CHAPITRE II
Sommaire. — Texte des lettres de Benjamin Constant à Fauriel
(1802-1823). — Trente-deux lettres (i-xxxm) datées de l'exil,
de Genève, Coppet, Hardenberg, ou, par exception, de Paris
(1802-1814). — Quatre lettres ou billets (xxxm-xxxvii) datés
de Paris (1814-1823). — Une lettre (xxxvn) à Mme de Gon-
dorcet (5 juillet 1804).
c La liberté n'est-elle pas le plus grand des biens et le premier des besoins de l'homme? Elle enflamme le génie ; elle élève le cœur ; elle est nécessaire à l'ami des muses comme l'air qu'il respire — La liberté est si naturellement l'amie des lettres, qu'elle se réfugie auprès d'elles lorsqu'elle est bannie du milieu des peuples... >
(Chateaubriand, Discours de réception à l'Académie française ; 1811.)
« Si (1) vous vous plaignez de moi, mon cher ami, on se plaint aussi beaucoup de vous. Une dame de mes amies vous a écrit il y a huit jours, et a joint à sa lettre
(1) Cette lettre doit être de 1802 (fin avril, probablement) avant le retour au vieux calendrier, peu de temps après l'appa-
une lettre de l'auteur d'Atala, et l'ouvrage même, avec ses cinq gros volumes, du Génie du christianisme (1). J'ai affirmé que votre silence prouvoit que vous ne l'aviez pas reçu. Votre lettre me le démontre, car, même en ne répondant pas, vous m'en auriez dit un mot. Au reste, les lettres et l'ouvrage ont été envoyées (sic) chez vous au ministère : il est possible que le tout y soit resté.
« .le ne pourrai aller vous voir que dans quinze jours. J'ai fait une acquisition qui m'oblige à une course, dans cette décade, et le départ de Mme de St[acl] est si prochain, que je ne puis la quitter de nouveau. Mais aussitôt qu'elle sera partie (2), j'irai me réunir pour quelques momens à vous, et je serai heureux de votre bonheur et de votre amitié.
u Pour me distraire des autres folies, je lis Chateaubriand. Il est difficile, quand on tâche pendant cinq volumes de trouver des mots heureux et des phrases sonores, de ne pas réussir quelquefois. Mais c'est la
rition du Génie du christianisme. — Rapprocher du jugement porté par Constant sur cet ouvrage l'opinion de Marie-Joseph Chcnier, cl surtout la critique fondamentale qu'en a faite Ginguené. (Cf. la Décade philosophique } an IX et an X, t. XXIX, p. 219; t. XXXIII, p. 535; t. XXXIV, pp. 21 et 28.) — On peut dire que le Génie du christianisme fut apprécié avec talent et indépendance, sur certains points, par Ginguené. Il avait raison, notamment (observe Sainte-Beuve), quand il demandait : « Qu'est-ce que cet ouvrage? Est-ce un livre dogmatique, ou une poétique, ou un traité de philosophie morale? Si c'est le premier, la partie
poétique est de trop, ou n'est pas ce qu'elle devait être » —
Cité par Ant. Guili.ois, op. laud., p. 170.
(1) Rédigé pendant l'été de 1801, le Génie fut annoncé par un article de Fontancs, publié dans le Mercure, et reproduit dans le Moniteur le 18 germinal an X-18 avril 1802.
(2) Elle partit en mai, au début du mois.
plupart du tems un galimathias (sic) double, et dans les plus beaux passages il y a un mélange de mauvais goût qui annonce L'absence de la sensibilité comme de la bonne loi. Il a pillé les idées de l'ouvrage sur la Littérature (1), dans tout ce qu'il dit sur l'allégorie, sur la poésie descriptive et sur la sensibilité des anciens, avec cette différence que ce que l'auteur de ce dernier ouvrage attribue à la perfectibilité, il l'attribue au christianisme : ce plagiat ne l'a pas empéebé de faire des allusions très amères, et à leur tour ces allusions ne l'ont pas empéebé de croire que c'étoit un devoir d'amitié que de le protéger et même de le louer (2).
(1) De Mme de Staël. M. Paul Gautier a relevé ces imitations dans sa thèse latine de doctorat. Il n'en reste pas moins que tout ce jugement est empreint d'une sévérité et d'une malveillance inacceptables. Constant n'a jamais aimé Chateaubriand.
