‹ Benjamin Constant sous l'oeil du guetChapitre 2 sur 63 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Sommaire. — Claude Fauriel ; son portrait. — Ses débuts dans l'année, puis à la poliee, chez Fouché. — La société d'Autcuil et le salon de Mme de Condorcct. — B. Constant et Mme de Staël en exil. — Séjour à Weimar. — Examen des lettres de Benjamin Constant à Fauriel; la police consulaire et impériale; nostalgies de B. Constant; ses rapports avec Joseph Fouché, ministre de la police; affaires domestiques et privées; projets de travaux ; jugements politiques et littéraires. — Retour

à Paris.

«■ J'ai écrit au ministre Je la police de renvoyer Mme de Staël à Genève, en lui laissant la liberté d'aller à l'étranger... Ayez aussi l'œil sur Benjamin Constant; et à la moindre chose dont il se mêlera, je lcnverrai à Brunswick chez sa femme! »

[Lettre de V empereur Napoléon à Cambacërès.)

Sainte-Beuve a narré, non sans esprit, les années d'adolescence et de première jeunesse de ce bon

et fidèle Claude Fauriel (1), qui fut de tout temps l'ami de Benjamin Constant et de Guizot. Sorti d'une honorable famille d'artisans aisés, soigneusement élevé au collège des oratoriens de Tournon, il achevait là son temps de scolarité, précisément à l'heure où éclatait la Révolution de 1789, dont il suivit les premières phases avec l'angoisse passionnée qui étreignait alors tous les cœurs bien situés, angoisse mêlée de candides espérances sur lesquelles l'exécrable tyrannie jacobine , la plus atroce de toutes les tyrannies, souffla bientôt jusqu'à les dissiper pour la plupart. Aussi Fauriel, vite désabusé, avoue-t-il plus tard à ses intimes quVZ est volontiers pour la république, à condition qu'il n'y ait pas de républicains. — La boutade est, malheureusement, d'une perpétuelle actualité... Mais qu'y faire?. . . La république athénienne, idéale, n'est pas de ce monde !

Porté par instinct et par goût vers l'étude, vers la méditation paisible, il se fait violence par chaleur patriotique au point de porter l'épée pendant cette période de troubles civils et militaires. Nommé (26 mars 1793) par le citoyen Beurnonville, ministre de la guerre, sous-lieutenant au •4 e bataillon d'infanterie légère de la légion des

(1) Portraits contemporains, t. II; cf. surtout pp. 485-V93. — Une biographie complète de Fauriel par un de ses compatriotes stcphanois, ancien député de Saint-Etienne, est actuellement en préparation.

montagnes en garnison à Perpignan, puis, presque aussitôt après, attaché quelque temps à Dugommier comme secrétaire, il sert enfin dans la compagnie dont La Tour-d'Auvergne est capitaine. Tout cela dura peu. En 1794, Fauriel a réintégré ses foyers, où il remplit des fonctions municipales. Il disparaît complètement durant les années du Directoire (1795-1790). Il n'est question de lui nulle part. Sans doute il travaille dans l'ombre; il se fortifie dans la connaissance des langues et littératures méridionales, qu'il va révéler au monde savant; il compose ces solides articles accueillis avec empressement par la rédaction de la Décade philosophique. — Mais rendons ici la parole à Sainte-Beuve : « Un séjour de plusieurs mois qu'il fit à Paris, peu avant le 18 brumaire, dut le remettre en relation étroite avec quelques compatriotes, personnages influents d'alors. Français (de Nantes), qui était natif du Dauphiné, cet homme excellent dont on retrouve la trace bienfaisante à l'origine de tant de carrières littéraires, protégeait beaucoup le jeune Fauriel, et celui-ci lui dut peut-être de connaître Fouché (1), auprès

(1) Mine de Staël, elle aussi, vers 1800, connaissait le ministre de la police. — Cf. Louis Madelin, Fouché, t. I, chap. xi (Contre la réaction), p. 318 : « Mme de Staël, déjà fort mal avec les Tuileries, recevait Fouché, en était reçue, débitrice de plus d'une grâce; par elle le ministre tenait Benjamin Constant, le leader, au Tribunat, de l'opposition libérale au despotisme naissant. Celui qui, à côté de Constant, menait avec une certaine

duquel il avait, d'ailleurs, à présenter comme titre dirent les souvenirs de son éducation oratorienne. Bref, après le 18 brumaire, Fauriel fut employé sous Fouché, alors ministre de. la police, et il devint même son secrétaire particulier; en cette qualité, il logeait avec son patron à l'hôtel du ministère. Nous pourrions suivre son passage à la police durant ces deux années (depuis la fin de 1799 jusqu'au printemps de 1802) par une longue suite de bons offices rendus et de bienfaits (1). » Pourtant les occupations administratives, pas plus que la charge de sous-lieutenant ou d'officier municipal, n'étaient son fait. Sa santé s'en ressentit; dans l'été de 1801, il dut, pour se rétablir, voyager dans le midi. Il déclina donc les offres de Fouché, qui l'aimait bien et l'engageait instamment à demeurer auprès de lui. « Nous arrivons » , promettait-il. — Mais non ; Fauriel prévéhémence la lutte au Tribunat, Daunou, alors en fort mauvais ternies avec le Premier Consul, était pour Fouché un vieil ami. » On voit que, dès cette date de 1800, l'opposition boudeuse à Bonaparte, qui bientôt va lui donner tant de fil à retordre, gagne de proche en proche, et que les fortes têtes du futur groupe libéral commencent à se dessiner nettement.

(1) Portraits contemporains, t. II, p. 490. — Sainte-Beuve cite notamment une lettre touchante, presque pathétique, adressée à Fauriel au début de son nouvel emploi fdatée du 17 frimaire an VIII). Elle émane d'un bon vieillard obligé par lui, et qui, dans un accès de gratitude lyrique, qualifie les bureaux de la police de boîte a Pandore. Bien du gendarme. Il s'agit de la fabuleuse cassette au fond de laquelle, selon le mythe hésiodique, se cachait l'espérance.

fera quitter son poste. Il nourrissait, disait-il luimême, « d'autres idées et d'autres espérances. » Il lâcha donc Fouché pour regarder à loisir un plus gracieux visage, et troqua les cartons verts de la police — couleur de L'espérance, eux aussi, — contre les aimables verdures du parc de la Maisonnette. C'est là, dans le voisinage de Meulan (1), qu'on le trouve installé dès le printemps de 1802, jouissant, en toute quiétude de corps et desprit, du home hospitalier de « sa noble et digne amie la belle Mme de Gondorcet (2) » . — Arrêtons-nous un peu à considérer cette intelligente et séduisante maîtresse de maison dont le nom revient si souvent comme un refrain au cours des lettres ci-après citées de Benjamin Constant.

