‹ Benjamin Constant sous l'oeil du guetChapitre 10 sur 63 · XXXVII · texte numérisé non relu

XXXVII

(5 juillet 1804.)

u J'espérais que Fauriel me donneroit de vos nouvelles, Madame, et j'en désirais avec ardeur. Son silence obstiné me détermine à vous en demander moi-même. Je ne veux pas en être privé plus longtems.

« Etes-vous à cette charmante Maisonnette où j'ai passé si peu de jours, et dont je conserve un souvenir si doux? Etes-vous dans la grande capitale qui fait naître des pensées d'un genre tout autre?

« Après avoir beaucoup erré, je suis enfin de retour, non pas chez moi, car je ne me regarde comme chez moi que lorsque je suis dans ma retraite près de Paris, mais dans une espèce de chez moi, puisque j'y suis né. Un jour, j'espère, je vous conterai ce que j'ai vu. J'ai vu des princes qui fuyent l'étiquette, et qui se plaignent de ce qu'on ne veut pas les traiter comme de simples particuliers, singulier sujet de plainte, si j'en crois d'autres personnes non moins respectables. J'ai vu des gens de lettres qui écrivent tout ce qui leur passe par la tête, sans qu'on imagine de s'en courroucer, et un public assez bon pour prendre intérêt à ces gens

(1) Nous joignons aux trente-six lettres écrites à Fauriel que possède l'Institut lépître suivante, adressée par Benjamin Constant à Mme de Gondorcet, leur commune amie, en 1804, après le voyage d'Allemagne avec Mme de Staël.

de lettres, bizarre public, qui croit encore que l'homme est fait pour penser et pour dire ce qu'il pense (1). Je ne continuerai pas mes récits invraisemblables, de peur que vous ne croyez (sic) qu'en véritable voyageur, je profite de ce titre pour faire des contes : et même, pour me faire pardonner ce que je vous ai déjà dit, je vous promets que quand nous nous verrons, je ne vous parlerai point de mes voyages.

h Pour toute consolation dans mon séjour loin de vous, je lis le Journal des Débats. D'ordinaire, il me charme; mais aujourd'hui dans son article du (2) 12 messidor il m'a fort inquiété. Il dit que si l'on publie beaucoup de livres comme La Philosophie de la Nature, de Delille de Salles (sic), la France est perdue, perdue à jamais. Il y a vingt ans que j'ai appris à mes dépens que La Philosophie de la Nature étoit un assez ennuyeux ouvrage : mais je ne le croyais pas si dangereux (3).

(1) Il est à peine besoin de souligner l'intention satirique de tout ce passage, où perce l'enragé libéral de l'avenir.

(2) Les mots dans son article du ont été rajoutés au-dessus de la ligne.

(3) J.-B. Isoard, dit Delisle de Sales, né à Lyon en 1743, mort à Paris en 1816, fut un très médiocre écrivain, qui se lia avec les philosophes (on l'a surnommé le Singe de Diderot), bien qu'il se déclarât l'adversaire du matérialisme et de l'athéisme, lesquels étaient, de son temps, fort à la mode. Il a publié une quantité d'ouvrages. Celui dont B. Constant fait justice en ce passage, Philosophie de la nature (1769, 4 vol. in-8°; porté à 10 vol. dans une 7e édition, 1804), fut poursuivi et brûlé au Châtelet. — Outre ce livre, Delisle de Sales, dont la fécondité est, à coup sûr, le principal mérite, a encore écrit : Philosophie du bonheur, 1796 (ce titre fut repris avec succès par un philosophe moderne d'une tout autre école); Mémoire en faveur de Pieu, 1802; Histoire des Hommes (en collaboration avec Mercier,

ci Je vois avec quelque plaisir s'avancer cet automne. Ce n'est qu'alors que je vous reverrai. Je dois tout cet été à une personne trop malheureuse (1) pour que celui de ses amis qui peut disposer de lui ne reste pas le plus possible auprès d'elle. L'événement qui fait son mallieur m'a causé personnellement une grande peine. Avec quelques différences d'opinion, différences qui avoient beaucoup diminué de sa part, celui qu'elle a perdu (2) m'avoit inspiré un attachement vif et tendre. G'étoit un homme d'un caractère si élevé, d'une telle finesse d'esprit, d'une sensibilité si vraye (sic), et qui avoit contre ce qui est vil une indignation si généreuse, qu'il sera difficile à remplacer. Il est mort peutêtre à propos pour lui (3), mais il laisse une place qu'il

surnommé, lui, le Sinqe de Jean-Jacques), 1781 et années suivantes, compilation en 52 volumes.

