‹ Benjamin Constant sous l'oeil du guetChapitre 31 sur 63 · APPARITION DE · texte numérisé non relu

APPARITION DE

M Benjamin Constant Strasbourg, le 1 7 août 1827.

dans le département. •n

« Monseigneur,

« Depuis quelques jours (1), M. Benjamin Constant, ainsi que je l'ai déjà annoncé à Votre Excellence, était attendu à Strasbourg; il est arrivé à Brumath le 12 : il est descendu chez M. Coulmann, propriétaire dans cette commune, et qui habite Paris une grande partie de Tannée. C'est un jeune libéral des plus exaltés. Le soir de son arrivée à Brumath, peu de monde s'est présenté devant la maison, quoique l'on eut déjà cherché à remuer les esprits.

« Le lendemain 13, M. Benjamin Constant est parti vers 4 heures de l'après-midi pour se rendre à Strasbourg : il y est arrivé sur les six heures. Depuis huit jours, quelques grouppes (sic) peu nombreux se réunissaient le soir^ à huit heures, sur le quai de l'Esprit, annonçaient que Benjamin Constant allait arriver, que des musiciens placés dans des bateaux allaient lui

(1) En regard des premières lignes, on lit cette apostille marginale^ de la main du préfet (la lettre étant copiée par un secrétaire) : « A ce. récept. de M. le ministre ; approuve et est très satisfait du parti qu'il a su tirer de l'événement. »

donner une sérénade : il n'en Fallait pas davantage pour grossir les grouppes; et, tous les soirs, pendant trois ou quatre jouis, il se formait ainsi des rassemblemens de trois à quatre cents oisifs ou curieux.

« Le jour de son arrivée, le rassemblement provoqué par la musique a été plus nombreux : il était de mille à quinze cents personnes; des petits grouppes de trois ou quatre personnes étaient dispersés dans la foule pour répondre aux signaux d'allégresse des meneurs (1). Dès que la musique se Ht entendre, des cris de Vive Benjamin Constant! répétés par les petits grouppes décidèrent le député à se montrer au balcon de son appartement; l'obscurité empêchait de le voir : trois chandelles furent placées devant lui sur le balcon; on ie \it alors saluer avec sa casquette ("2) l'attroupement placé sous ses fenêtres, et on l'entendit crier : « Vive la u Charte, tou'e la Charte! Vive I s libertés civiles et rcl u gieusesl Vive la jeunesse alsacienn ■ ïn Une voix partie d une fenêtre du 2" étage cria : « Silence! le prince des u orateurs va parler ; à bas les chapeaux .' n Les curieux qui étaient là en majorité ne crurent pas devoir déférer à cet ordre, et le prince des orateurs vint proférer quelques paroles qu'on eut peine à entendre. Il parait qu'il a dit autre chose que ce qu'il voulait ou dovait dire, car sa femme, qui était derrière lui, le tira, et Ion vit du dehors des gestes assez violens qui ressemblaient

1 Le préfet ne veut, naturellement, pas admettre qu'il y ait

eu dans cette réunion un atome de réel enthousiasme : allés organisée, simulacre de manifestation spontanée, claque p impromptu préparé de longue main, oui, cela se voit fréquemment ! tant v a. néanmoins, que Constant semble avoir eu ses heures de vraie popularité en Alsace, au moins en certains milieux.

2 Les nuits m italiques sont soulignés dans le texte original.

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ture attelée de deux chevaux de poste, et deux autres à cheval, parmi lesquels était toujours ce Mangin, lui ont servi d'escorte jusqu'à moitié chemin de Rrumath, où il est arrivé à six heures.

« Pendant les vingt-quatre heures que M. Benjamin Constant a passé (sic) à Strasbourg-, le ministre protestant de Brumath, le sieur Christ, aubergiste, le maître de poste et quelques autres protestans ont cherché à monter les têtes; ils sont venus à bout de réunir devant la maison de M. Coulmann une assez grande quantité de monde et de musiciens.

« Le 15 (1), un grand dîner a eu lieu chez M. Coulmann. Parmi les convives se trouvait au premier rang M. Blaisius, ministre protestant à Brumath ; Saint-Marc, officier retraité, aussi à Brumath, Hein, négociant, et toujours M. Marchand, avocat à Strasbourg; le percepteur de la commune faisait partie du cortège : j'en écris au ministre des finances.

« Le même jour, le sieur Christ, aubergiste à Lafleur, a rassemblé hors Brumath environ 50 hommes à cheval, dont il s'est constitué le commandant, et il leur a fait faire plusieurs évolutions pour les préparer à la course du lendemain. Ils sont rentrés en ville, musique en tête, vers sept heures du soir, se sont mis en bataille devant la maison Coulmann, où la musique se faisait entendre. Cette cavalcade criait de tems en tems : « Vive Benjamin Constant! Vive la Charte ! » et quelquefois : u Vive le Roi! » — Après être resté là plus d'une heure, chacun s'est retiré.

« Le 16, à neuf heures du matin, les mêmes cavaliers,

(1) Ce rapport est une vraie gazette, comme on voit, où les moindres faits sont relates au jour le jour, ni plus ni moins que dans le Journal de Dangeau sous l'ancien régime.

toujours sous la conduite de Christ, se sont rassemblés, au nombre d'environ 40 ou 50, devant la maison Coulmann, ayant encore la musique en tête. Quelques cris comme ceux de la veille ont été entendus, et, à dix heures, tout le cortège s'est mis en route. M. Benjamin Constant., sa femme (1) et M. Coulmann étaient dans une voiture attelée de quatre chevaux blancs fournis par divers particuliers à Brumath.

a Le sieur Christ avait envoyé des émissaires, la veille, dans les communes que devait parcourir M. Ben/ami?! Constant, et la troupe s'est grossie de quelques paysans des communes de Weyersheim, Kurthenhausen, Weitsbruch ; Gedersheim a fourni deux hommes, dont un meunier. Le ministre protestant, à la tête des paysans, a harangué M. Benjamin Constant. Une jeune fille lui a présenté des fleurs ; plusieurs ministres protestans étaient venus le visiter à Brumath; la cavalerie était de près de 60 personnes en arrivant à Bischwiler (2).

« M. Gonlden (protestant) et maire de cette petite ville, n'a pas pu empêcher, malgré toute la confiance dont il jouit, que quelques personnes ne fussent audevant du député. On lui a donné des sérénades : mais le maire ayant annoncé qu il ne le recevrait pas, il ne s'est pas arrêté. L'escorte de Brumath était tellement ivre qu'elle n'a pas pu suivre. M. Coulmann avait écrit d'avance à ses amis, qui s'étaient chargés de monter les têtes en faisant crier : a Vive le protecteur de L'ayricul-

(1) L'Allemande Charlotte de Hardcnberg, demeurée très Allemande, ne jurant que par l'Allemagne. B. Constant, peu fait pour le mariage, avait moins mauvaise opinion d'elle que de sa première femme : ce qui n'est pas beaucoup dire. En tout cas, il l'emmenait avec lui dans ses voyages cl villégiatures.

(2) Canton de l'arrondissement de Strasbourg.

tare, des libertés religieuses ! » — Il est très remarquable que pas un seul catholique ne s'est trouvé dans toutes ces cohues. La conduite des protestans est remarquable aussi dans cette circonstance; à Strasbourg", ils avaient été plus circonspects : ils avaient même été très sages. Il est vrai qu'instruit de l'arrivée de ce Révolutionnaire (1) et des projets qu'il avait de se fixer dans ce département, je m'en étais expliqué franchement et très ouvertement avec les personnages les plus marquans parmi les protestans, et notamment avec M. le baron de Turckheim, président du consistoire. Je leur avais fait part des craintes que j'avais que la présence de cet homme n'excitât, à force de calomnies [et d'assertions] mensongères contre le gouvernement, des réclamations ou des plaintes (2) ; que si cela arrivait, je n'hésiterais pas à défendre publiquement le gouvernement du Roi; que je prouverais que non seulement les protestans sont traités avec une faveur dont ils n'avaient joui à aucune époque, mais qu'ils l'étaient avec une bienveillance qui était presque une injustice, comparée à la position des catholiques; qu'il serait facile d'établir, par exemple, que plus du cinquième des fondations dont ils jouissent sont des usurpations faites par eux pendant la Révolution sur les catholiques, et que les droits n'étaient pas tellement acquis qu'on ne pût les contester; que s'ils me mettaient dans la nécessité de faire connaître leur position à cet égard, non seulement on verrait qu'ils sont loin d'avoir à se plaindre, mais que les fabriques

(l) Lu majuscule initiale est dans le texte autographe que j'ai sous les yeux (sans intention, peut-être; à cette date, on multiplie encore sans motif ces lettres majuscules dans l'écriture).

2 Les mots qui figurent ici imprimés entre crochets ont été rajoutés après coup au bout de la ligne.

<los églises et le gouvernement lui-même ont beaucoup à leur reprendre; que j'avais toujours maintenu leur position par un esprit de paix, plutôt que par esprit de justice; mais que (1), si on calomniait le gouvernement du Roi et si on méconnaissait ses bontés, je mettrais tout à jour, et je prouverais qu'ils sont traités en bien outre mesure.

« M. de Turckheim, qui est un protestant très chaud, a bien senti ces observations et le danger d'un voisinage tel que M. Benjamin Constant, et il n'a caché ni ma conversation, ni sa manière de voir à ses coreligionnaires ; tout ce qui est raisonnable parmi eux redoute le séjour de M. Benjamin Constant, et plus encore de lui voir fixer son domicile dans ce pays (2).

m Ce voyage de Benjamin Constant, qui a été ridicule à Strasbourg, fâcheux pour l'effet à Brumath et dans les environs, aura cependant un avantage dont je pourrais tirer grand parti si nous avions des élections. Il a complètement divisé le parti libéral. Les libéraux sages et qui ont une grande consistance, tels que MM. Humann et Turckheim, sont furieux de l'apparition de Benjamin Constant et de sa conduite dans le pays et à leur égard : il n'a été voir aucun d'eux; il a eu l'air de les rejetterfs/c) et de les signaler comme étant sortis de leur position

(1) Notez le ton et les arguments comminatoires de ce magistrat peu populaire. Il est clair qu'avec des propos et des procédés pareils, il s'était mis à dos tous les protestants, comme tous les gens de la qualité la plus inférieure (c'est ainsi qu'il les nomme en son jargon), c'est-à-dire les petits bourgeois et les modestes commerçants de Strasbourg. On n'est pas plus maladroit!