Disons d'abord que la localité qui servait de cadre à cette villégiature est aujourd'hui un riant chef-lieu de canton du département de Scinc-ct- Oisc (arr. de Versailles), sur la rive droite de la Seine, dont les berges gazonnées bordent des carrières de plâtre, des moulins, des fabriques et des distilleries. Meulan, aujourd'hui peuplé d'environ 3,000 habitants et desservi par une station du chemin de fer de l'Ouest, n'était alors qu'une vieille petite cité, ressortissant d'un comté au moyen âge et souvent possédée par les seigneurs

(1) Ce nom de Meulan rappelle la première femme de Guizot, Pauline de Meulan (1773-1827).

(2) Expression de Sainte-Beuve.

de Vexin. Le bourg est dominé parmi tertre où s'élève, proche les vestiges don ancien château féodal, l'antique et curieuse église de Saint-Nicolas, âgée de près de mille ans. Un pont datant du quinzième siècle traverse les deux bras du fleuve, où se mirent les ruines de l'église Saint-Jacques (quinzième siècle) , comprises dans l'île qu'ils forment en se rejoignant.

La châtelaine de céans, Marie-Louisc-Sophie de Grouchy, marquise de Gondorcet, née près de Mculan en 1764, morte à Paris le 8 septembre 1822, était la sœur aînée de l'officier qui devint plus tard le maréchal de Grouchy, la nièce du président Dupaty et de Freteau, conseiller au Parlement. En 1787, elle portait l'habit de chanoinesse à Neuville-les-Damcs, en Bresse, quand elle épousa Gondorcet, plus âgé qu'elle de vingt et un ans. La jolie Grouchetie était alors aussi distinguée par sa beauté que par l'élévation de son caractère et « la furie du travail » : elle lisait avec délices Marc-Aurèle, Voltaire et Jean-Jacques (1) .

Cette union fut fort heureuse; une fille naquit en 1790 (2). Mais ce calme bonheur domestique allait soudain faire place à une existence nouvelle, livrée aux tourments et aux orages de la politique. On sait la mort tragique du philosophe (9 ger-

(1) Voir Ant. Gcillots, La marquise de Gondorcet, ch. i.

(2) Elle fui mariée, on 1807, au général O'Connor, qui édita, avec F. Arago et Génin, les œuvres de son beau-père.

minai an 11-20 mars 1794). « Quand son mari fut proscrit en 1793, Mme de Condorcet, dénuée de ressources, dut pourvoir par son travail à son entretien, à celui de sa fille Élisa, alors âgée de quatre ans, et de sa propre sœur puînée Charlotte, qui plus tard épousa Cabanis. La crise révolutionnaire passée, la veuve de Condorcet fit paraître une traduction de h\ Théorie des sentiments moraux d'Adam Smith, suivie de Lettres sur la sympathie, dont elle était l'auteur (1798) ; elle publia en cinq volumes les Éloges des académiciens écrits par son mari (1799) , et s'occupa, avec son beau-frère Cabanis et Garât, de faire imprimer la première édition des œuvres complètes de Condorcet (1801- 1804, 21 vol. in-8). — Mme de Condorcet était restée fidèle aux idées politiques de son mari, et sa maison fut, sous le Consulat et l'Empire, l'un des lieux de rendez-vous où se groupaient ceux qui avaient gardé le culte de la liberté (1) . » B. Constant et Fauriel marquent parmi les principaux familiers de ce salon célèbre ; ils étaient fréquemment aussi, à la campagne, les hôtes de cette charmante femme, instruite sans ombre de pédanterie,

(i) Extrait de la notice de M. J. Guillaume (Grande Encyclopédie). — Consulter, sur cette femme si séduisante, la notice manuscrite (rédigée par sa fille, Mme O'Connor) qui est aujourd'hui, ainsi que les papiers de Condorcet, à la bibliothèque de l'Institut, et surtout la monographie de M. Ant. Guillois : La marquise de Condorcet ; sa famille, son salon, ses amis (1764- 1822) ; Paris, Ollendorff, édit. ; 1897, 1 vol. in-8°.)

et de son aimable fille, celle-là même qui épousa en 1807 le général O'Connor.

Mme de Gondorcet ne se contentait pas de recevoir chez elle ; elle allait dans le monde. Elle fréquentait non seulement les milieux littéraires, mais les cercles militaires, où elle se rencontrait avec des membres de la famille Bonaparte. On lit dans les fameux Mémoires du général baron de Marbot (1 ) : « Mon père occupait alors (2) un bel hôtel rue du Faubourg-Saint-Honoré, n° 87, au coin de la petite rue Verte (c'est le quartier même qu'habitait FaurielJ... Il recevait chez lui nombreuse société. J'y fis connaissance de son ami intime, le général Bernadotte, et des hommes les plus marquants de l'époque, tels que Joseph et Lucien Bonaparte..., Gambacérès, etc. Je voyais aussi souvent chez ma mère Mme Bonaparte et Mme de Gondorcet, et quelquefois Mme de Staël, déjà célèbre par ses œuvres littéraires. » Benjamin Constant et Fauriel y venaient peut-être de loin en loin; mais Marbotne les nomme pas. B. Constant était, à cette date, fort recherché dans les salons pour sa causerie fantaisiste et vagabonde, effleurant tous sujets, — ce que Sainte-Beuve (3) appelle sa « digression inépuisable et spirituellement

(1) Tome I, chap. v, pp. 31-32; Pion, éditeur, in-8°.

(2) Au printemps de 1 an 1799, sous le Directoire exécutif.