(2) Chateaubriand, par la suite, se montra toujours serviabïc pour Benjamin Constant. Celui-ci eut, en 1823, deux procès de presse; pour le premier, on lavait condamné à un mois de prison et cinq cents francs d'amende ; pour le second, à six semaines et cent francs. A propos de cette double poursuite, Chateaubriand s'entremit, afin de complaire à Mme Récamier, chez qui, d'ailleurs, Constant ne fréquentait plus guère. Son intervention fut efficace ; il put bientôt écrire à son amie (Paris. 5 février) : « J'ai vu le garde des sceaux. Il est très bien pour M. de Constant, et j'espère que nous aurons commutation de peine, c'est-àdire la simple amende') . — Benjamin fut, effectivement, dispensé de ia prison ; la Cour se contenta d'élever le chiffre de l'amende dans les deux affaires, ce qui ne satisfit pas tout à fait notre écrivain, lequel tenait, pour cause, à ses écus. Les deux procès en question avaient été jugés en appel le 6 et le 13 février 1823 : l'un à l'occasion d'une Lattre à M. Manqin, "procureur général près la cour de Poitiers, l'autre pour une autre Lettre adressée à M. de Citrrerc, sous-préfet de Saumur. (Cf. Souvenirs et correspondance de Madame Récamier, t. II, pp. 15 et 18.) Le comte Charles de Pcyronnet (1775-1853), ancien procureur général à Bourges, à Rouen et à Paris, fut appelé en 1821 au ministère de la justice,
« Je ne vous parlerai d'aucune affaire : 1° parce que je n'y pense que le moins possible*, 2° parce que je ne dis pas ce que j'en pense; 3° parce que j'ai depuis six jours une inflammation à un œuil (sic) (1), ce qui me porte à n'écrire que le moins possible.
« Je voudrais bien que vous vinssiez à Paris dans le courant de cette décade, mais pas le 6, le 7, ni le 8 (2), car je serai absent. Voyez cependant si une course à Paris ne rendrait pas difficile un départ nouveau, auquel peut-être vous seriez obligé de parvenir alors par la rupture que vous aviez évitée jusqu'à présent. Je voudrais causer avec vous là-dessus. ISe pourriez-vous venir à Paris sans y paraître officiellement? Nous verrions alors ce qu'il y a à faire. Vous voyez que je raisonne d'après les bases que vous avez posées et que je pars de vos désirs pour examiner votre marche. J'espère qu'on m'en saura gré. Adieu. Je vous embrasse tendrement. »
(Pas de signature : Timbre sec : Tribunal. — Suscription : Au citoyen Faurietle (sic), chez Mme de Condorcet^ à Meulan. Département de Seine -et- Oise.)
où il resta jusqu'en 1828. Inféodé aux Bourbons, investi du portefeuille de 1 intérieur dans le ministère Polignac, il prit l'initiative des mesures les plus impopulaires et fut condamné par la Chambre des pairs à la prison perpétuelle; mais il fut remis en liberté en 183(5.
(1) Constant a souffert des yeux toute sa vie; le Journal intime est plein de ses doléances à ce sujet.
(2) Du moi6 de floréal, sans nul doute (fin avril).
(29 avril.) Vitraux, Côte-d'Or, ce 9 floréal (1) [1802].
« Il v a quelque tems que je vous écrivais, mon ami, que j'irais vous voir aussitôt après le départ de Mme de St[aè7], et me voici à cent lieues de vous, sur la route de Genève. Je n'ai pu lui refuser de la suivre de très près, parce qu'emmenant son mari malade, elle a désiré que je fusse à même de la ratrapper (sic), s'il lui arrivoit quelque chose en route. Je ne lui avois point fait encore de sacrifice qui, pour mille raisons, me fût aussi pénible. Si je vous entretenais de ce que j'éprouve, et du dégoût profond que m'inspire la vie, je vous ennuyerais beaucoup, vous qui êtes au sein du calme et du bonheur. Je suis loin de l'un et de l'autre, et je crois que j'achète la peine au prix de l'agitation. Gela arrive à beaucoup de gens qui ne s'en doutent pas, et même, comme vous voyez, à ceux qui s'en
(1) En tête de cette lettre se lit cette note au crayon (de la main de Sainte-Beuve, probablement) : M. de Staël mourut, ce jour-là même, dans le voyage, — quelques heures après. — Assertion fausse, à rectifier. Le baron de Staël mourut le 9 mai (cf. le livre de M. Patjl Gautier, Madame de Staël et Napoléon, p. 8i), après trois jours de maladie, dans une chambre d'auberge, à Poligny.
doutent. Il y a une complication de destinée qu'il est impossible de débrouiller et avec laquelle on roule en souffrant, sans jamais prendre terre pour regarder autour de soi. Peut-être, au reste, le bonheur est- il presque impossible, du moins à moi, puisque je ne le trouve pas auprès de la meilleure et de la plus spirituelle des femmes (1). Je m'apperçois (sic) que le superlatif est malhonnête, et je le rétracte pour l'habitante de la Maisonnette (2). Je lui écrirai à elle directement dans quelques jours. Je voudrais lui témoigner tous mes regrets de n'avoir pas profité d'une invitation dont je m'étais fait une vraie fête. Elle les concevra, ces regrets amers, bien mieux encore que vous.