(2) A cette date de 1827, Y Almanaeh royal (p. 135 : liste alphabétique des membres de la Chambre des députés) indique l'adresse suivante du député : Benjamin-Constant (Seine), rue d'Anjou-Saint-Honoré, n° 15. »x

d'opposition. Gomme il ne peut être nommé que par les électeurs qui porteraient MM. Humann et Turckheim, il a cherché, on le voit par les propos de ses entours, à les dépopulariser. Il est résulté que ceux-ci, qui, il y a quelques jours, me disaient, en parlant d'élection, qu'ils ne pourraient pas prendre d'engagement, seraient trop heureux aujourd'hui d'avoir l'appui de l'administration; et comme, dans l'état actuel des choses, je regarderais comme une honne élection celle qui porterait tous les députés actuels (1), tels qu'ils sont, je tirerais grand parti, pour ce résultat, et des pasquinades de Benjamin Constant, et de l'humeur honorable que M. Humann a montré (sic) contre lui. Je crois devoir vous dire, au surplus, Monseigneur, que dans cette circonstance M. Humann a été parfait. M. Becquey (2), qui était ici, et moi, nous l'avons entendu s'expliquer franchement, fortement, et dans les meilleurs termes, sur tout ce qui tenait au Roi, même à son gouvernement, répétant sans cesse : « Est-il un pays où il y ait « plus de liberté et de véritable aisance qu'en France? » u J'avais hier, sur le rapport qui m'avait été fait du voyage de Benjamin Constant à Bischwiler, envoyé M. Houzeau, officier de gendarmerie, très sage et très

(1) Voici, à cette date de 1827, d'après Y Ahnanach royal (p. 131), la représentation du département du Bas-Rhin, par collèges d'arrondissements : Saverne : baron de Wangen de Géroldseck, membre du Conseil général; — Benfcld : baron du Perreux, intendant militaire; — Hagucnaii : Picnouard de Bussières, membre du Conseil général; — Strasbourg : Humann, négociant, membre du Conseil général. Trois sur quatre sont officiers de la Légion d'honneur (Renouard de Bussières, chevalier).

(2) Conseiller d'État, directeur-général des ponts et chaussées et des mines, commandeur de la Légion d'honneur (rue de Varennes, 26).

dévoué, observer ce qui se passait, et porter des instructions au maire de Bischwiler (1). G est lui qui m'a remis les détails que je transmets à Votre Excellence. J'ai écrit au coin mandant de la gendarmerie pour qu'il réprimande fortement le maréchal-des-logis de Brumath, qui a souffert ces rassemblemens d'hommes à cheval faisant des évolutions. Ce maréchal-des-logis est cependant un homme sûr et dévoué; mais il a été trompé par l'ineptie du maire, qui n'aurait rien osé prendre sur lui. « M. Benjamin Constant s'est embarqué à Fort-Louis ou à Seltz, pour aller rejoindre à Bade le général Sébastian!, et quelques autres. — J'ai écrit au chef de police de cette ville pour le prier de me faire connaître ce qu'il pourra savoir des allées et venues de ce député et de sa société, et j'en rendrai compte à Votre Excellence.

« Je suis avec respect, Monseigneur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. »

« Le Conseiller d'Etat, Préfet,

« EsiMANGART. »

u Je viens d'être informé que le général Sebastiani est parti pour la Suisse : il n'est plus à Bade. J'apprends aussi qu'il s'est expliqué, à Bade, sur le compte de Benjamin Constant dune manière peu honorable pour ce dernier. Ainsi le voyage à Bade n a pas, je crois, pour but de l'y voir (2). »

(1) Le nom de celle localité est ainsi orthographié sur la lettre autographe que nous transcrivons : Bischhwiller . Nous préférons adopter la graphie de VAlmanach royal. L'orthographe française davant l'annexion est : Bischiviller ; l'orthographe allemande actuelle : Bischweiler (d'après le Lexikon des localités d'AIsacc- Lorraine de H. Rudolph, Leipzig, 1872).

^2) Ce post-scriptum est libellé de la main même du préfet.

Paris, le 29 août 1827 (1).

Au Préfet du Bas-Rhin, à Strasbourg .

u M. le Préfet, j'ai reçu votre rapport du 17 de ce mois, par lequel vous me rendez compte des circonstances qui ont accompagné le passage de M. Benjamin Constant dans votre département et de l'effet qu'il y a produit. Je vous remercie de cette communication, et j'approuve la conduite que vous avez tenue. Je suis très satisfait du parti que vous avez su tirer de cet événement. »

Extrait du Rapport de situation du Préfet du département du Haut-Rhin, en date du 7 septembre 1827 (»• 12,648, o. g.).

u On annonce que M. Benjamin Constant, qui est en ce moment aux eaux de Baden, se propose de visiter, à sa rentrée en France, Mulhausen, Munster et Wesserling (Haut-Rhin), qu'il ne connaît pas (2). J'ai lieu de

(1) Minute émanant du cabinet du ministre de l'intérieur.

(2) Toute considération politique mise à part, B. Constant

penser que, cependant, il n'a reçu, à cet égard, aucune invitation de la part des habitans de Mulhausen. Je crains, néanmoins, qu'il n'y soit accueilli avec empressement. Il y aurait plus d'empressement encore de la part des fabricants de Munster et de Wesserling. Je tâcherai, toutefois, d'éviter que sa présence ne donne lieu à quelque scandale. — Si, en effet, il n'a reçu aucune invitation de se rendre dans le Haut-Rbin, il est rigoureusement possible que son voyage n'ait qu'un but de curiosité ; mais il est plus probable qu'il a en vue de sonder quelques électeurs influons de son parti et d'essayer de se faire porter par eux comme candidat dans ce département, s'il s'apperçoit (sic) qu'il ait plus de cbances de succès que dans le Bas-Rbin.

« J'aurai soin de tenir Votre Excellence au courant de la marcbe de cet homme, s'il vient dans le Haut- Rhin. »

aimait à visiter les sites et les cités les plus renom niés du pays alsacien. Quoique peu curieux, peu touriste de sa nature, on sait qu il admirait la situation pittoresque et le cachet ancien de Strasbourg : « Nous avons (écrit-il à sa tante, la comtesse de Nassau; de Strasbourg, 17 juin 1811) nous avons couru les curiosités de Strasbourg; je suis paresseux et insouciant par caractère, mais j'aime que les autres soient curieux, et alors, pour ne pas les décourager, je me laisse aller à leur impulsion. J'ai donc vu cette immense cathédrale qui a l'air d'un rocher par sa masse, et qui a quelque chose d'aérien par sa structure. C'était un bon temps que celui où les hommes travaillaient ainsi dans un but terrestre, etc. » — Voilà une heureuse formule pour noter limpression produite par la flèche de l'antique munster.

(Cf. les belles descriptions de Strasbourg par M. René Bazin (Le guide de l'Empereur et Les Oberlé.)

Extrait du Rapport du Préfet du département du Haut- Rhin, en date du 16 septembre 1827 (n° 9,250).

u Le sr Barthe, avocat du barreau de Paris, est parti, le 11 de ce mois, de Mulhausen pour Narbonne, en passant par la Suisse. M. Jacques Kœcblin l'accompagne jusqu'à Berne.

« On m'assure que le voyage de ce dernier doit durer dix ou quinze jours, et qu'il a moins pour but d'accompagner M. Barthe que d'éviter M. Benjamin Constant, qu'on suppose pouvoir venir pendant cet intervale (sic). On ajoute qu'un jeune Mulbausien, qui se trouvait à Baden en môme tems que M. Constant, Ta invité à venir à Mulhausen. Celui-ci aurait désiré une invitation plus solennelle. Le jeune homme, à son retour, a fait part de ce désir, auquel on n'a pas jugé à propos d'acquiescer. J'ignore si M. Benjamin Constant viendra de son propre mouvement. »

Le 20 du même mois, on accuse la réception de cette lettre.

Paris, 22 septembre 1827 (1).

Au Prt'fet de Police (confidentielle).

(»° 1225-) «M. le P., on m'assure que les révolutionnaires de Paris se proposent de se réunir pour aller audevant de M. Benjamin Constant à son retour des eaux de Baden et des départemens de L'Est, qu'il doit visiter; on voudrait (2) ici lui faire une réception bruyante, telle que celle qu'il a trouvée à Strasbourg. Mais ces sortes d'ovations se renouvellent trop souvent au gré de la malveillance et deviennent, par cette facilité même (3), des moyens trop dangereux de désordre pour que l'administration ne soit pas dans l'obligation d'y mettre enfin un (4) obstacle. Vous voudrez bien prendre, à cet effet, les mesures nécessaires et m'en faire part d'avance (5), afin que je puisse, au besoin, vous adresser de nouvelles instructions. »

(i) C'est une minute. Écriture très cursive, très jetée.

(2) Correction, remplaçant veut.

(3) Correction d'interligne; 1er jet : par là-mëme.

(4) Mot rajouté dans l'interligne.

(5) Premier jet, raturé : « et m'en donner connaissance. »

22 septembre (1).

Au Préfet de Police. Le prévenir que les révolutionnaires de la capitale (2) se proposent d'aller au-devant de Benjamin Constant à son retour des eaux de Baden et des départemens de l'Est, qu'il aura dû visiter, et de lui faire une réception bruyante. Mais ces espèces d'ovations se renouvellent trop au gré de la malveillance et deviennent par là-même des moyens trop multipliés et trop dangereux de désordre pour que l'administration ne doive pas s'y opposer. L'inviter, en conséquence, à prendre les mesures nécessaires à cet effet.

(1) Note émanant du cabinet du ministre de l'intérieur. Rédaction presque identique à celle de la pièce précédente : un peu abrégée seulement.

(2) Qui donc étaient ces révolutionnaires de Paris? Les libertaires d'alors, les charbonniers, les membres des sociétés secrètes, de la franc-maçonnerie, des coteries ou taupinières politiques plus ou moins ténébreuses, tous ces dangereux auxiliaires qui se mêlaient, d'autorité, aux rangs des libéraux modérés, au risque de les compromettre, et leur cherchaient noise en cas d'éviction. Constant, La Fayette et leurs amis ont décliné tant qu'ils l'ont pu l'appui de ces gens-là, et refusé de fusionner avec eux.

PRÉFECTURE du

bas-rhin A Son Excellence

le Ministre de l'Intérieur.

CAai.NET

Strasbourg, le 5 octobre 1827 (1).

u Monseigneur,

« M. Benjamin Constant, qui était allé passer trois semaines aux eaux de Bade, est revenu le 29 du mois dernier à Brumath, chez M. Coulmann. Le 30, il a été en voiture au temple protestant, où le pasteur l'a harangué : il était accompagné de M. Saint-Marc, officier en retraite, qui ne le quitte pas. Il a été moins fêté, cette fois, à Brumath que lors de sa dernière apparition. La sévérité que j'ai mise vis-à-vis de deux employés des finances qui s'étaient montrés d'une manière outrageante pour le gouvernement, et l'insouciance que j'ai montrée pour la folie (2) de ceux qui se disent indépendans, les a humiliés; ils sont honteux de ce qu'ils ont fait ; et ceux qui ont quelque chose à ménager sont restés tranquilles.

(1) En tête et en marge de cette pièce, les mentions suivantes, à la plume et au crayon : « Rendre a M. le Directeur de la Police. — Venue le 13. Classer. — Passage de M. Benjamin Constant. Communique à M. le Baron Capelle » (conseiller d'Etat, chargé du secrétariat général et de la direction de l'administration départementale).

(2) Ce mot surcharge sottise, expression de premier jet.

