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CHAPITRE V

LA POLICE ET L'INTÉRIEUR (suite)

Sommaire. — Etat d'esprit de la bourgeoisie française au début de la Restauration. — Le ministère Martignac et la liste d'exil. — Portrait de Benjamin Constant orateur politique, par un de ses contemporains. — Le libéralisme de Benjamin Constant. — Retour sur les principales étapes de sa vie publique et de sa carrière parlementaire. — Etat économique, politique et religieux de l'x41sace en 1827.

« Dis-moi, quel est ton pays?

Est-ce la France ou l'Allemagne 1

C'est un pays de plaine et de montagne,

Une terre où les blonds épis,

En été, couvrent la campagne,

Où l'étranger voit, tout surpris,

Les grands houblons en longues lignes

Pousser joyeux aux pieds des vignes

Qui couvrent les vieux coteaux gris.

La terre où vit la forte race,

Oui regarde les gens en face.

C'est la vieille et loyale Alsace! »

(Erckmann-Chatiuan.)

Demandons-nous un instant quels pouvaient bien être, au début de la Restauration, les sentiments vrais d'un bourgeois intelligent, lettré, réfléchi, parvenu à l'âge de la maturité, d'un citoyen français soucieux, sans doute, de l'honneur national, mais avant tout épris du calme,

du repos propice à l'étude et à la méditation, bref, d'un intellectuel, comme on a baptisé quelquefois avec un peu de dédain aujourd'hui cette classe de gens naturellement ennemis des coups.

— Eh bien! qu'on ne s'y trompe pas : ce public moyen éprouvait, au retour si peu reluisant des Bourbons, une impression réconfortante de paix et de délivrance. De cet état d'âme, optimiste à l'excès, on trouve l'écho tout au long d'une page (1), — que je tiens à transcrire intégralement, tant elle est significative, — signée par un intime ami de Fauriel, sinon de Benjamin Constant, par un homme d'État qui fut aussi un écrivain moraliste de premier ordre, un célèbre historien philosophe et généralisateur, François Guizot, le type accompli du bourgeois avec Thiers, je le dis sans raillerie aucune. — Voici donc ce que ce vieillard, né sous Louis XVI et mort sous la troisième République, écrivait, peu de mois avant sa fin (1874), soixante années après la chute de l'Aigle, après ces convulsions d'agonie que détaille le beau récit de M. Henry Houssaye.

Les enfants qui naquirent avec le dix-neuvième siècle, observe Guizot en résumant la biographie d'un confrère académicien, virent, à Fàge de quinze ans, en 1814 et 1815, la France vaincue,

(1) Cf. l'article de Guizot, intitulé : Ecrivains contemporains .

— M. Vitcl, sa vie et ses œuvres, dans la Revue (tes Deux- Mondes, livraison du 1er mars 1874, p. 34.

et Paris non pas assiégé, mais envahi et occupé par les étrangers. Ils assistèrent « au douloureux spectacle de l'Europe victorieuse de nous, chez nous, et nous imposant les conditions de la paix; mais c'était l'Europe, la coalition européenne qui nous avait vaincus, et non pas une seule des nations européennes. Nous avions succombé sous tous nos rivaux réunis après avoir été arrogamment provoqués, et non pas dans un duel sans cause claire et digne. Nous avions, de plus, trouvé, non pas des amis, mais des influences éclairées et modérées qui avaient compris l'intérêt européen et ce qui nous était dû malgré nos revers. L'Angleterre et la Russie, l'empereur Alexandre et le duc de Wellington, avaient fait repousser les prétentions envahissantes de la Prusse déjà géographiquement rédigées. Nous n'avions perdu ni l'Alsace, ni aucune portion de la Lorraine. La France restait intacte. Elle entrait, d'ailleurs, après de longues années de guerre et de despotisme révolutionnaire ou militaire, en possession des deux grands biens de la civilisation, la paix et des institutions libres. Le gouvernement auquel elle avait aspiré dans les premiers jours de 1789, la monarchie traditionnelle et constitutionnelle, devenait le sien. Il y avait là pour notre patrie des garanties de stabilité, de liberté et de progrès bien propres à nous donner dans le présent les consolations, et pour l'avenir les espé-

rances qui, au milieu des plus tristes désastres, relèvent et rassérènent l'âme des peuples.

n C'est un rare spectacle que celui dune grande nation passant tout à coup des violentes passions et des rudes épreuves de la guerre et du pouvoir absolu aux oeuvres laborieuses et lentes, quoique très animées, de la paix et de la liberté. Ce fut le spectacle qu'offrit la France après ses revers de 1814 et 1815 (1). En même temps, un puissant mouvement intellectuel y éclatait : dans les sciences politiques et économiques, en philosophie, dans l'histoire ancienne et moderne, dans la critique littéraire, dans la poésie, dans les arts, des idées nouvelles et fécondes fermentaient; des hommes nouveaux et éminens les développaient et les appliquaient dans des œuvres qui devenaient populaires... »

Quand il traçait ces lignes, Guizot, débris vénéré de l'ère monarchique, songeait avec mélancolie qu'il avait à peine touché la trentaine à l'époque où il plongeait par le souvenir, et qu'il avait lui-même été, dans le domaine des lettres et de l'enseignement professoral, un des maîtres ouvriers de cette renaissance sociale et morale dont lui, le désabusé, n'espérait plus voir la pareille après l'écrasement de 1870. Mais, même en écartant la propension sénile à

(1) V. les conclusions du dernier volume de M. Houssavp;, 1815. — La France avait encore des réserves d'énergie incroyables.

LA POLICE II L'INTÉRIEUR (SUITE) 2 i I

l'éloge du temps passé, tenez pour certain que beaucoup de contemporains de Guizot, s'ils eussent vécu aussi vieux, eussent raisonné de façon analogue, et qu'en particulier Benjamin Constant, s il eût atteint l'âge d'un centenaire, eût opposé avec un attendrissement rétrospectif le sceptre de Juillet, ou même le trône de Charles X, à la seconde tyrannie impériale et surtout au règne des émeutiers, soi-disant rénovateurs de l'ordre social, qui prétendent faire germer dans le sang et le feu toutes les franchises de l'avenir.

« Nous ne pouvons accepter d'être privés du droit de parler et d'écrire, — ni que les destinées de la France dépendent de l'égoïsme, de la vanité, des terreurs ou des caprices d'un homme, d'un étranger de race et d'éducation. » — Ainsi protestait le fier et probe historien de Tocqueville, réfléchissant sur le coup d'État du 2 décembre 1851, alors qu'arrêté, comme ses collègues de la Chambre, par les policiers du prince-président, il couchait, sans y dormir, sur une paillasse, dans les galetas de la caserne d'Orsay (1). C'est le cri qu'avaient répété sur tous les tons, dans leurs entretiens, leurs correspondances et leurs livres, à travers toutes les routes de l'exil, les apôtres irréductibles de la liberté sous le despotisme impérial issu de brumaire; et ce cri tombait de haut quand il était

(l) Cité par M. Gaston Deschamps, Le malaise de la démocratie, ehap. in, pp. 92-93; Colin, édit, 1899.

proféré par une baronne de Staël, un Chateaubriand, un Benjamin Constant. Et pourtant l'événement prouva que ce dernier tout au moins, tout nourri qu'il fût, de par son éducation, d'idées teutoniques (1), n'était point l'adversaire irréconciliable d'un diadème usurpé! Faut-il en tirer un argument de plus pour souligner la « sensibilité atrophiée, les misères, contradictions et défaillances de cette fine nature, de ce grand esprit»? Toujours est-il que celui qui avait été « l'avocat le plus intrépide et le moins hésitant de toute liberté publique » subit à son tour, en 1815, à peine revenu de l'exil, le prestige de ce prépondérant génie, de cet étranger de race et d éducation en qui la myopie de Taine (2) n'a très injustement pu démêler que les aspirations et les convoitises d'un condottiere. C'est pour lui que, en avril 1815, Benjamin Constant rédigeait Y Acte additionnel aux constitutions de l'Empire (3) ; c'est à Benjamin Constant que, deux mois plus tard, l'homme de brumaire, le vaincu de Waterloo, renié, honni par son Parlement, mais acclamé

(lj Ces remarques sont de Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. III, p. 387.

(2) Voir son fameux — et infamant — portrait de Napoléon dans les Origines de la France contemporaine.

(3) Voir au Musée des Archives nationales la pièce originale, revêtue de la signature de Napoléon, de ce supplément à la Constitution du premier empire, promulgué au retour de l'île d'Elbe (Paris, 22 avril 1815).

par la populace, déclarait, à la veille d'abdiquer, qu'il se refusait à devenir le roi de la jacquerie (1) et qu'il éviterait l'effusion du sang.

Il ne nous appartient pas d'apprécier ici, après tant d'autres, plus compétents, dont nous serions réduits à résumer les travaux, les diverses circonstances qui amenèrent entre le maître chancelant et son ancien proscrit ce rapprochement inopiné, qui fit hurler d'aise tous les ennemis de Benjamin Constant (2) . Je reviendrai, d'ailleurs, tout à l'heure sur cette période en retraçant les lignes essentielles de la carrière politique de mon héros; mais on possède, sur les propos qu'il tenait à cette date, un texte bien probant et trop peu connu, un témoignage d'autant plus irrécusable qu'il émane d'une lettre familière. Mme Degérando écrivait, le 9 mai 1815, à Camille Jordan : « Je vois souvent B. Constant; et la chose du monde la plus amusante, la plus curieuse, la plus

(1) Cf. les premières pages, si émouvantes, du dernier et magistral volume de M. Henry Houssaye, 1815.

(2) Je renvoie le lecteur au long, sévère, et parfois même perfide article Constant de Rebecrjue (signé : M-D-E, c'est-à-dire MadrolleJ publié par la Biographie universelle ancienne et moderne de Michaud (t. LXIC de l'édit. de 1836). — On y trouvera la conversation de Fouché et de Napoléon, puis de Fouché et de Constant, puis de l'empereur et de Benjamin Constant, à la suite de quoi celui-ci rédigea avec M. Mole cet acte retentissant qui rencontra de si vives oppositions de la part des républicains comme de la part des royalistes. La vérité est qu'on avait assez de Napoléon, et qu'un replâtrage de ce genre paraissait par trop anodin.

piquante, c est de l'entendre. Je n'ai pas le temps de vous expliquer le tableau qu'il trace du présent, ce qu'il entrevoit de l'avenir. La lutte des rois contre l'indépendance des peuples l'inquiète peu pour la Liberté; il voit plutôt, en résultat, les peuples s élevant contre les rois et ne manquant point, dans cette entreprise, de chefs habiles et audacieux. Il trouve l'Empereur phénomène, plus qu'il ne peut l'exprimer et plus qu'il ne s'y attendait; il est dans l'étonnement de la prodigieuse variété et souplesse de ses facultés. Il est avide de l'entendre pour recueillir toutes les paroles qui peignent ou qui décèlent ce prodige. M. de Sismondi a eu, l'autre jour, un entretien de deux heures avec l'Empereur : il en est sorti avec les mêmes impressions, qu'il m'a racontées après. . . »

La conclusion qui découle d'elle-même de ce passage significatif, c'est que les gens les moins volages eux-mêmes risquaient d'être retournés comme un gant au contact de cet adroit interlocuteur qui se faisait, selon l'occurrence, tyran impérieux ou charmeur irrésistible. Comme tant d'autres, Constant avait été fasciné (1).

