, de la confiance excessive au plus lamentable abattement, du crédule espoir au scepticisme amer.
Les lettres en question, datées pour la plupart de Suisse, quelques-unes de Paris, prouvent d'abord l'extrême vivacité de son esprit. Benjamin Constant se préoccupe discrètement des variations de la politique en France et à l'étranger : il en sera curieux toute sa vie, et l'on sait si, par la suite, il s'appliquera à jouer
(1) Voir, notamment, la deuxième lettre (de Viteaux9 9 floréal).
INTRODUCTION xvu
un rôle actif dans la mêlée des partis. Il s'ouvre à son fidèle ami, bonnement, simplement, uniment, à plein cœur, currente calarno, sa plume courant la bride sur le cou. C'est, sur maints sujets, moraux ou littéraires, historiques ou philosophiques, une toute familière causerie où jamais, bien entendu, le causeur, à l'encontre d'un Cicéron, d'un Pline, ou même d'une Se vigne, ne pérore ni ne pose pour la postérité, voire pour la galerie. Ce qui frappe sur toutes choses, au cours de ces pages malheureusement trop peu nombreuses, c'est la diversité des mille thèmes abordés au bénéfice de l'improvisation. Tantôt Constant, qui se voit interdire le sol de sa patrie, affirme sa foi solide à la liberté, singulièrement précaire en dépit des conquêtes de 89; tantôt il juge avec pertinence les principales nationalités européennes, énonçant ses observations topiques, originales, sur les caractères ethniques et le régime gouvernemental des Suisses, des Russes, des Anglais, des Allemands : étude neuve à cette date. — Ailleurs, il met Fauriel au courant de ses propres affaires domestiques; sa fortune patrimoniale, qui sera bientôt écornée par ses pertes au jeu, semble alors encore intacte. Il le renseigne sur ses démêlés avec
xvm BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
la police (1), il indique les stratagèmes de bonne guerre par quoi il compte dépister la surveillance d'icelle; il espère, par l'intermédiaire de l'ancien secrétaire de Fouché, soutirer au défiant et ténébreux policier l'autorisation de traverser la France et de séjourner rapidement dans sa modeste campagne des environs de Paris, afin d'y régler en personne les soucis d'intérêts qui l'y appellent. Il charge Fauriel, à mots couverts, de commissions urgentes ; il le prie, il le met en demeure de faire en sa faveur d'instantes démarches auprès de leur commun ami (?), ce même Joseph Fouché; il l'engage à sonder ses intentions; il lui prescrit, dans tout propos le concernant, la plus diplomatique habileté visà-vis du ministre impérial, de la permission duquel il saura se passer, au besoin. Il entretient Fauriel tour à tour de ses rapports avec le Premier Consul, de sa résidence prolongée auprès de la baronne de Staèl (2), notamment à
(1) Après Fouché, Savary, ministre de la police générale (en 1810). B. Constant ne rentrera définitivement en France qu'en 1814. Mais on ne l'y laissera pas en paix. Peu d'années plus tard, la correspondance confidentielle des préfets atteste que le gouvernement, bien que change, a toujours l'oeil sur lui.
(2) On ne possède pas la correspondance de Benjamin Constant avec Mme de Staël ; et c'est ce qui confère un plus vif intérêt encore aux passages auxquels nous songeons ici.