« Pendant son séjour à Bade, M. Benjamin Constant a été, le premier jour, un objet de curiosité; mais une fois ce sentiment satisfait, il y a joué le rôle le plus ridicule et le plus honteux. Il n'a pas <|uittéla roulette, à laquelle il n'a pas joué très-gros jeu, mais il ne quittait pas le tapis. Plusieurs personnes de Strasbourg, mais toujours les mêmes, se sont relevées pour aller le fêter et le promener dans les différentes tables cfliôte (1); et là, sans savoir si cela convenait aux autres convives, on portait sa santé, qui n'était répondue (sic) que par trois ou quatre de ses accolites (sic) (2). Un jour, dans une de ces auberges où dînait un jeune professeur du collège de Strasbourg, nommé Bataille, celui-ci, ennuyé de ces santés portées au député, se leva, et dit : u Allons, Mesu sieurs, faisons mieux que cela; buvons une santé qui « est chère à tout le monde : Vive le Roi ! a Tous les convives se sont levés; mais M. Benjamin Constant n'a pas trouvé cette sortie de bon goût, car il n'a plus retourné (sic) dans cette auberge.

u Depuis son départ de Strasbourg, il y a six semaines, le notaire Stœber, un négociant nommé Sc/iœrtz, le sieur Steiner, directeur des assurances de la Compagnie royale, et quelques autres, ont fait courir des listes de souscription, en annonçant qu'on donnerait à Strasbourg une grande fête à MM. Humana, Turcklieim et Benjamin Constant. Cette annonce avait attiré un assez grand nombre de souscripteurs parmi le baut commerce

gens niarquans de la société et pouvait procurer un

(1) Ces mots sont soulignés, je ne sais trop pourquoi, dans le exte autographe.

(2) Pour acolytes. — Cette queue de phrase est d'une jolie incorrection, et donne une haute idée du style administratif en usage alors !

plus grand nombre de signatures, même dans la classe inférieure.

u 11 importait fort à la cause royale de déjouer celte intrigue et d'empêcher que, dans une ville paisible et habitée par des hommes d'un caractère calme, on ne vînt provoquer de I enthousiasme pour un si mauvais motif. Le seul moyen de parer à ces inconvéniens était d empêcher d'abord MM. Ilumann et de Turckheim de se trouver à ces saturnales. Le premier, après s être montré très irrité lors de la première apparition de Benjamin Constant, était venu cependant me dire qu'on lui avait proposé d'assister au dîner projette (sic), et qu'il avait cru devoir accepter. J'ai pensé qu'il était dangereux de le blâmer dans le premier moment, et je lui ai dit qu'il avait bien fait. Mais je le repris le lendemain; je n'eus pas de peine à lui faire entrevoir le rôle secondaire qu'il allait jouer dans cette fête (1) ; qu il me paraissait fâcheux pour lui de se trouver dans une position qui devait l'obliger à encencer (sic) une idole qu'il ne révérait pas du tout, et qu'à tout prendre, ceci me semblait un coup monté contre lui pour faire primer Benjamin Constant, et enlever pour lui la première élection; qu'il était bien certain que celui-ci ne pourrait avoir des voix que parmi les électeurs qui auraient voté pour lui, M. Humann, et que, s'il y avait la moindre défection dans ses forces, et que M. de Turckheim l'abandonnât au moment de l'élection, il ne serait certainement pas élu; qu'il me semblerait, à sa place, bien plus utile et plus honorable de conserver mon caractère, de faire tête à l'orage, de rester avec

(1) Voilà un bel exemple de pression officielle que cet entretien, relaté par le préfet en personne!

mes amis, d'annoncer hautement que je ne partage pas les opinions de M. Benjamin Constant, et que je ne pouvais approuver les moyens dont il se servait pour acquérir de la popularité; qu'au lieu d'aller à ce dîner, je lui conseillais d'aller passer quinze jours ou trois semaines dans ses forges, et de ne revenir que quand l'orgie (1) serait finie. Il a été frappé de mes raisons : il est parti pour ses forges, il a écrit qu'il n'irait pas au dîner; et, bien qu'il soit revenu quelques jours avant, parce que Benjamin Constant s'était trop fait attendre, il a tenu ferme, et n'y est point allé.

« Quant à M. de Turckheim, il avait cédé par faiblesse; et non seulement il avait souscrit, mais il persistait à dire qu'il irait à ce dîner. J'ai dû le faire attaquer (2) aussi sans qu'il se doutât que l'administration y eût part, et c'est par M. Humann que je l'ai fait; celui-ci a été le trouver; il lui a parlé de la manière la plus forte sur la nécessité de soutenir son caractère et sa nuance d'opinion; qu'il ne pouvait s'allier avec M. Benjamin Constant; et il a ajouté, d'après ce que je lui avais dit, que je regardais comme nécessaire qu'il y eût un protestant dans le département; mais que si Benjamin Constant réussissait à se faire nommer, je saurais bien monter les catholiques de manière à prouver aux protestans qu'ils n'étaient pas les plus forts, et que certainement M. de Turckheim ne serait pas nommé au grand Collège. La peur, alors, prit

(1) Bien amusante, l'indignation conventionnelle, affectée, qu'implique ce terme, assurément hyperbolique!

(2) On reste vraiment confondu d'entendre avouer aussi ingénument, comme la chose du monde la plus naturelle, ces basses et sournoises manœuvres employées ad maximam Régis qloriam et securitalem ! — Gela se fait encore, mais plus en sourdine.

celui-ci : il écrivit à Benjamin Constant « qu'il avait « souvent admiré son talent à la tribune (I); qu'il « faisait les mêmes vœux que lui pour la liberté de « son pays, mais qu'il était loin de partager ses opi- « nions sur les moyens; qu'en conséquence, il ne (c devait pas être étonné de ne pas le voir se réunir aux « électeurs (2) qui lui donnaient une fête. »

Cette défection a mis, comme je l'avais prévu, la défection dans le camp : sur 154 souscriptions, cinquante convives ont manqué à l'appel; tout ce qui tenait au haut commerce s'est retiré; il n'est resté que trois individus de ce haut commerce, parmi lesquels un frère de ce même M. de Turckheim, deux ou trois notaires, quelques avocats ou avoués, certains officiers en retraite, un ancien commissaire-ordonnateur en retraite, d'une opinion détestable, et puis des gens de la classe tout à fait inférieure (3), tels que des bouchers

(i) D'après les véridiques souvenirs de tous les témoins oculaires, la prononciation de Benjamin Constant était, au début surtout, un peu difficile, assez embarrassée; mais, une fois sa parole échauffée, l'attention publique était soudain captivée par l'aspect de sa haute taille, de sa figure lasse, mais belle de distinction et d'originalité, encadrée de longs cheveux blonds qui retombaient en boucles sur le collet de son habit. A le voir, à l'entendre, on était frappé par ce «mélange singulier de nonchalance allemande, de raideur britannique et de vivacité française qui caractérisait toute sa personne » . (L. de LomÉnie.) Toujours spirituel dans son émotion, poli dans son persiflage, maitrc de son sang-froid jusque dans la colère, possédant à fond l'art de tout dire, il incarne, dans la meilleure période de son éloquence, le type accompli de l'orateur parlementaire.

(2) Mots soulignés dans la pièce autographe.

(3) Une morgue plus qu'aristocratique perce dans cette définition des marchands. Le préfet s'exprime de la même façon sur leur compte en son journal. Grosse maladresse (comme le note Coulmann), et qui devait profiter à Benjamin Constant.

des boulangers, des charcutiers, des chapeliers, etc., qui se trouvaient, sur les 104 convives, au nombre de plus <lc 80. Cette réunion bizarre a peu (latte M. Benjamin Constant, qui, sans cependant en montrer de i humeur, a quitté de très bonne heure le festin. La réunion a, du reste, été aussi froide que ridicule. On savait que la police se serait opposée à toute sérénade dans la rue : il n'y en a point eu ; il n'y a pas eu non plus vingt personnes dans toute la soirée sous les fenêtres de la maison où était cette réunion, qui n'a pas fait la moindre sensation au-dehors. Tous les gens d'un ordre un peu relevé ont été honteux de se trouver à pareille fête, et c'était à qui, parmi eux, refuserait de se trouver à table à la droite et à la gauche du député (1). C'est le sieur Monnier, officier en retraite, qui est ici depuis deux mois et qui m'a été signalé par Votre Excellence, qui a eu l'honneur de sa droite. Cet officier était allé au-devant du député à Brumath, et était rentré avec lui à Strasbourg. Comme le ridicule était larme la meilleure à employer dans cette circonstance, et qu'ils me l'ont fournie, je l'ai employée utilement : l'article que j'ai fait mettre dans le journal (2), et auquel ils ne peuvent répondre, parce qu'il est le récit exact de ce qui s'est passé, les a tués (3); ils sont honteux ; tout le monde se moque d'eux, et la division la plus complette (sic) est parmi les libéraux. Ils en veulent beaucoup à M. Hiimann, un peu à M. de Tarcklieim. Si nous avions des élections, comme un député

(1) Il est permis de supposer qu'ici M. le Préfet exagère.

(2) Un journal à sa dévotion : le Journal de Strasbourg, sans doute.

(3) Mais non; ils ne s'en portèrent pas plus mal. — Voir les Réminiscence* de Coulmann.

de l'opposition remporterait à Strasbourg, j'appuierais M. Humann : mais, dans tout état de cause, je suis prêt à tout événement, et je ne perdrai pas un pouce de mon terrain.

a Je suis avec respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur. »

u Le Conseiller d'Etat, Préfet,

U EsMANGART (1). »

(i) Cette pièce importante est tout particulièrement utile pour pénétrer 1 état des esprits, la situation respective des partis, l'attitude des protestants et leurs rapports avec le représentant du pouvoir dans les départements limitrophes à la fin du règne de Charles X. Elle donne aussi une haute idée du talent d intimidation du nommé Esmangart.

PREFECTURE du

BAS-RHIN

Strasbourg, 7 octobre 1827.

u Monsieur le Conseiller d'État,

« Vous aurez sans doute reçu le numéro de notre journal où il est rendu compte de la fête que les amis de Monsieur Benjamin Constant lui ont donnée à Strasbourg, et, depuis lors, le rapport sur ce député. Je prends la liberté, Monsieur le conseiller d'Etat, de vous transmettre ci-joint un numéro du même journal en date de ce jour, où vous trouverez un article fait par le Préfet, qui produira ici, et partout où les amis du Roi se trouveront, un excellent effet. Je ne sais si le Préfet pourra l'adresser aujourd'hui à S. E. le Ministre de l'Intérieur ; j'ai pensé, Monsieur le Conseiller d'Etat, que vous ne pourriez me savoir mauvais gré d'avoir devancé l'envoy (sic) officiel.

