‹ Benjamin Constant sous l'oeil du guetChapitre 28 sur 63 · LÉGION · texte numérisé non relu

LÉGION

Compagnie du

BAS-RHIN

Date des éténemens :

13 août 1827.

Rapport du 14 août 1827 (1).

« M. Benjamin Constant, député, est arrivé le 12 à Bruraath, avec sa femme ; il a couché chez M. Goulmann, son ami, qui l'a accompagné le 13 à Strasbourg. M. Benjamin Constant est arrivé vers sept heures du soir à l'auberge de l'Esprit; le bruit s'étant répandu qu'on devait lui donner une sérénade, beaucoup de monde s'est rassemblé sur les quais vis-à-vis l'Esprit; à neuf heures moins un quart du soir, deux barques remplies de musiciens, l'une remontant la rivière, l'autre la descendant, se sont arrêtées devant l'auberge de l'Esprit et ont fait de la musique; de temps en temps, des voix isolées criaient : « Vive Benjamin Constant! Vive le député de ta Sarthe ! » Ces voix étaient suivies de bravo (sic) et de battemens de mains auxquels la plus granae partie du rassemblement ne prenait aucune part, ce qui peut faire présumer qu'un petit nombre était pour M. Benjamin Constant et le plus grand nombre par curiosité et pour y entendre la musique.

(1) En marge : « Ace. récept. Fait. »

Vers dix heures et quart, les bateaux contenant les musiciens s'étant éloignés, chacun est rentre chez soi sans bruit (1).

u M. Benjamin Constant doit partir aujourd'hui pour Bade. »

« Pour le chef d'escadron commandant la gendarmerie royale du Bas-Rhin, en congé,

u Le lieutenant, « Houzeau. »

(1) En dépit des insinuations ou des réticences dont fourmillent ces divers rapports de police, on ne peut nier que Benjamin Constant n'ait été, avec le général Foy, un des membres les plus populaires du parti Libéral. Certes, avant lui et en même temps que lui, bien des orateurs, animés des plus louables intentions, et parfois doués d'un talent supérieur, ont prêché pour la liberté; mais, comme dit l'autre, il y ci la manière /Celle de Constant plaisait entre toutes, parce qu'on sentait que sa doctrine politique était foncièrement désintéressée, et que jamais, sous aucun régime, il ne se fût servi de ses convictions comme d'un tremplin pour monter aux honneurs.

PREFECTURE du

bas-rhin Rapport an Préfet.

Police .

Strasbourg, le 14 août 1827,

« J'ai l'honneur de vous informer que M. Benjamin Constant est arrivé hier en cette ville, à six heures du soir, accompagné de son épouse, d'une femme de chambre et d'un domestique; il est descendu à l'hôtel de l'Esprit, où le logement avait été retenu à dix heures du matin par un messager de Brumath : samedi, 11, ce député était arrivé à Brumath, et a logé chez M. Goulmann (1).

a Dimanche, 12, messieurs Lichtenberger et Marchand, avocats, ont diné à Brumath avec lui.

« A sept heures du soir, des élèves de TEcole de Médecine (2) lui ont rendu visite : ils étaient au nombre de douze. Le député les a parfaitement reçus. A huit heures et demie, les curieux commençaient à stationner sur le quai de la Douane, le pont de l'Esprit et le quai Saint-Nicolas; les croisées des maisons voisines de l'hôtel étaient garnies de spectateurs. A neuf heures, deux grands bateaux ornés de guirlandes et de lam-

(1) Le texte autographe porte Colmaun, ce qui est visiblement une erreur.

(2) Benjamin Constant a toujours été populaire dans le monde des écoles, qui ne déteste pas, chez les citoyens en vue, les allures un peu excentriques et bohèmes. Aux obsèques du député du Bas-Rhin, les étudiants de Paris voulurent traîner eux-mêmes la bière jusqu'aux hauteurs du Père-Lachaise.

pions, montés par des musiciens, remontèrent l'Ill, et se sont portos l'un à gauche et l'autre à droite du pont de l'Esprit; plusieurs batelets illuminés se joignaient à eux. Aussitôt les symphonies (1) commencèrent, et des bravos partis des groupes postés sous le balcon de l'appartement du député l'engagèrent à se montrer. Gomme on n'avait pas eu soin de faire éclairer la tête du pont et les rues circonvoisines, on ne pouvait distinguer les personnes au balcon : alors M. Weiss, propriétaire de l'hôtel, s'avança, ayant deux lumières à la main, et encadra la tète du député. Des bravos et des cris prolongés de : « Vive Benjamin Constant! » récompensèrent l'officieux hôtellier (sic) de son zèle. Il plaça ensuite les lumières sur la croisée, à gauche du balcon. Au troisième, un jeune homme parut à la fenêtre avec une lumière, et cria : u Vive le grand député! » On prétend que c'est le nommé Weyer : il continua ce manège fort longtems.