« Aurez-vous cet été les dames du fauxbourg (sic) S'-TTonoré? Je ne les ai pas vues avant mon départ. Un malheureux dîner qui devoit les retenir toute la journée me les a fait chercher vainement : et à la dou-
(1) Cf. Journal intime (1804), pp. 48-49 : « Je n'ai jamais vu une femme meilleure, ayant plus de grâce et de dévouement, mais je n'en ai jamais vu une qui ait des exigences plus continuelles, sans s'en apercevoir, qui absorbe plus la vie de ce qui l'entoure...; toute l'existence, les minutes, les heures, les années doivent être à sa disposition. Et quand elle se livre à sa fougue, c'est un fracas comme tous les orages et les tremblements de terre. C'est une enfant gâtée, cela résume tout... Reste seul avec Mme de Staël, l'orage s'élève peu à peu. Scène effroyable jusqu'à trois heures du matin sur ce que je n'ai pas de sensibilité, sur ce que je ne mérite pas la confiance... Je voudrais ne pas avoir à supporter les dépits d'une femme que la jeunesse abandonne... Il faudra détacher ma vie de la sienne, en restant son ami ou en disparaissant de la terre. » Mme de Staël avait alors 38 ans.
(2) Mme de Gondorcet. — Le désenchantement, l'humeur fébrile, inquiète, 1 ennui de vivre dont souffrit sans cesse Benjamin Constant se décèlent à plein dans ce passage.
leur de prendre congé, j'ai substitué celle de regretter à cbaque instant de ne lavoir pas fait. Fait-on autre chose dans la vie que de remplacer la douleur par La douleur!
« Je veux cesser mes tristes exclamations et vous parler de vous qui êtes heureux, et qui, au milieu des nuages de toute espèce qui couvrent notre horizon, m'offrez un point de vue consolant et doux. Oh ! soignez bien cette plante rare qu'on nomme le bonheur. C'est si difficile à acquérir, et c'est peut-être impossible à retrouver!
« Je ne vous parle pas des affaires publiques. Sans doute elles donnent de grands sujets de satisfaction, mais je suis trop mélancolique pour m'en occuper. Je ne m'en rapprocherai qu'en travaillant, si je puis, à cet ouvrage dont je parle sans cesse et qui n'avance pas (l). La solitude est nécessaire à toutes les facultés comme à toutes les jouissances, et je suis condamné au monde ; je l'ai été du moins ; et des nombreux enfers du Dante je crois qu'à la longue, c'est un des plus pénibles (2). Je suppose que, sans en parler autant, vous travaillez plus et mieux. Mandez-moi ce que vous faites. Vos lettres seront pour moi un véritable plaisir, et ce sera une rareté dans ma vie. Je compte, en conséquence, que vous m'en accorderez libéralement. Adressez à Versoix, département du Léman. J'y serai dans cinq jours, comme dit le général Le-
(1) II s'agit de son grand travail, sans cesse remanié, sur les religions. Il y reviendra à plusieurs reprises dans cette correspondance (cf. lettres iv, vi, vin, ix, xvm).
(2) Cf. Journal intime, 1801 (p. 14) : « .le suis triste de mon isolement. La solitude est un bain froid, assez désagréable quand on y entre! mais je suis sûr que je m'y referai. »
clercq (1) (sic) en parlant des trèsves (sic) de Toussaint.
« Adieu, mon ami. Je vous aime et vous embrasse. »
(Timbre postal : Viteaux. — Susgription : Au citoyen Faurielie (sic), chez Madame de Condorcet, à Meufan. Département de Seine-et-Oise.)
(1) Victor-Emmanuel Leclerc (1772-1802), général de division sous l'Empire, beau-frère de Bonaparte, avec qui il s'était lié au siège de Toulon en 1793 (il épousa en 1797 sa sœur Pauline, depuis princesse Borghèsej. C'est lui qui, au 18 brumaire, assura le succès du coup d'État en expulsant de la salle des séances, avec un peloton de grenadiers, les opposants du conseil des Cinq-Cents. En 1802, nomme chef de l'expédition destinée à faire rentrer Saint-Domingue sous la domination française, il remporta quelques avantages sur Toussaint-Louverture, et mourut au bout de l'année.
(6 juin.) Genève, ce 17 prairial [1802].
