BUREAU
département Ministère de l'Intérieur
Analyse.
Paris, le 15 octobre 1829,
Au Préfet du Bas-Rhin. — Strasbourg.
(Confidentielle .)
« M. le P., j'ai reçu votre lettre du 11 de ce mois relative au passade de M. Benjamin Constant à Strasbourg-. — J'ai lu avec un véritable intérêt les renseignemens circonstanciés que vous m'avez transmis sur la réception qu'on a faite à ce voyage; détails dont, au besoin, l'administration tirerait le parti convenable. Je vous prie de conserver, de votre côté, la liste des personnes qui ont témoigné, à cette occasion, une opposition déclarée au gouvernement du Roi, et qui doivent être exclues désormais de toute participation aux faveurs du gouvernement. L'attention de la police locale se trouve également, par ce fait, appelée naturellement sur elles.
« Agréez... (1) »
(1) Ce billet est une minute, difficile à déchiffrer, mais nous répondons de notre lecture. L'écriture, minuscule, de ce ministre rendrait des points, pour l'obscurité hiéroglyphique, à celles de Pascal et de Napoléon Ier, par exemple.
Ministère de l'Intérieur (Personnel, 5* bureau.)
Paris, le 16 octobre 1829.
Au commandant de la compagnie de gendarmerie (1) du Bas-Rhin, à Strasbourg.
(Confidentielle .)
a Monsieur le commandant, j'ai reçu votre rapport du 11 de ce mois, relatif au banquet qui a été offert, à Strasbourg, à M. Benjamin Constant, et aux circonstances qui l'ont accompagné.
« Je vous remercie des renseignemens intéressants que vous me donnez à ce sujet, et je compte sur votre exactitude à m'informer de tous autres événemens qui seroient de nature à fixer mon attention.
« Agréez... »
« Pour le ministre :...
• (Pas de signature. — C'est une minute.)
(1) Vingt-deuxième légion (M. Caduclal, lieutenant-colonel, à Nancy). Le commandant de la compagnie du Bas-Rhin était alors M. de Golbery, chef d'escadron à Strasbourg. Il avait sous ses ordres le lieutenant Houzeau. La compagnie du Haut-Rhin était commandée par le capitaine Bel (à Colmar). Plusieurs des pièces que nous publions portent ces deux signatures, Houzeau et Del.
MINISTÈRE de
l'intérieur Au Préfet du Bas-Rhin. — Strasbourg.
(Confidentielle.)
Paris, le 19 octobre 1829 (1),
« M. le Préfet, j'ai reçu votre lettre confidentielle du 14 de ce mois relative au départ de M. Benjamin Constant et à la fête qui lui avait été offerte, la veille, à Strasbourg. J'ai examiné avec beaucoup d'intérêt les détails que vous avez rassemblés à cet égard; ils prouvent le bon esprit de vos administrés, et je vous en félicite sincèrement, persuadé que la sage (2) direction de votre administration a contribué à faire naître et à maintenir [ces dispositions au calme et à la raison]. Veuillez témoigner à M. le maire de Strasbourg toute ma satisfaction des soins qu'il a pris (?) (un mot illisible : aussi?) dans cette circonstance pour maintenir l'ordre par ces précautions sûres, quoique inaperçus (sic.) Je n'attendais pas moins de son dévouement éclairé ; mais il m'est agréable d'avoir une nouvelle occasion de lui
(1) Cette pièce est une minute (avec des ratures, des abréviations), griffonnée au galop. Grimoire à peine déchiffrable. — Les mots placés entre crochets (ligne 9) sont dans la marge,
(2) Cette épithète sage est rajoutée dans l'interligne.
exprimer le prix que le gouvernement du Roi attache à ses services (1).