INTRODUCTION xix
l'occasion du décès de son mari et de son père, cet honnête Necker, pour qui Constant ne tarit pas d'estime et d'admiration. Enfin il parle copieusement de sa santé, déjà branlante malgré sa jeunesse, de sa vue mauvaise, qu'il soigne de son mieux, sans le secours des médecins autant que possible, alliant les doléances sur ses maux d'yeux au récit de ses angoisses intimes, à l'exposé de ses velléités, projets et prétentions d'avenir. Ailleurs, jetées comme en passant, de nobles vues sur l'esclavage, quelques appréciations, judicieuses et mesurées, sur les grands noms de l'époque : sur Chateaubriand, qui lui inspire un jugement peu aimable, mais assez exact au fond, sinon bienveillant; sur l'abbé Delille, Sismondi, Baggesen, Ch. de Villers, et sur cet intéressant Cabanis, qui fut l'âme du cercle d'Auteuil, et qui réussit, à force de talent et de conviction, à rendre presque séduisante et spécieuse l'aride et désolée doctrine matérialiste. — Que sais-je encore?. . . Il confie à Fauriel, à ce savant de bon conseil, à ce parfait arbitre dont tant d'obligés ont pris les avis, ses plans de travaux présents et futurs, traductions poétiques ou traités dogmatiques. Un jour, il s'agira de la composition du Wallstein, drame imité ou
xx BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
adapté de Schiller ; un autre jour, de cette interminable disserlation religieuse sur le Polythéisme, qu'il doit couver de longues années encore. De loin en loin, certains aperçus nets, justes, pénétrants, brièvement formulés, spirituels ou frondeurs, sur le tempérament français, que son éducation cosmopolite lui permet de juger en froid spectateur. Le lout assaisonné de malice ou d'ironie, relevé de propos sérieux, entremêlé de protestations amicales de dévouement, d'abandon, de tendresse, tant à l'endroit de son cher Fauriel qu'à l'adresse de leur excellente hôtesse, la marquise Sophie de Condorcet. Parfois une affectueuse gronderie, un reproche sur la rareté, l'irrégularité des réponses, Fauriel ne ressemblant point à son prolixe et bavard interlocuteur. Et partout, ou presque, transparaît cette profonde, cette incurable mélancolie, qui n'empêchait pas Constant, paraît-il, de se montrer d'aventure brillant et enjoué convive, mais qui, le lendemain ou 1 instant d'après, lui soufflait des idées de suicide, à la moindre contrariété vexant ses inclinations. ÏAii-même, à maintes reprises, en fait l'aveu franc.
Bref, écrites en général d'abondance, de
INTRODUCTION
verve, ces lettres d'un tour aisé, d'un joli style alerte, tour à tour éloquent ou humoristique, se laissent encore aujourd'hui lire avec plaisir. On y regrette par accès quelques lourdeurs, répétitions ou le n leurs. Les périodes, bien étoffées, gagneraient parfois à être un peu raccourcies. Lui-même eu fait quelque part la remarque en souriant : « Voilà une longue phrase!... » Mais enfin, tout cela est dune bonne langue, qui vraiment coule de source : mérite capital pour un commerce épistolaire.
Dans cette centaine de pages, les ratures se présentent infiniment peu nombreuses; et pourtant il n'y a là, visiblement, rien qui ressemble à une mise au net. Constant ne se retouche guère, ou plutôt, il ne se corrige point. Ses meilleurs morceaux sont, sans contredit, ceux qui jaillissent ainsi de son cerveau tout d'une teneur. On sait que ses discours offrent le même caractère de spontanéité que ses épîtres familières, tandis qu'au contraire telles de ses élucubrations de longue haleine, fruit de veilles laborieuses, ne supportent pas toujours aujourd'hui la lecture intégrale, ... quand elles ne distillent pas un soporatif ennui.
Ne nous attardons pas à la description de l'as-
xxii BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
pect graphique, où les experts ont coutume de découvrir tout ce qu'ils souhaitent d'avance. Je n'estime pas plus, pour ma part, la graphologie qu'un jeu de société quelconque. Il faut noter, néanmoins, que l'écriture de Constant (l) est suffisamment grosse, ferme, ronde, appuyée. L'encre, encore très noire, est fort lisible. Nous avons tout pu déchiffrer sans hésitation, deux ou trois points exceptés : et pour ceux-là mêmes, nous répondons maintenant de notre texte.
Les lignes sont, d'ordinaire, extrêmement serrées : ce que cette main trouve moyen de faire tenir en trois ou quatre pages est incroyable. Pas de majuscules au début des phrases, non pas même au commencement des alinéas; en revanche, les grandes initiales abondent à l'intérieur des propositions, selon l'intolérable manie en vigueur alors, et au rebours de l'usage actuel (2). J'ai cru devoir m'imposer le scrupule de respecter l'exacte orthographe du manuscrit, du reste rarement défectueuse. Quant
(1} Voir le fac-similé que nous en donnons à la fin de ce livre, ainsi que les reproductions analogues qui figurent dans les recueils déjà imprimés de sa correspondance.