.. Gomment se fait-il, mon cher ami, que je n'aye pas un mot de vous? Vous ajoutez cruellement par votre silence au regret que j'ai de ne vous avoir pas vu avant mon départ. J'espérais que vous répondriez à ma lettre de Yiteaux. J'espérais que le triste événement arrivé à une de mes amies, par la perte de son mari (1), me procurerait de vos nouvelles, au moins indirectement, puisqu'elle demeure dans mon voisinage. Enfin, déçu dans toutes ces espérances, je viens vous demander si vous m'avez totalement oublie, ou si vous êtes trop heureux pour donner un instant à vos amis. Il n'y en a aucun qui mérite plus que moi de recevoir quelques preuves de votre souvenir : car nul assurément ne vous chérit davantage et n'est plus affligé de se trouver sans détails sur vous.
« Une personne qui vous a dernièrement fait une visite à la campagne, m'a mandé un mot de vous sur moi que je n'ai pu m'expliquer. Vous lui avez dit que je devrais revenir chez moi le plutôt (sic) possible, de peur de ne le pouvoir dans un autre tems. Je vous prie
(1) Voir les lettres précédentes. Il s'agit toujours de la mort du baron de Staël, survenue le 9 mai de cette année 1802.
instamment de me dire quel genre inconcevable d'obstacles pourrait retarder mon retour (1). Je ne crois pas nécessaire de développer ma question : mais, de grâce, donnez une réponse au moins aussi claire que vous le pourrez !
u Je me proposais d'écrire à la belle et aimable propriétaire de la Maisonnette (2). Mais la difficulté d'écrire m'a arrêté. Plus on pense, moins l'expression est facile. Soyez auprès d'elle mon interprète : je ne puis en cboisir un meilleur pour être écouté favorablement. J'espère qu'elle me permettra, cet été, d'aller me consoler de n'avoir pas vu la Maisonnette au printems.
« Adieu, mon cher ami. Àimcz-moi, et écrivez-moi donc le plutôt (sic) possible. »
{Pas de signature. — Suscription : Au cit. Fauriel.
— La lettre ne porte pas de timbre ; elle fut apportée à la main.)
(i) Benjamin Constant était plausiblcmcnt compromis par le commencement du complot de Mme de Staël qui lui valut l'exil à ce moment. — Voir le livre de M. Paul Gautier, pp. 78 et suiv.
— Benjamin Constant était éliminé du Tribunat à cette époque. (2) Sophie de Grouchv, veuve depuis huit ans de Condorcet,
pouvait avoir, à cette date, environ trente-huit ans. C'était une femme d'une rare beauté et d'une intelligence supérieure.
Ce SI [sans autre dalc.^
« Je me hâte de vous répondre, mon ami ; je compte assez sur votre amitié pour croire qu'une lettre qui ne vous parlera que de mes affaires ne vous ennuyera pas trop. Vous aurez reçu de moi, en date du 13, des détails sur ce que vous me demandiez : vous savez à présent aussi bien que moi de quelle nature est le conseil que notre ami commun m'a donné et quelle en a été l'origine. Vous savez aussi quelle est ma détermination.
m Je conçois votre idée sur la nécessité d'un prompt retour. Une seule considération la balance; c'est que je suis précisément sur le point d'achever mon travail (1), de manière à n'avoir plus qu'à le perfectionner durant le tems quelconque qu'il restera manuscrit, et qu'il me faut pour l'avoir ainsi mis en ordre encore une vingtaine de jours. Si je pars avant, je me trouverai de nouveau tout distrait par l'intérêt des circonstances et tout gêné par le bouleversement de mes papiers. Or, après une absence de trois mois, il ne me paraît pas qu'une prolongation d'un mois de plus à peu près puisse faire aucun effet, ni même être remarquée.
u .Mon projet définitif est donc, — sauf vos conseils,
(1) On notera que B. Constant, à cette date, se préoccupe moins, en somme, de la politique que de ses travaux littéraires.
que vous n'aurez pas besoin de motiver, parce que, sachant mes raisons, je m'en remets à vous pour les juger, et j'obéirai à un avis contraire, — mon projet est donc, dis-je, de partir d'ici le lendemain du 1er vendémiaire et d'aller de suite (1) vous voir. Il me semble que cette époque, qui me donne tout le loisir de finir mon travail, est bien choisie sous un autre rapport : celui de ne pas arriver au milieu de choses que je ne puis empêcher et que je n'aurais que peu de plaisir à voir : outre que, si une chose aussi minime que mon retour était remarquée, elle le serait peut-être plus dans ce moment précisément qu'après.
u Ce dernier motif est cependant de très peu de poids : et si, comme il arrive souvent, mon travail ne s'étoit pas aggrandi (sic) sous mes mains, je n'y aurais fait aucune attention.