« Je conserve la liste des personnes qui ont assisté aux réunions présidées par M. Benjamin Constant, et je ferai, au besoin, usage des remarques intéressantes que vous y joignez (2).
u Agréez... »
P.-S. — « C'est en n'accordant aucune influence, aucune grâce, aucune faveur à tous ceux qui se déclareront ainsi en état d'hostilité avec le gouvernement, qu'on peut affaiblir leur parti et concentrer leur action dans un cercle très étroit (3). »
(1) Le maire de Strasbourg, en 1829, était M. de Kentzincjer, chevalier de la Légion d'honneur; celui de Colmar, le baron Muller.
(2) Premier jet, rayé : « ... que vous y avez jointes. »
(3) C'est une mise a l'index catégorique. — Ai-je besoin d'ajouter que Benj. Constant n'était point si dangereux que cela? Nerveux, exalté tant qu'on voudra, il n'était nullement révolté contre la monarchie, et il était, d'ailleurs, incapable de tout plan suivi. Vrai, ces administrateurs prennent la mouche pour peu de chose : il n'y avait rien là qui ressemblât à des conspirateurs complotant dans l'ombre. Nous l'avons déjà dit copieusement ; mais on ne saurait trop le répéter. Constant jouait franc jeu ; il faisait les cent coups, mais jamais il ne se cachait de personne.
PREFECTURE du
BAS-RHIN
A Son Excellence le Minisire de l Intérieur.
St?-asbourg, le 27 novembre 1829,
« Monseigneur (1),
u M. Benjamin Constant est revenu de l'Allemagne avant-hier; il s'est logé dans la même auberge où il était descendu il y a six semaines. Pendant son séjour ici, il a reçu plusieurs des individus qui s'étaient trouvés à son festin, et MM. Saglio et de Turckheim, députés, ont eu aussi d'assez longues conférences avec lui.
« Plusieurs des individus connus ici pour les plus exaltés du parti ont eu de plus fréquentes conférences : on en a vu sortir quatre, dont l'un avait un assez gros rouleau de papiers à la main, et lisant avec beaucoup d'attention une lettre à ses compagnons. On ne sait quelle espèce de travail ils ont été faire chez M. Benjamin Constant. Ce n'était, à coup sûr, rien dans l'intérêt de la monarchie. Ils se seront tous probablement occupés d'une liste d'association qui a grand'peine à prendre dans ce pays. Les notaires de Strasbourg, auxquels ils se sont adressés, répugnent à se charger des
(1) Au crayon, en marge, cette mention : « Accuser réception.»
registres et blâment cette mesure. Gomme il importe aux meneurs d'avoir des signatures pour faire nombre, ils iront peut-être courir les campagnes. Ici ils ont jusqu'à présent bien peu de succès. Je serai attentif sur (sic) leurs démarches, et j'en rendrai compte à Votre Excellence.
u Je suis avec respect, Monseigneur, votre très-humble et très-obéissant serviteur. »
u Le Conseiller dtEtat, Préfet,
U ESMANGART. »
« M. Benjamin Constant est parti ce matin pour Golmar. »
MINISTÈRE
de
lintérieur Au Préfet du Bas-Rhin (1),
(Confidentielle .)
CARINFT.
Paris, le 3 décembre 1820.
u Monsieur le Préfet, j'ai reçu votre lettre du 27 de ce mois, relative au voyage de M. Benjamin Constant. Je vous remercie des renseignemens que vous me transmettez à cet égard, et je crois inutile de vous inviter à entourer ce député, [s'il revient à Strasbourg,] et ses adhérens dans votre département, de la plus active et la plus constante (2) vigilance; les projets dont ils s'occupent ne peuvent être indifférens des (sic) intérêts de la monarchie, et je me plais à compter sur tous vos soins et sur votre sollicitude éclairée pour suivre la surveillance que vous devez exercer à cet égard comme sur tout ce qui porte le caractère de la malveillance qu'il faut poursuivre et gêner (3) sur tous les points où elle ose se montrer; c'est peut-être le moyen le plus sûr de mettre vos administrés en garde contre les cou-
(1) Cette lettre est une minute, raturée. Les mots entre crochets sont une addition interlinéaire.