Napoléon tombé, Benjamin Constant accepta

(1) Un autre Constant, — non plus Benjamin, niais le propre valet de chambre de Napoléon, — insiste sur les côtés affectueux et la bienveillance habituelle du caractère de l'Empereur (Mémoires sur l'Empire, t. I, Introduction, p. XI, et passimj. Toutes les thèses peuvent se plaider. Napoléon aimable, voilà qui nous change des diatribes de Bourricnnc et de Taine !

sans rechigner les Bourbons, au moins provisoirement et, si je puis dire, sous bénéfice d'inventaire. Persuadé, comme il le déclara plus tard, que tout gouvernement est bon lorsqu'il donne des garanties de liberté et qu'il tient ses promesses, il offrit à la Restauration, qui ne l'agréa jamais avec une pleine confiance, l'appoint de sa plume (articles dans les Débals) , tant qu'elle serait authentiquement constitutionnelle et s'appuierait sur les intérêts nouveaux. La perspective n'était guère plausible. Benjamin se leurrait à plaisir, de gaieté de cœur, tout au rebours de ses cadets, Thiers et Mignet. Ceux-ci — Sainte-Beuve L'a formellement indiqué — étaient très convaincus d'avance, dès leur accession à la vie politique, « de l'impossibilité radicale qu'il y aurait pour les Bourbons à accepter les conditions du gouvernement représentatif, du moment que ces conditions s'offriraient à eux dans toute leur rigueur, c'est-à-dire le jour où une majorité parlementaire véritable voudrait former un cabinet et porter une pensée dirigeante aux affaires ( l) . »

Il n'est donc pas inutile de préciser ici l'attitude des libéraux, tels que B. Constant, vis-à-vis du pouvoir restauré des Bourbons. Et d'abord, il ne semble point que lesdits libéraux aient été

(1) Portraits contemporains, t. III, p. 340.

traités par Louis XVIII avec une rigueur excessive, ni même avec un mépris outrageant; il les tenait simplement à distance, par prudence dynastique. Et quant aux ministres de Charles X, il sied de reconnaître que plusieurs d'entre eux, — les bons, comme Martignac, — partageaient, au fond, les idées essentielles du groupe auquel appartenait Benjamin Constant, et se montraient tout disposés à Faction conciliante et large; aussi, vers le milieu du règne, une sorte de détente s'opéra dans les esprits. Mais Martignac, qui ne fut appelé à l'Intérieur qu'en 1828, après la chute du ministère Villèle, et succomba sous la coalition des intérêts en août 1829 pour faire place à Polignac, Martignac avait contre lui le roi, qui souhaitait notoirement la formation d'un ministère d'extrême droite. Et puis, il avait recueilli la plus ingrate des successions. On sait que son prédécesseur immédiat, le comte de Villèle, dont les fonctions s'exercèrent sous les règnes de Louis XVIII et de Charles X, ne sut pas conserver la réputation favorable que lui avaient value d'abord l'intelligence des besoins du pays et d'importantes mesures économiques. Si, par une habile gestion pécuniaire et de sages réformes, il perfectionna la comptabilité et fit prospérer les finances (1), il s'aliéna, d'autre

(1) Consulter d'AïJDIFFRET, Notice historique sur M. de Villèle.

part, la sympathie publique en attachant son nom aux actes les plus antipopulaircs : rétablissement du droit d'aînesse, loi du sacrilège, censure des journaux, décrets contre la liberté de la presse, dissolution de la garde nationale, etc. Bientôt son administration fut unanimement qualifiée de ministère déplorable. Lâché par la majorité du Parlement et par les collèges électoraux, il sombra, c'est certain, par sa faute.

Martignac allait-il prendre meilleure posture en face du parti sans cesse grossissant qui, sans battre en brèche le principe monarchique, revendiquait le respect des libertés constitutionnelles et réclamait 1 exécution pure et simple des articles de la Charte? — Laissons un instant, pour la réponse, la parole à un témoin qu'on peut, je crois, écouter avec quelque sécurité.

Le comte P.-Fr. Real, mort en 1834, a écrit un livre (1) aujourd'hui peu connu et devenu fort rare, qu'on peut feuilleter avec intérêt. Real, préfet de police sous l'Empire, et bras droit de Fouché, avait occupé un poste équivalent sous le Direc-

(1) Indiscrétions, 1798-1830. Souvenirs anecdoticjues et ■politiques tirés du portefeuille d'un fonctionnaire. (Paris, Dufey, 1835, 2 vol. in-8° (ouvrage posthume). — Cf., t. II, pp. 310 et suiv., le passage qui a trait au ministère Martignac. — Real, préfet de police pendant les Cent Jours, fut exilé au retour des Bourbons, se retira dans les Pays-Bas, puis aux Etats-Unis, et ne rentra en France qu'en 1818.

toirc; en même temps qu'il était liisioriograj)lie de la République, il dirigeait la police de sûrelé. G est lui qui découvrit, en 180 4, les projets de George Cadoudal; il joua un rôle important dans l'arrestation du duc d Enghien (l). — Ses souvenirs, ou plutôt ses indiscrétions (le mot est bien trouvé) , se composent dune série de particularités ou de révélations sur les hommes et les choses d'alors, où, dans un pittoresque mélange, se coudoient : la manie de Gohier voyant partout des conspirations; le faible de Napoléon pour tout ce qui était royaliste; Fouché, ennemi des royalistes et défenseur des iacobins; Pichegru, Moreau, Mallet, d'Enghien, Lally, Sidney-Smith, Ouvrard, Danican, les émigrés, Talieyrand, etc., etc. Dans cet ouvrage, le ministère Martignac est apprécié dune façon nette et impartiale.

Ce ministère, dit Real en substance (2), « était un de ces temps d'arrêt auxquels fut condamné Charles X. Le ministère Martignac était un ministère d'honnêtes gens, auquel l'opposition n'a pas voulu tenir compte de ses bonnes intentions, de ce qu'il a fait de bien, et des résistances extraparlementaires qu'il rencontrait à chaque pas.

(1) Voir le dramatique récit de Chateaubriand (Mémoires cl' outre-tombe).

(2) Je cite textuellement tout ee qui, dans cet ouvrage, a trait à l'attitude de notre parlementaire vis-à-vis de ce ministère qui se prolongea, comme on sait, dix-huit mois (5 janvier 18£8- 8 août 1829).

Les hommes les plus éclairés de l'opposition, et parmi eux Gasimir-Perier, Benjamin Constant et le général Sébastiani, avaient compris le ministère Martignac; et s'ils ne s'étaient pas franchement, ouvertement réunis à lui, c'est qu'ils devinaient que ce ministère, imposé à la couronne par l'opinion publique, n'aurait qu'une existence éphémère, et qu'ils se pressaient de demander des garanties pour être en mesure de résister à ce qui se préparait dans l'ombre. Combien de témoignages de confiance n'ont-ils pas été donnés au ministère Martignac par Benjamin Constant luimême, qui ne se montrait préoccupé que d'une seule pensée, de la durée possible de ce ministère qu'il combattait cependant!

« M. de Martignac, homme d'un esprit si délicat, si éclairé (1), homme de concession et de con-

(1) Il est hors de cloute que de Martignac, ancien avocat à Bordeaux et directeur général de l'enregistrement et des domaines, apportait au ministère, avec un talent oratoire de premier ordre, un caractère modéré, une âme droite, haut située : c'est une justice que les historiens sérieux de la Restauration ont unanimement tenu à lui rendre. Par malheur, le roi ne l'avait élu que comme dernière ressource de conciliation, prêt, si la Chambre ne voulait pas le suivie, à faire appel à son favori impopulaire, le prince de Polignac, son ancien aide de camp, qui avait promené avec tant de conviction le drapeau blanc dans Paris, le 31 mars 1814; Polignac, sous qui les conflits latents seront poussés à l'aigu, jusqu'à la catastrophe des ordonnances.

Les collègues de Martignac, ministre de l'intérieur, étaient Portalis, à la justice; de La Ferronays, aux affaires étrangères Celles lui étaient assez étrangères);, de Gaux, à la guerre; Roy,

ciliation, pouvait raffermir le trône ébranlé de Charles X; il y a travaillé consciencieusement, et malgré Charles X : et, pour cela, il fallait du courage, il fallait qu'il luttât au conseil pour obtenir la permission de faire un peu de bien, pour combattre dans les Chambres contre deux oppositions, l'une qui repoussait le bien, l'autre qui en voulait davantage; l'une qui l'accusait de dépouiller le roi de ses prérogatives, l'autre qui lui reprochait de dénier à la France le complément de ses institutions. Être ministre d'un roi qui lui refusait sa confiance, voir ses bonnes intentions méconnues, telle fut pendant deux ans la carrière politique de M. de Martignac. C'est payer bien cher le pouvoir, on en conviendra, que de l'acheter à un tel prix... »

Remontons plus haut (1). Decazes avait été nommé préfet de police après le second retour de Louis XVIII. Une liste d'exil, où figurait Decazes, fut dressée en mai 1818 : elle comptait quatorze noms. Au mois d'août de cette même année 1818, nouvelle liste de bannissement, — de cinquante-

aux finances; de Vatimesnil, à l'instruction publique, désormais séparée des affaires ecclésiastiques. On constitua aussi un nouveau portefeuille du commerce et des colonies, confié à de Saint- Gricq.

(1) Cf. Real, op. cit., t. II, chap. xn, p. 143 : M. le duc Decazes. Benjamin Constant. — A la page 152 est reproduit le Mémoire de M. Benjamin Constant qui commence ainsi : « J'ai reçu l'invitation de quitter Paris... »

huit noms, celle-là, — parmi lesquels Real eu personne. Ces deux tables de proscription émanaient du trop fameux duc d'Otrante, l'oblique Fouehé, et étaient transmises par lui au préfet de police. Decazes parvint à faire diminuer la liste fatale. Il ne put faire supprimer le nom de Real ; mais il réussit mieux pour Benjamin Constant, qui se trouvait sur la première liste manuscrite, communiquée aux exilés vers le milieu de juillet, et convertie en ordonnance le 24 seulement, réduite à trente-huit noms. Decazes se chargea de plaider la cause de l'écrivain publiciste et remit à Louis XVIII une note de lui, qui frappa beaucoup le spirituel monarque et le détermina à rayer Benjamin Constant de sa propre main. — Decazes luimême, se souvenant sans doute qu'il était magistrat, jugeait aussi sévèrement que les proscrits la mesure qui les frappait, puisqu'il ne la leur présentait que comme un avis, dont il se gardait de prendre la responsabilité. Cette manière d'envisager un pareil acte n'était pas sans courage ; il faut le reconnaître et lui en savoir gré, tout en le plaignant de la mission dont il s'était chargé.

Parmi les noms qui ne furent pas maintenus sur la liste d'expulsion étaient ceux de M. Sébastiani,deMmedeSouza et de M. deMontalivet(l)...

(1) Sur Mme de Souza, Montalivet, l'abbé Morellet, etc., cf.

notamment les amusants souvenirs de la comtesse Potockv

Mémoires, 1794-1820, publie's par Casimir Stryienski; Paris,

(Ici Real donne le texte du Mémoire de Benjamin Constant.)

Revenons à notre Benjamin; et, tachant de nous faire ses contemporains par la pensée, évoquons, si possible, à laide de souvenirs empreints d'un accent bien véridique, l'image nette du prodigieux orateur politique qu'il fut. à une époque où l'enceinte parlementaire n'était peut-être pas aussi encombrée qu'aujourd'hui de nullités prétentieuses ou bruyantes; où les délibérations sérieuses n'étaient pas continuellement troublées, entravées par l'obstruction systématique, par les interruptions grossières ou le stérile bavardage. Une influence si persistante, un pareil don de se faire écouter ne sauraient s'expliquer que par des raisons solides. Il n'y a point là d'engouement éphémère.

Les ovations, les hommages que le populaire prodiguait partout à Benjamin Constant dans les divers cantons qu'il traversait au cours de ses tournées électorales n'ont, en somme, rien qui doive nous surprendre; il n'est pas du tout besoin de supposer qu'il rencontrât uniquement sur son passage des applaudisseurs

Pion, 1897, in-8° (Voyaqe en France en 1810. Promenades dans Paris.). Ce sont des anecdotes et des dialogues : Mme de Souza, pp. 203-204, 229, 237, 250, 255, 267, 271; Morellet, pp. 248-249; Montalivet, pp. 276-282.

gagés. Il possédait, au premier chef, l'ascendant impérieux et la séduction qui forcent les intelligences, entraînent les vouloirs. Ce diable d'homme montait résolument à l'assaut des consciences ou les pliait ingénieusement à ses vues. Il avait reçu de la fée libérale le don de convaincre et de plaire {flex anima y.al ^u^aycoyôç eloquentia, eussent dit de lui les anciens). Il savait, selon les cas, s'insinuer au cœur de la place ou l'enlever au pas de charge. Chacun de ses auditeurs, pour peu qu'il eût d'honneur, de courage et de bonne foi, lui devenait ami ou, tout au moins, lui rendait justice. Certes, il n'était point l'orateur irréprochable en ses mœurs que vante Gaton ; son passé n'était pas sans tache, ni sa vie exempte de faiblesses. Mais il était si sincèrement épris de justice et de liberté, — soit qu'il pérorât en petit comité, soit qu'il remplit des éclats de son indignation l'enceinte parlementaire, — qu'il trouvait aisément un écho dans les âmes. Un homme qui l'a bien connu et souvent entendu trace de lui, presque au lendemain de sa mort (I), un portrait où revivent avec un singulier relief son aspect physique, son activité inlassable, exubérante, fiévreuse, sa méthode de travail, et l'impression produite par son éloquence pendant ses quinze ans

(1) Cf., dans la Revue des Deux-Mondes du 15 janvier 1833, l'article, non signé (West-End-Review), intitulé : Lettre sur les hommes d'Etat de la France. L'auteur est Loève-Veimars.

d'opposition. Le morceau vaut qu'on le cite sans en retrancher une ligne.