(2) D'ailleurs, si l'on veut, mode germanique; et chacun sait que Benjamin Constant écrivait l'allemand aussi facilement que le français, ayant vécu plusieurs années en Allemagne.
INTRODUCTION
à la ponctuation, dans les cas peu fréquents où je lai trouvée notoirement erronée ou insuffisante, j'ai pris sur moi de la compléter ou de la modifier avec précaution.
Que Ion me permette d'ajouter quelques mots encore sur les matières contenues dans la deuxième division du présent livre, et je termine ensuite ce préambule, peut-être un peu plus développé que de raison, mais cependant, à mon gré, nécessaire pour préciser et justifier la faible contribution que j'apporte à l'examen d'une vie trop négligée, trop oubliée de nos contemporains, et sur laquelle je suis aise de voir se fixer à nouveau l'attention des lettrés.
Un grand quart de siècle après avoir eu maille à partir avec Bonaparte et Fouché, Benjamin Constant se représente à nos yeux subissant la surveillance soupçonneuse, malintentionnée et malavisée également, d'un autre Argus, aussi incommode que le premier, et qui s'appelle, cette fois, la police royale. Elle le traque... parce qu'elle a le trac, si j'ose ainsi m'exprimer! Lui nargue tous les traquenards, et s'échappe élégamment au travers. — Mais n'anticipons pas...
xxiv BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
Constant, dans l'intervalle, a fait du chemin, depuis lejour où, tout jeune, il avouait à Sieyès(l) son vœu d'entrer dans la carrière politique, son rêve précoce de devenir un homme public. Il se sentait parlementaire-né. Or, en vertu de ce principe que souvent homme politique varie (l'exception, ici comme ailleurs, confirme la règle), on l'a volontiers taxé de faiblesse, de pusillanimité, mais surtout d'incohérence et d'humeur volage. Dans son existence privée, d'accord; mais il ne faut pas craindre, quand on embrasse d'ensemble sa vie extérieure, officielle, de s'inscrire en faux contre les accusations saugrenues de ses adversaires et de ses envieux, qui étaient légion. Il faut se garder de prendre au tragique, ou même au sérieux, en formulant sur le compte de ce brave et loyal citoyen le verdict de l'avenir, de pareilles billevesées, qui frisent par leur outrance la puérilité. A qui ferat-on croire cela de cet apprenti libéral, qui, de si bonne heure, dès la vingtième année, pratique la fidélité stricte aux institutions républicaines, et dont la devise, quarante ans plus tard, persiste identique : respect des droits indi-
(1) Nous reproduisons plus loin cette lettre significative (au début du chop. vi. )
INTRODUCTION
viduels, liberté personnelle, liberté religieuse, inviolabilité des propriétés, liberté d'industrie, liberté de la presse, garanties de tout ordre, judiciaires et gouvernementales, scrupuleuse obéissance à la loi (1)? Tout conquérir pour la Liberté, tout maintenir par elle. Cette tâche ardue n'était pas supérieure à son courage, à son talent, à son sang-froid. Il avait de l'énergie, du cœur, de la résistance nerveuse en un corps débile, et, par surcroît, une sincérité, une probité hors de conteste : il n'y fut point inégal. Tribun, député de la Sarthe, puis de Paris, après une vaine tentative en Seine-et-Oise (an VI; 9 avril 1798;, où, candidat pour le canton de Luzarches, très attaqué, surtout par les anciens jacobins, comme Antonelle, il eut à se défendre contre la qualité d'étranger qu'on lui reprochait (2) et fut battu à plate couture, le voilà maintenant, sur son déclin, mandataire du peuple pour la cité de Strasbourg, seul étranger adopté, d'enthousiasme, parle collège électoral
(1) Lire, à la lumière de ce programme, la courte étude de M. Georges de Lauuis (Pion, éditeur; 1904, in-12; Benjamin Constant et les idées libérales^, dont ce sont là précisément les têtes de chapitres.