(2) Il n'est pas probable qu'il faille voir en cette épithète un calembour cherché! Le rapprochement est fortuit.
(3) Ici ces mots, biffés : « par tous les efforts possibles. »
pables tentatives qu'elle fait pour les détourner de leurs devoirs.
« Vous voudrez bien me tenir exactement au courant de tout ce qui vous paroîtra mériter l'attention du gouvernement.
u Agréez, Monsieur le Préfet, etc. »
(Pas de signature. )
DEPARTEMENT de
LA MEURTHE A £0„ ExceUence (e Mi?listre
Cabinet du Préfet.
No ■>■><>.
de l'Intérieur, à Paris.
Nancy, le 12 décembre 1829.
Le Conseiller d'Etat, Préfet de la Meurthe.
a Monseigneur,
« J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que M. Benjamin Constant, membre de la Chambre des députés, est arrivé hier soir à Nancy, où il a couché (hôtel d'Europe), et d'où il est reparti le lendemain matin. Son séjour très court n'a donné lieu ici à aucune observation, et je pourrais (1) même ajouter, Monseigneur, que son passage et son départ sont restés presque entièrement ignorés.
a Je suis avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence le très-humble et très-obéissant serviteur. »
« Cle d'Allonville. »
(1) Ces mots surchargent on pour/ait. — En marge de cette pièce, se lit la mention crayonnée : « Accuser réception. »
A Son Excellence le Ministre Secrétaire d Etat an département de l'Intérieur.
Calmar, le 17 décembre 1829 (1).
u Monseigneur,
« J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Excellence que le sieur Benjamin Constant est arrivé à Munster avec sa femme, et qu'il a logé chez le sieur Hartmann, fabricant en cette ville ; que ce dernier est allé à Mulhausen, afin d'engager ses corriphés (sic) du parti libéral à le recevoir; les uns ont été de cet avis, d'autres s'y sont opposés; sur ce rapport, le sieur Benjamin Constant a pris une autre direction et est allé à Cernay et à Wesserling; il a été reçu dans cette première ville par tous les jeunes gens attachés aux fabriques, qui sont allés à sa rencontre à cheval; à son entré (sic) dans la ville, on a tiré des boîtes; cela s'est fait à l'inçu (sic) de M. le maire, qui a même rendu compte à M. le sous-préfet de Belfort (2).
(1) Le signataire de cette pièce était évidemment peu lettré : son style est celui d'un sous-officier mal dégrossi. Nous respectons, exprès, les fautes d'orthographe, et nous maintenons les incorrections grammaticales; mais nous complétons la ponctuation, insuffisante.
(2) M. Sido, sous-préfet à Relforl (Haut-Rhin .
u L'intention de M. Benjamin Constant était d'assister le 13, à Mulhausen, à la revue des pompiers, qui devait avoir lieu ledit jour; la réunion de cette troupe de 200 armes a eu lieu, effectivement, le 13, vers les deux heures après midi, et en grande tenue, au Werkoff, où sont réunies (sic) les pompes et tout le matériel. Ensuite ils se sont rendus, avec le drapeau déployé (drapeau qui leur a été donné par le Roi, lors de son séjour dans le Haut-Rhin), la musique en tète du corps, les pompes attelées, les pompiers à cheval avec leurs lances (1), sur la grande place, devant l'hôtel de ville, ou ils ont été formés en bataille; le commandant ayant fait ouvrir les rangs, il a ensuite mis pied à terre, et est allé recevoir M. le maire au bas de l'escalier de Tliôtel de ville. Ils ont passés (sic) ensembles (sic) devant les rangs, tel (sic) qu'à une grande parade; ensuite M. le maire, qui était suivi de ses adjoints en costume, étant remonté à l'hôtel de ville, M. le commandant a fait défiler sa troupe, le matériel a été reconduit au magasin ; il yr avait beaucoup de monde pour cette parade (2) ; tout s'est passé dans ce moment dans le plus grand ordre.
