‹ Benjamin Constant sous l'oeil du guetChapitre 41 sur 63 · PERSONNEL · texte numérisé non relu

PERSONNEL

à Nancy.

(5e bureau.)

(Confidentielle . )

Paris, le 24 décembre 18,

« M. le P., j'ai reçu votre lettre du 12 de ce mois, relative au passage de M. Benjamin Constant dans le chef-lieu de votre département.

« Je vous remercie des renseignemens que vous me donnez à ce sujet.

« Agréez... »

Le Ministre.

Certes, Benjamin Constant ne mâchait pas volontiers ce qu'il avait sur la conscience ; mais il savait, à l'occasion, être assez prudent pour ne pas perdre, de gaîté de cœur, un succès de carrière. C'estainsique, s'épanchant un jour au docteur Véron, son ami (Paris, 1er juin 1830) (2), il lui fait cette confidence, en le priant de n'en parler à personne : « Mes électeurs de Strasbourg,

(1) Le comte d'Allonville. — Cette pièce est un brouillon. Elle clôt le dossier des Archives nationales renfermant les pièces relatives à la surveillance politique exercée sur B. Constant de 1827 à 1830.

(2) Lettre inscrite au Bulletin Charavav; 2 pages in-4°.

<[iii veulent me porter le 23 de ce mois, me prient instamment de ne rien écrire du tout dans les journaux, de peur qu'une phrase mal interprétée ou citée à faux ne vienne dune manière imprévue favoriser les intrigues du préfet (1), qui fera tout ce qu'il pourra pour me nuire... Je suis désolé de faire quelque chose qui vous dérange, mais je ne puis compromettre une élection à laquelle je dois tenir plus encore comme citoyen et pour le bien public que par ambition personnelle, je l'ai assez prouvé depuis douze ans. » — Et puis, une longue pratique de la vie parlementaire lui avait démontré la sagesse du vieil adage : « Les varoles volent, les écrits restent (2). »

(1) Toujours Esmangart. Constant le connaissait bien !

(2) On n'ignore pas que Benjamin Constant, défenseur persistant de la liberté de la presse, fut un gazetier infatigable, presque autant journaliste qu'orateur. Non seulement il collabore à tous les journaux libéraux, au Courrier français, au Constitutionnel, au Temps, mais il fonde, en février 1818, avec Etienne, Jouy, Lacretelle aine, la Minerve française, à laquelle, en octobre, le Conservateur est opposé par les royalistes; puis la Renommée, en juin 1820.

Peu de temps après les faits relatés au cours de ce dernier chapitre, la révolution brisait la branche aînée, et la monarchie de Juillet élevait à la présidence du Conseil d'Etat le protestant natif de Lausanne auquel d'indignes adversaires avaient eu le front de contester la qualité de Français, le grand parlementaire à qui les Bourbons, après Bonaparte, avaient aigrement cherché noise par instinct de sécurité personnelle, bien qu'il n'eût jamais pris parti contre eux délibérément, ni songé un seul instant à les renverser. — Et, peu de mois plus tard, il s'éteignit (l). La même année 1830, où le sceptre caduc des fleurs de lis sombra sous la levée des baïonnettes civiles, vit disparaître de la scène qu'il a si bruyamment remplie le personnage complexe au déconcertant caractère, — mélange d'énergie passagère et d'incurables défaillances, — qui fut pourtant (le fait est indéniable), durant quarante années, un des plus chaleureux, un des plus convaincus, sinon un des plus efficaces apôtres de la liberté.

Benjamin Constant ne laissait point de fils. Un neveu, enfant de quatorze ans, allait recueillir et son héritage et son nom (2).

(1) Sur la mort de Benjamin Constant, cf. Coulmann, Réminiscences, t. III, chap. xxix, pp. 219 et suiv.

(2) Voyez la pièce légale (Extrait du Bulletin des lois) citée à Y Appendice, p. 560.

Sommaire. — Epilogue. — La fin du régime. — Les derniers mois de Benjamin Constant; sa mort et ses funérailles; impression produite par son déecs.

Nous devons clore ici notre modeste étude, après avoir brièvement rappelé ce que furent les derniers jours de Benjamin Constant, entourés de prévenances et d'hommages auxquels il n'était guère accoutumé. Sans doute, ce bon écrivain, ce rare orateur dut être un peu mortifié de se voir préférer par l'Académie française le piètre fabuliste Viennet (l) ; mais quoi! élu in extremis,

il n'eût pas occupé son fauteuil trois semaines

Du côté du pouvoir, par contre, il n'eut point lieu de se plaindre. Louis-Philippe, le sachant pauvre, obéré, le gratifia d'un don de deux cent mille francs ; sur quoi, derechef, on cria haro à tue-tête ; et les commentaires, et les amers reproches, et aussi les justifications d'aller leur

(1) « J'espère, écrivait crûment Ballanche à Mme Elécamier après le décès de Constant, que 1 Académie se repentira de son ignoble sévérité. » — Cité par M. HERRIOT, Madame Jiecamier et ses amis, t. II, p. 267.

train (1) !... Il avait également été appelé à la présidence du Conseil d'Etat. Le vieux lutteur affirma très haut, — tel Horace répliquant aux gronderies de son bienfaiteur Mécène, — qu'il réserverait son entière franchise de parole et d'action. On lui prête même cette réponse, que n'eussent pas désavouée Lamartine et V. Hugo :

« Sire, j'accepte; mais la liberté passe avant la reconnaissance : je veux rester indépendant; et, si votre gouvernement fait des fautes, je serai le premier à rallier l'opposition. »

Le roi déclara qu'il l'entendait bien ainsi.