(2) On lui jeta souvent ce sot grief à la tête. — Voir, à l'Appendice, sa lettre de protestation au président de la Chambre des députés, duc de Ravez (pièce inédite).
xxvi BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
du Bas-Rhin (1). Porté par la faveur populaire et vigoureusement soutenu par plusieurs influents propriétaires de la région, il est venu à bout sans grand effort de l'hostilité déclarée du bilieux Esmangart, représentant de l'autorité supérieure en ce département. Le succès de Constant fut considéré dans les sphères officielles comme un sérieux échec, bien qu'à vrai dire il ne se fût jamais posé en ennemi résolu du pouvoir. La maladresse du préfet l'avait servi plutôt qu'entravé dans sa brigue.
Les préfets, en ces temps très anciens des premières années du dix-neuvième siècle (ontils tant changé, depuis?...), ne brillaient pour la plupart ni par la bravoure, ni par l'indépendance du caractère. Vers la fin de l'Empire, l'attitude de certains de ces fonctionnaires, dans le nord de la France, fut piteuse au premier chef : houspillés par l'émeute, ils déguerpis-
(1) En 1830, l'année de sa mort, B. Constant figure encore sur Y Almanach royal (p. 137) parmi les députés de Strasbourg. Ses collègues à la députation, dans les collèges d'arrondissement, sont tous Alsaciens et tous titrés : à Saverne, baron de Wangen de Géroldseck, officier de la Légion d honneur et membre du conseil général; à Benfeld, baron Zorn de Boulacb, membre du conseil général; à Haguenau, vicomte B.enouard de Bussières, chevalier de la Légion d'honneur et membre du conseil général. Benjamin Constant est le seul qui ne porte ni litre, ni ruban.
INTRODUCTION xxvu
saient à l'envi devant le danger, comme des pleutres qu ils étaient; il faut, pour s'édifier à cet égard, contempler cet étalage de couardise dans un ouvrage récent de M. Fauchille (1). lies préfets de la Restauration ne valaient guère mieux, hormis quelques-uns. Moins poltrons, mais an moins aussi plats, vaniteux, cauteleux, arrogants envers leurs subordonnés, complaisants aux supérieurs hiérarchiques, ils avaient, comme ces vils intrigants dont se moque un héros de comédie (2), une échine experte aux « tours de souplesse dorsale », une peau
Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale.
Alors, comme plus récemment, serviteurs et instruments dociles du pouvoir central, ils se signalaient par un zèle parfois intempestif, appré-
(1) Paul Fauchille, Une chouannerie flamande au temps de l'Empire (1813-1814). — Pedone, édit. ; 1905. — Cf. aussi l'amusant compte rendu de cet ouvrage par M. André Hallays (feuilleton du Journal des Débats du 1er septembre 1905). — Dans ce match de lâcheté, le sous-préfet de Saint-Pol et son confrère de Doullens tiennent la corde : ils se sauvent à toutes jambes en apprenant l'irruption de l'ennemi. On croit rêver quand on lit ce passage (textuel) d'un rapport officiel : « M. le sous-préfet de Doullens s'est fort bien conduit. Il s'est retiré par une porte epuand les ennemis entraient par l'autre... » Le beau geste! Qu'on ne s'y méprenne pas : c'est de l'admiration; pas la moindre ironie !
(2) Edm. Rosta>d, Cyrano de Bergerac, acte II, scène vm.
xxvin BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
ciant avec une sévérité de commande les faits et gestes des hommes dont les allures, les tendances et le langage n'avaient pas l'heur de plaire aux gens en place. Les déplacements des députés libéraux, en particulier, et les manifestations de sympathie organisées en leur honneur inquiétaient vivement les agents de Charles X (1), comme il appert de leur courrier, et encore qu'ils se défendent de sentiments pareils. Ils traitent couramment — nous y reviendrons plus tard — les libéraux de marque, dans les dossiers personnels qu'ils leur consacrent, de factieux et de révolutionnaires . La lecture de ces dossiers (2) est instructive à bien des égards; celui de Benjamin Constant, par l'insignifiance même des faits relatés, est curieux entre tous. Nous l'avons analysé, dépouillé de près ; et nous n'hésitons pas à le livrer à la publicité, avec les noms des signataires de ces
(1) Chefs suprêmes de la police au département de l'Intérieur; préfets des départements; commandants des légions de gendarmerie (Corbière, Delavau, Esmangart, Jordan, etc.).