(3) Étude sur M. de Barante père, préfet à Genève (Portraits contemporains f t. !!, p. 415).

rapide » , — et aussi pour « cette exaltation un peu Factice» qui contrastait heureusement avec la réserve et la correction froide des vrais mondains. Je n'ai eu sous les yeux aucune lettre de Fauricl énonçant une appréciation quelconque sur le caractère de son ami Benjamin Constant; mais on peut l'inférer, ce jugement, de ce passage d une épitre de Pariset, médecin connu, à Fauriel (I) (à la date de 1803) ; à défaut d'autre, ce court texte est précieux : « La Rochefoucauld a tout vu dans le cœur de l'homme. On y a peutêtre fait jouer d'autres ressorts, autrefois, il y a hien longtemps. Mais les peuples modernes seront plus longtemps encore comme il les a peints. C'est un vilain tableau, d'un vilain modèle; mais il a de la vérité, au fond; lui, valait mieux personnellement, si je ne me trompe. Il en est de même de beaucoup de gens contre qui on pourrait s'indisposer, quand on n'entend que leurs maximes. Mais on les plaint, et on finirait par les ,aimer quand on songe que leurs relations avec les hommes les ont conduits à ces résultats désolants. Ne mavez-vous pas dit que tel était Benjamin Constant (2) ? »

(1) Bibl. de l'Institut (fonds Fauriel). Lettre (datée de Cauterets, G thermidor an XI) publiée pour la première fois par JlTST. Gcjllois, Le salon de Mme Ilelvclius, p. 182.

(2) A celle même date, Constant écrivait de Leipzig à Fauriel : « Vous n'imaginez pas comme I Allemagne repose l'âme et la

Quoi qu'il en soit, on verra par le ton des lettres de Benjamin Constant, auxquelles il faut regretter qu'on ne puisse opposer les réponses, trop rares à son gré, de Fauriel, que la liaison entre les deux amis était aussi étroite que possible; et pourtant ils ne se ressemblaient guère, sous le double rapport intellectuel et moral. Ils s'entretenaient en toute licence, malgré les circonlocutions indispensables, des plus hautes questions politiques et littéraires. Je n'en dirai rien de plus ici, pour ne pas répéter inutilement les analyses et extraits donnés par le critique des Lundis (l), ni déflorer par un sec résumé préjudiciel l'intérêt de cette correspondance. Je préfère quitter un instant Fauriel pour insister sur les circonstances relatives à l'exil de Mme de Staël et de Benjamin Constant, sur la société que celui-ci hantait à l'étranger, et sur son séjour à Weimar. Tous ces faits sont bien éclaircis aujourd'hui, et de remarquables travaux récents en ont encore ranimé la mémoire. Ne craignons pas, sous l'impression de ces lectures, de remonter un peu haut.

Benjamin Constant, trop indulgent pour la

tête, ou, peut-être, l'imaginez- vous, car je suis sûr que ceux qui ont l'idée la plus vive du Paradis, ce sont les habitants de l'Enfer. » (Lettre publiée par M. Guillois, op. cil., ibid., note 1. Cette lcltre appartient à la collection Requien, à Avignon.)

(J) Cf. Sainte-Beuve, art. précité (Portraits contemporains, t. II, pp. 506 et suiv.).

journée du 18 fructidor (l), devait néanmoins sous peu se mettre à dos le pouvoir et se faire destituer par lui de toute charge politique. Bonaparte, décidé à hériter de la Révolution par un coup d'État, n'était nullement disposé à tolérer même l'ombre dune remontrance ou d'un débat. — Laissons ici la parole à L. de Loménie, auteur d'une brève mais substantielle Notice sur notre écrivain (2) : « Appelé, dit-il, à faire partie du Tribunat, Benjamin Constant fut du petit nombre de ceux qui prirent leur rôle au sérieux et essayèrent d'arrêter quelque peu le mouvement des esprits, affamés de servitude politique autant que de gloire militaire. Ces quelques voix qui se permettaient la discussion déplurent bientôt au futur empereur; il les lit taire d'autorité, en éliminant du Tribunat les membres qui osaient parler. »

Benjamin Constant fut naturellement du nombre de ceux-là. Exilé en même temps que Mme de Staël, il parcourut avec elle l'Allemagne. En jan-

(^1) Pour résister au club royaliste de Cliehy et au club jacobin du Manège, un club républicain constitutionnel s'était formé à l'hôtel de Salm, rue de Lille, et Benjamin Constant, déjà haut placé dans l'opinion publique, en avait été élu secrétaire. 11 y avait prononcé, note avec regret L. de Loménie, quelques mots qui peuvent ressembler à une apologie de la journée de fructidor. On l'a bien souvent tancé sur cette attitude.

(2) On trouve cette Notice imprimée en tête des Lettres de Benjamin Constant a Madame Récamier (1807-1830), publiées par l'auteur des Souvenirs de Madame Récamicr (Paris, Galmanu Lévy, 1882, in-80.).

vier 1804, ils étaient à Weimar, dont Gœthe et Schiller leur faisaient les honneurs » , ainsi que Wieland, Fichte, et tant d'autres poètes et philosophes distingués d' outre-Rhin, qui ménageaient

aux suspects de France le plus cordial accueil, iïlle n'était pas loin encore, l'époque où les émigrés, sous l'empire de leurs sèches rancunes ou de leurs regrets intéressés, ne se gênaient pas pour railler et bafouer devant les étrangers, dans des improvisations plus ou moins spirituelles, toujours caustiques, les hommes et l'esprit de la Révolution victorieuse de l'Europe (1) ; l'époque où le comte Antoine de Rivarol, par exemple, — qui, après avoir résidé successivement à Bruxelles et à Londres, habita, du printemps de 1795 à l'automne de 1800, la villa de Hamm, à peu de distance de Hambourg, — recevait en son logis d'exil, selon le mot d'un de ses amis, « de très mauvaise compa- « gnie, et par-ci par-là de la bonne » , des grands seigneurs et des bohèmes de tout rang. Il était imposai) Et pourtant, de l'aveu même de ces nobles mécontents et frondeurs, les lettres elles-mêmes pouvaient se régénérer au cours des épreuves qui aAaicnt fait tressaillir l'âme de la nation. D'après ce même comte de Rivarol, auteur d'un discours fameux sur I I niversalité de la langue française (1 784), couronné par l' Académie de Berlin, le goût, « fruit des beaux-arts du siècle de Louis XI V, » est assurément un héritage précieux; mais « l'énergie nouvelle qu aura prise l'esprit national fera sortir le génie français du cercle des petites conventions » où il allait s'emprisonner. — Ce jugement du moraliste Chamfort, mort en 1794, traduit bien la pensée de Rivarol et de son groupe aristocratique.