De fait, il ne se tint pas longtemps tranquille. Il combattit le premier ministère de Juillet sur la question de la liberté de la presse, attaquée dès l'abord par le nouveau régime. Deux ou trois fois encore il prit la parole ; puis, enfin, malade, fatigué, dégoûté de ses contemporains, déçu en tout, ne possédant plus la force de « jeter aux hommes des paroles d'espérance », il mourut (8 décembre 1830), après avoir traîné pendant plus de soixante ans une àme lasse, inquiète, instinctivement désabusée et stimulée de besoins multiples, qui ne pouvait se passer de rien, et à laquelle tout manquait. « Il avait voulu toutes les joies, celles des grands

(1) Cf. la Notice de Louis de Lomé me (à la fin), et l'Introduction de D. Melegari (en tête du Journal intime), p. LXIII. On v donne un essai d'explication de cette libéralité.

et celles (les humbles; aucune, en définitive, ne l'avait satisfait (l) !... » Vanité des vanités...

Paris, reconnaissant des services parfois intempérants, toujours généreux, rendus par son ancien représentant à la cause de la liberté, lui fit de superbes funérailles. La dernière promenade de Benjamin Constant fut plus triomphale que tous ses autres voyages : il goûta pleinement la popularité du tombeau. Les rues regorgeaient de monde ; beaucoup de maisons s'habillèrent de deuil. Au sortir du temple protestant de la rue Saint-Honoré, les étudiants s'attelèrent au char et traînèrent jusqu'au cimetière du Père-Lachaise la dépouille de celui qui proprement fut leur idole. C'est là qu'à la tombée de la nuit, à la lueur fumeuse des torches, aux sons d'un orchestre lugubre, — suprême illumination, sérénade suprême! — sous une pluie fine et froide qu'un lyrique eût comparée à des pleurs, son vieil ami, l'honnête La Favette, qui ne devait lui survivre que de quatre années à peine, prononça en termes émus, fastueux mais touchants, devant un prodigieux concours de peuple (2), les adieux éternels.

(1) Introduction précitée de D. Melegari, p. lxiv. — « C'est trop fort, soupirait-il aux heures de découragement, de n'avoir ni le plaisir auquel on sacrifie sa dignité, ni la dignité à laquelle on sacrifie le plaisir! » — Voir aussi Coulmann, Réminiscences, t. III, p. 219. — Voilà ce que c'est que de compliquer sa vie !

(2) Vigny suivait les obsèques. Son jugement, que nous avons

... Et tandis que B. Constant entrait enfin dans le repos, le procès des ministres de Charles X, à la fin de cette même année 1830, passionnait l'opinion. Martignac, à bout de forces, presque mourant, accourait, soutenu par l'admiration unanime, au secours de ses anciens adversaires (1).

Derrière le cercueil du tribun éloquent, du libéral incorrigible, aujourd'hui glacé, qui, sans trêve, à la Chambre, avait fait sentir à tous les ministères la pointe acérée de son redoutable esprit, plus d'un, j'imagine, parmi ceux qui avaient dépensé tant d'encre pour noircir ses

cité ailleurs in extenso, est un peu sec, contestable sur divers points, niais non haineux comme celui de Sainte-Beuve : « C'était un homme d'un esprit supérieur. Il combattit toujours sans récompense : ce que j'estime. Mais je crois qu'il avait son but d'ambition très élevé, qu'il n'a pas atteint. — Il n'eût pas été satisfait d'être pair de France ou premier ministre; peut-être lui fallait-il une république et en être président. — La dynastie des Bourbons l'importunait, il a contribué a la renverser; et la tristesse qu'il a confessée à la tribune lui est venue de l'impuissance où il se sentait plongé de rien fonder sur les ruines qu'il nous a faites. » C'est bien sévère, mais voici qui est plus juste :

u II avait un assez noble profil, des formes polies et gracieuses; il était homme du monde et homme de lettres, alliance rare, assemblage exguis. — Je crois qu'il avait un cœur froid et nulle imagination. » — Contrôler ces assertions du poète gentilhomme au moyen du substantiel article de M. Emile Faguet (Poliligues et moralistes du dix-neuvième siècle, lre série, pp. 187- 255 ; cf. surtout § ni et iv, sur la politique et les idées religieuses).

(1) Cf. Duchesse d'Amiantes, Mémoires sur la Restauration, t. VI, pp. 581 et suiv., et E. Daudet, Le ministère de M. de Martignac.

intentions, payé tant d'agents pour épier ses moindres .«estes, dut éprouver un vrai soulagement; plus d'un, peut-être, parmi les vains pilotes qui n'avaient su garer des écueils la galère de Charles X, dut répéter tout bas, — s'il possédait ses classiques, — l'exclamation plus joyeuse que brave des Grecs vainqueurs sur le corps d'un ennemi (1) :

a Ah ! certes. Hector est bien plus doux à làter que quand il lançait la flamme ardente sur nos vaisseaux! »

Mai-novembre 1905.

(1) Homère, Iliade, chant xxn, vers 373-374. — « La Chambre entière, Paris tout entier, assistèrent à ses obsèques; mais parmi ceux de ses anciens amis qui suivaient son convoi, j'en vis qui avaient peine à dissimuler le contentement qu ils éprouvaient

d'être débarrassés d'un tel adversaire » — Réflexion d'un témoin

oculaire Lokvk-Ykimars) ; article, non signé, de la Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1833.

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