(1) Mme de Staël, qui avait perdu son père.

(2) Necker. — « M. Necker est mort! Que deviendra sa tille? (Mme de Staël, Minette, comme Constant l'appelait quelquefois, se trouvait alors en Allemaqne.) Quel désespoir pour le présent! Quel isolement pour l'avenir! Je veux la voir, la consoler, ou du moins la soutenir. Pauvre malheureuse! Quand je me rappelle sa douleur, son inquiétude il y a deux mois et sa joie si vive qui devait être de si courte durée! Pauvre malheureuse! Mourir vaudrait mieux que cette souffrance. Et ce bon M. Necker, combien je le' regrette! Si noble, si affectueux, si pur! Il m'aimait. Qui conduira maintenant l'existence de sa fille? »

(Benjamin Constant, Journal intime, 1804.)

(3) On se rappelle, en lisant cette phrase, les passages célèbres où Cicéron et Tacite félicitent l'orateur Craasus et le général Agricola de l'opportunité de leur fin. — lia conduite et même la personne, si respectable pourtant, de Necker n'ont pas échappé aux abjectes diatribes de la malveillance : témoin ce bas pamphlet révolutionnaire anonyme, dont je retrouve l'indication dans un récent catalogue de la librairie A. Voisin (34, rue Mazarine) : Vie privée et ministérielle de M. Necker, directeur-général des

est triste de voir vuide (sic), et difficile à remplir.

« Adieu, Madame. Daignez attendrir sur moi l'inexorable Fauriel, et prenez vous-même pitié de moi. Ce sentiment peut-être vous portera à m'écrire.

« Hommages et tendre respect, n

Genève, ce 16 messidor an XII (1804).

(Timbre postal : 99 Genève. — A Madame de Condorcct^ à Meulan. Département de Seine- et- Oise. Meut. an. — L'adresse est maculée. Le nom de Condorcjt est couvert d'une épaisse tache d'encre noire, qui a traversé le papier.)

finances, par un citoyen. (Genève, 1790: in-8° de 80 pages.) Pour connaître l'état d'âme de Mme de Staël à la mort de son père, se reporter aux lettres que Benjamin Constant écrivit du château de Coppet (en août 1804) à sa tante, la comtesse de Nassau, née de Chandieu, lettres publiées à la suite du Journal intime (édit. Melegari, pp. 331-333). Neeker venait de mourir à Coppet, loin de sa fille, qui se trouvait en Allemagne. Constant repartit en hâte pour l'Allemagne, afin d'y rejoindre son amie, lui apprendre son malheur, et la ramener à Coppet. — Cf. aussi la lettre émue de Mme de Staël à l'Américain Gouverneur-Morris, un des fondateurs des États-Unis (Coppet, 16 août 1804) : « Hélas, v.xy dear Sir, ce n'est plus à lui, ce n'est plus à mon céleste ami (son père) que votre lettre est parvenue. Il m'a fallu lire les expressions touchantes de votre amitié pour lui, qui ne s'adressaient plus qu'à son ombre... Je l'aimais mille fois plus encore, depuis que nos liens étaient devenus plus intimes. Son esprit, son âme s'étaient encore élevés, s'il est possible. Au lieu de vieillir, il était devenu céleste... Ce n'est pas mon père, c'est mon ami, c'est mon frère, la moitié de moi-même, la plus noble moitié que j'ai perdue... Mon cœur est brisé. Si vous priez Dieu, pensez à mon père... Rien de si pur que lui n'a existé parmi les hommes. » — Heureux ceux qui savent inspirer à leurs enfants une pareille vénération !

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