sible que, dans ce milieu de réaction où battait, en somme, plus d'un cœur généreux, après les secousses de 89 cl de 93, au lendemain (Yun bouleversement social qui semblait devoir aboutir à la dictature, mais à une dictature glorieuse entre toutes, le retentissement des sucrés rapides remportés par les Français et dont les gazettes étrangères répercutaient partout l'écho, il était impossible, dis-je, que ce bruit triomphal n'éveillàtpoint des sentiments de fierté patriotique plus forts que tous les griefs individuels et ne provoquât, chez ces gens peu habitués à réfléchir, certaines réflexions salutaires. «Ainsi, songeaient-ils, la Révolution, dans l'élan qui soulève aujourd'hui tout un peuple avide de liberté et le pousse à porter par delà ses frontières les idées de justice, d ordre, d'égalité civile et politique, n'a-t-elle pas son utilité, sa grandeur? — Sans doute les débris jonchent le sol; mais une vie puissante sort de ces ruines. A cette France des fleurs de lis, à demi déchue sous une royauté débile et défaillante, succède une France nouvelle, celle dn drapeau tricolore, une France capable dans le présent de tous les efforts, et dans l'avenir de tous les progrès ! » Telle était aussi l'opinion de Mme de Staël,

M. Ilerriot, en un travail récent (1), a résumé de main de maitre les relations de Benj. Constant

(1) Ed. Herriot, Un ouvrage inédit de Madame de Staël; les fragments d'écrits -politiques (1799); thèse doctorale; Paris,

avec la baronne ; je ne puis mieux faire que de le prendre ici pour guide (1) et de reproduire ce crayon si net.

C'est en septembre 1794 que Mme de Staël connut Benjamin Constant. A cette date, « sceptique sous des airs ingénus, » il tenait pour la Révolution. « Il y avait en lui du Bonaparte. Né à Lausanne en 1767, du même âge que Mme de Staël, — ou à peu près ; — dune étonnante précocité desprit; après une enfance qui avait développé en lui les facultés d'attention beaucoup plus que les facultés d'émotion ; instruit par l'étude et par les voyages et par les femmes; élevé à la triple école de la France, de l'Allemagne et de l'Angleterre; cosmopolite d'instinct et dilettante; démocrate, mais par raison ou par désir de revanche; égoïste avant tout; marié par hasard en 1789 à à quelque baronne allemande, Benjamin Constant n'avait fait que se disperser dans toutes sortes d'aventures jusqu'au jour où il fut mis en présence de Mme de Staël. Ce jour-là fut décisif pour l'un et pour l'autre. Constant s'illumina. Ceux qui l'avaient vu à Lausanne, et qui le revirent à Paris dans l'été de 1795, ne le trouvaient pas le même homme, tant il leur parut brillant de conversation

Pion, 1904, in-8°, 101 pp. — Cf. le chap. iv (pp. 67 et suiv.) : J)c la collaboration de Benjamin Constant a l'ouvrage.

(1) Cf. aussi Sainte-Beuve, Poilraits littéraires, t. III, p. 252, et A. SOREL, Madame de Staël, p. 52.

dans le salon de Mme de Staël, tenant tête avec entrain et saillie aux personnages divers et de tons bords qui s'y pressaient. On peut dire que jusque-là l'air et le stimulant lui manquaient (1) . » Remarquons, d'autre part, avec M. Herriot (2), qu'il brille plus dans la causerie que la plume à la main. Les deux opuscules qu il donne en 1797 une broebure sur les Effets de la Terreur, et, antérieurement, un autre ouvrage beaucoup plus développé, intitulé : Des réactions politiques) n'annoncent pas un maître écrivain. Sec, trouble et hardi tout ensemble, il s'exprime fort mal à cette époque, « dans un style confus et prétentieux, fréquemment déclamatoire, sans cette chaleur et cette émotion qui font pardonner à Mme de Staël des périodes souvent trop longues... »

M. Herriot (3) insiste sur la grande communauté d'idées qui lia vite Mme de Staël à Benjamin Constant, bien explicable, d'ailleurs, par l'histoire de leurs étroites relations au cours des années 1797, 1798 et 1799. A la fin de 1797, la baronne était « accouchée très heureusement (-4) » d'une fille,

(1) Ces deux dernières phrases sont de Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. III, p. 252, n. 1.

(2) Ouvrage précité, pp. 69-72.

(3) Un ouvrage inédit de Madame de Staël; les fragments d'écrits politiques (1799), pp. 72-73.

(4) Cf. la lettre de B. Constant à son oncle Samuel de Constant de Ilebecque (13 juin 1797). Lettres de B. Constant a sa famille; Paris, Savine, 1888, p. 149,

à la naissance de qui Constant parut vivement s'intéresser (I). « De son côté, Mme de Staël s'intéressait avec passion aux brochures de Benjamin. Il l'accompagne à Goppet en 1798. Dans l'été de cette année, le baron de Staël s'est séparé de sa femme, malgré les efforts de Necker (2). A Paris, lorsqu'elle y est, Mme de Staël voit Pauline de Beaumont, qui a contre Constant lantipathie la plus profonde. Les vrais amis de Mme de Staël ne pardonnent pas à Benjamin Constant son hypocrisie. En effet, tandis qu'il se prodigue en démonstrations de dévouement, il cherche à se dégager et à porter ailleurs sa fantaisie. »

A Weimar, Mme de Staël, comme l'ont justement noté tous les admirateurs posthumes qu'a suscités cette belle complexion morale de femme intelligente, expansive, exubérante, laissait ses interlocuteurs éblouis, mais un peu étourdis et fatigués de sa verve. Schiller écrit d'elle quelle incarne la culture française dans toute sa pureté; par cela même, elle n'était guère d'accord avec ceux qui, par système ou par conviction, dénient

(1) Albertine (la future duchesse de Broglie), « dont la ressemblance des traits, des cheveux, de tout enfin, se montra au monde comme la frappante image de M. Benjamin Constant. » — C'est ectto très mauvaise langue de Barras qui insinue ainsi que l'enfant était le vivant portrait du meilleur ami de sa mère {Mémoires de Barras, publiés par M. Georges Duruy, t. III, pp. 127-128).

(2) Cf. Lady Blennerhasset, Madame de Staël et son temps, trad. Dietrich, t. II, p. 386.