«... Vie d'efforts inouïs, qui, loin de l'épuiser, semblait lui donner de nouvelles forces, quoiqu'il eût à lutter aussi souvent contre son propre parti que contre les royalistes ses adversaires ! Au milieu de ces combats journaliers, de ces voyages, de ces incidens sans nombre, Benjamin Constant trouvait encore le loisir de composer des pamphlets, des ouvrages de longue haleine, tels qu'un cours de politique constitutionnelle; d'écrire des articles polémiques dans plusieurs journaux quotidiens, et de jeter des aperçus pleins d'intérêt et de science dans les feuilles littéraires. La nuit, il prenait des notes, il compulsait, il accumulait des matériaux; et, le matin, avant de se rendre à la Chambre, il avait déjà fatigué la plume de son secrétaire, à qui il dictait sans cesse des articles et des discours. Cette activité intellectuelle ne se ralentit pas un instant dans ses dernières années, lorsque la vieillesse et les infirmités avaient déjà courbé sa haute stature. On le voyait arriver à la Chambre, toujours quelques momens avant la séance, vêtu de son uniforme de député, brodé d argent, afin d'être prêt à monter à la tribune, où ce costume était de rigueur, sa tête blonde et blanche couverte d'un vieux chapeau rond, et tenant sous son bras une redingote, des livres, des manuscrits, des épreuves d'imprimerie, le

budget, et sa béquille. Dès qu il s'était débarrassé de tout ce bagage et qu'il était assis sur son banc, à l'extrémité de la gauche, il commençait à écrire et à expédier une infinité incroyable de lettres et de billets, qui mettaient sur les dents tous les huissiers de la Chambre; ensuite, ou plutôt en même temps, il corrigeait les feuilles de son nouveau livre, prenait des notes pour répliquer à l'orateur qui se trouvait à la tribune, répondait à toutes les questions de ceux qui se pressaient autour de lui pour lui demander des renseignemens sur diverses matières, s'agitait pour réclamer la parole ; et lorsque son tour arrivait, il semblait prendre au hasard quelques chiffons de papier au milieu des paperasses qui l'entouraient, et s'acheminait lentement à la tribune. Une fois là, il n'y avait plus moyen de s'occuper des singularités de ce personnage. Son front pâle et sa longue figure puritaine s'animaient difficilement, et sa parole lente, débitée d'un ton de voix monotone, étonnait d'abord ceux que sa haute réputation d orateur avait attirés (1); mais, peu à peu, sa voix s'élevait, devenait vive et sonore; ses grands yeux bleus s'éclairaient d'une lumière soudaine ; et

l[i) Victor Cousin, lui aussi, parlait avec lenteur, au dire de ses biographes. Tel, aussi, je me souviens d'avoir ouï Jules Simon dans les derniers temps de sa vie ; mais, chez ce merveilleux improvisateur, la recherche de l'expression était jouée : c était une coquetterie de plus qu il se donnait.

alors les raisonnemens les plus clairs, l'ironie, l'esprit, le savoir, les citations heureuses se confondaient avec abondance dans ses improvisations. « On l'entendait parler des heures entières sans se lasser de l'écouter; on se plaisait à le voir soulever avec calme les passions de ses adversaires, et, comme s'en faisant un jeu, n'opposer aux débordemens de fureur des bancs de la droite qu'une politesse sèche et froide, qui augmentait encore l'exaspération. Pour lui, apostrophé avec insolence, traité de séditieux, de révolutionnaire (1), rappelé à l'ordre à grands cris, il ne se laissait pas troubler; et, continuant son discours comme dans le salon le plus calme, déconcertait quelquefois ses ennemis par une plaisanterie de bon goût qui les désarmait en excitant leur hilarité. Mais c'était surtout sur la question de la presse, qui l'intéressait si vivement, que Benjamin Constant se montrait toujours neuf, inépuisable et chaleureux. .. »

D'ailleurs, avec une modestie très gracieuse, et qui n'a rien d'apprêté, Constant se plaisait à reporter sur ses devanciers dans l'arène politique la gloire — le mot n'est pas trop fort — que lui-

(1) L'épithète — très injuste — figure clans tel rapport préfectoral que nous citons plus loin; elle ne pourrait être admise, appliquée à Constant, qu'au sens tle fils de la Révolution, et non au sens de fauteur systématique de complots.

même avait conquise à la tribune, plus sans doute par son labeur et son éducation personnelle, plus aussi par son invincible ardeur de propagande libérale, que par une heureuse faculté d'assimilation. J'en trouve la preuve en ce joli billet qu'il écrivait, tout à la fin de sa vie, au vieil académicien Raynouard, ancien député, et que le hasard a mis naguère entre mes mains :

« J'ai à m'excuser auprès de vous, Monsieur, de ne vous avoir pas remercié plutôt (sic) de l'envoi de votre excellent ouvrage. C'est un bienfait véritable, dans un moment où va se débattre une question si essentielle aux libertés de la France. Je dois eu être plus reconnoissant que personne, puisque je m'instruirai en vous lisant, et que vos profondes et savantes recherches me serviront à m'appuyer des monumens du passé en faveur des garanties que le présent réclame. Votre autorité sera d'un grand poids : elle exercera à juste titre la double influence du caractère et du talent de son illustre auteur. J'aimerai à me proclamer votre disciple à cette môme tribune (1) où vous avez donné

(1) François Raynouard (1761-1836), avocat et homme de lettres, philologue et dramaturge (Les Templiers, 1805), romaniste et historien, membre de l'Institut (Inscriptions et Académie française), avait goûté à la politique. Nommé, en 1791, suppléant à l'Assemblée législative, député, depuis 1806, du Var, son département natal, il est un de ceux qui rédigèrent, en 1813, l'adresse sur l'état de la France qui prépara la chute de l'empereur. — L'ouvrage auquel Benjamin Constant fait allusion au début de cette lettre doit être Y Historique du droit municipal en France, qui parut en 1829 (voy. l'Eloge de Raynouard prononcé dans l'académie des Inscriptions par Walckenaerï.

un si mémorable exemple d'éloquence et de courage civique.

« Agréez, Monsieur, l'hommage de mon admiration sincère et de ma haute considération. »

Paris, ce 5 février 1829 (1).

Toute la vie de Constant fut, en effet, une lutte persévérante, courageuse, parfois périlleuse, « en faveur des garanties que le présent réclame. » Il était libéral, c'est entendu; on l'a répété sur tous les tons; mais encore faut-il préciser quelle forme affecta son libéralisme ; car cette doctrine politique, qui est moins peut-être une affirmation déterminée de principes qu'une profession de largeur d'esprit et de tolérance, comporte bien des variétés diverses; la passion de la liberté n'est pas toujours sage conseillère; et, selon un mot célèbre, on a commis bien des erreurs, bien des crimes en son nom. — Recherchons donc, avant d'aller plus loin, en quoi consistait le libéralisme propre de Benjamin Constant. Aussi bien serons-nous guidés, en cette enquête, par un

(1^ Suscription : À Monsieur, Monsieur Raynouard, secrétaire perpétuel de i Académie française ; rue Basse, n° 16. Paris. — Timbre postal : 7 février 1829. — Cette lettre porte la mention : « Bureau inconnu, voir à Passy, " — Passy, alors, n'était point Paris. La rue Basse est aujourd'hui comprise dans le XVIe arrondissement, et s'appelle rue Raynouard.

des plus sagaces reconstructeurs de la pensée d'autrui que compte l'école critique contemporaine : j'ai nommé M. Emile Faguet.

M. Faguet (1), démontant avec sa vigueur et sa pénétration coutumières cette bizarre mentalité de Benjamin Constant, où cohabitaient les impressions et les impulsions les plus contradictoires, se risque à évoquer le type de Don Juan pour caractériser ce glaneur de sensations vives et fortes, sceptique et dogmatique tout ensemble, brûlant la chandelle par les deux bouts, ce cerveau sans relâche agité, surexcité, sans cesse en ébullition et comme sous pression, cette activité turbulente, dévorante, inconstante (le jeu de mots est de Benjamin lui-même : sola inconstanlia constans) , à qui manquait la visée continue vers un but stable. — De fait, voilà son image frappante; et je dirais volontiers, s'il se souciait de mon impertinent suffrage, au critique à qui nous devons, après Sainte-Beuve, la plus imposante galerie de portraits littéraires :

Pour bien peindre les gens, vous êtes admirable !

M. Faguet ne flatte point son modèle, mais il le comprend à merveille : plus passionné que sensible, et plus romanesque que passionné (à condition de stipuler que ses romans étaient sincères) ; très intelligent, très conscient; un peu

(1) Politiques et moralistes du dix-neuvième siècle. Première série (2e édit., 1891). Article à rapprocher de son livre sur le Libéralisme (1903)

vicieux par nature, et, avec cela, toujours avide mais toujours sevré de considération ; personnel au premier chef, oui, tranchons le mot, carrément égoïste, « mais point niaisement, point bassement ; égoïste ardent, impétueux, aventureux, batailleur et amoureux de la gloire » , voire même de la parade; au reste, généreux, bienfaisant, pitoyable à ses heures. En politique, il affiche un goût ombrageux de l'indépendance, « l'individualisme étant pour lui la revanche de ses faiblesses. » Son libéralisme, issu des théories égalitaires du dix-huitième siècle (il est l'héritier de Rousseau, le disciple de Gondorcet et de Necker), n'est que le perpétuel besoin d'autonomie propre (1). Il n'aime pas l'Etat, ni la loi, ni l'autorité, ni le culte public, ni la souveraineté quelconque, laïque ou pontificale. Il est, in petto, dépourvu du sentiment religieux, cet homme qui, toute sa vie, écrivit un livre sur la religion; il est, en tout cas, ce fils de réformés, violemment anticatholique (2) . A ses yeux, l'homme possède

(i) Voir ce chapitre ni de l'article de M. Faguet : il est tout entier à lire, et à inéditer.

(2) Mais, comme il pousse aux dernières limites le respect de la liberté d'autrui, nul n'est fondé à dire qu'il fût antichrétien. Je suppose que, sur cet article, il eût opiné dans le même sens que George Sand, dont on publiait récemment ce fragment sans date, intitulé Liberté : « Si l'on voulait , écrivait-elle, juger le christianisme d'après les excès, les abus, les crimes atroces commis en son nom, il ne faudrait pas hésiter à le regarder comme un des plus funestes mensonges qui ont égaré l'esprit humain... Mais il n'en

un droit personnel absolument inviolable, imprescriptible : le droit divin de l'homme. Constant s'évertue à enseigner aux gens réfléchis qu'avant tout il faut faire à tout gouvernement sa part, la respecter ensuite, mais surveiller et enrayer ses empiétements.

Cette question (l) de l'initiative privée, apte et habile à se développer librement en face de l'absorbante communauté moderne, — question neuve encore à l'époque où Constant la posait plus qu'il ne la traitait dans des pages vraiment sincères, originales, lucides (2), — cette ques-

est point ainsi. Le christianisme bien compris est l'antithèse de 1 intolérance, de la cruauté et de l'aveugle superstition. » — fa-sage cité par Mme ArvÈde Baeine, laquelle ajoute, en guise de conclusion, cette phrase qui cadre bien avec l'idée que nous nous formons des principes libéraux de B. Constant en matière de foi : « Etre libre-penseur, cela signifiait, à ses yeux, cire attaché à la liberté de penser pour soi et pour les autres ; c'est presque exactement le contraire aujourd hui »... Et dans tous les temps; d'où il faut admettre que cette rare vertu est une des plus difficiles à mettre en pratique. Ce qui est certain, c'est que Benjamin Constant voulait être avant tout — prétention très justifiée de sa part — un -penseur libre,... c'est-à-dire à peu près l'inverse d'un libr<j-pcnseur, au sens actuel du mot. Jamais il n'eût autorisé, ni excusé, la mainmise de l'athéisme sur l'Etat et sur les consciences, toute pression lui étant odieuse.