(2) Ces pièces sont toutes empruntées aux Archives nationales, Rapports des agents à l'administration centrale . Police générale. Affaires politiques (J 814-1830). Députés. A-F. Cote": F.?6719 (toutes les pièces de ce carton, relatives à Benjamin Constant et à ses collègues de la Chambre surveillés par la police, sont revêtues de la mention et du numéro 8.371 o. g. (objet général). — Le total de ces pièces (minutes et copies) monte à cent.
INTRODUCTION xxix
pièces, noms presque toujours illisibles, mais faciles à restituer par ailleurs (1). Que de singuliers commérages analogues on dénicherait, touchant les noms les plus illustres et les plus respectés, si l'on en trouvait le loisir, et surtout si la recherche était plus commode dans ces dix mille cartons d'archives, si souvent consultés avec fruit par MM. Houssaye, Sorel, Vandal et tant d'autres, et où dorment les rapports confidentiels des policiers de jadis, en attendant qu'un inventaire, un répertoire méthodique permette aux indiscrets d'exhumer ces méchancetés figées sur le papier sans gaspiller pour cela leurs heures en de fatigantes et parfois infructueuses investigations !
Il est temps de conclure cette longue préface.
Je tiens d'abord à répéter bien haut que le mérite essentiel de la présente publication, — si
(1) Cf., pour le déchiffrement des signatures illisibles dans ces pièces d'archives, comme pour tous renseignements concernant le corps des fonctionnaires du royaume, Y Almanach royal présenté à Sa Majesté (notamment pour les années 1827, 1828, 1829, 1830) ; Paris, chez A. Guyot et Scribe, éditeurs, rue Neuve-des- Petits-Champs, n° 37; in-8°. — Nous avons reproduit beaucoup de pièces à titre purement documentaire : c'est la suite exacte de ces inquisitions qui en constitue l'intérêt.
xxx BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
mérite il y a, — ce sera d'offrir aux lecteurs que Benjamin Constant intéresse quelques nouveaux matériaux bruts, éclairés par un commentaire sobre à dessein, et capables, du moins on l'espère, de guider, d'aider les recherches futures, à l'heure précise où se prépare, où s'annonce une solide et complète monographie d'ensemble sur le fameux publiciste et l'infatigable acteur que fut Constant sur la scène politique et parlementaire (1). Mon livre prétend être une contribution, et pas autre chose; il veut laisser le plus possible la parole aux intéressés. Leurs autographes sont comme l'écho de leur voix d'outre-tombe : écoutons donc en silence cette voix en lisant ces feuillets véridiques ou tendancieux, comme on parle aujourd'hui. — Qu'il me soit permis d'ajouter ceci : ce recueil est l'œuvre d'un amateur de vieilles écritures, de liasses jaunies, de papiers d'autrefois; il partage la prédilection de La Bruyère pour les textes de première main, puisés à la source même, et qu'il faut éviter de troubler, d'altérer
(1) Pourquoi ne pas nommer ici l'auteur de ce travail attendu, M. RrjDLKR, professeur de l'Université, lequel est muni depuis plusieurs années de renseignements multiples communiqués par M. d'Estournelles de Constant et de documents puisés aux meilleures sources, suisses et françaises?
INTRODUCTION xxxi
par le vague, creux ou compact verbiage, plaie de notre âge (1). Qu'il s'agisse de textes antiques ou de textes modernes, les scoliastes compromettants embrouillent souvent plus qu'ils n'élucident : tels les arbres, qui nous empêchent de voir la forêt.
L'auteur a tâché d'être aussi, non seulement bref, mais impartial. Sans cette vertu d'état, en effet, l'histoire, même attrayante, — celle des anecdotes et menus épisodes, je suppose, — même poétique et romanesque, selon la méthode de Michelet, est bien moins une résurrection qu'un divertissement de lettré, qu'une fantaisie éphémère, déloyale a l'endroit des faits, et, si le talent sert la passion, injurieuse à la mémoire des morts, travestis pour l'éternité.