CLAUDK FAURIEL ET 1IEN.IAMIN CONSTANT \1

aux Français le sens de la ])oésie élevée, de la philosophie profonde, de la liberté véritable. Dans ces entretiens où se jouait sa naturelle éloquence, assaisonnée d'humour, elle prenait fermement, au besoin, la défense de l'esprit welche méconnu; toutefois, elle plaidait sa cause en personne avisée, exempte de tout sot chauvinisme, et qui sait rendre hommage aux qualités des autres nations. Elle appréciait le génie lumineux, humain, universel, des bons écrivains classiques du dix-septième siècle. Sans admettre dans son intégrité l'œuvre voltairienne, elle se refusait pourtant à la sacrifier en bloc. Elle aimait à considérer moins ce que le dix-huitième siècle a détruit que ce qu'il a créé et renouvelé. Elle eût signé des deux mains, soyons-en convaincus, ces lignes du philosophe Bersot, qui renferment tout le programme qu'ont taché d'appliquer les novateurs de 89 : « L'àme du dix-huitième siècle, c'est \ humanité, c'est-à-dire une vraie sympathie pour la nature humaine, l'idée de ses droits et le désir de son bonheur, la révolte contre les injures qu'on lui fait, contre les injustices qu'on lui inflige. Ainsi il combat l'intolérance religieuse, le gouvernement arbitraire, l'esclavage, le servage, les entraves au commerce et à l'industrie, l'inégalité artificielle, la torture, la cruauté des peines, la guerre et ses barbaries, et il rêve la perfectibilité de notre espèce. Sans doute, il

s'est trompé en croyant que les hommes étaient assez mûrs pour le gouvernement de la raison, mais il a bien vu que c'est à la raison qu'il appartient de gouverner, et il a vivement représenté l'idéal vers lequel le genre humain marche, quoiqu'il semble souvent s'arrêter en route. »

Quelle formule heureuse dans sa concision ! Oui, tout 1 âge de Voltaire est là : aimer la créature humaine, l'améliorer, la servir. Ces nobles velléités de développement intellectuel et d'amendement moral n'ont-elles pas cheminé bien au delà de nos frontières? Montesquieu, Rousseau, Diderot n'ont-ils pas toujours, à l'heure où parle et écrit la fille de Necker, maints zélateurs et même maints disciples en Allemagne? Et s'il convient d'acclimater chez nous, comme elle eut le courage de le tenter, la connaissance du monde germanique, ce monde, à son tour, n'a-t-il point gagné mille fois davantage au contact de nos penseurs et de nos écrivains?

Parmi tant de beaux et solides esprits, Benjamin tenait discrètement son coin. A coup sûr, il n'était pas encore le séduisant causeur qu il deviendra plus tard. Le talent de sa célèbre compagne éclipsait sa faconde naissante. Mais il réfléchit, compare, étudie beaucoup; il songe, comme fera son ami Fauriel (1) pour les langues

(1) A plusieurs reprises, dans les lettres qu'on va lire, il s'ouvre à lui de ses projets en ce sens.

méridionales, à révéler à ses compatriotes une littérature si différente de la leur, qui a produit si vite tant d œuvres originales, dignes d'être mieux connues des Français, capables d'élargir et de vivifier leur esprit. Parmi les poètes contemporains avec qui d'abord il brûle de se mesurer, c'est Frédéric Schiller (1) qu'il a élu : Schiller, le plus fougueux de tous, et, de tous, le plus épris peut-être de justice et de liberté; Schiller, l'esthéticien philosophe, le sectateur de Kant, le sculpteur du réel et de l'idéal. Benjamin entreprend de vulgariser une de ses pièces les plus applaudies par une adaptation (dirions-nous aujourd'hui) accommodée au goût et aux habitudes de son pays. De cette tentative l'intention est meilleure que le résultat, comme l'observe avec pertinence un de ses biographes : a C'est pendant ce séjour que Benjamin Constant eut l'idée de traduire ou plutôt d'imiter en mauvais vers le Watlensteùi{2) de Schiller; heureusement qu il y joignit une préface en prose, beaucoup plus belle et plus poétique que ses vers. Cette préface est un exa-

(1) C'est en 1799 que Schiller s'établit définitivement à Weimar, où son protecteur, le duc Charles-Auguste, lui assurait un traitement de mille écus, lequel devait être doublé en cas de maladie; il se consacra, dès lors, presque exclusivement au théâtre jusqu'à sa fin. II mourut à Weimar en 1805, âgé de quarante-six ans. Son drame de Wallenstein est de 1799; Guillaume Tell, de 1804.

(2) L. de LomÉxie, Notice sur Benjamin Constant, p. 24 insérée dans l'ouvrage susmentionné). Constant orthographie

toujours : Wallstein.

men aussi éloquent quo judicieux des deux systèmes auxquels on a donné le nom de classique et de romantique. Il y a là surtout un passage où l'auteur traite de l'amour en France et eu Allemagne, qui prouve que, pour faire de mauvais vers, Benjamin Constant nétait pas, comme on s'est plu à le dire, étranger au sentiment de la poésie. »

Ce jugement est exact. Si l'adaptation de la pièce de Schiller à la scène française peut passer à bon droit pour totalement manquée, en revanche létude sur le théâtre allemand qui la précède dénote, avec une érudition rare alors, d'habiles mérites de vulgarisateur. On ne lit plus du tout, à l'heure actuelle, cette fastidieuse rapsodie de Wallstein, où s'est peut-être un peu compromise la collaboration de Mme de Staël (1) ; il convient d'ajouter, au surplus, que l'auteur n'avait pas la moindre illusion sur la durée de son œuvre; mieux que personne, il se rendait compte que ses aptitudes et la qualité de son esprit ne se prêtaient ni à la versification ni à la tragédie, et qu'à

(i) Sur le projet et la composition du Wallstein, cf. le Journal intime do Benjamin Constant, publié, avec les lettres à sa famille et à ses amis, par D. MelegàRI (Paris, Paul Ollendorff, 1896, in-8). J'y relève, notamment, cette phrase suggestive : u Mme de Staèl m'est fort vlile pour les conseils. » Alf. de Vigny (Journal d'an poète, p. 52) conte qu'un jour il taquina B. Constant à propos des règles littéraires : « J'engageai avec lui une sorte de petite querelle polie sur ce sujet ; et il se laissa battre, avec Wallstein, très complaisamment. »

forcer son talent, ou ne fait rien avec grâce. Nous ;i\« us, à cet égard, son propre aven (habemus confitentem reum), qu il a modestement pris soin de consigner un jour dans l'une de ses confidences autobiographiques : « Aujourd'hui j ai travaillé comme un imbécile à faire des vers, au lieu de m occuper utilement (I). » La langue des dieux n'était décidément pas l'idiome qu il fallait à ce blasé ; il la comprenait, mais il ne la parlait point.