(1) Cf.Cii.BKUDANT,/.<?('/;o^ individuel et l'Etat (Rousseau, édit.).

(2) Sur les qualités du style de Benjamin Constant, M. Faguet n apporte pas de restrictions à ses éloges. L'écrivain, dit-il, est très distingué, au premier rang après les plus grands. Sa clarté est souveraine. C'est un des penseurs les plus lumineux de notre âge. — Inutile de rappeler que la cité antique absorbait 1 individu sans qu'il songeât à regimber contre cet accaparement.

tion, dis-je, est, ce semble, la seule assise fondamentale qui permette d'édifier, par la stricte définition des rapports, droits et devoirs mutuels des associés signataires du contrat, un franc et solide système libéral. Il est regrettable que Benjamin Constant — et M. Faguet le lui reproche sans aigreur, mais avec précision, — fonde mal son système de libéralisme en lui donnant pour base la conscience morale, souvent si large et fluctuante, et, d'autre part, le délimite d'une façon insuffisante, vague et précaire. Peut-être, de par sa foi native, ne pouvait-il mieux faire. C'est encore M. Faguet qui fait cette constatation, dont la sévérité n'exclut point la justesse (1) : «Les protestants, ayant été persécutés pendant deux siècles, ont été libéraux ou ont cru l'être pendant deux siècles. C'est dans l'ordre. Mais ils n'en sont pas moins les fils de Calvin, c'est-à-dire de l'homme qui est le type même du despotisme et de l'antilibéralisme. » C'est encore lui qui énonce, au terme de son ironique et. subtile étude, ce désolant aphorisme (2) : a La France est un des pays les moins libres du monde et les moins libéraux de l'univers... Le libéralisme n'est pas français. Je ne crois pas avoir, de ma vie, rencontré un Français qui fût libéral.,. » Ce qui ne l'empêche pas, d'ailleurs, d'ébaucher pour son compte

(1) Em. Fagcet, Le Libéralisme, pp. 330-331.

(2) Ibid., chap. xix, p. 307.

le plan d'une République, malheureusement,

sans doute, aussi idéale que celle de Platon, bien qu'elle en soit justement l'inverse, dune République athénienne, non gauloise, où, l'office de chacun étant fixé sans malentendu, sans équivoque, sans mensonge, l'État serait respecté dans ses attributions, comme la conscience de l individu serait sauve. Faites attention, en effet, que l'État ne doit point se confondre avec la patrie. Vous devez obéir à ses règlements, à ses codes, à ses arrêts, ainsi que les Lois l'intimaient, il y a deux mille ans, à Socrate (1) ; par contre, il ne peut, lui, exiger de vous le sacrifice dune idée, d'un principe, d'une conviction qui ne heurte pas de front l'exercice de ses droits et ne met pas son existence en péril. Son rôle, sa compétence légitimes se haussent à organiser, puis à maintenir le bon fonctionnement des services publics ; à surveiller, dans l'intérêt général des membres du groupe social, l'ordre, à l'intérieur; à procurer la sécurité du côté de l'étranger. Le gouvernement doit être considéré, « non comme un maitre exigeant, tracassier et impérieux, mais comme un simple gardien vigilant de la rue, du champ et de la frontière (2). » Qu'il s'interdise surtout d'assu-

(1) PLATON^ Criton, chap. xi-xvii. — Voir surtout le chap. xin, sur le caractère libéral de la législation d'Athènes. (Prosopopée des Lois.)

(2) Ém. Faciet, Le Libéralisme, p. 283.

mer la direction ou le contrôle des opinions particulières, jusqu'à concurrence de menace ou d'attaque directe contre son autorité collective et sa stabilité. — Voilà, je m'assure, le libéralisme bien compris. L Etat est, par définition, non une personne, mais une machine, un mécanisme. Son ingérence, le plus souvent aveugle ou brutale, dans les créations de 1 initiative privée, ou mieux, dans le for intérieur des unités qui le composent, n'a jamais entraîné — voyez l'histoire — que des conséquences funestes, depuis la sinistre Inquisition du moyen âge jusqu'à l'abjecte délation politique dont pâtissaient, hier encore, des soldats sans reproche, chargés de la défense nationale, ou de bons citoyens, coupables d'avoir réservé leur indépendance, repoussé toute étiquette de parti, et refusé de s'enrégimenter.

Voilà ce que Constant pensait ou, du moins, sentait confusément, après les auteurs de la Déclaration des droits et de la Charte; il convient d'ajouter que son libéralisme, à lui, fut militant, mais non étroit, non intransigeant, à telles enseignes qu'on est allé jusqu'à lui jeter à la tête son excès de souplesse et de fâcheux compromis au cours de ses relations avec les divers régimes qu'il a traversés. Seulement son libéralisme, au rebours de celui de son amie Mme de Staël, « libérale de naissance et de complexion » , manquait d'enthousiasme. Benjamin Constant était,

au fond, l'antipode d'un homme enthousiaste (1). Rationaliste et raisonneur, sans élan, sans transports d'imagination, ennemi pourtant du froid calcul et des visées purement utilitaires, sincère et candide, lui aussi, dans sa recherche du mieux, et plus muni que beaucoup de ses contemporains de connaissances précises touchant les constitutions des peuples libres, Angleterre et Amérique, Constant aboutit, en philosophie et en politique, à peu près aux mêmes conclusions que sa rêveuse et chimérique compagne, à savoir la foi en la perfectibilité de la race humaine et le besoin impérieux de Y individualisme, « cette idée qu'une personne humaine est chose sacrée, inviolable, non organe et fonction subordonnée d'un grand corps, mais vivant pour elle et but à ellemême, à tel point que l'organisation générale doit tendre précisément à ce qu'elle soit respectée et aisément active (2). •> — D accord ; mais, dans cette doctrine plus qu'en toute autre, la mesure et le tempérament sont nécessaires, l'individualisme exagéré menant, par un fatal corollaire, tout droit à l'anarchie.

(1) Il était trop fin pour être enthousiaste. N'a-t-il pas écrit (nous avons cité le mot plus haut, chap. ni) : « La première condition pour l'enthousiasme, c'est de ne pas s'observer soimême avec finesse » (De V usurpation) ?

(2) Les citations guillemetées sont extraites de l'étude de M. Faguet sur Madame de Staël (Politiques et moralistes du dix-neuvième siècle, lrc série, pp. 123-185).

Encore qu'il fût partisan déclaré de la liberté de la presse et qu'il revendiquât hautement cette liberté en toute occurrence (1), Benjamin Constant n'était pas, d'autre part, en matière de littérature, l'être intransigeant que l'on nous a trop souvent dépeint, incapable de se résigner à retrancher par ordre de l'autorité une virgule à ce qu'il avait une fois écrit. On en a la preuve dans une très curieuse lettre qu'il écrivit, un jour, à un censeur (lequel nous est inconnu) (2) D'abord, il se félicite de ses procédés ; il approuve et ses remarques, et ses objections; il consent à tous les changements sollicités. Puis il conclut : « Je ne cesse de me louer de la libéralité (sic) de votre censure. Si une institution que je crois mauvaise en principe pouvait devenir bonne en fait, des censeurs comme vous seraient propres à réconcilier avec elle tous les esprits sages. . . Il est bien évident que tous ceux qui, comme moi, ne se réunissent pas avec l'opposition des Ultra (sic) n'ont de garantie

(1) Cf. H. Welsoiiinger, Histoire de la censure sous le premier Empire, et les Discours de Benjamin Constant.

(2) Cette lettre autographe (1 pages iu-8nJ, vendue récemment par M. A. Voisin (34, rue Mazarine), figure dans son catalogue n° 249 (janvier 1905), sous la cote 13922. Je ne sais si elle a été publiée; j'en cite un extrait à tout hasard. Signalons enfin, dans le même ordre d'idées, une lettre littéraire intéressante adressée par Constant à son éditeur (1815, une page in-8"), et relative à la publication du livre intitulé : Principes de politique applicables à tous les gouvernements (vendue par la même maison).

que dans le maintien du ministère et ne peuvent avoir de désir que ce maintien. Ce que je me permets dans l'intérêt de ce que je crois la vérité, et, par suite, dans celui du ministère même, ne change en rien mes vœux pour lui et ma reconnoissance pour ce qu'il a fait... »

Où est le révolutionnaire dans tout cela?

Benjamin Constant homme politique a été — on ne saurait le nier — très sévèrement jugé par ses contemporains; et je ne parle pas ici seulement de ses ennemis déclarés, comme l'auteur de l'article que j'ai rapporté ci-dessus. D'aucuns ont tâché de l'excuser, mais assez mollement. Les tergiversations de sa vie, disent-ils, sa promptitude à embrasser un parti, puis à l'abandonner en un clin d'œil, s'expliquent peut-être par un attachement réel à des opinions de juste milieu social auxquelles la brutalité des faits permet rarement de s'en tenir; n'importe : elles ont fait supposer une absence totale de convictions qui a nui plus encore à son influence que les irrégularités et les tares de sa vie privée. On ne le prenait pas au sérieux; on lui jetait couramment à la tète ce vilain mot de cabotinage, qui, depuis, a trouvé dans les cercles parlementaires et les assemblées délibérantes des applications malheureusement de plus en plus fréquentes. Le critique Sainte- Beuve, peu strict en morale pour son compte personnel, mais plus exigeant pour la moralité

d'autrui, n'hésite pas à le morigéner : « Il passa sa vie à faire de la politique libérale sans estimer les hommes, à professer la religiosité sans pouvoir se donner la foi, à chercher en tout l'émotion sans atteindre à la passion. Il a le triste honneur d'offrir le type le plus accompli de ce genre de nature contradictoire, à la fois sincère (1) et mensongère, éloquente et aride, chaleureuse et terne, et antipoétique, insaisissable vraiment... » Constant, comme chacun sait, rentré en France en 1814, rattaché aux Bourbons par leurs promesses libérales, puis rejeté dans l'opposition par le mouvement de réaction, avait pourtant, au retour de l'ile d'Elbe, vigoureusement combattu, chez le vaincu de 1813, la tradition renaissante de l'absolutisme. Mais l'ancien despote affectait maintenant des allures libérales qui le déterminèrent aisément à accepter de lui le titre de conseiller d'État (Louis-Philippe l'appellera plus tard, quelques semaines avant sa mort, à la présidence de ce même Conseil d'Etat) . Il prit part, en cette qualité, à la rédaction de Y Acte additionnel aux constitutions de /' E?n/>ire, qui fut promulgué par Napoléon en grand appareil le 1er juin 1815, et qui n'était, au fond, que la reproduction de la Charte de 1814, sauf le dernier para-

(1) La sincérité! Il faut toujours, malgré tout, en revenir là. C'est le trait essentiel de caractère que loue en lui M. Paul Bourget (Livre du Centenaire (la « Journal des Débats »J.

graphe, où le peuple français se dessaisissait du droit de rappeler les Bourbons, de rétablir les prérogatives féodales et seigneuriales, et d'attribuer à un culte quelconque les privilèges de religion dominante.

Benjamin Constant avait, de bonne heure, éprouvé le besoin de se disculper par avance, — en prévision des anathemes ou des ironies qui ne manqueraient pas de fondre sur sa tète, et dont le Journal du Bas-Rhin offre un spécimen caractéristique (l), — de se disculper, disonsnous, de ce que les plus calmes appelaient son revirement politique, et les plus véhéments son infâme apostasie. Les Mémoires sur les Ceni-Jours, publiés en 1820, sont, d'un bouta l'autre, l'apologie de sa conduite et de celle du parti constitutionnel. Il résume ainsi ses motifs ; nous laisserons au lecteur le soin d'en peser la valeur (2) :

« On m'a reproché, dans un libelle, de ne m'être pas fait tuer auprès du trône que, le 19 mars, j'avais défendu; c'est que, le 20, j'ai levé les yeux; j'ai vu que le trône avait disparu, et que la France restait encore... S'isoler du gouvernement que Bonaparte instituait, c'était exposer la France à trois chances également désas-

(1) On trouvera ce morceau au chap. VI, p. 399 sqq.