« Si vous approuvez cette décision, et que vous puissiez, en allant à Paris, apprendre quelque chose sur ce qui me regarde, sans faire aucune question, je vous serais bien, bien obligé de me le mander. Mais j'aime mieux ne rien savoir que de demander la moindre chose. Cependant il me paraît bien naturel, vu notre liaison connue, que vous me nommiez, pour voir si à mon nom il (2) vous parlera de moi. Je ne pense pas qu'il faille rien dire sur l'époque de mon retour, ni à ma campagne (3) ni à Paris.
« De toute manière, j'attends ici votre réponse, qui déterminera des changemens s'il y a lieu.
u Je vous ai écrit dans ma dernière lettre que vous pourriez bien facilement loger chez moi. Ainsi cette
(1) Pour : tout de suite. Incorrection fort répandue de tout temps.
(2) Fouché.
(3) A Luzarches (chef-lieu de canton du département de Srine-et-Oisc, arrondissement de Pontoise).
difficulté sera Levée. Je voudrais pouvoir lever de même toutes celles (pu1 vous rencontrerez dans la vie.
« Je suis bien glorieux de ce que la dame de la Maisonnette s'attendait à une lettre de moi. Je n'ose presque pas écrire, parce que je trouve mes lettres insignifiantes, tandis qu'il m'arrive quelquefois que ceux à qui j'écris trouvent qu'elles ne le sont pas assez. Mais puisqu'elle m'encourage, je lui écrirai; car je n'ai pas d'occupation plus douce que de lui dire combien j'aime et son esprit et les rares qualités de son caractère, et combien son amitié m'est précieuse.
u L'autre dame (l) dont vous me parlez a été bien sensible à ce que vous me dites pour elle, tellement qu'elle vouloit insérer dans cette lettre un billet pour vous; mais je ne crois pas qu'elle le puisse parce que la poste va partir et que je ne la reverrai pas avant de fermer ma lettre.
a Cette promptitude du départ de la poste me force à finir. Je vous avais prévenu que je ne vous parlerais, cette fois-ci, que de moi. C'est, au reste, vous parler de celui qui vous chérit le plus tendrement, et qui est bien impatient de vous revoir.
"Adieu, mon ami; je vous embrasse de toute mon âme.»
(Pas de signature (2). — Timbre postal : 99 Genève. — Suscription : A Madame de Prix, ferblanctier (sic), à Meutan, département de Seine-et-Oise.)
(1) Mme de Staël.
(2) On remarquera qu'aucune des lettres datant de cette période n'est signée. C'était alors une précaution absolument élémentaire, indispensable. Noter également que cette lettre fut remise à Fauriel par une personne de confiance, une ferblantiére de Meulan chargée de cette commission.
(15 juin 1802.) Genève, ce 26 prairial an X.
«J'ai reçu, mon ami, avec un vif sentiment de plaisir et de reconnoissance, votre lettre du 13. J'y réponds, autant qu'il est possible de répondre par la poste (1). Je vous ai écrit, il y a peu de jours, pour vous demander l'explication d'une phrase qu'une des deux dames dont vous me parlez m'avoit transmise de votre part. Vous sentez que je réitère ma prière. Le motif auquel vous attribuez mon départ y a moins contribué, et surtout d'une manière moins positive, que vous ne semblez le croire. Le récit est impossible; mais je n'ai jamais cru que je pusse éprouver quelque obstacle à mon retour. Mes affaires, et plus encore l'achèvement de quelques travaux commencés, me retiendront ici encor un mois, peut-être plus longtems, à moins que vous ne me mandiez des choses qui me fassent partir plus vite. Sinon, je suivrai à (sic) mon projet, et j'irai habiter ma campagne, sans préjudice de la Maisonnette, où j'espère bien trouver un grand plaisir pendant quelques jours.
« Je vous remercie, mon bien bon ami, de l'offre que vous me faites de vous charger avant mon arrivée de
(1) C'est dire qu'il observera dans son langage une extrême circonspection.
mes commissions pour Paris. Votre entrevue avec l'ami que vous avez quitté (1) vous a mis plus au fait que je ne puis L'être du degré de nécessité de ces commissions. Si elles ne sont pas indispensables à faire avant mon arrivée, je préférerais les faire moi-même, ou du moins les faire faire de plus près. Je crois toujours que dans tous les cas la présence est ce qu'il y a de mieux. Mais c'est à vous a en juger : et j'attendrai, pour savoir qu'en penser, que vous ayez répondu, soit à cette lettre-ci, soit à celle qui la précédée.
u C'est, je pense, vous parler bien assez de moi : mais ce qu'il m'est impossible de vous dire assez, c'est le plaisir que vous m'avez fait, et qui a été doublé par la peine et l'espèce d'inquiétude où me jettoit (sic) votre silence.