Nous ne savons pas quel jugement Fauriel, tant sollicité d'exprimer un avis sincère, a bien pu porter sur les essais poétiques de son ami, non plus que son opinion de derrière la tête sur la conduite et les mœurs d'un homme qui lui ressemblait si peu. Il n'était certes point complimenteur, mais il était indulgent et bon en même temps que droit; et sa parfaite courtoisie devait tempérer les sévérités et blâmes intérieurs qui, se faisant jour trop crûment, eussent rebuté sans la corriger la nature passionnée, susceptible, de Benjamin Constant. Fauriel ne jouait pas avec lui les Mentor ou les Tiberge ; il était bien trop fin pour commettre un pareil pas de clerc. Il faut, pour manier les sensitives, la caresse d'un doigt léger; la moindre chiquenaude les froisse, les blesse irrémédiablement. Bien qu'il fût de

(1) On lit cette humble noie dans le Journal intime de Benjamin Constant (p. 57 de l'édition D. Melegari).

cinq ans le plus âgé, Constant (1), contemporain de Chateaubriand et romantique anticipé, semble moins l'aîné que le cadet du sérieux et régulier, quoique affable et souriant Fauriel. Celui-ci — on l'a clairement noté — a beau avoir été mêlé de près à la régénération politique et littéraire de la France : il demeure, à mille égards, un homme du passé, de ce passé où le plongent sa vocation historique et aussi ses tendances philosophiques; il n'a pas impunément traversé ce salon d'Auteuil dont Cabanis est l'âme, ce salon qui s'ouvre aux jours de l'Encyclopédie et recueille les derniers échos du dix-huitième siècle mourant. Sainte-Beuve l'a répété sur tous les modes, et, là comme presque partout, il a vu juste : « M. Fauriel, l'élève et le rejeton, ce semble, de la société d'Auteuil, l'ami filial de Cabanis... » Et ailleurs (2) : «M. Fauriel, à qui l'on ne refusera pas d'être sorti également (comme Daunou) de l'école du dix-huitième siècle et du cœur même de la société d'Auteuil, esprit exact et scrupuleux, s'il en fut, ayant en lui un goût vif de curiosité et d'investigation, l'étincelle de la nouveauté en tout. . . »

Fauriel jouira plus tard d'une situation exceptionnelle dans le monde savant tout entier (et non pas seulement à l'Institut, auquel il appartiendra

(1) Benjamin Constant était né en 1767, Fauriel en 1772.

(2) Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. III, p. 55.

vers la fin de sa vie) (1); grâce à retendue de sou érudition comme à l'aménité de son abord et de ses manières, il sera en relations avec beaucoup de personnages illustres, en France et à l'étranger, avec Chateaubriand comme avec Baggesen et Sismondi. Il neutre pas dans notre cadre de retracer ici sa biographie, dont nous avons naguère brièvement établi les lignes essentielles, en étudiant ses rapports épistolaires avec François Guizot (2) . Elle peut se résumer, disions-nous, en cette formule : « Belle vie, beau caractère, belle œuvre » . — Vie harmonieuse — une fois passées les hésitations du début — comme ce nom même de Fauriel, aussi doux que ceux des bardes méridionaux qu'il a ressuscites; on songe, en le prononçant, au Joffroy Rudel de cette adorable Princesse lointaine, prompt à s'éprendre des blondes et gracieuses visions devinées outre-mer. — Vaste et solide intelligence d'historien, de philologue, de lettré, de folklorisie, expert à sonder les temps obscurs du moyen âge, à en ranimer les souvenirs éteints, à retrouver les titres nobiliaires des vieux dialectes, à évoquer les chants populaires de la Grèce moderne. Aussi, quelle réputation,

(1) Il fut élu aux Inscriptions seulement le 25 novembre 1836, à l'âge de soixante-quatre ans, huit ans avant sa mort. Quelle négligence, ou quel oubli!

(2) Voir notre article de la Nouvelle Revue, 1er décembre 1901 , pp. 337-357.

quelle autorité, bien qu'il écrive peu et qu'il cherche moins à plaire au public ou à propager son nom qu'à aider ses amis en leur communiquant à profusion notes, livres et manuscrits (1) ! Partout c'est, sur son compte, un éloge unanime. L'impérieux Cousin a dit de lui : « C'est notre maître à tous. » — Tache profitable et féconde, dont Renan (ce n'est point là un mince éloge) a prisé si haut le laborieux ouvrier; sans avoir beaucoup produit, puisque sa nature consciencieuse et scrupuleuse à l'excès reculait toujours devant le terme intimidant de la composition définitive, il est, à coup sûr, le savant qui , au début du dix-neuvième siècle, « a mis en circulation le plus d'idées. inauguré le plus de branches d'études, aperçu dans Tordre des travaux historiques le plus de résultats nouveaux (2). » — Enfin, cœur généreux, désintéressé; caractère délite, à la fois ferme et fin, qui toujours se montrait aussi dénué de vanité que bienveillant, obligeant, officieux, « inépuisable en savoir et en bonté » ,

(I) Guizot blâme un peu Fauriel de recommencer sans cesse ce qui est bien. Doucement, presque avec respect, il reprend son aîné sur la lenteur et les délais exagérés, selon lui, qu'il apporte à la rédaction de ses ouvrages, lui si minutieux dans l'étude et la méditation de ses moindres travaux : « Vous passez votre vie, lui mandc-t-il (15 août 1818), à sacrifier l'action à l'espoir de la perfection; il en résuite que, tandis que vous vous satisfaites en cherchant le mieux, le bien que vous avez trouvé ne profile à personne. » — Reproche bien délicatement tourné !

Revue des Deux-Mondes, livraison du 15 décembre 1855.

CLAUDE FAURIEL ET BKM.IAMIN CONSTANT 23

selon le mot de Mme de Staël. Il possédait à merveille 1 arl d'accueillir les solliciteurs dignes d'intérêt, même les plus humbles; les témoignages abondent, touchants ou naïfs, qui en font foi (1). C'était un protecteur, un excitateur de vocations unique, incomparable.

Oui, Fauriel sera tout cela plus tard; mais, à l'heure où nous le découvrons, l'ami de Benjamin Constant est surtout le familier de Cabanis et de Sophie de Condorcet. Il n'est pas encore installé, selon le sublime mot lucrétien, dans «les temples sereins élevés par la science des sages (2)» . Il est jeune, ardent, épris ; il s'exalte, comme Constant lui-même. C'est au printemps de 180:2 (la date même où commencent les lettres qu'on va lire) que remonte son étroite liaison avec la marquise de Condorcet. Il va s'établir avec elle aux environs de Meulan, à la Maisonnette. Il songea sans doute encore à la liberté, et ne parvint pas, comme le lui reprochait en 1803 le docteur Pariset, « à ce calme que donne le désespoir » ; mais il se consacra tout entier à l'amour, à l'amitié et à la science (3) .