(2) Lire, flans la Notice sur Benjamin Constant de L. de i.oinénie (vers la fin\ un commentaire assez pénétrant des paroles qui suivent.

treuses : la dictature militaire dans toute sa violence, l'asservissement complet de la France par l'étranger, et la contre-révolution avec toutes ses fureurs. Il faut remarquer, de plus, que l'une des trois ne nous garantissait pas des deux autres. Il fallait, pour conjurer ces divers périls, se réunir au gouvernement nouveau et le limiter en l'appuyant. Ce n'était pas un faible sacrifice pour des hommes qui avaient résisté à Bonaparte, ou, du moins, s'étaient éloignés de lui durant treize années. »

Ces quelques lignes spécieuses et apologétiques semblent marquer, de la part de Benjamin Constant, le souci sérieux d'affirmer une ligne de conduite suivie, une action mûrement réfléchie et dûment motivée. Au vrai, il était agacé, cela se conçoit, qu'on le prit pour une girouette tournant à tous vents; il proteste contre l'accusation d'emballement ou d'incohérence que lui prodiguaient ses adversaires, et même quelquefois ses amis politiques. Depuis ses débuts oratoires, en effet, on le regardait volontiers comme un instinctif, un impulsif, un passionné, comme un champion pétulant, toujours prêt à faire feu des quatre fers, — tel un jeune poulain, — à partir en guerre ouverte au moindre signal. Dès les premières assemblées délibérantes auxquelles il prit part, il avait paru à ses collègues passablement

encombrant et déclamatoire, irrité ou indigné sans cause, enclin à casser les vitres.

En veut-on un exemple? — Le Tribunat avait tenu sa première séance le 1 1 nivôse an VIII, sous la présidence de Daunou, nommé par 76 suffrages sur 78 votants. B. Constant eut, dès I1 abord, l'occasion d'y dévoiler sa fougue native en jetant feu et flammes, pour une bagatelle. « Le premier projet de loi qui fut présenté, rappelle M. A. Guillois (1), avait pour but de régler les communications respectives des autorités chargées de concourir à la formation des lois. C'était une simple question de procédure, qui ne pouvait soulever aucun débat. Cependant, Benjamin Constant s'élança à la tribune, comme s'il s'agissait de la défense des libertés publiques :

« Qu'on ne mutile pas, s'écria-t-il, nos discus- « sions qui, sans doute, seront souvent sansrésul- « tats ! Qu'on ne nous envie pas une résistance a qu'il est toujours possible, qu'il est si facile de « déjouer! Qu'on ne s'effarouche pas de quelques a paroles qui, après avoir retenti dans celte en- « ceinte, iront se perdre dans les airs! Qu'on ne « rende pas notre institution une chimère, et la « risée de l'Europe!... »

Tout Benjamin Constant est là : cet élan intempestif, généreux mais bruyant, disproportionné

(1) Cf. son livre sur Le salon de Mme Helvétius (Paris, Calmann Lévy, 1894, in-12, pp. 155-156).

avec les conjonctures qui l'ont fait naître, il le rééditera maintes fois au cours de sa vie publique. — « Mme de Staël, dont le salon était ouvert à tous ceux qui faisaient de l'opposition, écrivit, le 5 janvier 1800, à Rœderer pour lui demander ce que voulait dire ce déchaînement de la presse « contre « un homme qui avait prononcé un discours « indépendant sur une question de règlement » . Mais il était déjà trop tard ; l'opinion publique était saisie par les journaux officieux, et elle marchait à leur suite, englobant dans une même défaveur Mme de Staël, Benjamin Constant et les Idéologues (1) . »

Mis à l'ombre, en quelque sorte, pendant les

(1) Voy. Ant Guillois, loc. cit., p. 156. — D'emblée, Mme de Staël admira fort l'éloquence, la vivacité d'imagination, la fertilité d'expédients du jeune magistrat dont elle s'attribuait sans doute en partie la formation intellectuelle. Elle lui décerne^ sans compter, d'hyperboliques éloges : « L'un des tribuns, ami de la liberté, et doué d'un des esprits les plus remarquables que la nature ait départis à aucun homme, M. Benjamin Constant... » (Cité par Mme Charles LesormaisTj Coppct et Weimar, Madame de Staël et la qrande-duchessc Louise, p. 23; Paris, Michel Lévv, 1862, in-8, chap. i : Résistance du Tribunat, imputée en partie a la baronne de Staël.) — Suivit, à brève échéance, l'élimination de vingt membres du Tribunat, parmi lesquels figuraient plusieurs amis de la baronne (les principales parmi les vingt victimes de l'épuration étaient Chénier, Ginguené, Chazal, Bailleul, Courtois, Ganilh, Daunou et Benjamin Constant) : mesure qui bannissait du sein de cette assemblée tous les hommes un peu marquants dont la notoriété, l'opposition et le langage importunaient le Premier Consul.

dix ou douze années d'inaction et de silence forces qui lui mirent nécessairement un peu de plomb en tête, Constant revenait en France animé des meilleures intentions, moins prompt à parler, muni cl observations utiles que le spectacle de la réalité et la comparaison avec l'état social des diverses nations où il avait vécu n'avaient pu manquer de faire naitre en lui. Dans les dernières années de l'Empire (1812-1815), Benjamin travailla beaucoup, ne bougeant guère de sa table à écrire, sans pour cela se désintéresser des graves tragédies de la politique européenne, qu'il avait suivies avec attention du fond de son exil. Le 10 juillet 1813, il expédiait de Gottingue à son cousin Ch. de Constant de Rebecque une assez longue lettre, spirituelle et prophétique : « Je doute de la paix, lui disaitil. Ce n'est pas que les Anglois et tous les coalisés n'ayent fait assez de bêtises pour que personne ne puisse croire qu'ils en feront moins à l'avenir; de sorte que la paix est, aux yeux de tous ceux qui réfléchissent, de quelque opinion qu'ils soyent, le besoin universel. Mais il n'en résulte pas qu'elle se fasse, au moins par suite des négociations actuelles. Voltaire appeloit le superflu une chose nécessaire; il paraît qu'on regarde aujourd'hui le nécessaire comme une chose superflue; d'où je conclus que, la paix étant nécessaire à tout le monde, la guerre

se prolongera (1)... Je suis horriblement occupé à finir l'ouvrage (2) dont vous me parlez; de ce que tout le monde écrit, vous concluez qu'on lit plus que jamais; cela ne m'est pas clair; j'ai toujours cru que lorsque tout le monde parle, personne n'écoute (3) . »

À propos des opérations tragiques de 1814,

(1) Allusion au congrès de Prague.

(2) De l'esprit de conquête et de l'usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne .

(3) En composant cette dissertation De l'usurpation, Constant cherchait de son mieux à tromper l'ennui, le dégoût, le désenchantement byronien qui l'escortaient en tous lieux, et qui ne trouvaient que trop belle matière à s'alimenter dans tout ce qu'il voyait, entendait ou sentait. Au cours des années qui suivent immédiatement la chute de l'Empire, il écrira coup sur coup de nombreuses brochures : Des élections prochaines, Entretien d'un électeur avec lui-même, en 1817; Des élections de 1818 ; deux Lettres a M. O. Barrot sur l'affaire Wilfrid Reanault (1818), contre l'immixtion de la politique dans la justice. A ces mêmes élections de 1818, Constant avait posé sa candidature à Paris, mais il échoua. Plus heureux à celles de 1819, il fut nommé (le 25 mars) par le collège de la Sarthe, où il avait été énergiquement soutenu par Goyet, directeur du Propagateur, et il lit sans tarder son début oratoire à la Chambre. Avant de rentrer dans la vie publique, mécontent de ne jouer aucun rôle dans les affaires du pavs, il fait aigrement le procès aux hommes politiques du jour. Il se plaint notamment de Chateaubriand (nous savons déjà qu'il ne l'aime guérej. Dans une lettre assez quinteuse adressée à Mme Récaniier (novembre 1816), il lui reproche d avoir fait à son parti un mal incalculable et d'avoir commis mille maladresses (cf. p. 309 du recueil publié par Mme Lenormant). Il se montre, en cette même lettre, très sévère pour l'ancienne Chambre des députés, qui « a voté d'enthousiasme et même aggravé des lois contraires à la liberté, suspendu la Charte en plusieurs points : elle aurait fait pis, si elle avait duré » .

Constant, dans une curieuse lettre conservée à la bibliothèque de Genève (Mcc 366) et publiée naguère par M. Herriot, expose ses regrets personnels de la façon la plus leste et détachée. Toujours supérieur aux événements, par sang-froid, ou par un peu de cynisme, il accueille philosophiquement, au moins en apparence, un cataclysme qui, chez tant d'autres, suscite le désespoir, la joie ou la colère (1) : «... Le temps de l'esprit de parti est passé, opine-t-il. On est dune tolérance extrême, fondée sur l'égoïsme. Chacun est tellement occupé de soi que personne n'a le temps de penser aux autres, et je n'ai reçu que des preuves de bienveillance de ceux mêmes dont j'étais autrefois le plus séparé. Les princes qui reviennent sont admirables de modération. Ce qui les entoure n'est pas tout à fait aussi raisonnable. Mais la situation est si difficile que la nécessité ramène à la raison, malgré qu'on en ait... »

Il n'est pas tendre pour l'Aigle déchu : « Si le petit Corse qui a fini si bizarrement m'avait mis dans sa confidence, je n'aurais pas vendu ma petite campagne, tous mes meubles, et la plus grande partie de ma bibliothèque, choses que je regrette à présent beaucoup. Mais il parais-

(1) Jugement de M. Herriot, Madame Récamier et ses amis, t. I, p. 324. — La lettre de B. Constant est écrite de Paris, le 2 niai 1.81 V, à Rosalie, qui fut toujours sa confidente préférée à Lausanne.

sait si bien établi ! La nation était si complaisante ! J'ai envie de leur faire un procès à l'un et à l'autre pour m'avoir dupé (1). » — Voilà de Yhumour, ou je ne m'y connais pas ; et ces dernières lignes semblent presque sorties de la plume de Voltaire. Mais halte-là! J'ai déjà noté, en tâchant d'analyser le caractère de cet ondoyant personnage, sa propension à traiter légèrement, à la cavalière, les choses qui lui tiennent le plus au cœur. Ce serait, certes, user à son égard d'une insigne mauvaise foi que de lui garder rancune de semblables propos; car il lui arrive fréquemment de pirouetter sur ses talons, de plaisanter sans en avoir, au fond, la moindre envie. Ne croyons donc pas trop vite qu'il professât ce dédain pour le petit Corse, ni qu'il tirât simplement de son aventure cette conclusion, à savoir qu'il avait été fort sot de se laisser ainsi jouer et léser, lui Benjamin Constant, dans ses intérêts personnels, A côté des récriminations sarcastiques qui semblent masquer son seul dépit, nous avons le droit et le devoir d'aligner des textes plus sérieux, plus

(1) llapprocher de ce passage si lestement tourné le très important Mémoire sur les Coït Jours, explication de son revirement politique. — Parts, Didier, 1829, in-8°. — Consulter aussi, sur Vaposti/sie de Benjamin Constant, j'entends sur son altitude en L814-1815 (jugée par de Basante, Duvergier de llauranne, Coulmann, Loève-Veiinars, Villemain, Louis de Loménie, M An. Fiance), le substantiel chapitre du livre de M. En. Heritior. Madame Récamier et ses amis, t. I, cliap. xn.

graves, où ce n'est plus l'homme d'esprit, mais l'homme de cœur qui se dévoile à nous.