« Une femme de nos amies (2) a été très peinée de ce que vous ne me disiez absolument rien pour elle. Il serait injuste à vous de l'oublier, car elle vous a voué une bien sincère amitié : et je l'ai vue affligée de ce qu'au milieu des lettres de ses amis sur l'événement (3) qui l'a frappée en voyage d'une manière si inopinée, il ne s'en trouvoit point de vous.
« Puisque la dame à qui je voulois écrire veut bien se souvenir de moi, je risquerai incessamment une lettre, quoique aujourd'hui l'on ne sache guères comment écrire, sous l'inspection de tant de lecteurs. Je crois que les lettres particulières sont plus lues que les ouvrages imprimés.
(1) Fouché. Quel ami !
(2) Mme de Staël. Il évite toujours décrire son nom.
(3) La mort de M. de Staël. — Cf. les précédentes lettres. On sait que Fauriel était peu épistolier, soit timidité, soit négligence, soit absence de loisirs.
« Nos voisins les Suisses s'agitent toujours, et nous scions obligés d'y mettre ordre. Je ne sai (sic) si cela contrariera nos intentions. On parle d'une attaque faite par des paysans contre des troupes françoises. Ce fait, s'il est vrai, décidera peut-être la mesure qu'on paraît méditer et ajourner depuis quelque tems.
« J'avais su par un de nos amis communs que F. avoit été très bien à votre égard. Je crois avoir à me louer de lui, et surtout je suis décidé à le croire, pour partir de là.
a J'ai reçu des nouvelles de la dame qui avoit quitté la rue Matignon pour la Maisonnette (1). J'ai su par elle comment étoit celle du faubourg Honoré, l'être le meilleur, le plus aimable, le plus digne d'être beureux.
« Adieu, mon ami. Je vous jure que la tristesse que vous avez remarquée dans ma dernière lettre ne tenoit pas au motif auquel vous attribuez mon départ. Il y a dans la vie et dans les liommes tant de raisons d'être triste!
« Je vous embrasse tendrement.
« Ecrivez-moi soit à mon adresse à Versoix, soit au Çen ç^) Frédéric Rivière, à Versoix (3) aussi, département du Léman. Adieu, adieu. »
(Ni signature, ni suscription )
(1) Mme de Condorcet. Toujours des périphrases !
(2) Citoyen.
(3) Petite ville de Suisse, près de Coppct. Elle appartenait à la France avant 1810.
(2 juillet 1802.) Ce 13 messidor un X.
« Je reçois, mon ami, votre lettre du 2, et j'y réponds pour vous en remercier. J'ai écrit à celui que j'avais chargé de vous porter à Paris, ou de mettre à la poste pour Meulan ma lettre précédente, qui étoit du 17. Je désire que vous l'ayez, non qu'elle soit maintenant ou nécessaire ou intéressante, mais pour qu'elle soit en vos mains.
« Ce que vous me dites sur mon retour est parfaitement conforme à ce que j'avais pensé. Je vous expliquerai, quand nous nous verrons, la circonstance très simple qui, à ce que je puis deviner, a donné lieu à une tracasserie, et les motifs très différons qui ont avancé de deux ou trois jours un départ fixé toujours à peu près à cette époque depuis plus de deux mois. Je ne pense pas qu'il puisse être question de rien au monde à mon retour : dans tous les cas, je compte vivre à ma campagne (1), le plus longtems que je pourrai. Le travail qui m'occupe demande encore de longues recherches, et je ne pense pas que jamais il y ait eu un meilleur moment pour méditer. Je compte aussi avec
fi) Il ne cesse de promettre qu'il se tiendra bien tranquille.
bonheur sur l'hospitalité de la Maisonnette. J'ai écrit dernièrement à la dame qui l'habite, mais directement, n'ayant pas reçu encore votre avertissement à cet égard. Mais ma lettre ne contient que l'expression de mes sentimens, et ils n'ont rien <|ni puisse choquer personne. Depuis longtems, quand j'écris des lettres, je fais comme M. Thomas (1), je songe qu'elles sont destinées pour (sic) le public, et si cela continue, je pense que je pourrai bien faire imprimer mes lettres particulières, et garder mon ouvrage en manuscrit.
« J'ai annoncé votre lettre à une dame que je vois souvent. Elle n'avoit point attribué votre silence à des motifs défavorables pour vous, comme vous le dites, mais tristes pour elle. C'est une des personnes qui vous aiment et vous apprécient le mieux, et que je voudrais le plus voir heureuse : et je sais combien des preuves de votre amitié y contribueraient. Il y a dans mon cœur trop de découragement, dans mon âme trop de sentimens divers, mon imagination est trop décolorée (2) pour que je puisse, moi, faire le bonheur de personne; et je rassemble avec inquiétude, pour les objets de mon amitié, tous les movens de bonheur que je découvre ou que j'imagine.