Il est, par contre, un moyen bien simple d'être
(1) La Bruyère songe évidemment aux textes imprimés ; mais ce qu'il dit s'applique plus étroitement peut-être, et avec plus de pertinence encore, aux documents autographes : « L'étude des textes, dit-il, ne peut jamais être assez recommandée; c'est le chemin le plus court, le plus sûr et le plus agréable pour tout genre d'érudition C'est la paresse des hommes qui a encouragé le pédantisme à grossir plutôt qu'à enrichir les bibliothèques, à faire périr le texte sous le poids des commentaires » [Caractères, chap. xiv ; De quelques usages.} — Comme il a raison, La Bruyère! et que dirait-il, grands dieux, de nos jours, en constatant que le nombre desdits pédants a décuplé, au vif regret des vrais philologues et des historiens intelligents !
xxxn BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
justes en nos déductions. — Cette correspondance est une effusion amicale, nullement destinée à la publicité, et j'y devine une nature sincère : écoutons-la naïvement, comme elle fut écrite. — Ces réquisitoires officiels accusent ou raillent péremptoirement; mais, moi, j'y lis entre les lignes le propos prémédité, à peine dissimulé, de décréditer un homme dont le seul tort est de n'être point persona grata; j'y surprends la secrète démangeaison de complaire avant tout aux maîtres et aux consignes du jour : dédaignons-les. — Mais, d'autre part, ils contiennent mille intéressants détails touchant l'époque et l'individu : alors parcourons-les, et conservons par devers nous des documents où tout, en somme, n'est pas négligeable, et où la raison critique saura bien discerner le vrai du faux. — Voilà, je pense, la correcte attitude qui sied aux lecteurs non prévenus.
Cette double série de pièces manuscrites émanant de provenances variées, jusqu'ici tronquées ou reléguées dans l'ombre, va donc (c'est notre vœu), mise au jour par nos soins, servir à mieux fixer les traits de cette ambitieuse maturité et de cette vieillesse combative, puisque, jusqu'au terme de la lice, Benjamin Constant garda ses
INTRODUCTION xxxn
muscles de vigoureux lutteur et sa soif de propagande libérale. Or, il nous reste de notre enquête l'impression que, sans jamais sans doute avoir été ce qui s'appelle persécuté, il fut, à vrai dire, durant une bonne part de sa vie (caries Archives, je crois, sont presque muettes sur son compte en ce qui concerne les neuf années du règne effectif de Louis XVIII, 1815- 1824), il fut, vous dis-je, mis en perpétuelle observation, en butte à la malveillance commandée et aux mesquines perfidies administratives. — Ainsi donc, en une première partie, tout entière construite sur la correspondance (1) avec Fau-
(1) Bien que sur la correspondance, en y joignant toutefois quelques remarques et un portrait de Fauriel que nous ont suggérés les fines pages de Sainte-Beuve. Chaque fois que des points obscurs ou des indications incomplètes ont surgi sur nos pas, nous nous sommes promptement résigné à douter ou à ignorer, aimant mieux pécher par excès de prudence que d'imagination. Nous voulions uniquement, encore un coup, réunir quelques nouveaux éléments d'information pour la biographie totale de B. Constant, qui ne saurait tarder à paraître. Notre jugement, à nous, qui déclarons n'avoir pas fait de l'écrivain une étude spéciale, qui désirons demeurer au second plan et nous effacer derrière de plus compétents arbitres, importait, en somme, assez peu. — Notons ici, par parenthèse, la liaison intime qui, malgré l'écart chronologique considérable, rattache entre elles les deux sections de ce volume et lui confère ainsi l'unité de sujet et de plan. A trente ans comme à soixante, Constant passe en haut lieu pour un homme dont il est expédient de surveiller les allées et venues, la présence, le langage et les actes. La seule différence,
xxxiv BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
riel, qui s'étend de 1802 à 1812 environ (1), on verra sous le ciel de l'exil, aux prises avec Foucbé et ses acolytes, l'ancien tribun dépossédé de la veille : il médite, dores et déjà, le retour à la vie publique; il supporte mal l'inerte repos; il étouffe, même en compagnie de la femme supérieure qu'il se figure aimer (2), et encore qu'il tâcbe à refréner par des travaux de cabinet ou par l'étude de la mentalité étrangère ses élans indéfectibles vers la direction, voire la domination des esprits; gêné d'ailleurs en ses projets actuels, même pour la gestion de ses affaires domestiques, par les étroites lisières où l'enserre ce méchant démon qu'il ose encore appeler son ami et qui fut jusqu'au bout, vis-à-vis de lui comme envers les autres,
(■'est que la liberté d'allures et le droit à la résidence sur le sol fiançais ne lui seront plus contestés à partir de la chute de Napoléon; mais le contrôle est incessant.