«J'ai l'honneur d'être avec respect, Monsieur le Conseiller d'Etat, votre très humble et très obéissant serviteur. »

U ESMGT (1). »

Voici l'article, à la date du dimanche 7 octobre 1827, du Journal politique et littéraire du Bas-Rhin (Politische und litterarische Zeitung des JSiederrheins), rédigé dans

(1) Abréviation de Esmangart.

les deux langues parlées en Alsace, la colonne de gauche en français, celle de droite en allemand (le dossier des Archives contient deux exemplaires de ce numéro) :

Strasbourg, 6 octobre.

u Chacun se demande ce que vient faire M. B. Constant parmi nous; il s'est présenté dans l'intention d'acheter des terres dans notre pays, au moment même où les feuilles publiques annonçoient une souscription en sa faveur ; il arrive, précédé d'une réputation de tribune non contestée; il publie partout qu'il se constitue le défenseur des libertés publiques; il court avec ce prestige après une popularité qu'il aura de la peine à conquérir. Quels sont, en effet, ses antécédents comme ami de la liberté? qu'a-t-il réellement fait pour elle? quels combats a-t-il livré (sic) dans les temps difficiles pour ces grands intérêts? quels dangers a-t-il courus pour les défendre? quelles sont les victoires qu'il a remportées? — Si on le suit dans sa carrière politique, depuis l'époque de la fameuse proclamation du duc de Brunswic (1) (sic) qui promettoit de ne pas laisser pierre sur pierre dans Paris, de mettre tout à feu et à sang en France, dans un temps où elle se rendoit bien coupable envers son Roi, jusqu'au moment où ce publiciste vient faire dans les auberges de Bade et d'Alsace le serment de périr, s'il le faut, pour établir la liberté dans un pays qui en jouit au plus haut degré ; trouve-t-on qu'il ait toujours soutenu la même doctrine, professé

(1) Après une période de dissipation et d'entraînement, Benjamin Constant avait été appelé à Brunswick comme chambellan du prince et s'y était marié (cf. pp. 155-156).

toujours ces mêmes opinions? ne se demande-t-on pas plutôt quelle garantie il peut donner de ses nouveaux sermens? Qu'a-t-il fait, en effet, pour la défense de ces principes, quand toutes nos libertés étoient asservies par le despotisme? L'a-t-on vu, lorsqu'il étoit tribun, défendre cette constitution de l'an VIII qu'il avoit jurée, quand un soldat heureux et entreprenant vint placer audacieusement sur sa tête la couronne de nos Rois? A-t-on entendu M. B. G. élever la voix quand le conquérant fouloit aux pieds toutes les lois, comprimoit toutes les libertés, enlevoit les enfants à leurs pères, décimoit la France pour faire périr des générations entières sur les champs de bataille, sans autre but que de placer dans les mains débiles de ses frères, et sur des têtes trop faibles pour les porter, les couronnes des vieilles dynasties (1)? Pourquoi, à cette époque, M. B. G. ne parcouroit-il pas les départements comme il le fait aujourd'hui, et ne faisoit-il pas le serment de reconquérir les libertés qui, toutes, étoient anéanties? Il y auroit eu du moins, dans ces temps, vertu et courage à le faire, car il y avoit du

(1) Toujours le même argument rebattu : Napoléon grand consommateur d'hommes! — Mais la monarchie n'en a-t-elle pas fait périr beaucoup aussi, sans plus de profit et avec moins de gloire? — Les guerres néfastes de Louis XV ont coûté plus cher à la France que les brillantes expéditions de Bonaparte. Que

signifie celte charge à fond? Voilà donc comment, dans les

milieux officiels, et pour complaire au pouvoir, on parlait du vainqueur de l'Italie, de l'Autriche et de la Prusse, douze ans après Waterloo! .Mais il aura sa revanche. Treize ans écoulés, Louis- Philippe, moins dur cl plus soucieux de l'honneur national, rappellera, selon son vœu suprême, ses cendres sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français dont il fut, non pas assurément le meilleur souverain, mais le plus prestigieux capitaine, celui dont le génie guerrier n'a jamais été, ne sera jamais surpassé. Et ce retour des cendres sera triomphal.

SUR LES liOUTES D'ALSACE 401

danger à le dire, et plus eneore à l'entreprendre! S'il a parlé alors, étoit-ce bien pour défendre les principes? Ce grand courage, enfin, ce grand zèle qu'il déploie aujourd'hui, que prouvc-t-il sous le gouvernement le plus paternel, et dans le pays le plus libre de la terre?

n Quand un homme étranger à toutes les intrigues voit fêter M. B. G., ne peut-il pas se demander : «Quelle est l'opinion qu'on encense, est-ce celle de telle « ou telle époque? » — Est-il, par exemple, un seul de nous qui ait perdu la mémoire du 20 mars 1815, où l'on vit M. B. G. faire un manifeste énergique en faveur des Bourbons, contre l'homme qui tentoit de reconquérir la couronne, et, cinq jours après, ce même publiciste faire partie du conseil de celui qui sut paralyser son talent et sa plume par une place de conseiller d'Etat (1)?

« Que fit aussi, à cette époque, M. Benjamin Constant de cette charte pour laquelle il annonce une si grande tendresse et tant d'amour? Il la déchire, il la foule aux pieds pour mettre à la place de cette loi de famille l'épée ensanglantée du conquérant. Mais bientôt l'homme au char duquel il s'étoit attaché, disparaît; M. Benjamin Constant déserte les bannières du despotisme et se constitue audacieusement l'apôtre des libertés publiques, dans le moment où elles sont le plus parfaitement établies.

I) Voilà le jjrand mot lâché! Il lui jette à la lace l'apostasie politique, le revirement de l'Acte additionnel. Bien d'outrés hommes politiques ont prêté le flanc à ecs attaques, depuis Cicéron, qui ne savait souvent de quel côté pencher, jusqu'à 1 auteur de la France nouvelle, l'révost-Paradol, qui pava de sa vie la maladresse d'un ralliement dont les circonstances lui démontraient trop brutalement l'inanité.

« Mais que veut, on le répète, M. Benjamin Constant? que vient-il faire dans ces provinces? Si on en croit le bruit public, il vient pour provoquer en sa faveur une élection. Quels sont donc ses titres? Il s'est fait précéder d'assertions trompeuses qu'il a proférées à la tribune, en face de la France et de l'Europe, dans le seul but de semer la discorde entre les différentes religions, dans un pays paisible où règne la plus parfaite union, et qui s'est fait remarquer en tous temps par son esprit sage et sa grande soumission aux lois. Quel étoit son but, s'il n'étoit pas de diviser, quand il a osé dire à la tribune que le préfet du Bas-Rhin avoit reçu ordre du gouvernement d'écarter les protestants des administrations municipales? Gomment a-t-il pu trahir à un tel point la vérité, quand il étoit, au contraire, établi en principe, par cet esprit de justice qui doit être la base de toute administration durable, que partout où les protestants étoient en majorité dans les communes, ils dévoient être appelés à les administrer, et quand surtout ce principe venoit d'être mis en exécution dans tout le département (1)?

« N'étoit-ce pas aussi pour semer la discorde qu'il avoit annoncé avec la même assurance que les protestants étoient écartés petit à petit de l'instruction publique, et qu'il avoit osé citer pour preuve ce qui se passoit à Strasbourg? 11 fut démontré, à cette époque, que cette assertion étoit aussi fausse, aussi calomnieuse que la première. Car il est prouvé que, depuis l'avènement

(1) Il ne serait pas sans intérêt de rechercher dans les écrits et dans la correspondance publiée ou inédite de Guizot quelles relations il entretint avec son bruyant coreligionnaire, et de quelle façon il interprétait son attitude et sa conduite en ces conjonctures.

de Charles X à la couronne (1), trois chaires ont été vacantes à l'académie, et qu'elles ont été données toutes les trois à des protestants, bien qu'ils eussent pour concurrents des catholiques d'un mérite non contesté (2). Pourquoi vouloir enfin établir la défiance dans un pays où l'administration tient la balance d'une main ferme et rend une justice égale, sans distinction de croyance, à tous les sujets du Roi?

« M. Benjamin Constant, en venant briguer l'élection en Alsace, croit-il donc que cette province est dépourvue d'hommes royalistes, sages, probes, indépendants, aussi jaloux que lui de nous conserver les libertés publiques, et capables de former, si le bien du pays Pordonnoit, une opposition honorable, loyale et désintéressée? Croit-il que nous en soyons réduits à aller chercher un étranger pour conserver ces libertés?

« Mais pourquoi, on le répète de nouveau, M. Benjamin Constant vient-il ici? Car, enfin, de deux choses l'une : ou il est encore digne de la confiance des commettants qui l'ont nommé aux dernières élections, ou il n'est plus digne de leur confiance ; s'il en est digne, il y a ingratitude de sa part à les abandonner; s'il ne s'en croit plus digne, comment ose-t-il venir quémander des voix cbez nous pour se faire adopter?

« Croit-il enfin nous séduire en criant aux fenêtres de ses auberges : « Vive les libertés civiles et religieuses? » — ?Sous avons des garanties plus rassurantes que ses pa-

(1) C'est-à-dire depuis trois ans. — Cf. Y Almanach royal de 1827, p. 27 : « Maison de Bourbon. France. Charles X, né à Versailles, 9 octobre 1757 ; Roi de France et de Navarre, 16 septembre 1824; sacré à Reims, 29 mai 1825, etc. »

(2) Cf. l'argumentation identique dans ce même Journal politique et littéraire du Bas-Rhin, numéro du mercredi 30 mai 1827.

rôles; elles nous seront toutes conservées intactes, sans aucun doute, ces libertés; la Charte le veut, le Roi l'ordonne (1). »

En tête de ce numéro, l'entrefilet suivant contient une rectification accompagnée d'une leçon de politesse à l'adresse des manifestants :

« Nous devons rectifier une erreur qui a été commise dans le dernier numéro à l'article du dîner donné à M. Benjamin Constant; il a été dit qu'on avoit bu à la santé de ce député, et, après, à la santé du Roi. — La santé du Roi a été portée la première. Nous observerons seulement qu'il est d'usage en France, par respect pour la majesté royale, de ne porter aucune santé quand on a porté celle du Roi. »

Il n'eût peut-être pas été hors de propos de reproduire ici le texte exact des fragments des discours de Constant auxquels l'article fait allusion; mais comme le compte rendu des débats parlementaires se trouve à la portée de tous dans les dépôts publics (2) et qu'il est aisé de s'y reporter, je n'ai pas cru devoir grossir démesurément ce chapitre par un luxe de citations qui, somme toute, ne prouveraient qu'une chose : c'est que Benjamin Constant et l'auteur de la diatribe qui précède n'avaient point le cerveau fait de même.

(1) Strasbourg, de l'imprimerie de L.-Fii. Le Roux, rue des Hallebardes, n° 39. — Celte péroraison, qui témoigne d'une si solide confiance, au moins affectée, dans la soumission constitutionnelle du souverain, devait recevoir de l'avenir, moins de trois ans plus tard, le plus rude et sanglant démenti.

(2) Consulter, à la Bibliothèque nationale ou à la bibliothèque de la Chambre des députés, le Journal de l'Empire (Journal des Débats), la collection du Moniteur, et les comptes rendus officiels des séances du Parlement.

PRÉFECTURE

du

bas-rhin ^ §on Excellence

le Ministre de l'Intérieur.

CABINET

Strasbourg y le 7 octobre 1827 .

u Monseigneur,

a J'ai cru qu'il fallait en finir tout de suite avec M. Benjamin Constant et bien fixer dans mon département 1 opinion sur son compte. Je joins ici l'article que j'ai fait insérer dans le Journal de Strasboury. Celui que j avais fait mettre dans le numéro précédent l'avait couvert de ridicule; le second l'a tué : il a produit ici un effet prodigieux ; il est dans toutes les maisons, et ceux qui ont fêté ce député sont bien honteux de leur joie. Je désire que mon collègue du Haut-Rhin puisse s'en débarrasser comme moi. Je suis sûr que nous ne le reverrons plus à Strasbourg (1); s'il y revient, il n'aura pas nombreuse compagnie. Si cet article pouvait être répété par quelques journaux de Paris, cela ferait ici bon effet : dans deux jours, il sera reproduit dans tous les journaux de la rive droite. J'ai répété exprès l'article des protestants, d'abord parce que les faits les forcent ici au silence, et qu'ensuite il fera connaître sur

(1) Belle prophétie! Avant 1830, Constant sera député du Bas- Rhin, le même Esmangart étant préfet de Strasbourg et déplorant sans doute le peu d'effet de sa prose et de son zèle.

l'autre rive toute la tolérance du gouvernement du Roi, qu'on se plaît à décrier horriblement sur ce point.

« Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur. »

« Le Conseiller d'Etat, Préfet,

« ESMANGART (1). »

^1) Ce préfet a visiblement une haute opinion de lui-même, mais, par contre, une triste idée de la mentalité de ses administrés. Il faut plaindre ceux que fixe dans leur appréciation sur le compte d'un individu ou d'un fait, un journal notoirement tendancieux, comme on dit aujourd'hui, un organe attitré du gouvernement, un catéchisme politique. — Esmangart exulte, triomphe, déclare qu'il s'entend comme larrons en foire avec son collègue du Haut-Rhin pour traquer, expulser et démolir Benjamin Constant ; mais lissue ne démontrera pas l'efficacité de leurs manœuvres, bien au contraire. C'est de la besogne vaine, et peu honorable : ils ont instrumenté pour le roi de Prusse bien plus encore que pour le roi de France.

Paris, le 8 octobre 1827 (1).

Au Préfet de Police.

« M. le Préfet, le sieur Benjamin Constant est arrivé à Strasbourg le deux de ce mois, venant de Bade. Il paraît qu'il n'y est resté que 24 heures; et quoique l'on ne m'ait pas fait connaître s'il est parti pour Paris, je m'empresse cependant de vous prévenir de son retour présumé, afin que vous soyez en mesure de faire observer avec tout le soin convenable, et dès son arrivée, ses démarches et ses relations. Je vous prierai de me communiquer le plus promptement possible les premiers résultats de cette surveillance, à laquelle le voyage que vient de faire le sieur Benjamin Constant peut donner une nouvelle importance. »

A cette minute se trouve annexée, sur une petite fiche de papier, l'indication suivante :

« B. Constant est arrivé à Strasbourg, venant de Bade, le 2; il paraît qu'il n'y est resté que 24 h.

a On ne nous dit pas s'il est parti pour Paris, et comment.

« Cependant, en prévenir le Préfet de Police. »

« Pressé. »

8 octobre.

(ï) C'est une minute, non signée, émanant du ministre de l'Intérieur, sans doute. — En tête, cet ordre : « Expédier et me renvoyer tout de suite. »

PREFECTURE

du

HAUT RHIN

A Son Excellence

Cabinet du Pn'fet.

Monseigneur le Ministre

Police.

de l'Intérieur.

Calmar, le 10 octobre 1827.

u Monseigneur,

« Le Journal du Bas-Rhin du 7 de ce mois renferme un article relatif à M. Benjamin Constant, propre à faire connaître les antécédents et le caractère de cet homme. On assure qu'il se propose de faire très prochainement un voyage dans le llaut-Ilhin. J'ai pensé qu'il pouvait être utile de le faire précéder par l'article en question. J'ai, en conséquence, prié M. le Préfet du Bas-llhin de faire tirer pour mon compte 200 exemplaires du journal qui le renferme. Je compte les faire distribuer dans les communes principales du département.

u Je pense que Votre Excellence ne verra point d'inconvénients à ce que j'impute sur les fonds de police la légère dépense de cette impression.

« Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur. »

« Le Préfet du Haut-Rhin, u II. Jordan. »

(En marge, les mentions : « appr. (approuvé) et F1 copie p< 11,901 o. g. Rh. (lh). »)

L'autorité supérieure approuve, purement et simplement :

Paris, le 14 octobre 1827 (1).

Au Préfet du Haut-Rhin, à Colniar.

u M. le Préfet, j'ai reçu votre lettre du 10 de ce mois relative au voyage que M. Benjamin Constant serait dans l'intention de faire dans le Haut-Rhin; et, en approuvant que vous l'y fassiez précéder par la distribution de l'article inséré dans le Journal du Bas-Rhin en date du 7 de ce mois, je consens à ce que vous inputiez (sic) sur vos fonds de police secrette (sic) les frais d'impression des deux cents exemplaires que vous vous proposez de faire distribuer. »

En marge, cette mention : a Prendre note pour le dossier des fonds secrets, 11,901 o. <j. »

(t) Note rapide (rédigée d'une écriture très cursive), émanant du ministre de l'Intérieur ou du directeur de la police. — Pas de signature. C'est une minute.

PREFECTURE

du

HAUT-RHIN

A Son Excellence

Cabinet du Préfet le Ministre de II Intérieur.

Direction de la Police.

Colmar, le 15 octobre 1827 .

u Monseigneur,

u J'ai eu l'honneur d'entretenir Votre Excellence de la prochaine arrivée dans le Haut-Rhin de M. Benjamin Constant.

u II paraît qu'il attendait pour s'y rendre qu'on lui en fît l'invitation formelle. Un sieur Jacques Hartmann, manufacturier à Munster, s'est rendu, il y a quelques jours, à Brumath, sans doute pour inviter ce voyageur qu'on attend ici demain ou après. H se rendra ensuite à Munster chez M. Hartmann.

« On lui prépare un banquet à Colmar. On a fait circuler, à cet effet, une souscription à laquelle ont été invités à prendre part les principaux fahricans dans tout le département. On voudrait que le nombre des souscripteurs fût de 150, ce qui ne sera pas difficile à atteindre si, comme à Strasbourg, on admet les libéraux de toutes les classes. Cependant, dans la crainte que l'objet de la souscription ne parût pas assez séduisant à quelques-uns, on a pris le parti de donner le dîner non pas à M. Benjamin Constant seul, mais aussi à M. Jacques Kœchlin, ce qui rangera probablement

parmi les souscripteurs bien des yens qui, sans cela, n'y auraient peut-être pas figuré*

« M. Frédéric Hartmann, membre du conseil général du département, et frère de celui dont j'ai parlé au commencement de cette lettre, connaît personnellement M. Benjamin Constant. Aussi sa famille est-elle celle qui met le plus de chaleur dans cette affaire. On m'assure qu'il a dû se rendre avant-hier à Mulhausen pour faire des invitations. M. Benjamin Constant logera à Col mai* chez un autre Hartmann, frère des précédens, qui a un appartement en ville.

« Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur. »

« Le Préfet du Haut-Rhin, h H. Jordan. »

PREFECTURE âa

bas-rhin A Son Excellence le Ministre

de l'Intérieur.

l'olive.

Strasbourg, le 16 octobre 1827.

« Monseigneur,

« J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que M. Benjamin Constant a traversé ce matin cette ville, venant de Brumath pour se rendre dans le Haut- Rhin. Il a eu la précaution de faire venir ses chevaux extra jnuros pour ne pas relayer eu ville. Je préviens mon collègue de Golmar de cette disposition.

« Je suis avec respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur. »

« Le Conseiller d'Etat, Préfet,

a ESMANGART. »

Au bas de la page, on lit cette apostille (de la propre main du préfet) :

« M. B. G. est complètement discrédité ici; à l'exception de cinq ou six personnes, tout le monde l'a abandonné. Il avait voulu former ici un parti parmi les protestans; j'ai vu qu'il commençait à réussir; mais, depuis que je l'ai mis à découvert vis-à-vis d'eux, tous (ici plusieurs mots illisibles : ici et à Colmar?) l'abandonnent. Si mes collègues le traitent comme je l'ai fait, il perdra le goût des voyages. »

PRÉFECTURE

du HAUT-RHIN

A So?i Excellence Monseigneur

Cabinet dn Préfet ie Ministre de l'Intérieur.

Police.

Colmar, le 17 octobre 1827.

« Monseigneur,

«M. Benjamin Constant est arrivé hier soir à Colmar un peu avant six heures. Plusieurs épiciers, marchands de draps ou de papier, avocats, fabricants, étaient allés le recevoir au premier relais et sont rentrés avec lui. Son cortège se composait de huit voitures. M. B. Constant était dans la première avecM. Frédéric Hartmann,Ae Munster; dans les voitures de suite étaient les sieurs Althear ("?), marchand de draps, Gastard, épicier, Oe'hl, marchand de papiers, Jordan, fabricant, Hanssmann, fabricant, les deux autres frères Hartmann, fabricants, Kiesser (1), marchand de draps, Kiesser, fabricant de papiers, Baillot, Gloxin, avocats, Verny, avocat, correspondant du Constitutionnel, Akerlé, propriétaire, Gall, colonel de génie en retraite, tous protestants. Les voitures étaient précédées par un horloger, à cheval, qui a l'habitude de s'ennivrer (sic), et qui, hier, n'avait pas cru devoir déroger à cette habitude (2). Il avait, la veille, tenté, maisinutile-

(1) Ou Kiencr.

(2) Singulier piqueur, il faut l'avouer, que cet horloger à cheval qui manquait tant de décorum, ayant son plumet, si j ose ainsi m'exprimer! On voit parce détail que la correspondance administrative n'exclut pas toujours le mot pour rire.

ment, d'engager plusieurs jeunes gens à l'accompagner.

« M. B. Constant est descendu à un hôtel garni où il est bientôt resté en très petit comité, car, une heure après son arrivée, la pluspart (sic) des personnes qui étaient allées à sa rencontre se trouvaient au spectacle.

a Une soixantaine de curieux, tous protestans, étaient échelonnés sur la route dans l'espace d'un quart de lieue de la ville.

« L'arrivée de M. B. Constant n'a causé aucun autre rassemblement, n'a excité aucune curiosité; le soir, il n'y a point eu de sérénade.

« Aujourd'hui doit avoir lieu le repas auquel ont été conviés le ban et l'arrière-ban des libéraux du département. J'ai l'espoir qu'il n'y aura aucune manifestation ultérieure. Après le dîner, M. B. Constant doit partir pour Munster, où se trouvent les établissements de MM. Hartmann.

« J'aurai soin de rendre compte à Votre Excellence de la marche de ce député, dont la présence ici est extrêmement fâcheuse, quoiqu'elle ne doive, à ce que j'espère, donner lieu à aucun désordre. Mais il est évident que M. B. Constant va se trouver. le pivot auquel se rattacheront les libéraux du département; et à la veille peut-être des élections, avec une majorité libérale assez forte, le résultat de ce voyage pourrait fort bien être de donner ce factieux pour député au département du Haut- Rhin (1).

« Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur. »

« Le Préfet du Haut-Rhin, « H. Jordan. »

(1) On sait que Benjamin Constant, peu de mois plus tard, en 1829, représenta, non le Haut-Rhin, mais le Bas-Rhin.

PREFECTURE

du

HAUT-RHIN

A Son Excellence Monseigneur

Cabinet du Prt'fet

le Ministre de l'Intérieur (1).

(Police.)

Colmar, le 18 octobre 1827

u Monsei

igneur,

« Le dîner offert à MM. B. Constant et Jacques Kœchlin a eu lieu hier à l'hôtel où logeait M. B. Constant. On tenait à ce que ce repas fût plus nombreux que celui de Strasbourg. Mais comme on n'avait pu réunir un assez grand nombre de souscripteurs, la maison Hartmann et la maison Haussmann ont fait arriver chacune une vingtaine de leurs employés qui ont rempli les places vacantes. Au moyen de ce renfort et d'une demie (sic) douzaine de simples laboureurs, qu'on n'avait pas dédaigné d'admettre, les convives se sont trouvés portés à environ 160 (2). Indépendamment des personnes que j'ai déjà indiquées dans ma lettre d'hier, le dîner se composait d'un certain nombre de fabricans venus de divers points du département : d'avocats, de médecins ou chirurgiens, et surtout de marchands de Colmar en très grand nombre : d'un horloger, d'un commis épicier, de M. Félix Desportes, ancien préfet du Haut-Rhin; Jacques Kœchlin et plusieurs

(1) Le comte Corbière, grand-officier de la Légion d'honneur, ministre et secrétaire d'Etat, ultra-royaliste.