L'érudït expert Et. Charavay a pu réunir jadis vingt-trois lettres autographes (l) de Benjamin Constant au haron et à la baronne Degérando ; utile dossier confidentiel où l'ex-tribun expose ses déboires et ses peines, et parfois plaide pro domo. Il y parle de Mmes Récamier et de Staël, de Camille Jordan, de Bernadotte, de la défense de Hambourg1 par le maréchal Davout, etc. Le 2 mai 1815, il accuse, auprès de ses amis, l'opinion publique de sévérité mal fondée : « Nous avons été rudement jugés pour notre pauvre Constitution, que je crois malgré cela meilleure que toutes celles qui ont paru encore. A l'user, j espère qu'elle ira bien, et que son succès nous justifiera. » — Dans une lettre de la même année, Constant blanchit en ces termes sa conduite : « Non, je n'ai ni regret, ni repentir de ce que j'ai fait. Je trouve, au contraire, que j'ai suivi la ligne que je devais suivie; et lors même que je suis le plus péniblement ému, je préfère encore mon sort à celui que j'aurais eu au dehors, mendiant la guerre contre mon pays et le massacre de mes concitoyens pour le rétablissement d'une famille... » — Plus loin, il proteste énergiquement contre la réputation qu'on

(1) Dont cinq signées, et les autres signées seulement des initiales; 28 pages in-4° ou in-8° (Bulletin Charavay).

lui fait : « Une singularité de ma vie, dit-il, c'est d'avoir toujours passé pour l'homme le plus insensible et le plus sec, et d'avoir constamment été gouverné et tourmenté par des sentimens indépendans de tout calcul, et même destructifs de tous mes intérêts de position, de gloire ou de fortune. »

Je suis convaincu qu'il le croyait réellement î La période des Cent Jours est, sans contredit, celle où l'attitude de Benjamin Constant fut le plus violemment attaquée. M. Eug. Asse, en son excellent article sur Constant (l), résume avec clarté cette crise : « Si dans sa nouvelle brochure De la responsabilité des ministres (2) (Paris, 1815 et 1818), où il ne voyait, dans les attentats commis par les ministres contre la liberté, la sûreté et la propriété individuelle, que des délits soumis aux tribunaux ordinaires, et pour les autres constituait la Chambre des pairs en haute cour de justice, B. Constant n'était pas d'accord avec le projet ministériel, il n'était pas radicalement hostile à la Restauration, prêchait l'union entre les partis, et décernait le titre de libéral à Chateaubriand après l'apparition de ses Réflexions politiques (novembre 1814). Le lendemain du

(1) Gbamde Encyclopédie, t. XII, p. 573. 2 Cf. Lotis MichoNj L'ébauche du gouvernement parlementaire sous la première Restauration, dans le Correspondant du 10 août 1904.

LA POLICE ET L'INTÉJRIEUR vSUlTi; 279

débarquement clc Napoléon (6 mars l S 1 5) , il protestait, dans un article du Journal de Paris (Il mars), et prit part avec La Fayette, Laîné, Lally, etc., à des négociations pour décider la cour à s'appuyer sur les libéraux.

Peu après la publication de la correspondance suivie de Benjamin Constant avec Mme Récamier, M. Gharavay annonçait dans son Bulletin une lettre spécialement intéressante du célèbre homme d'État à son ami M. Deyres (Paris, 21 juillet 1820 ; i) pp. 1\2 in-4°) ; c'est une épitre politique sur la nécessité de se préparer sérieusement aux élections. Constant examine les moyens que peut employer le gouvernement, en cette occurrence, pour écarter ceux d'entre les candidats qui l'offusquent ou qui lui déplaisent, et il développe, à ce sujet, de piquantes considérations. — Le gouvernement, observe-t-il, compte sur les affections de localité : « il s'occupe maintenant à recueillir des renseignemens; et s'il entrevoit que cette disposition prédomine, il dissoudra la Chambre, dans l'espoir d'éloigner sept ou huit membres que vous devinez et parmi lesquels j'ai l'honneur d'être placé. Il faut donc que les arrondissemens s'entendent là-dessus, dans le cas de dissolution surtout, et qu'ils ne se reposent les uns sur les autres pour la nomination de candidats externes... »

Je n'ai rien dit encore de son intégrité. Ben-

jamin Constant, si allègrement dissipateur de son patrimoine quand il s'asseyait (ce qui lui arrivait souvent) devant le tapis vert, se montrait, du moins, — et le mérite n'en est pas médiocre, — ménager des deniers de l'État, comme le prouve la très remarquable lettre (1) où il soutient que les pensions accordées par le roi pour services rendus à sa dynastie ou à sa personne doivent être payées par la liste civile, et non par des ministres, lesquels sont forcés, pour y subvenir, de manquer aux lois et d'ordonner des dépenses non autorisées. « Étranger à toutes les intrigues, déclare-t-il, indifférent aux individus, je suis ma route, sans m'enquérir des personnes. Je ne me détourne pas pour les éviter, quand je les y rencontre. Je ne me détournerais pas plus pour les chercher, si je ne les y rencontrais pas; et certes je suis trop ami de la liberté pour que des dissidences philosophiques ou littéraires puissent influer sur la manière dont je remplis ma mission philosophique. »

Résumons aussi rapidement que possible le rôle joué par Benjamin Constant parlementaire. Il s'était montré notoirement hostile, dès le début, au ministère de Villèle (2) (3 5 déc. 1822).

(1) Lettre autographe signée, mais sans le nom du destinataire, qui est peut-être le baron dEekstein ; 1 p. 3/4 in-4" (Bulletin Charavay). — Date : Paris, 28 avril 1827.

(2) Cf. l'article de M. Eoo. Asse (Benjamin Constant) dans la Grande Encyclopédie (t. XII, p. 574.)

Aussi, après sa réélection à Paris (I) (25 fer. 1824), chercba-t-on à se débarrasser de lui. Sa qualité de Français lui fut contestée, lors de la vérification des pouvoirs; mais sur le rapport de Martignac, elle lui fut enfin reconnue, non pas, il est vrai, du chef de ses ancêtres paternels, mais comme descendant, par sa mère, d'officiers suisses au service de la France.

Opposé à la guerre d'Espagne (1823), dont il redoutait les conséquences, autant pour les libéraux français que pour ceux d'au delà les Pyrénées, il se prononça, par contre, en faveur de l'indépendance de la Grèce, et écrivit son pamphlet : Appel aux nations chrétiennes en faveur des Grecs (Paris, 1825). — Dans la pièce de vers que nous citons plus loin (pp. 423-426), et qui fut lue en son honneur à la fin d'un banquet, on retrouvera exprimé ce souvenir de la sympathie que Constant, comme Byron, V. Hugo et Casimir Delavigne, portait aux Hellènes se soulevant pour la liberté.

La politique n'absorbait pas tout entier Benjamin Constant. Il publie enfin l'ouvrage qui, depuis

(1) A propos de ces élections de 1824, rappelons incidemment ce passage d'une lettre du duc Mathieu de Montmorency à Mme Récamier (Paris, ce 28 février 1824) : « Je vous ai parlé de cliambre, elle s'annonce excellente. Les premières élections d'arrondissement dépassent tout ce qu'on attendait : sur cinquante et quelques, il y avait seulement cinq libéraux, mais très marquants, et un entre autres que vous connaissez (Benjamin Constant), et dont on aurait bien pu se passer. »

(Souvenirs et correspondance de Mme Récamier, t. II, p. 70.)

179G, n'avait cessé d'occuper sa pensée, une étude d'ensemble sur le caractère et l'évolution du sentiment religieux (1) ; il donne à l' Encyclopédie moderne son grand article sur le Christianisme (1825).

Réélu, aux élections de 1827, à Paris et à Strasbourg (19 nov.), il opta pour ce dernier collège.

Ses discours et ses votes, empreints toujours du même libéralisme, contre la loi dite de tendance, et celles sur le sacrilège, sur le droit d'aînesse (févr. 18 26) , contre la loi sur la liberté de la presse, appelée, par une cruelle ironie, loi de justice et d'amour, etc., le désignaient pour être un des 221 députés qui signèrent l'adresse du 16 mars 1830, laquelle amena la dissolution de la Chambre . — Chez lui, nulle opposition systématique. Au début du règne de Charles X, il avait contribué à ménager au souverain une réception très chaude lors de son voyage en Alsace (sept. 1828), où lui-même se trouvait alors. Réélu comme tous les 221, il était malade à la campagne lors de la publication des ordonnances, le 25 juillet, et de la protestation des journalistes (le 20). Il semble qu'à ce moment il ait mal auguré de l'issue du conflit et préparé sa retraite en Suisse avec sa femme. « Nous nous sommes trompés » , aurait-il dit à Odilon Barrot. Cependant, averti par Lafhtte

(1) De ht Religion considérée dans sa source, sa forme et so)i développement (Paris, 1823-1825, 2 vol. in-8°; 2e edit., 1826, t. Ier seulement).

LA POLICE ET ï/lNÏÉRIEUR (SUITE) 283

de la tournure que prenaient les événements, il se rendit à Paris, où il signa la protestation de la presse et la proposition législative qui nommait le duc d'Orléans lieutenant-général du royaume (30 juillet) . Le lendemain, il se faisait porter en litière à l'Hôtel de Ville, où La Fayette, aux applaudissements unanimes, donna l'accolade à ce prince.

Le nouveau régime nomma Benjamin Constant président du Conseil d'État (27 août). Il mourut trois mois et demi plus tard, sans avoir connu le calme et le repos au cours de cette existence de soixante- trois années. Jusqu'à ses derniers instants, Constant voulut continuer à mener cette vie active, occupée, dont il s'était fait une habitude, une loi. — On a conservé de lui (1) la déclaration envoyée à la commission municipale de Paris le vendredi 30 juillet 1830, et remplacée le lendemain par une autre, rédigée par Guizot; elle débutait ainsi :

« La réunion des députés actuellement à Paris a pensé qu'il était urgent de prier Son Altesse Royale Monseigneur le duc d'Orléans de se rendre dans la capitale pour y exercer les fonctions de lieutenant-général du royaume, et de lui exprimer le vœu de conserver les couleurs nationales, etc. »

(1) Pièce autographe vendue par M. Charavay (1 page infolio). Deux mots (des chambres) qui se trouvent dans cette déclaration sont de la main de Guizot.

— Le 7 août suivant, 219 députés, représentant environ 100,000 électeurs, offrirent au duc d'Orléans la couronne et le titre de roi des Français, qu'il accepta le surlendemain (9 août) . Guizot eût voulu qu'il s'intitulât Philippe VII. On lui fit prendre le nom de Louis-Philippe Ier.

Constant trouve encore la force d'écrire deux grandes pages in- 4° à Voiart (Paris, 10 octobre 1830), touchant son projet sur les subsistances que sa maladie ne lui a pas permis de lire; mais, puisqu'il a invité M. Guizot à se le faire représenter, il ne doute pas qu'il n'en profite, « toutes les améliorations devant arriver tôt ou tard sous un gouvernement tel que le nôtre. »

Jusqu'au bout, aussi, Constant fut fidèle à cette générosité bienfaisante, efficace, qui lui valait près de ses amis et même des étrangers un renom mérité de tuteur complaisant et serviable des intérêts d'autrui. Toute sa vie, en effet, n'avait-il pas professé, selon le beau mot de Bossuet, que « la prescription contre la violence et l'iniquité est immortelle » ? Et n'avait-il point dépensé ses forces, sans compter, pour le triomphe du droit et de la justice? — Il pratiquait, par surcroît, 1 indulgence et la charité qui sauvent de la déchéance et de l'infamie. Il était las, malade, il n'avait plus peut-être qu'un rayon de connaissance, quand, deux mois avant sa fin (Paris, 3 octobre 1830), il apposait sa signature encore ferme

sous cette supplique présentée à un maréchal de France, au héros d'Austerlitz, de Wagram et de la Moskowa, par un groupe de militaires coupables implorant leur réintégration dans l'armée du nouveau monarque, Louis-Philippe d'Orléans :

« J'ai l'honneur d'adresser à monsieur le maréchal Gérard (l) la demande de plusieurs soldats détenus qui désirent servir Sa Majesté. Monsieur le maréchal jugera de leur demande dans sa sagesse; je ne suis qu'un simple intermédiaire.