L'amour, c'est Mme de Condorcet; l'amitié,

(i Cf. la correspondance (fonds Fauriel. Institut). Le catalogue des lettres, dressé par Ad. Régnier (mars 1900), contient plus de cinq cents numéros.

?, Edita doctrina sapientum templa serena. (Lucrèce.)

Cf. (Jr, inde Ekcvclopédie, article Fauriel, par H. Monijs.

c'est Benjamin Constant; c'est plus encore peutêtre Cabanis. J'imagine volontiers que Fauriel, pour mille raisons, se trouvait mieux en communion d'idées, et plus à laise, avec celui-ci qu'avec celui-là. Cabanis était un savant positif, un philosophe pratique, lorsque Constant n'était encore qu'un amoureux, un rêveur, un vague métaphysicien, qui, préoccupé de son travail sur les Religions, se décidait à lui faire subir une métamorphose essentielle, mais un peu tardive, en y introduisant enfin le sentiment, le souffle religieux (1), dont il venait de s'aviser.

Fauriel connaissait Cabanis d'assez longue date; il avait pu le rencontrer non seulement dans sa thébaïde très mondaine d'Auteuil, mais aussi, sept ans auparavant, chez Mme de Staël. En mai 1795, la baronne était rentrée à Paris, où elle s'employa de son mieux, ainsi que le rappelle M. Herriot (2), à concilier les partis et à

(1) Cf. Saiiste-Beuve, article susmentionné (Portraits contemporains, t. II, p. 509), et la lettre ci-après de Benjamin Constant à Fauriel (26 messidor a>i X) : « Pour la quatrième fois, écrivait-il, j'ai recommencé mon ouvrage. Je crois qu'il gagnera à la refonte à laquelle je me suis déterminé. Je désire le rendre le moins imparfait possible... etc. »

(2) Madame Récamier et ses amis. — Sur la situation, en 1795, de Mme de Staël, invitée à sortir de France par arrêté du Comité de Salut public du 13 vendémiaire, voyez le beau livre de M. Paul ( 1 \i i ikr (Madame de Staël et Napoléon, chap. I, p. 7) : « Décrétée d'arrestation par arrêté du Directoire du 3 floréal an IV (^22 avril 1796), si elle tentait de pénétrer sur le territoire français, simplement tolérée depuis cette époque, haïe des royalistes pour le rôle

amortir les haines. Constitutionnels, libéraux présents et futurs, futurs doctrinaires, frayaient volontiers avec elle. Benjamin Constant et Fauriel les ont entretenus dans son salon : c'étaient de Talleyrand, de Narbonne, de Montmorency, de Barante, Lanjuinais, Boissy d'Anglas, Chénier, Daunou, Garât, et plusieurs autres, au nombre desquels Cabanis. Elle a fort profité de la conversation de tous ces hommes éminents, dont ses écrits ultérieurs porteront la trace visible. Daunou, par parenthèse, que ses Considérations sur le procès de Louis XVI (1), non moins que sa remarquable ouverture d'esprit, rendaient sympathique à Mme de Staël comme à tous les amis du progrès, de la tolérance et de la liberté, avait, dès 1793, dans son Essai sur l' instruction publique , réclamé le développement des écoles et la diffusion des lumières en France. Et n'était-ce pas lui qui faisait prescrire, en 1795, la distribution sur

qu elle avait joué en fructidor, et des révolutionnaires pour la pitié qu'elle témoignait aux victimes, en ce moment même (décembre 1797) elle était menacée d'expulsion, et Benjamin Constant écrivait aux Directeurs, le 30 frimaire an VI, pour les prier de rapporter un arrêté qui ne permettait à son amie ni de sortir de France, ni d'y rester. (Cf. Barras, Mémoires, t. III, p. 128 (publiés par M. George Duruy.) — Journal des Hommes libres, 8 nivôse an VI.

(1) Sur l'attitude de Daunou à la Convention nationale, en cette occurrence, sur ses opinions et son vote au cours du procès de Capet, voir l'éloge mérité que lui décerne Sainte-Beuve dans ses Portraits contemporains, t. III, pp. 19-21.

tout le territoire de la République de Y Esquisse des progrès de V esprit humain, par Gondorcet, le philosophe-martyr, mort l'année précédente, et dont la mémoire persistait également chère à la fille de Necker et à Fauriel, l'ami de sa veuve?

Quant à Cabanis (1), l'ancien protégé de Mme Helvétius, le camarade de Diderot et de d'Alembert, le dépositaire de la pensée de Gondorcet, nommé à la fin de 1794 professeur d'hygiène à l'École centrale de Paris, il ne publiera qu'à la fin de 1802 son traité sur les Rapports du physique et du moral de f homme, qui contraste si bizarrement par sa physiologie transcendante, exclusive, avec la Lettre sur les causes premières, adressée par lui à Fauriel, — laquelle ne parut qu'en 1824, et où il se révèle nettement favorable aux doctrines spiritualistes (2). — Mais déjà, sans

(1) Voir les pages qui le concernent dans l'étude de M. Ant. GuiLLOissur la société d'Auteuil, passim. Cabanis était né en 1757.

(2) Cf. Saikte-Beuve, Portraits contemporains, t. II, pp. 510- 511. — On verra (cf., ci-après, la lettre datée de Genève, o frimaire an XI), avec quelle indulgence Constant accueillait l'ouvrage de Cabanis sur ce sujet scabreux, qu'il recevait de Paris en même temps que Fauriel y recevait Delphine. « Je lis, dit-il, autant que mon impuissance de méditation me le permet, le livre de Cabanis, et j'en suis enchanté... » Suit un jugement sur lequel, observe Sainte-Beuve, « il y aurait bien à épiloguer; l'idée la plus choquante, du moins de la pari d'un homme politique, est celle-ci : qu'il n'y a rien à faire des idées spiritualistes et religieuses a titre d'institutions ; mais l'espèce de protestation quand même qui termine, cette réserve expresse en faveur de la partie mystérieuse de notre cire est noble autant que sincère ; elle honore Constant. . . » Si peu monarchiste qu'il fût à cette date, Constant ne pouvait se