u Le député se tint constamment sur le balcon; il parla souvent au public, paraissait ému et touché; il cria à plusieurs reprises : u Vive ta jeunesse alsacienne ! « Vive les Alsaciens! Vive la Charte, rien que la Charte, u et toute la Charte ! Vive les libellés civiles et ecclésiasu tiques! — Je suis sensible, dit-il, à l'accueil que je u reçois; il me récompense de ce que j'ai pu faire et « sera un stimulant pour mes travaux à venir. » — Ces discours ont été interrompus par des cris de : « Vive Benjamin Constant! Vive la tribune conslitutionm nelle! Vive la Charte! Vive le défenseur de la liberté u de la presse ! » — Il est à remarquer, cependant, que

(1) Toujours beaucoup de symphonies, de sérénades et de parades en musique dans ces réceptions. Aujourd'hui, l'on se contente le plus souvent de jouer la Marseillaise.

les cris ne partaient que du milieu d'un rassemblement de jeunes gens composés (sic) d'étudians, de commismarchands, de quelques négocians qui s'étaient g rouppés au-dessous des fenêtres de l'appartement. Le reste des spectateurs, au nombre de trois mille environ, attirés plutôt par la curiosité et la musique, ne prit point de part aux bruyantes acclamations de ces jeunes enthousiastes. On cite, parmi les personnes de marque qui excitaient les g :rouppes (5/c), MM. Weiyel, notaire, Marchand, avocat, Schertz, négociant. La musique était composée de la musique de l'ancienne garde nationale de Strasbourg. A dix heures, la foule se dispersa, sans trouble, sans embarras : seulement, quelques jeunes gens crièrent encore dans les rues en rentrant chez eux.

« Ce matin, les visites se succèdent chez Je député : les premières maisons, les élèves de droit et de médecine, et plusieurs négocians, s'empressent de s'y rendre. Je ferai connaître dans un second rapport les remarques auxquelles son départ pour Bade aura donné lieu.

u En résumé, Monsieur le Préfet, cet intermède politique ne doit pas être considéré comme dangereux et n'a nulle influence sur l'esprit public. Les personnes sen sées en ont ri, et nos Alsaciens ont été là comme au rendez-vous d'une fête, telle qu'on en voit à nos foires et nos places publiques. Quant aux étudians,, leur esprit d'opposition au gouvernement est connu; ils ont cru narguer les ministres et montrer à l'autorité qu'ils doivent être considérés : ils se trompent. Seulement, il est à déplorer que quelques personnes occupant un rang dans la société n'ayent pas dédaigné de jouer un rôle dans cette comédie (1). »

(1) Au-dessous de la dernière ligne de cette pièce, figure la signature abrégée du préfet Esmangart : Esmgt.

PREFECTURE

du

bas-rhin A Son Excellence

le Ministre de l'Intérieur.

Police.

u Monseigneur,

a J'ai l'honneur de transmettre à Votre Excellence le rapport qui vient de m'être fait sur l'arrivée de M. Benjamîn Constant en cette ville. Je ne manquerai pas de faire connaître le résultat de la surveillance que j'ai prescrite (sic) d'exercer jusqu'au départ de ce député.

u Je suis avec respect, Monseigneur, votre treshumble et très-obéissant serviteur. »

u Le Conseiller d'Etat, Préfet,

« ESMANGART. »

MINISTERE

de

l'intérieur A M. le Préfet du Bas-Rhin,

, , ■ ,. à Strasbourq (1).

Direction de la Police. a \ /

Paris, le 16 août 1827.

« Monsieur le Préfet, vous m'informez par votre lettre du 10 août que M. Benjamin Constant se rend à Baden, où se trouvent un grand nombre de personnes marquantes du parti libéral. Je vous invite à faire surveiller attentivement cette réunion, afin de savoir exactement ce qui s'y passe. Vous me ferez également connaître la réception qu'on lui prépare à Strasbourg, et les observations auxquelles sa conduite et ses relations auront donné lieu pendant son séjour dans cette ville.

n Agréez, Monsieur le Préfet, l'assurance de ma considération distinguée. »

« Pour le ministre, et par autorisation :

ii Le Directeur de la Police,

u Franchet-Desperey. »

(1) Dans la marge de cette pièce, on lit ce petit dialogue muet, échangé dans les bureaux (au crayon) : « N'est-il pas déjà à Baden, d'où il doit aller à Strasbourg? — Non. — Au surplus, c'est inutile; le préfet est suffisamment prévenu. » — En tète, la mention Cl. (classer).

MINISTÈRE

do

l'intérieur

Note.

Le 17 août 1827, M. Benjamin Constant se trouvait aux eaux de Bade.

(Voir 12,080. o. g. lias-Rhin.)

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