« Les journaux se ressentent de l'inaction complelte
(1) Nous supposons, sans en être sûr, qu il s'agit du littérateur connu (1732-1785), auteur dl'Jloges dont le style apprêté et emphatique fut souvent raillé.
(2) Toujours cette mélancolie que nous avons signalée plus liant: Comme Constant s'analyse avec justesse, comme il csi sincère avec lui-même! Il lui scia beaucoup pardonné, parce qu il g « -i bien connu, cl qu'il ne s'est jamais flatté. Son Journal intime en fait foi (cf. notre chapitre m, L'homme).
(sic) don! vous me parlez. Jamais ils n'ont été plus insignifiant. Je crois même qu'ils s'en ennuyent : car le Mercure nous propose gravement de nous vouer exclusivement à l«i gloire militaire, et fait un grand article contre l'Angleterre, à laquelle il veut bien laisser l'ignoble occupation du commerce. J'ai trouvé l'invitation bizarre, deux mois après la conclusion de la paix; car, si je romprons (sic) encor ma langue* l'on ne peut guère acquérir de gloire militaire qu'en fesant la guerre, et je ne vois pas contre qui. Cependant Fauteur consacre trente pages à prouver que cette gloire doit être l'unique but de la France. Il est vrai que, pour nous consoler, il ajoute que nous ne ferons plus la guerre révolutionnai rement, comme nous l'avons faite, mais de gouvernement à gouvernement. Soit, pourvu que cela ne nous porte pas malheur! Car je doute que nous puissions remporter plus de victoires que dans notre guerre révolutionnaire. Cet article m'a rappelle (sic) un discours de Merlin de Thionville (1) prononcé en novembre 1793, où il prouvoit que la République ne devoit plus être commerçante, mais agricole et guerrière, et finissait par ces mots : « Soyons toujours sous nos armes et sur « nos charrues! » Il écrivit aussi, comme le Mercure, contre ces malheureux économistes, philosophes, et autres misérables comme Turgot, Voltaire et Montesquieu, mutato nomine (2).
(1) Célèbre homme politique (1762-1833); avocat au Parlement de Metz (1788), représentant du département de la Moselle à l'Assemblée législative; réélu à la Convention, puis aux Cinq- Cents; se distingua à l'armée par son patriotisme et sa bravoure.
(2) Merlin de Thionville est encore connu comme régicide. On peut voir dans une vitrine du Musée des Archives nationales, parmi les pièces autographes exposées, la lettre par laquelle il
« Je vois aussi dans le Moniteur qu'on propose le rétablissement, ou, pour mieux dire, l'établissement des loix (sic) anglaises sur la chasse. On ignore peutêtre que ces loix sont regardées comme atroces en Angleterre et que depuis un siècle on en demande le rapport. Peut-être aussi le sait-on.
« Je finis, mon ami, car, à force de dire : Je vois, je ressemble à Petit- Jean. J'aurai bien du plaisir à vous voir, et j'en trouve un bien vif à apprécier les preuves d'amitié que vous me donnez. Je compte sur une lettre de vous, comme vous me la promettez. »
(Timbre postal : 99 Genève. — Suscription : A Madame de Prix, ferblanctier (sic), à Meulan, Seineet-Oise, pour M. Forielle (sic).
transmit au président de la Convention son vote motivé, lors du procès de Louis XVI (de Mayence, 6 janvier 1 793^ : Je crois nue la mort du tyran peut seule assiuer la liberté, servir d'exemple aux Rois et aux prétendus maîtres du monde, et satisfaire a la justice éternelle . Je vote donc pour la mort de Capct et la prompte exécution du jugement. Je demande qu'a l'appel nominal mon vœu soit compté.
Ce 19.
[Sans autre date; milieu de 1802 (!)•]
« Je ne vous remercie plus, mon ami, parce que je vous ai déjà dit tout ce que j'éprouvais. Mais je vous écris en détail et clairement, pour que vous puissiez bien savoir et ce que je désire, et ce que vous pourrez faire. L'homme qui vous remettra cette lettre a une occasion sûre pour me transmettre votre réponse. J'attens (sic) votre réponse pour mes derniers arrangemens.
u 1° Je suis certain que l'ordre que F. (2) avoit d'abord dit à G. (3) avoir été donné pour mettre obs-
(']) Lettre capitale pour l'explication des autres.
(2) Fauché. — Sur Fouché policier, voy. l'étude de M. Louis Madelin, Fouché (1759-1820), t. I, chap. xv (La police générale de l'Empire). — Paris, Pion, 1900, in-8°.