nul doute, il professait cette thèse déterministe qui aboutit en droite ligne au matérialisme pur. Les convictions et surtout les conclusions du philosophe, ces pages où revivait audacieusement, mitigée toutefois par les conquêtes de la physiologie moderne, l'aride et desséchante physique du vieil Épicure, ne firent point dans la bonne compagnie le meilleur effet. Les esprits les plus indépendants, les plus hardis, s'en offusquèrent comme d'une injure personnelle; et peu s'en fallut qu'ils ne refusassent désormais d'avouer Cabanis pour un des leurs, ainsi qu'on peut l'inférer du passage suivant, extrait d'une lettre du baron J.-M. Degérando (1) à Mme de Staël :

dissimuler que l'idée spiritualiste la plus haute, la plus digne de respect, et la plus efficace en son principe, si l'application ne le fut pas toujours, avait jadis fondé, puis étayé pendant de longs siècles le trône de droit divin. Donc, en tant qu'institutions, il ne lui était nullement permis de représenter des idées de ce genre comme ruineuses. Il semble, d'ailleurs, qu'il ait lui-même senti la contradiction. Ainsi, continue Sainte-Beuve (note 1 de la p. 511), Camille Jordan (Camille, comme R. Constant l'appelle tout court, par son seul prénom) « avait fait imprimer, dans l'été de 1802, une brochure où il plaidait la cause de la monarchie constitutionnelle. Benjamin Constant en écrivait à Fauriel (de Suisse, 26 messidor an X) : « On m'écrit de Paris de grands éloges sur la brochure de Camille. Je trouve qu'elle les mérite. C'est une action courageuse, et un écrit de talent; et la manière dont elle a été lue subrepticement me paraît l'indice dune e'potjne nouvelle dans l'opinion... » Il est clair que, ce jour-là, Constant ne jugeait pas les théories spiritualistes tellement inutiles soit à la morale individuelle, soit au gouvernement des peuples!

(1) Lyonnais (1772-1842), philosophe, juriste et compatriote rie Camille Jordan: philanthrope très distingué. L'année même

« Nous avons été bien mécontents, Camille Jordan et moi, de l'ouvrage de Cabanis. Voilà ce qui discrédite la philosophie, ce qui la fait considérer comme l'ennemie de toutes les idées consolantes. Non, des hommes qui ne croient qu'à la fatalité et à la matière ne peuvent être les amis sincères de la liberté. Nous ne savons gré à Cabanis que dune chose, c'est d'avoir dit un peu de bien de vous... Faites-nous toutefois la grâce de partager notre indignation contre la désastreuse influence de son ouvrage. En réduisant tout ainsi en matière brute, n'est-ce pas inviter à nous pétrir comme on veut (1)?... » Il est bien vrai! La pauvre cervelle humaine deviendrait, dès lors, une cire malléable, à la merci de toutes les empreintes. Cabanis, âme fière, énergique à l'occasion, aurait dû supputer les conséquences humiliantes, funestes, de ses imprudents théorèmes.

Je me figure donc que Fauriel ne dut pas s'associer à l'engouement de Benjamin pour le fameux traité matérialiste récemment paru. Non qu'il désapprouvât en tout les doctrines de son

où parut le traite de Cabanis sur les Rapports du physique et du moral (1802), Degérando était couronné par l'Académie de Berlin pour un mémoire, conçu dans un esprit tout opposé, sur la Génération des connaissances humaines ; ce mémoire devint plus tard Y Histoire comparée des systèmes de philosophie.

(1) Cité par le baron Degkiundo, Lettres inédites et souvenirs biographiques de Madame Récamier 'et de Madame de Staël . (Paris, Renouard, 1868, in-12.)

cher Cabanis, mais il est probable qu'il y apportait les tempéraments, les restrictions nécessaires; aussi bien, tous ses écrits, à lui Fauriel, témoignent dune sérénité, dune élévation incompatibles avec le système qui attribue à l'organisme charnel l'hégémonie souveraine sur les démarches de la vie intellectuelle et fait de la Pensée la sécrétion du cerveau. Le déterminisme insolent d'un Taine lui-même, appelant le vice et la vertu des produits assimilables au sucre ou au vitriol (!) , ne se risqua point à prononcer contre l'intelligence humaine des blasphèmes aussi osés.

Tel était alors, tel sera par la suite l'homme qui, par le charme et l'intégrité du caractère (2), tenait par de si fortes attaches au cœur de ses nombreux amis ou obligés, depuis son compagnon (1 adolescence, François Guizot, depuis l'harmonieux et pieux Manzoni (3), jusqu'à ce jeune Ozanam qui fut son fidèle disciple, son suppléant préféré, et qui continua dans sa chaire de la

(1) Définition célèbre, qu'on lui a bien souvent, trop souvent même, reprochée, car il a dû en rabattre.

(2) Gomme complément de ce portrait, et notamment sur l'aspect physique de Fauriel, voyez les quelques citations de Sainte-Beuve que nous donnons encore dans Y Appendice .

(3) Alexandre, comte Manzoni, poète et romancier (1784-1873), né à Milan, vint de bonne heure à Paris, où il se lia avec Volney, Garât, de Tracy, Fauriel. La collection de l'Institut contient plusieurs lettres de lui. Sainte-Beuve a insisté sur ses rapports avec Fauriel (Revue des Deux-Mondes, mai-juin 1845).

Faculté des Lettres de Paris les belles traditions d'un enseignement profondément original et neuf à cette date, celui des littératures étrangères. — Tels étaient aussi, quand le dix-neuvième siècle avait deux ans, l'entourage de Claude Fauriel (1), l'atmosphère philosophique et politique qu'il respirait avant de s'enfermer dans la studieuse retraite où bientôt il se fera sourd aux bruits du dehors, où la turbulence, les heurts, les ambitions des partis vont le laisser calme et froid, au rebours de Benjamin, toujours plus bouillant avec 1 âge. Dorénavant, détaché des luttes et peut-être un peu des lutteurs, de ceux-là mêmes qu'il a le plus affectionnés, soutenus, réconfortés au fort de la tempête, il ne vivra plus, lui, que pour la méditation fructueuse, pour la reconstruction patiente, attentive, du passé des races et des éléments primordiaux d'où jaillirent les langues et les civilisations latines. . . — Et maintenant, il est temps de se pencher sur son épaule pour lire avec lui les confidences encloses dans les plis de ces missives agitées, issues de l'exil, que lui remettait son concierge de la petite rue Verte, ou, plus mystérieusement, l'intermédiaire désignée d'avance pour cet office, Mme de Prix, ferblantière à Mêulan.

I On trouvera quelques intéressants souvenirs sur Fauriel et son groupe littéraire dans !<■ petit volume de K. 0' Vïkaiu, Un salon à Paris; Madame Mohl et ses intimes (Paris, Pion, in-l8V

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