(2) Procédé assez ingénieux de passe-volants libéraux.

de scs frères ; un sieur Marcon, gendre de l'ancien receveur général et le seul catholique, peut-être, qui fît partie de cette réunion. On y voyait aussi un sieur Stœber, notaire à Strasbourg, qui, dans un dîner donné à Baden à M. B. Constant, avait chanté des couplets en son honneur. Ce poète faisait partie du cortège qui accompagnait M. B. Constant à son arrivée à Colmar. Il paraît qu'il était venu de Strasbourg avec lui. M. Voyer d'Àrgenson devait assister au dîner, mais il s'est excusé par lettre. Pendant le dîner, un jeune Hoseman, de Colmar, fils d'une marchande de papiers peints, a lu une pièce de vers de sa composition. Un orchestre placé dans la salle faisait entendre de tems en tems des morceaux de musique. Une quête a été faite en faveur des Grecs; elle a produit 560 francs. Vers la fin du repas, un sieur Morel, médecin, a quitté la table et a introduit plusieurs dames qui ont fait le tour de la salle pour jouir du coup d'oeil du dîner. Ces dames étaient Mme Kiesser, femme du fabricant de papier; mesdemoiselles Akerlé, dont le père, ancien cultivateur, est maintenant un assez riche propriétaire; Schaë'rer, épicière; Schubart, fille d'un fabricant de Sainte-Marieaux-Mines. Les maris ou les pères de toutes ces dames étaient du nombre des convives.

« On a porté plusieurs toasts : au Roi; à M. B. Constant; à M. Jacques Kœchlin; aux mânes du général Toy, de M. de Girardin, de M. Manuel; aux magistrats et aux députés défenseurs de nos droits; au commerce et à l'industrie.

« Les commissaires étaient le sieur Marcon, dont j'ai parlé tout à l'heure; un nommé Gastard, épicier; et Sandherr, avocat.

«Il était toutà fait nuit quand le repas a fini. Chacun

s'est séparé (sic) sans bruit, et, pendant toute la journée, il n'y a pas eu le plus petit rassemblement devant l'hôtel où était logé M. B. Constant, et où s'est donné le dîner.

« Aujourd'hui, à midi, il est parti pour Munster, petite ville à trois lieues de Golmar où se trouvent les établissements industriels de MM. Hartmann. M. B. Constant était dans la voiture de M. Frédéric Hartmann. Mme Constant suivait dans une autre voiture. Venait ensuite celle des autres frères Hartmann, puis deux voitures dans lesquelles se trouvaient quelques convives assez peu importants. Ce cortège de cinq voitures n'a nullement excité l'attention publique, quoique les rues fussent très animées à cause d'un assez fort marché. En résultat, on ne peut pas faire moins d'effet que n'en a produit extérieurement M. B. Constant. Je savais que l'intention de MM. Hartmann, ses hôtes, était d'éviter tout ce qui aurait eu l'air d'exciter à une manifestation publique. Aussi, aucun cri ne s'est fait entendre, ce qui prouve bien que lorsque les coryphées du libéralisme sont accueillis par des acclamations, elles ne sont point l'expression des sentimens populaires, mais le fruit de manœuvres secrettes (sic). On assure que, le jour de l'arrivée de M. B. Constant, pendant qu'il était arrêté à la porte de la ville et exhibait son passeport, un cri A bas B. C. /s'est fait entendre. Ce cri n'en a pas même excité de contraires.

« J'ai envoyé à Munster un lieutenant de gendarmerie et un agent chargés d'observer ce qui s'y passera et de m'en rendre compte. J'aurai soin d'en instruire exactement Votre Excellence.

u Malgré le calme apparent (1) avec lequel cet homme

(1) Il est à peine besoin de souligner l'intérêt des commentaires qui suivent, comme indice de l'état de l'opinion, au moins

est reçu, je n'en suis pas moins convaincu qu'il vient, par suite d'un plan formé de longue main, diriger le parti libéral, le réunir par de nouveaux liens, et préparer pour lui, ou pour tout autre, les voies électorales. Le voyage seul d'un homme aussi dangereux, sa présence prolongée en Alsace ou à portée de ce pays, m'inspireraient peut-être même des craintes plus sérieuses encore, si l'attitude paisible de la population n'était pour moi un grand motif de tranquillité. Un mouvement populaire ne me semble pas à craindre. Il serait difficile à exciter, et on ne voit pas où il conduirait le parti libéral. Il serait, sans doute, plus aisé d'exciter un mouvement parmi les ouvriers; mais celui-là tournerait bien vite contre les fabricans eux-mêmes. De toutes les troupes qui étaient naguères dans le Haut-Rhin, il ne reste plus qu'un régiment d'infanterie que j'ai tout lieu de croire bien disposé ; on attend un autre régiment d'infanterie et les hussards de Chartres. Ces nouvelles troupes sont, sans doute, dévouées comme toutes autres. Il n'y a donc rien à craindre non plus du coté de l'armée, et toute l'attention paraît devoir se porter vers les élections. De ce côté, j'avoue que je ne suis point sans inquiétudes. Divers rapports spéciaux que j'ai adressés à Votre Excellence ont expliqué ma mauvaise position à cet égard.

« Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur. »

« Le Préfet du Haut-Rhin, u II. Jordan. »

chez les fonctionnaires publics, dans la province d'Alsace, à cette date de 1827.

Coimar, le 19 octobre 1827 (1).

« Mon Colonel,

(JV° 2566.) u J'ai riionneur de vous rendre compte que, le 16 du courrant (sic), entre cinq et six heures du soir, le sieur Binjamin (sic) Constant est arrivé à Coimar, venant de Strasbourg; la route était couverte de monde à peu près à une demi-lieu (sic) de la ville; six voitures étaient allés (sic) au-devant de lui ; le sieur Hartmann (Jacques), fabricant à Munster, était allé le chercher dans le Bas-Rhin ; le cortège est dessendu (sic) aux deux clefs ; Mr Binjamain (sic) Constant à (sic) reçu quantité de personnes qui sont allé (sic) lui faire des visites ; il à (sic) même, dit-on, reçu beaucoup de femmes qui ont défilé devant lui.

ce Le lendemain 17, il a fait beaucoup de visites; il était accompagné du sr Hartmann. Il y a eu aux deux clefs, à quatre heures du soir, un grand dîner de 168 couverts, à dix francs par tête, et par souscription, et où (sic) ont assisté tous les libéraux et tous les ennemis du gouvernement du pays, et quantité d'étran-

(1) Les cacographies qui émaillent ee document sont bien baroques : c'est l'orthographe d'un garde champêtre plutôt que celle d'un officier de gendarmerie. Et pourtant, c'est Del en personne qui a écrit le tout de sa main. Et nous avons modifié, pour plus de clarté, la ponctuation, insuffisante.

gers au département, tel (sic) que Merlin de Thionvillc (le régicide), Félix Déportes (sic), et autres dont je n'ai pu me procurer (sic) les noms. Un particulier de la campagne, dit-on, a voulu boir (sic) à la santé du roi; elle n'a pas eu de suite ; elle a été étouffé (sic) par celle qui a eu lieu pour Binjamin (sic) Constant, ensuite pour celle de Kœclin (sic), député (1).

« Le 18 au matin, il a fait encore plusieurs visites, et il est parti à deux heures de l'après-midi pour Miinster ; il y avait six voitures; toute la population de cette ville était sur le chemin ; tant ouvriers qu'autres habitans, il pouvait y avoir 6,000 personnes (2) ; il n'y a cependant pas (sic) eu aucunes (sic) démonstration (3), aucuns (sic) cris de joye (sic); il a été tiré quatre coups de canon sortant de chez le sr Hartmann ; les voitures sont entré (sic) dans la cour, une musique l'attandait (sic) dans le salon, et il a été joué : u Où peut-on être mieux (fît 'au sein de sa famille ? »

« Mr le lieutenant de Golmar s'était rendu à Miinster le 18, et en est sorti le même jour à dix heures du soir : tout était dans le plus grand calme, mais il n'a pu se procurer d'autres renseignemens.

« Le sr Binjamin Constant est encore dans ce moment à Miinster; on dit que son intention est d'aller en Suisse; le cas n'étant point prêvû (sic) par l'article 45 de l'ordonnance et la tranquilité (sic) n'avant pas été

(1) Le style de cette épitre est vraiment impayable, exorbitant! Le capitaine Del était sans doute un bon soldat, mais il avait peu fréquenté l'école primaire. — Et il s'applique !

(2 Ce mot remplace hommes, biffé.

(3) Le capitaine Del parle ici aussi incorrectement que Martine, des Femmes savantes (acte II, se. Vl) : de pas mis avec aucun il fait la récidive. ..

SUR LES ROUTES D'ALSACE i'21

troublé (sic), il n'a pus été rendu compte à Son Excellence.

h Je suis avec respect, mon Colonel, votre très humble et très obéissant serviteur. »

u Le capitaine de gendarmerie, u Fhéd. Del. »

PRÉFECTURE (Vu au cabinet. Classer.)

du

haut-rhin ^ $on £xcellence le Ministre

CabinetduPréfet. de l'Intérieur.

Direction de la Police.

Colmar, le 20 octobre 1827.

i Monseigneur,

u J'ai l'honneur d'adresser à Votre Excellence une copie des vers qui ont été lus au dîner donné à M. Benjamin Constant par les prétendus notables du Haut-Rhin . La composition de ces vers n'est guères moins burlesque que celle de l'assemblée qui les a entendus.

u Je n'ai pas fait mention dans mes précédentes lettres de M. André, conseiller à la Cour royale, qui assistait à ce dîner. M. Jacques Kœchlin et lui étaient aux deux côtés de M. Benjamin Constant. Il paraît même que c'est grâces (sic) à M. André que le nom du Roi a été prononcé à cette réunion, dont il a formellement déclaré qu'il ne ferait pas partie, si on n'ajoutait la santé du Roi à la liste déjà arrêtée de celles à porter.

u M. Benjamin Constant se propose, après avoir passé trois jours à Munster, de se rendre directement à Dôle pour y visiter sa sœur. Je préviens MM. les préfets du

Doubs et de la Gôte-d'Or (1) du prochain voyage de ce député.

« Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur, »

« Le Préfet du Haut-Rhin, « H. Jordan. »

Vers adressés à M. Benjamin Constant, lors du banquet que lui ont offert les citoyens notables du Haut-Rhin, le 17 octobre 1827.

u Honneur ! Grand citoyen; éloquent orateur'. D'un peuple généreux défenseur magnanime ; Toi que tes ennemis voudraient punir du crime De voir leur infamie, et d'avoir un grand cœur !

J'ai mon indépendance, à défaut de génie ; Ma muse, jeune encory ne s'est point avilie : On ne C entendra point, démentant sa fierté, Les bras chargés de fers, chanter la liberté. Je puis donc admirer tes talens et ton âme, Que la vérité seule anime de sa flamme. Des viles passions tu méprises la loi.

Ta gloire est ton ouvrage; elle est digne de loi.

(1) Le comte de Milon de Mesne, maître des requêtes, préfet à Besançon, et le marquis d'Arbaucl-Jouques, maître des requêtes, préfet à Dijon (cf. Y Almanaeh royal pour l'an M.DCCC.XXVII, pp. 355 et 358).