(3) Garât. (Sur ce personnage, voy. la notice de A. Debidoir dans la Grande Encyclopédie, t. XVIII, p. 477.) Dominique- Joseph Garât fut, au cours de sa longue carrière — quatre-vingt^ quatre ans (1749-1833), — journaliste, écrivain, philosophe, académicien, législateur, ministre sous la Convention, ambassadeur sous le Directoire, sénateur et comte de l'Empire, proscrit sous la Restauration. — Il était entré au Conseil des Anciens, comme député de Seine-et-Oise, et devint (20 janviei\1799) président de cette assemblée. Nommé par Bonaparte, après le 18 brumaire, membre de la commission des Anciens chargée de préparer la nouvelle constitution (14 décembre 1799), il avait donc l'oreille du pouvoir. Nommé sénateur, panégyriste du vainqueur de
tacle à toute rentrée en France et avoir été envoyé dans le département même que j'habite aetuellcment n'a été ni donné ni envoyé. F. s'est déjà retranché à dire qu'il n'avoit été donné que sur la route de Paris, et pour m'empêcher d'y revenir.
u 2° Je doute qu'il ait été donné même de cette manière.
u 3° J'ai de fortes raisons de penser que toute cette affaire ne tient point à la disposition du 1er Gons. Il a eu un accès d'humeur, à l'époque de mon départ, d'après d'autres soupçons très mal fondés. Mais ceci n'a rien de commun avec ses colères antérieures.
u Voici le fait : j'en ai la conviction la plus forte. F., durant cet hyver (sic), a dîné deux ou trois fois avec moi dans une maison que vous connoissez (1). Il avoit cru prudent de ne point parler de ces 4iners. Mais la personne chez qui nous dinions aïant (sic), par erreur, supposé qu'ils étoient connus, en a dit, avec bonne intention, et avec le désir de servir F., un mot qui est revenu au 1er C. Celui-ci, fidèle à son système de semer la défiance, a dit à F. : « Vous dînez chez.... u Je sai (sic) tout ce que vous y dites. » F. s'est cru compromis. Il n'y avoit pas le moindre fondement. Outre
Marengo, de Kléber et de Desaix, flagorneur éhonté, en fi finir de phrases, comblé d'honneurs, membre de L'Institut réorganisé dans la elasse de langue et littérature françaises (Académie française) en 1803, et. la même année, commandant (commandeur) de la Légion d honneur, louangeur empressé, emphatique, intarissable de l'Empire, voilà sous quels traits nous apparaît ce roué dont !<i Hiuation fut supérieure au talent, et qui pratiqua excellemment, t omme on voit, fart de faire son chemin sous tous les régimes
tuf pourtant la monarchie).
(1) Chez Mme de Staël. — Les initiales F. et G., dans ce qui suit, désignent Foucfié et Garât.
LETTRES DE BENJAMIN CONSTANT A l'Ai III EL 55
qu'il n \ avoit rien à savoir, le Ier G. ne savait que le fait matériel d'un dîner dans telle maison. Gela a eu lieu huit a dix jouis avant mou départ. G. m'en a averti : mais le sort a fait que je n'ai plus revu F*, de sorte que je n'ai jamais pu lui expliquer eette tracasserie. Je nv suis, moi, pour rien de personnel. Ce n'est ni chez moi que la chose s'est passée, ni contre moi que F. a de l'humeur. Mais mes liaisons connues, mon départ simultané, et l'accident qui a retardé sa lettre d'invitation, de manière que je n'ai pu m'y rendre, tout cela, joint à ce que je suis à cent cinquante lieues de Paris, lui fait trouver simple que j'y reste.
u Voilà, mon ami, mes données bien positives, d'après des lettres, des détails, et des souvenirs postérieurs à tout ce que je vous ai mandé précédemment. Tout ceci pour vous. Si F. croyoit que je le soupçonne d'exagérer la malveillance du 1er C, il pourrait se justifier en la lésant naitre (1). Il ne faut d'ailleurs point que d'autres paraissent instruits de mes conjectures sur ses craintes; il les croiroit d'autant mieux fondées.
« Maintenant, voici ce que je crois qu'il faut lui dire, et je désire bien que ma lettre vous parvienne avant que vous l'ayez vu.
u 1° Je ne suis point ici dans mon domicile; si j'y étois, j'y resterais. Je ne désire point aller à Paris, qui n'est pas non plus mon domicile : mais je suis obligé d'aller à ma campagne, où j'ai tout mon établissement, et qui est à dix lieues de Paris (2). C'est là, et non à
I On voit que Constant connaît k fond le personnage, et qu il se détie légitimement de celui qu il appelle pourtant encore son ami. Fouché est une ligure trouble, dont on a récemment eu raison de préciser les traits (cf. l'étude de M. Maukljx).
(2) Sur les circonstances qui avaient amené B. Constant à