« Je prie monsieur le maréchal d'agréer tous mes hommages (2) . »

Il est temps d'aborder maintenant le sujet propre dont l'examen constitue la seconde section de ce volume, à savoir le récit des événements qui précédèrent l'élection de Benjamin Constant comme député de Strasbourg. S il était opportun de parcourir brièvement, comme nous l'avons fait, les autres étapes de sa vie politique, mieux connues de ses biographes, il importe de retracer avec tout le détail convenable ces voyages, contrôlés de près par le gouvernement, où Constant

(1) Députe de l'opposition en 1822 et 1827, Gérard devint ministre de la guerre après 1830. — Voir sa vie par J. INollet.

(2) L'original de cette pièce laconique est en ma possession. On ne peut contempler ces lignes sans être ému. Un élan de pitié comme celui-là rachète bien des fautes !

put savourer à souhait les délices de la popularité que lui ménagèrent adroitement ses amis d'Alsace. Un court préambule sur l'état de cette province à la date qui nous occupe (1827-1830) nous semble d'abord de mise; et pour le reste, les faits parleront assez d'eux-mêmes. Nous nous retrancherons derrière les textes officiels, et n'interviendrons que le plus rarement possible.

L'Alsace ne pouvait passer, même aux yeux des plus timides, pour un foyer d'agitations civiles. Aussi bien, ses préfets ne manquent-ils pas de rendre très haut hommage aux qualités sérieuses, aux mœurs calmes de leurs administrés, à l'excellent esprit d'ordre et de discipline qui les animait. Au vrai, jamais elle ne semble avoir fait grise mine à la monarchie restaurée. Là, nul ferment de discorde ; nulle menace de révolte, et, à part quelques protestations individuelles (1) plus ou moins clairement exprimées, nulle velléité d'émeute. Un sol qui rend la semence avec usure n'est pas propice aux insurrections, aux barricades, comme le dur pavé des villes. Heureuse contrée, bercée par une paix

(1) Surtout parmi les gros messieurs à qui leur situation de fortune assurait l'indépendance absolue, et parmi les intellectuels, les étudiants des Facultés de l'Etal, volontiers frondeurs sous tous les^régimes, par conviction ou par divertissement.

plus que séculaire, terre variée de montagnes, de vallons et de plaines, plus soucieuse de bienêtre, de prospérité matérielle, que de vains conflits politiques, fière de sa fertilité merveilleuse, de sa florissante industrie régionale, de ses richesses agricoles et manufacturières toujours accrues par une sage économie et par la comparaison constante avec l'étranger, province plantureuse et gaie, commodément assise entre les Vosges et le Rhin, largement, hospitalièrement ouverte au commerce, aux industries, aux idées des pays limitrophes, Lorraine, Franche-Comté, Suisse, Allemagne, elle avait été respectée dans l'intégrité de son territoire par les traités de 1815 (1). La capitale, Strasbourg, cité laborieuse et bien munie, — au moins en apparence, — avec sa forte ceinture guerrière, sa brillante académie, ses beaux établissements d'instruction, ses multiples écoles où catholiques, protestants, israélites rivalisaient de zèle et d'émulation, avec ses usines pleines d'habiles artisans, Strasbourg avait perdu toute indépendance politique, mais longtemps gardé d'appréciables privilèges locaux, un gouvernement municipal, un grand et un petit sénat. Sa bourgeoisie acceptait avec quiétude le nouvel état de choses. Seule, une poignée d'opulents propriétaires, maîtres de scieries et de forges,

J) Moins la forteresse de Landau, réunie à la Bavière (PalatinuO.

avocats ou banquiers, se donnait le luxe d'afficher, en face des fonctionnaires timorés ou apeurés et des préfets congrûment stylés, un franc-parler et de libres allures qui, parfois, ne laissaient pas de mettre sur le qui-vive les représentants du pouvoir. Par contre, les paysans se montraient paisibles, uniquement attachés à leurs fermes, à leurs domaines. C'était sans penser à mal que les blondes fillettes des campagnes offraient leurs bouquets à M. le député Benjamin Constant, ces rieuses filles d'Alsace dont le ruban aux larges coques noires n'évoquait pas encore la symbolique croix de deuil, ni les sombres ailes de l'oiseau du souvenir, vers qui s envoleront, cinquante ans plus tard, les regrets de la patrie mutilée... (1) .

Les protestants, très nombreux, sans prétendre former un État dans l'État, avaient pris pied dextrement et solidement, depuis un siècle, sur toute l'étendue de l'Alsace. Leur influence morale et leur rôle professionnel y étaient vite devenus assez considérables (2) . Presque tous vivaient à leur aise; certains occupaient des postes en vue. Il est faux qu'ils fussent traités, surtout depuis la chute de l'Empire, avec défiance et défaveur,

• I) René Bazin, Les Oberle; la cueillette du houblon. (2) Il y avait aussi pas mal cl israélites, et deux grands rabbins, un à Strasbourg, un à Colmar.

L A P 0 L I C E ET L*l N T É RI E U R (S U I T E) 280

comme B. Constant ne se gênait pas pour l'avancer en ses jours de mauvaise humeur. Constant, par parenthèse, sans se poser comme Guizot en pape des huguenots, ne perdait point une occasion de plaider pour ses coreligionnaires. — Il serait curieux, à ce propos, de rechercher quels furent ses rapports exacts avec le grand doctrinaire (1), en comparant les vues politiques, philosophiques et religieuses de ces deux personnages doués de complexions si dissemblables, mais tous deux également dévoués à la communion protestante. C'est un sujet que j'indique en passant, que je ne puis ici même effleurer.

Mais non, les protestants, sachons-le, n'étaient nullement à plaindre sous les derniers Bourbons. On ne les écartait ni des charges, ni des honneurs. La censure ne rognait pas leur plume ; ils avaient voix au chapitre dans les assemblées délibérantes. D'ailleurs, la révocation de l'Édit de Nantes, les vexations confessionnelles, l'exil, la mise à l'index, étaient devenus de l'histoire bien antique ! Les petits-fils de ceux qu'en 1685 on traitait en brebis égarées et qu'on chassait honteusement du bercail, étaient rentrés conscients de leur valeur et jaloux de l'imposer. Depuis la Déclaration des droits, confirmée par la Charte, ils

(1) Guizot, royaliste constitutionnel sous la seconde Restauration, ne sera envoyé qu'en janvier 1830 à la Chambre, par les électeurs de Lisieu.v.

levaient la tête, parfois plus haut que de raison. Ils avaient bec et ongles pour se défendre en cas d'attaque. Ils s'épaulaient mutuellement, au besoin. C'est chez eux que s'était réfugié l'esprit de caste sacerdotal, maté par la Révolution.

Ils possédaient une organisation ferme, assujettie à la plus stricte hiérarchie. Ils se divisaient en protestants de la confession d'Augsbourg ou luthériens, et protestants réformés ou calvinistes. Dans le département du Bas-Rhin, les premiers — ceux de la confession d'Augsbourg — avaient des consistoires, des inspections ecclésiastiques, des consistoires généraux, une académie, un séminaire, à Strasbourg, pour la formation des ministres, une Faculté de théologie, où leurs plus brillants sujets professaient, parfois avec éclat, avec la théologie proprement dite ou science de la religion, la philosophie, les belles-lettres, les langues et littératures anciennes, modernes et orientales (1). Le baron de Tiirckheim, personnage de marque, député, entouré de la considération universelle, était, en sa qualité de président du Consistoire général, directeur de cette académie, que bien des Facultés de l'État ne valaient point.

Les réformés avaient, de leur côté, leurs prêtres ou pasteurs, leurs consistoires et leurs synodes

(i) Une chaire spéciale de dogme pour les églises réformées fut créée près de cette Faculté; le cours était fait par le doven Haffner.

distincts, dont les séances, soumises pour la forme à la permission et au contrôle du gouvernement, ne pouvaient durer plus de six jours, et dont les décisions devaient être proposées à l'approbation du roi.

On trouve dans la correspondance des préfets de Charles X des notions qu'il est expédient de retenir sur l'état d'esprit de ces cercles protestants à la fin du règne : pas l'ombre de révolte ouverte à enregistrer, bien entendu, mais peutêtre, vis-à-vis des autorités, un désir latent de picotage, de taquinerie vénielle, dont s'irritaient ou s'agaçaient les délégués du pouvoir central (1), — Au total, rien de grave.

A la Chambre, en 1829, l'Alsace comptait onze députés pour un territoire peuplé d'un peu plus d'un demi-million d habitants. Dans le Bas-Rhin, Strasbourg avait pour députés deux indigènes, personnages riches et bien posés en ville, Saglio et de Turckheim. l'un négociant, l'autre banquier. Dans les collèges d'arrondissement (Saverne, Benfeld, Haguenau, Strasbourg), trois gentilshommes aux noms ronflants et compliqués : baron Wangen de Géroldseck (un nom qui rappelle le répertoire de Jacques Offenbach), baron Zorn de Boulach, vicomte Renouard de Bussières, tous trois mem-

(1) Vovez la lettre, citée plus loin (p. 483), du préfet de Strasbourg au ministre de l'intérieur, à la date du 14 octobrs 1829 (relative au rôle des deux députés de la ville).

bres du conseil général : Benjamin Constant, étranger au pays par ses attaches de famille, siégera à côté deux. — Dans le Haut-Rhin (1) : à Golmar, André, conseiller à la Cour royale, et Migeon, maître de forges, membre du conseil général; dans les collèges d'arrondissement (Altkirch, Golmar, Belfort) , un baron de Reinach et un baron tYAnihès, tous deux membres du conseil général, plus un simple fonctionnaire, Haas, receveur des finances à Belfort (2).

Vaste exploitation industrielle, prospérité matérielle, tranquillité morale, liberté de conscience, calme et repos, glorieuses traditions historiques, l'Alsace possédait tous ces privilèges dans les dernières années de la Restauration. Quand B. Constant, en plus d'une occurrence, et notamment dans la requête à Martignac citée plus loin,

(1^1 Mulhausen (Mulhouse) n'appartenait à la France que depuis 1798.

(2) Statistitjiœ : le Bas-Rhin, dont B. Constant allait représenter les intérêts à la Chambre, était, en 1827-1830, un département relativement considérable, si on le compare à celui de la Seine, lequel, pour une superficie de 46,181 hectares, comptait une population de 821,706 âmes (d'après le recensement de 1826x et pavait près de neuf millions d impositions directes. Le Bas-Rhin atteignait alors, pour la population, plus de la moitié du chiffre de la Seine : 535,467 habitants. Superficie en hectares : 417, 300. Total des contributions directes : 2,463,493 fr. 78. — (^Cf. Almunacli royal de l'année 1827, p. 406; tableau comparatif des 86 départements). — Le Haut-Rhin était, à tous égards, un peu moins important, un peu moins fort, sous le «apport de la prospérité matérielle et du rendement.

parle de ses souffrances, des mesures vexatoires quelle subit au détriment de sa fortune et de son essor, on est donc fondé a croire qu'il exagère pour se donner de l'importance, ou qu'il voit mal. La lutte des partis, les querelles dogmatiques étaient moins acerbes là qu'ailleurs : les notions que nous livrent, à cet égard, les messages des préfets de l'époque au gouvernement royal paraissent exactes et bien informées. Les protestants dominaient sur bien des points, mais les conflits de castes comme les jalousies confessionnelles et les rivalités politiques étaient apaisés. Les baines étaient mortes, ou couvaient à l'état latent. On parlait l'allemand dans beaucoup de villages; les villes imprimaient leurs journaux dans les deux langues; l'accent local pouvait choquer l'oreille des gens de l'Ile-de-France, mais partout aussi lame était bien française (1). Aujourd'hui, tandis que les patriotes parisiens enguirlandent des fleurs du souvenir la statue de Strasbourg, l'Allemagne, qui s'est emparée de l'Alsace, superpose déplus en plus opiniâtrement l'empreinte germanique à notre vieux cachet na-

(1) Cf. les pages relatives à la région lorraine et alsacienne dans le magistral Tableau de la Géographie de la France, par M. Vidal DE LA Blache, qui sert d'introduction à la grande Histoire de France publiée sous la direction de M. Ern. Lavisse (Paris, Hachette, 1903) ; l'article reproduit par la Revue alsacienne illustrée de juillet 1904, avec des Notes préliminaires de M. le Df F. Dollinger.

tional, toujours trop résistant à son gré; il faut plus de trente-cinq ans pour déraciner les mœurs et l'esprit dune race vingt fois séculaire! Les catholiques allemands tiennent congrès à Strasbourg (l). Metz, naturellement imprenable, est le plus vaste camp retranché qui se puisse voir Les usines, les manufactures, où les sujets de Guillaume se substituent en masse aux Français demeurés par option, se sont accrues sans arrêt et pullulent sur la terre d'Empire (2) . Mais le chaos où se débattent les partis politiques, aussi

(1) Le congrès des catholiques allemands s'est réuni pour la première fois à Strasbourg, du dimanche 20 août au jeudi 24 août 1905. Jusqu'à présent, le groupe catholique alsacien formait, au Reichslag, un groupe distinct du « centre parlementaire catholique » . Après le congrès, la fusion s'opéra, augmentant ainsi l'influence déjà très considérable du groupe parlementaire catholique. La presse allemande de tous les partis attacha une grande importance aux travaux de cette assemblée; elle envoya, pour en rendre compte au public, deux cents représentants de toutes les contrées de l'Allemagne, et 35,000 étrangers affluèrent, pour cette solennité, dans les vieux murs de Strasbourg. — Voy. les récentes études de M. Goyau qu'a publiées la Revue des Deux-Mondes.