Tu n'as pas avili ta plume indépendante, Et n'as pas à rougir d'une insulte vivante*. Jamais on ne verra tes écrits généreux, Prodiguant leurs faveurs à des tyrans heureux. En esclaves traînés au char de l'infamie; Le bruit seul d'une chaîne est mortel au génie ! Tes écrits, tes discours empreints de vérité Etince lient de verve et brûlent d'éloquence, De ton rare talent {il est une puissance), Tu défends la patrie et sers la liberté.

Ainsi qu'à ton grand cœur la liberté m'est chère ; JSon cette liberté sanglante et téméraire, De la chute des Rois nourrissant son orgueil, Pour prix de son triomphe espérant un cercueil

Sur les lambeaux de leur puissance !

Mais cette liberté qui, fuyant la licence, Garantit à chacun ses légitimes droits, Abhorre les excès, gouverne par les lois, Méprise des partis l'assistance mobile, Et règne dans les lieux où règne l'Evangile. Elle chérit la paix, la vertu, l'équité, Par des liens d'amour unit C humanité ; De tous les opprimés embrasse la défense, Et fait du genre humain une famille immense. Voilà la liberté que tu veux, que tu sers, Qui devra tôt ou tard conquérir l'univers ; Voilà la liberté que réclame la Grèce (1), Qu'on doit à ses vertus, qu'on doit à sa faiblesse, Quil est temps d'accorder à ses longues douleurs.

Des faveurs d'un certain parti.

[Note de l'auteur de la pièce. ~j

(1) Constant avait écrit, en 1825, un pamphlet intitulé Appel aux nations chrétiennes en faveur des Grecs (adopté par le comité des Grecs de la Société de la morale chrétienne).

Le récit de ses maux a fatigué nos cœurs !...

Tel qu'un roc dans la mer résiste à la tempête Quand la foudre et les vents assaillissent (sic) sa tête. Tel tu parais debout pour soutenir nos droits. Tu défends le monarque en défendant les lois ! Honneur ! honneur, du moins, à ton noble courage ; La France avec orgueil se repose sur toi. V Alsace par ma voix vient t 'offrir son hommage ; Honneur ! reconnaissance au noble ami de Foy (1)/

Bespect, noble Kœchlin, respect à ta grande âme, La patrie est le Dieu qui t'anime et t'enflamme ; Tout ami de la France est fier de te chérir. O toi qui sais agir, qui sais souffrir pour elle, Et pour elle, au besoin, qui saurais bien mourir... De (2) (sic) ton beau dévouement £ Alsace se rappelle !

Poursuis, Constant, poursuis, et marche en assurance ;

On est fort quand on peut s'appuyer sur la France.

Méprise les clameurs des Thersites français.

Il est des cœurs si vils qu'ils ne blessent jamais.

De tes nobles succès désespère l'envie ;

Qui ne peut le comprendre insulte le génie ;

Qui ne peut l'imiter rabaisse la vertu.

Que pourraient contre toi la haine et la vengeance ?

Tu vois grandir ton nom des respects de la France ;

De l'amour des Français tu te vois revêtu !...

(1) Dans le même dossier des Archives nationales (coté F7. 6719 d'où nous avons extrait ces documents sur Benjamin Constant, figure une liasse épaisse de pièces relatives aux souscriptions réunies (en 1825 et 1826) pour la famille du fameux général politicien Maximilicn-Sébastien Foy.

(2^ Solécisme fréquent dans la conversation, mais toujours fâcheux, en un poème plus qu'ailleurs.

A la gloire de Dieu j'ai consacré ma lyre .

Si pour toi dans ces vers je l'ai fait éclater,

Cest qu'il est des mortels qu'il faut que l'on admire,

C'est qu'il est des mortels qu'on est fier de chanter (1). »

Par J.-J. Hosemakn.

(1) Cette poésie n'est pas plus mauvaise que beaucoup de pièces de circonstance analogues ; elle témoigne même d'une facilité naturelle à tourner le vers. Si elle a été récitée avec conviction, avec la chaleur communicative qui accompagne la fin des banquets, elle a dû produire un certain effet!

MINISTERE

de

i/inté rieur A M. le Préfet du Haut-Rhin,

.. L. , , „ ,. à Colmar.

Direction de la Police.

Paris, le 21 octobre 1827.

u Monsieur le Préfet, j'ai reçu votre lettre du 17 de ce mois, relative à l'arrivée de M. Benjamin Constant à Colmar. Vous aurez soin de me transmettre exactement les résultats de la surveillance attentive dont il doit être l'objet, et vous me préviendrez, à l'avance, de son départ pour Paris.

« Agréez, Monsieur le Préfet, l'assurance de ma considération distinguée.

« Pour le Ministre, et par autorisation :

« Le Directeur de la Police, u Franchet-Desperev (1). »

(1) Conseiller d'État et commandeur de la Légion d'honneur. — En marge de cette lettre officielle se lisent les mention* crayonnées : Inutile; — Classer.

gendarmerie (classer.)

royale v '

■22e Légion. A So?i Excellence

„ ,„ le Ministre de [Intérieur.

Nancy, 22 octobre 1827 .

« Monseigneur,

« Quoique la tranquillité n'ait pas été le moindrement (sic) troublée par la présence de M. Benjamin-Constant à Golmar, le rapport ci-joint de M. le capitaine Del prouve cependant que le tems n'a changé ni diminué en rien l'opinion de ce député libéral ni celle de ses amis, et que s'ils ne se montrent pas ouvertement hostiles (1), c'est que l'occasion leur manque. Il est surtout remarquable, si la chose est vraie, qu'on ait passé outre quand on a proposé de boire à la santé du Hoi, pour s'arrêter à celle de Benjamin-Constant.

u J'ai l'honneur d'être avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur. »

« Le lieutenant- colonel commandant la Légion,

u G. de Gadudal. n

(1) Ce mot fut rajouté dans 1 interligne.

Lettre de Benjamin Constant à Jacc/nes Coulmann {Cf. Réminiscences* III, 90-98.)

Munster, ce 22 octobre 1827.

« Je voulais, mon cher ami, vous écrire à mon arrivée à Golmar; mais je n'ai pas eu un moment à moi, et je prévois que j'en trouverai tout aussi peu le temps demain, de sorte que je me décide, malgré mes mauvais yeux, à vous adresser quelques lignes ce soir, sauf à vous renouveler de la route mes tendres remercîments, quand j'aurai eu la douleur de quitter l'excellente et admirable famille au milieu de laquelle je me trouve depuis deux jours et que je m'imagine souvent avoir connue et aimée toute ma vie.

« Je n essaierai pas de vous raconter ma réception depuis que je suis entré dans le département du Haut- Rhin. J'ai rencontré M. F. Hartmann avant d'arriver à Schlestadt, et depuis lui, ses deux frères et toute la famille m'ont comblé de tant d'amitiés que je ne puis vous peindre la vie que je mène ni ce que j'éprouve. Rien de pareil n'a été éprouvé par moi depuis que je me souviens d'avoir ressenti quelque chose.

« Jai interrompu ma lettre, comblé à chaque instant de nouveaux témoignages d'estime et d'affection. M. Stoeber vous racontera la magnifique fête du Schlosswald.

Je défie un souverain d'en recevoir une pareille, même en la commandant et en mettant en réquisition tous les salariés de son royaume.

u Paris me paraîtra bien sec, bien aride, bien malveillant après l'Alsace. Je ne sais comment je rapprendrai à respirer dans cette atmosphère si différente de Brumath et de Munster. Je vous dois tout cela, car, sans vous, je n'aurais pas été à Bade, je n'aurais pas traversé Bischwiller, je ne serais pas venu à Golmar. Brumath et Munster sont deux paradis.

u Votre préfet n'a pas trouvé dans celui du Haut- Rhin (1) un imitateur. Les autorités se sont conduites avec beaucoup de sagesse, et je dirai plus, avec coquetterie jusque dans les plus petits détails.

« Je reprends ma lettre encore interrompue, mais pour cette fois je ne la recommence que pour la finir, car il faut qu'elle parte. Mon silence me pèse, tout involontaire qu'il est. L'amitié, les bontés, les fêtes continuent à faire de ce séjour un lieu vraiment magique. Je trouve des amis dans les palais des uns, dans les cabanes des autres. En entrant ce matin, pour échapper à la pluie, dans une forge au milieu des bois, dont le maître, simple ouvrier, ne m'attendait assurément pas, je me suis vu reçu als von Gott gesandt; enfin, je vous écrirais cent pages que je ne vous dirais pas la millième partie de ce que je sens.

« Il parait que votre préfet continue à m' honorer de ses hostilités. On vous a envoyé un article bien simple et bien innocent sur le banquet de Golmar, que la cen-

(1) Jordan, beaucoup plus modéré dans son langage et dans ses procédés que ne l'avait été Esmangart.

sure strasbourgeoise a rayé. On vous l'enverra pour le faire tenir à M. de Salvandy ; puisque le sieur Esraan- {jard (sic) veut la guerre, il l'aura, je lui en réponds. De Paris je lui adresserai une lettre qui le fera repentir de tant d'impertinences. J'ai envie de lui en envoyer 1,000 exemplaires en les faisant vendre à son profit; il pourra dégager son argenterie (1).

« Adieu, mon cher ami, croyez que je n'oublierai jamais le charmant été que vous nous avez fait passer et à qui je dois tout le bonheur dont j'ai joui ici.

« Ma femme vous dit mille et mille tendresses. . .

« Mille et mille amitiés, »

lî. Constant.

(1) Voilà de l'ironie cinglante, une de ces phrases qui soufflettent comme une main! — Pourtant, Benjamin Constant n'ctail pas très qualifié pour railler les gens dont le budget est obéré, et il attribue peut-être un prix un peu bien élevé à ses autographes. En général, au surplus, sa plaisanterie était bénigne. Il aimait, atteste Cotjlmann (III, 10), « les moqueries vraies sans être arnères, amusantes sans être offensives. »

On notera l'élan presque dithyrambique de satisfaction avec lequel Constant raconte à Coulmann les hommages dont il fut l'objet. A ce titre, il était bien l'élève de Voltaire, du patriarche roi de lopinion qui s écriait, le jour de l'ovation d'Irène : « Vous voulez donc me faire mourir de joie ! »

PREFECTURE (Bulletiner et classer. — Vu au Bulletin.)

du

haut-Rhin A Son Excellence

Cabinet duPréf et. te Ministre de l'Intérieur.

Direction de la Police.

(P. n. p. (1) le dossier de Hartmann 10,835.)

Colmar, le 24 octobre 1827 .

« Monseigneur,

« Ainsi que j'ai eu l'honneur de le faire connaître à Votre Excellence, par ma lettre du 18 de ce mois, M. Benjamin Constant a quitté Colmar le môme jour. Après s'être arrêté à la fabrique du Logelbach, chez MM. Haussmann, il s'est dirigé sur Munster. Plusieurs personnes à cheval étaient venues à sa rencontre. Un jeune médecin du lieu avait préparé un discours, mais s'étant trompé à plusieurs reprises, M. Jacques Hartmann est intervenu et a achevé ce qu'avait voulu dire le jeune médecin (2).

« Une grande partie de la population ouvrière de Munster et des villages voisins, population qui est employée toute (sic) entière dans les fabriques du sieur Hartmann, s'était nortée sur la route.