(1) Il y a des lettres postérieures à la date de 1812; mais les plus frappantes du lot sont assurément celles qui ressortissent à cette décatie d'années (1802-1812).
(2) Béranger disait assez brutalement (voy. Coulmann, Réminiscences, t. I, cbap. xxix, pp. 346-347) : « // croyait aimer Mme de Staël, et il n'aimait que les émotions qu'elle lui donnait. Il est si usé que c'est aux autres qu'il emprunte les sentiments qu'il ne trouve plus en lui-même. Ses passions sont tout artificielles... — Tout était factice entre eux. » — Sainte-Beuve a dit, de son côté, non moins brutalement : « Mme de Staël était le mâle de Benjamin Constant. »
INTRODUCTION
la dissimulation, la fourberie incarnées (l). On se rappelle dans quelles conjonctures le ïribunat avait été épuré, ou, si l'on préfère, écrémé, selon le mot de la baronne de Staël (janv. 1802) : vingt membres, parmi lesquels Benjamin Constant, furent éliminés par voie de prétention, lors du renouvellement du premier cinquième de cette assemblée. — Voilà donc le plus remuant des bommes condamné à douze ans d inaction! On le retrouvera, cinq lustres plus tard, le proscrit de Fan X, — et ce sera 1 objet de notre seconde partie, exclusivement étayée sur les pièces des Archives, — épié maintenant avec la plus âpre attention par les préfets et les hauts policiers delà monarchie restaurée : il est toujours sous l'œil du guet, non pins impérial ou consulaire, mais sous l'œil du guet royal; ce qui ne vaut guère mieux pour lui, loin de là ! Il est devenu gratuitement suspect, au roi peut-être, à ses ministres sans aucun
(1) Consulter, sur le rôle du ministre de la police dans les convulsions d'agonie et l'effondrement du premier Empire, outre l'étude très fouillée de M. L. Mademn, les belles et sévères pages de M. Henry Houssaye (1815; La seconde abdication ; — La Teneur blanche; pp. 11 et 12, et la note 1 de la page 12, sur les menées de Fouché, duc d Otrante). — Jamais mieux que dans ce récit, d'une vérité saisissante, l'historien de Napoléon ii'a su provoquer par des moyens plus simples plus intense émotion.
xxxvi BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
doute. Sa physionomie si franche est jugée équivoque par l'entourage du prince, ce personnel soi-disant délite qui se flatte d'agir au nom du public, et qui n'a nul contact avec l'opinion publique. Et le plaisant, c'est que ses adversaires mêmes ne peuvent se mettre d'accord pour le définir. Pour les uns, Constant n'est qu'un cosmopolite, un mauvais Français, ou mieux, un étranger de race, usurpateur du titre et des prérogatives de citoyen français; pour les autres, c'est un bonapartiste latent, qui s'est trahi par la part prépondérante prise à la rédaction de Y Je te additionnel. Pour ceux-ci, c'est un fils de la Révolution (en quoi ils n'ont pas tort); c'est un révolutionnaire, sinon un factieux; c'est un adepte de la Déclaration des droits, toujours acharné à réclamer à son de trompe, à cor et à cri, l'exécution intégrale des clauses de la Charte octroyée par Louis XVIII, et, partant, dangereux pour le régime impatient et déguisé du bon plaisir. Enfin, aux yeux de ceux-là, — les plus rampants et les plus répugnants de tous, — j'entends les faux dévots, les bigots de cour, qui n'adorent qu'eux-mêmes, mais se piquent ouvertement de catholicisme ultramontain, le député de Strasbourg est un
INTRODUCTION xxxvn
apostat en politique et un hérétique en matière de culte, un orateur inféodé au Consistoire, et dont l'éloquence vendue se déploie au service des religionnaires, sans cesse en quête de revendications ou d'empiétements illégitimes (1).