« A cinq heures du soir (3), il y a eu un banquet à T hôtel du Lion Rouge, ensuite un bal vers les sept heures et demi (sic), qui a été offert au corps des pompiers par MM. les officiers; deux allocutions ont été adressées aux pompiers à la fin du banquet. La première par le commandant Edouard Kœchlin, après leur avoir adressé des reproches sur leur peu d'assiduité
(1) Quelles lances? Pas de guerre; d'incendie, sans cloute! 2) C était une grande pompe... de pompiers! (3) On sait que c'était ordinairement l'heure du dîner, à cette date, et jusqu'aux environs de l'année 1840.
à l'exercice, et leur avoir dit qu'ils avaient reçus (sic) des armes, que c'était pour s'en servir dans loccassion (sic), et a fini par un : « Vive la Pairie ! » — La seconde a été adressée par le sieur Daniel Dollfus, capitaine ; elle a été à peu près dans le même sens, mais bien plus significative, et l'a terminée (1) en disant que le moment n'est peut-être pas éloigné où ils seront dans le cas de faire usage de leurs armes; et il a bu à la santé du corps.
« Je ne dois pas ommêtre (sic) que le commissaire de police de la ville de Mulliausen a fait un semblable rapport à M. le maire, que ce dernier lui a dit de ne pas parler des particularités ci-dessus ; que, s'il en était question, il ne pourrait se dispenser d'en rendre compte à M. le préfet, et qu'un tel rapport provoquerait nécessairement la réforme des sapeurs pompiers. Le commissaire de police lui déclara qu'il ne pouvait se dispenser de lui dire la vérité, qu'il pouvait s'assurer des faits par lui-même, qu'il y avait trois des emplovés de la mairie qui étaient présents, qui sont les sieurs Doll, secrétaire, Landvverlé, parent de M. le maire et commis de la mairie, et enfin le sieur Gruber (?), surveillant des travaux communaux. Mais il parraît (sic) certain que M. le maire aurait désiré que le commissaire de police lui fit un rapport de complaisance, à l'abri duquel il se serait mis vis-à-vis des autorités supérieurs (sîc)n en lui déclarant qu'il ne s'était rien passé de répréliensible au banquet.
« Quoique dans tous ces détails il n'y ait rien de bien répréliensible, quand (sic) à présent, j'ai cru devoir en
(1) La phrase, affreusement boiteuse, est ainsi libellée. — Quel jargon !
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rendre compte à Votre Excellence, afin qu'elle puisse prendre les moyens de répression qu'elle jugera convenable (sic).
« Je suis avec un profond respect, Monseigneur^ de Votre Excellence le très-humble et très-obéissant serviteur. »
« Le cap" command1 la gendrie du Haut-Rhin,
« Fréd. Del (1). »
(1) II faut convenir qne le capitaine Del est un militaire modèle, plein de zèle et de dévouement, s'il a peu de grammaire et moins encore d'orthographe. Cette lettre de gendarme serait assez savoureuse, si elle était moins prolixe et de forme plus correcte. — Que fait Constant dans toute cette scène? Il reste à l' arrière-plan, et ne souffle mot. Il n'est donc pas toujours le remuant, turbulent personnage que l'on se plait à représenter!
Remarquez ces noms bien alsaciens, Kocehlin, Dollfus : il existe encore là-bas des descendants de ces familles.
Je trouve un peu bizarre cette fête offerte aux pompiers pour leur infliger publiquement, coram populo, une harangue plutôt désagréable, faite d'objurgations et de reproches. Non erat his locus... Mais le fait prouve au moins que les chefs de cette arme peu savante, comme ceux des gardes nationales, prenaient parfois fort à cœur leur rôle de citoyens soldats.
MINISTERE
de