(2) D'après les rapports des surveillants de l'industrie en Alsace-Lorraine, on a compté, en 1904, dans la Basse-Alsace, 3,025 fabriques, 2,752 dans la Haute-Alsace et 1,534 en Lorraine, avec un chiffre total de 193,650 ouvriers. Ceux-ci se réparassent comme suit: Basse-Alsace, 55,197; Haute-xAlsace, 84,985; Lorraine, 53,558. Il y a lieu d'ajouter 21,761 ouvriers occupés dans des mines ou des carrières souterraines, de sorte que le chiffre total des ouvriers se monte à 215,441, dont 155,300 ouvriers adultes, 44,380 ouvrières, et plus de 7,000 enfants ou adolescents. — Les surveillants ont procédé, en tout, à 2,693 inspections en Alsace-Lorraine. — Voir le Journal d'Alsace, l'Express de Mulhouse, etc.

nombreux que chez nous, mais les antagonismes religieux éveillés de toutes parts, niais les diseussions violentes entre les protestataires et leurs rivaux, les appréciations contradictoires provoquées, de l'extrémité de la Basse-Alsace à l'autre bout de la Haute- Alsace, par les livres (Les OberLë, etc.) où la thèse brûlante est posée, tout cela ne prouve-t-il pas amplement que le colosse a des pieds d argile? — Tout imbu qu il fût d'idées germaniques, Benjamin Constant, s il revenait en ce monde, adhérerait au moins à ce vœu d'un savant qui se flatte de réaliser dans l'avenir, par le règne inviolé de la science et de la raison, la belle chimère de la paix universelle :

« Ce que nous désirons, c'est que tous les États soient constitués par le libre consentement des populations, aucune n'étant contrainte par la force à demeurer soumise à une oppression étrangère (1) . »

L'Alsace avait accueilli les idées révolutionnaires avec une sympathie marquée. Elle prodigua son sang, en 1792, pour chasser l'envahisseur. Sous Napoléon, ses conscrits semèrent leurs os sur tous les champs de bataille de l'Europe (2) ;

(1) Lettre de M. Marcelin Berthelot^ secrétaire perpétuel de l'académie des Sciences, à M. le sénateur Petitjean, président du comité d'organisation du Congrès de la Libre pensée (sept. 1905).

(2) Cf. Les généraux alsaciens pendant la Révolution et le premier Empire, par P. -A. IIei.mer (Golmar, 1903).

quelques-uns des plus valeureux capitaines de l'épopée impériale venaient des bords du Rhin et de rill : Kléher de Strasbourg, Rapp de Golmar, Lefebvre de Rouffach, et cent autres. « Soixantedeux généraux alsaciens s'illustrèrent pendant la Révolution et l'Empire ; vingt-huit ont leurs noms gravés sur l'Arc-de-Triomphe. Et nous ne parlons pas de la légion obscure des simples soldats. L'Empereur, qui connaissait ses Vosgiens, disait d'eux : « Laissez-les parler leur allemand : ils « sabrent toujours en français ! »

Les longues années de paix qui suivirent n'auraient pu que consolider, s'il en eût été besoin (1) , la fusion dès longtemps cimentée parla très large part octroyée aux Alsaciens dans l'administration française. Les Bourbons, la Révolution, Napoléon Ier, la Restauration, Louis-Philippe et Napoléon III, tous nos gouvernements, durant plus d'un siècle, furent unanimes dans l'éloge. On ne tarissait pas, en haut lieu, de bons points et de compliments officiels sur l'excellent esprit de ces populations, leur sens droit, leur pondération, leur netteté de vues; « et, tandis que préfets et magistrats de l'intérieur, comme on disait alors,

(1) Voir, dans le Correspondant du 25 octobre 100 \ (pp. 22"- 253), le bel article de Jeanne et Frédéric Régaimky : Ce ave i>eiit l Alsa.ee. — L'évolution de son patriotisme (notamment p. 245). — Cf. aussi, à la Bibliothèque nationale, le ms. fr. 11471 : Histoire de l'Alsace, par Joseph Sybille de Ciieverry, ancien ofhcier supérieur dans la garde royale (1851).

étaient reçus et traités en Alsace avec une extrême cordialité, les Alsaciens s'élevaient, à Paris et dans les provinces françaises, aux plus hauts emplois. De pareils souvenirs de vie et de tendances communes ne s'effacent point au cœur d'un peuple... (1) » — Aujourd'hui encore, Dieu merci, après trente-cinq ans écoulés, l'arrêt cruel de l'annexion, en unissant deux provinces si diverses, n'a pas rompu le lien moral qui les rattache à la France. Déjeunes Alsaciens, nés après l'année terrible, publient à Strasbourg une Revue d'Alsace illustrée qui proteste hautement contre la conquête : « Nous voulons, disent-ils, refléter toute la vie nationale de l'Alsace, et démontrer qu'il existe bien une personnalité, un génie alsaciens, et que ce n'est pas le génie germanique. Politiquement séparés de la France, nous lui restons attachés par les liens d'une affectueuse reconnaissance. Elle fut notre éducatrice, et nous lui devons une supériorité de goût, de mœurs, de civilisation, que nos maîtres eux-mêmes ne peuvent nous contester. Ainsi nous consacrons cette Revue (2) à tout ce que nous vénérons, à tout ce

(1) J. et F. RÉGAMEY, article précité, p. 245.

(2) L'Académie française, décernant naguère (novembre 1905) une de ses couronnes à la Revue d'Alsace, la louait ainsi par la bouche de son secrétaire perpétuel (Rapport sur les concours de /année 1905; séance publique annuelle du jeudi 23 novembre 1905) : «... Ce n'est pas une entreprise commerciale; c'est l'œuvre désintéressée de jeunes Alsaciens, amis des lettres

qui nous a formés; nous souhaitons quelle serve de point d'appui à nos jeunes générations pour qu'elles restent fidèles aux traditions françaises de l'Alsace. » — Noble langage, et digne de parvenir aux oreilles des oublieux ou des indifférents !

Revenons à Benjamin Constant.

Ces manifestations de sympathie, parades en musique, banquets, exhibitions de pompiers en grande tenue, salutations et cris — nullement subversifs ( « Vive la Charte! Vive le Roi! Vive Constant! ») — sous des balcons d'auberge illuminés, régates aux lanternes vénitiennes, toutes ces petites fêtes où, selon le cliché des gazettes, ne cessait de régner la plus franche cordialité, semblent à l'heure actuelle bien anodines, bien peu ténébreuses ou dangereuses, à nous qui en vîmes bien d'autres, qui assistâmes, il n'y a pas vingt ans, aux folles entreprises d'un général grisé par le succès, et qui n'avons tous les jours que trop fréquents sujets de déplorer les turbulentes réunions où souffle l'esprit jacobin, sectaire, l'oubli des traditions sacrées qui maintiennent la santé

et des arts, et qui ont uniquement à cœur « de conserver et de « d "fendre leur patrimoine intellectuel» . Ils nous racontent 1 histoire de leur pays, ils en décrivent les beautés, ils en célèbrent les écrivains et les artistes; ils en reproduisent les monuments dans des illustrations qui sont, dans leur genre, de véritables chefs-ci œuvre. » — Sur la situation, les intérêts, les sentiments des Alsaciens-Lorrains, et pour la description exacte, nette, précise et vivante du pays (villes, paysages, souvenirs, mœurs, légendes), cf. Ém. HlNZELIN, En Alsace-Lorraine (Pion, in-16).

du corps social, et, comme l'a dit nu psychologue contemporain (qui s'est résolument classé parmi les réactionnaires), les funestes expériences instituées par les sophistes ou les charlatans de la démocratie (l). — Il n'en était point de même sous les frères de Louis XY1. On s'alarmait de peu. Les Bourbons, revenus dans les bagages de l'étranger, craignaient comme la peste toute saute d'opinion qui les eût remballés pour l'exil. Un mal répandait la terreur, à la cour ; et ce mai s'appelait la verdeur de langage ou de plume des intrépides, des indépendants, qui n'étaient pourtant pas légion à cette époque!

Aussi, tenant compte de cet état desprit, ne devons-nous pas trop lever les épaules en constatant l'importance puérile ou l'indignation de commande, à propos de balivernes, dans les messages des agents chargés de tàler le pouls à l'opinion et, au besoin, de la rectifier, de gré ou de force. Peut-être même faut-il savoir gré à quelques-uns d'entre eux d'avoir daigné reconnaître que les courses électorales déguisées en voyages d'agrément de Benj. Constant ne constituaient pas un danger bien sérieux pour la sécurité publique. Ne trouve-t-on pas encore aujourd'hui des gens, même sensés, qui arrivent à se convaincre que les attentats sont une utile comédie

(1) Paul Bourget, Le candidat. — Cf. aussi G. Deschamps, Le malaise de la démocratie , passim.

truquée d'avance afin de justifier des mesures répressives? des mécontents qui, même de bonne foi, inclinent à voir dans les complots découverts au jour le jour une excellente invention de la police pour fortifier un régime chancelant? — Les gens desprit, dans les sphères officielles, évitaient le ridicule de considérer Constant comme un conspirateur, comme un agitateur, un factieux, un révolutionnaire. Tout au plus souriaient-ils de ses trop nombreux pèlerinages politiques, contents de l'appeler par dérision le touriste cosmopolile, le chevalier errant de l'opposition, le commisvoyageur du libéralisme. Ils le raillaient sur ses manies, sur le désordre de son existence décousue ; ils se refusaient à prendre au sérieux un homme qui menait de front le jeu, l'activité politique et la méditation philosophique. Mais le ministre Corbière, haineux, défiant et dur, pensait tout autrement à l'endroit de Benjamin : il persistait à le tenir pour un dangereux adversaire, dont on ne pouvait suivre de trop près les pas et démarches (l).

Et voilà pourquoi l'ex-député de la Seine et de la Sarthe, l'ami de Coulmann, le candidat chan-

(lj Corbière fut oblige de se retirer avec Villcle le 4 janvier 1828; ses successeurs à l'Intérieur en 1828 et 1829 continueront la tradition d'espionnage vis-à-vis de benjamin Constant et des hommes politiques professant des doctrines similaires. — Noir, sur le comte de Corbière, le jugement d'un historien moderne que nous publions dans V Appendice (pp. 552-553).

ceux à la députation de Strasbourg", sera sans relâche épié sur les routes et dans les villages d'Alsace, où l'escortent toujours, où le devancent parfois les émissaires subalternes de la police du roi, tandis que, dans les salons de leurs palais préfectoraux, Esmangart et Jordan, l'un avec l'impatience et les griefs d'un ennemi personnel, l'autre avec le respect du service commandé, attendent des ordres, colligent rapports, notes, notules ou procès-verbaux, aiguisent leur plume de combat, et s'imaginent de la meilleure foi du monde veiller efficacement au salut du royaume, à peu près comme le chevalier de la Triste-Figure, sur les grands chemins de la Manche, harcelait les fantômes de brigands qu'engendrait sa chimère, . .. avec — lui du moins — l'excuse d'une cervelle en délire et l'honneur d'un parfait désintéressement.

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