Absurdes et niaises calomnies!... Pour nous, et, s'il plaît à Dieu, pour la postérité clairvoyante, Benjamin Constant fut un bon, un excellent Français, qui a quelque peu hésité, louvoyé, fléchi dans sa voie, mais dont les intentions étaient droites, la vie active et utile, l'âme généreuse, le cœur noble, la conscience désintéressée. Il serait, certes, à souhaiter que tous ceux qui, depuis trois quarts de siècle, se sont mêlés de régenter notre Etat n'eussent eu contre eux, comme lui-même, que les faiblesses, les désordres et les tares de la vie privée, sans y avoir joint l'esprit d'intrigue, la basse cupidité, la
(1) B. Constant a prononcé, lui protestant convaincu, en 1827, un discours qui eut un Hcr retentissement, et où il s'apitoie^ peutêtre hors de saison, — son ennemi juré, le préfet, de Strasbourg, ne manquera point, comme on le verra, de relever vertement ses exagérations, — sur le sort inique réservé, selon lui, à ses coreligionnaires. Nous n'en citerons aucun extrait (pas plus que des autres discours), afin de ne pas allonger fâcheusement le chapitre ayant trait à cette question. Au surplus, on se référera sans peine au texte de cette harangue dans les colonnes du Moniteur, ou bien dans le Journal des Débats de 1 an 1827.
KXXViii BENJAMIN CONSTANT SOUS L'OEIL DU GUET
violence sectaire et le hideux mensonge que lui, du moins, n'a jamais pratiqués, mais dont il eut l'honneur d'être plus d une fois victime (1).
Dans son traité De la dignité et de [accroissement des sciences, le grand chancelier d'Angleterre François Bacon trouvait, au déhut du dixseptième siècle, de fermes et nohles accents (2) pour disculper les lettres du crime de suborner parfois le citoyen d'un Etat (monarchique ou démocratique, peu importe), en infirmant ou discutant le respect dû à l'autorité et aux lois. — J'insiste, à mon tour, sur cette pensée irréfragable, et je pose que l'obéissance n'a pas besoin, pour être stricte, d'être aveugle; qu'un homme éclairé sait accomplir son devoir mieux qu'un sot. Et, appliquant le mot de Bacon au
(1) Je suis heureux de remercier ici, outre M. Rébelliau et la Commission centrale administrative de l'Institut, qui m'ont autorisé à publier les lettres appartenant au fonds Fauriel, mon collègue et ami M. Paul Gautier, professeur à Louis-le-Grand, si compétent sur toute cette période de l'Empire et de la Restauration ; M. Léon Gauthier, archiviste aux Archives nationales, dont lobligeance m'a suggéré plus d'une référence ou d'un éclaircissement profitable; M. Gayot, de Sainte-Barbe, qui m'a transcrit quelques pièces manuscrites; et enfin M. Henri Bouchot, de l'Institut et du Cabinet des Estampes, qui m'a bien voulu guider pour le choix d un portrait. — Je les prie de recevoir l'expression de ma vive reconnaissance.
(2) Cf. le passage qui sert d'épigraphe générale à notre livre.
INTRODUCTION KXX1X
héros de ce livre comme à Chateaubriand et à Mme de Staël, dont les conflits avec le pouvoir n'ont pas moins impérieusement retenu l'attention universelle, je constate que le franc libéral Benjamin Constant, même dans Terreur, n'a point affecté, en dépit de l'envie, cette attitude foncièrement rebelle, « opiniâtre, réfractai re, séditieuse » , qui est l'apanage de l'ignorance, et que la série de troubles, de séditions, de graves innovations que la France a traversée de 1789 à 1848 fût vite devenue, — pour reprendre les propres termes du chancelier, — une ère de grossièreté et de barbarie, si notre pays n'eût eu, pour l'illuminer et le guider au cours de ses pénibles crises, tels de ces grands écrivains, historiens, philosophes ou poètes, que Victor Hugo nomme avec emphase, mais non sans justesse, les flambeaux, les phares de 1 humanité.