« M. Benjamin Constant est descendu chez M. Jacques Hartmann, dont l'habitation est hors de la ville. Les fenêtres de l'appartement qui lui était destiné

I | Otto abréviation marginale signifie : Prendre note pour... (2) Détail comique : l'émotion lui coupait ses moyens!

étaient ornées de guirlandes et de couronnes de laurier. Le reste de la journée n'a rien présenté de remarquable.

« Le lendemain vendredi, on l'a conduit à un château situé sur une hauteur, et appartenant à M. Frédéric Hartmann. Le haut de la montagne était illuminé; un feu de joie a été allumé : des transparens portaient les mots : « Vive Benjamin Constant, le défenseur des libertés publiques et de la jeunesse française! » Ces mots étaient répétés avec acclamation par les ouvriers rassemblés en grand nombre. Du vin a été distribué à tous ceux qui se trouvaient réunis autour de la maison, et des danses ont commencé.

u A dix heures, M. Benjamin Constant, voulant se retirer, a paru au milieu d'eux, et, dans un discours allemand, il a témoigné aux assistans sa reconnaissance de l'accueil flatteur qu'il recevait : « Je n'ou- « blierai jamais, a-t-il dit, la réception qui m'a été u faite dans cette vallée. Ce que j'ai fait n'était pas « seulement pour les fabricans, mais pour tout le peuple « français. Je vous promets qu'à l'avenir j'en ferai « encore davantage, et surfout en mémoire des braves « habitans de Munster, dont je conserverai le souvenir « tant que la dernière goutte de mon sang circulera « dans mes veines. »

u Ce discours fut couvert d'applaudissemens, et des cris dont j'ai parlé tout à l'heure.

« Le samedi, MM. Hartmann ont mené leur hôte dans tous leurs atteliers (sic). Tout s'est passé sans bruit, et cette journée n'a rien offert de remarquable.

« II en a été de même de celles du dimanche et du lundi. Pendant ces deux jours, M. Benjamin Constant a visité les sites et les établissement de la vallée. Il a

SI

passé une partie de la journée du lundi à Luttenbach, dans une papeterie (1) appartenant aujourd'hui à M. Kiener, et qui est en grande vénération près des libéraux de ce pays, parce qu'elle a servi pendant quelque temps de retraite à Voltaire, en 1753, après sa sortie de Prusse. M. Kiener était un des convives du repas donné à Colmar. Il a voulu fêter pour son propre compte M. Benjamin Constant.

« Le mardi, après un dîner composé de la famille Hartmann, des sieurs Kiener et de plusieurs autres libéraux, la soirée s'est passée à faire de la musique; des coups de fusils (sic) et de pistolets ont été tirés dans la cour du sieur Jacques Hartmann, dont l'habitation, comme je l'ai dit, est située hors de la ville.

« Pendant les quatre derniers jours, aucun cri ne s'est fait entendre.

« M. Jacques Kcechlin et M. Nicolas Kcechlin, son frère, se sont rendus à Munster, le jour même de l'arrivée de M. Benjamin Constant. Ils n'y sont restés qu'un jour. Trois avocats de Colmar, les sieurs Verny père et fils, et un sieur Gloxin, ne l'ont pas quitté pendant son séjour dans la vallée. Il y a aussi reçu la visite du sieur Marcon, de Colmar, et, à ce qu'on m'assure, de M. Roman, fabricant à Wesserling.

« Ce matin, à neuf heures, M. Benjamin Constant a quitté Munster. Il était accompagné des Hartmann et Kiener, et des avocats que je viens de citer. À une lieue de la ville, on s'est dit adieu. M. B.C., accompagné seulement de MM. Jacques et Frédéric Hartmann, a pris la route de Cernay. On ne sait s'il ne s'arrêtera pas soit à

(1) En marge de ce paragraphe, on lit cette mention : Bulletiné.

Guebwiller, soit à Wesserling, soit même à Mulhausen. Je suis en mesure de faire observer ses démarches, et j'aurai l'honneur d'informer Votre Excellence du séjour qu'il ferait encore dans ce département.

a Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur. »

« Le Préfet du Haut-Rhin, « H. Jordan. »

PRÉFECTURE

(Classer.)

du

HAUT-RHIN

A Soîi Excellence

Cabinet du Préfet.

le Ministre de l'Intérieur.

Direction de la Police.

Colmar, le 27 octobre 1827.

« Monseigneur,

« M. Benjamin Constant n'est allé ni à Guebwiller, ni à Mulhausen. Après avoir passé à Wesserling, il a traversé les Vosges par Bussang et Saint-Maurice, où il a dû coucher le 25 de ce mois. De Munster à la limite du département, son passage a été complettement (sic) ignoré, et sans le ridicule dîner de Colmar, la présence de ce député n'aurait aucunement excité l'attention.

« Il n'est plus question de lui maintenant. Néanmoins, son voyage n'aura pas laissé de fournir aux libéraux un moyen et un point de ralliement. C'est une circonstance dont ils ont su profitter (sic).

« Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur. »

c< Le Préfet du Haut-Rhin, u II. Jordan. »

Extrait du rapport du Préfet du département de Saôneet-Loire (1), en date du 31 octobre 1827 (n* 12,648; o. g.).

u L'arrivée de Benjamin Constant chez M. le G,e de Thiars au château de Pierre a été l'occasion d'une réunion considérable de libéraux de l'arrond* de Ghâlons, qui sont venus sans doute prendre le mot d'ordre; on assure que MM. Daunou et Ghauvelin fesaient partie de la réunion; il y a eu grand dîné, mais aucune démonstration extérieure. Les tentatives de l'avocat Mauguin pour être élu au collège électoral de Ghâlons inquiettent (sic) M. de Thiars; on croit généralement qu'il y aura ballotage (sic) entre les deux candidats de l'opposition; je ne sais, en vérité, lequel des deux je repousserais le plus volontiers. »

(1) Le baron de Villeneuve-Bargemont, député de la Haute- Saône, préfet à Mâcon. — On remarquera que presque tous les préfets et sous-préfets du régime portent, comme de juste, des titres nobiliaires.

PREFECTURE

du

JURA

Ministère de l'Intérieur

Direction de la Police.

A Son Excellence le Ministre de t Intérieur.

Lons-le-Saunier, le 3 novembre 1827 ,

« Monseigneur,

« J'avois été informé que M. Benjamin Constant, qui se trouvoit dans le Haut-Rhin, avoit l'intention de venir à Dole et de s'arrêter à Brevans, village aux portes de cette ville, où réside sa sœur. M. le sous-préfet de Dôle (1), qui n'est jamais en arrière lorsqu'il s'agit de l'accomplissement de ses devoirs, était déjà en mesure de faire surveiller son arrivée et son séjour. C'est le 28, à huit heures du soir, qu'il est arrivé : une heure après, il reçut de M. de Thiars l'invitation de se rendre chez lui à Pierre (Saône-et-Loire) ; à cette invitation en succéda une autre qui fut apportée par une députation composée de M. Simerey, avocat, fils d'un notaire de Pierre, de M. Druard, marchand de draps au même lieu, d'un employé des contributions indirectes (2), et d'un quatrième personnage, dont on n'a pu connoitre les noms.

« Le 1er novembre, à dix heures moins un quart,

(t) De Belleroche.

(2) En marge : « Savoir quel est cet employé des contributiêns indirectes. »

M. Benjamin Constant, se rendant à Pierre, traversa Dole dans une calèche à deux chevaux, mais sans produire la moindre impression, quoiqu'il fût resté assez longtems à la sortie du côté de Ghâlons pour attendre des provisions dont on a rempli les caissons de sa voiture et qui étoient entr'autres des lampions destinés à illuminer le château de Pierre, le même soir. L'un des députés a témoigné combien il étoit surpris du peu d'empressement de Dôle pour M. Benjamin Constant; il a dit qu'on étoit bien différent dans Saône-et-Loire ; qu'une fête l'attendoit chez M. de Thiars, où un bon nombre de Châlonois et de Verdunois étoient déjà réunis.

« M. Benjamin Constant, pendant son séjour à Brevans d'où il ne sortoit pas et où il a laissé sa femme et une partie de ses gens, a reçu on ne peut pas moins de visites. M. Marchand, ancien aide-de-camp du maréchal Ney, lequel réside à Dôle depuis huit mois, est le seul qu'on y ait remarqué.

h J'ai pensé que ces détails ne seroient pas indifférens à Votre Excellence; aussi je me suis fait un devoir de les lui transmettre.

a J'ai l'honneur d'être avec une respectueuse considération, Monseigneur, de Votre Excellence le très humble et très obéissant serviteur. »

« Le Préfet du Jura,

a Cte DE WATERS. >»

DÉPARTEMENT de la

côte-d'or

Dijon, le 5 novembre 1827.

Police de Dijon (1).

Le Commissaire de Police de la Ville de Dijon à Monsieur le Préfet de la Côte-d'Or.

« Monsieur le Marquis,

« D'après votre désir, j'ai l'honneur de vous annoncer que M. Benjamin Constant, venant de Dole, est arrivé hier, à huit heures du soir, en cette ville, par la voie de la poste. Il a continué sa route, pour Paris, ce matin à six heures.

u Le frère puîné de M. Lafontaine, et capitaine d'Etat-major, se trouvant en ce moment à l'hôtel du Parc, est allé sur-le-champ le prévenir, et celui-ci est venu lui rendre une visite qui est la seule qu'il ait reçue.

« J'ai l'honneur d'être avec un profond respect, Monsieur le Marquis, votre très humble et obéissant serviteur. »

(Signature illisible.)

(1) Note, de la main du préfet : « Ce rapport est incomplet. Dans la nuit du 4 au 5 novembre (cf. la lettre du 10 novembre 1827), M. Benjamin Constant a vu M. Hernoux, etc. »

6 novembre 1827 .

Au Colonel de la Jre Légion de Gendarmerie (1).

« M. le Colonel, on m'assure que le sr Benjamin Constant est en ce moment chez M. de Lafayette, au château de Lagrange, d'où ils ont sans doute le projet de revenir ensemble à Paris. Je vous invite à vous assurer immédiatement de la vérité à cet égard, et à me faire connoître ce que vous aurez appris, ainsi que les déplacements de ces deux personnes. Il conviendra aussi, pour plus de célérité, que vous en donniez avis à M. le Préfet de police immédiatement. »

P. -S. (2). — « Je suis depuis longtemps prévenu que les libéraux se proposent de faire une réception bruyante à B. Constant, à son retour à Paris; et la circonstance de la dissolution de la Chambre pouvant les exciter plus encore à exécuter ce projet, il est essentiel que nous soyons exactement informés de leurs démarches. »

(1) Le colonel Ét.-Gédf.os de Sa>zillon, à Paris. — La pièce est une minute, non signée.

(2) Rajouté dans la marge.

Paris, le 7 novembre 1827 (1).

Au Préfet du Jura, à Lons-le- Saunier .

« M. le Préfet, je reçois votre rapport du 3 de ce mois, relatif à M. Benjamin-Constant. Je vous invite à rechercher et (2) à me faire connaître quel est l'employé des contributions indirectes dont vous me parlez comme ayant fait partie de la députation chargée de porter une invitation à ce voyageur. »

(1) Pièce non signée. C'est une minute.

(2) Ces trois derniers mots ont été rajoutés dans la marge.

PREFECTURE

de

la côte-d'or A Son Excellence

le Ministre de l'Intérieur.

Dijon, le 10 novembre 1827.

du secrétariat général

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